Part 15
Voici ce que j'ai fait depuis que je ne vous ai écrit: j'ai eu deux accès de fièvre: il y a six mois que je n'ai été purgée; on me purge une fois, on me purge deux; le lendemain de la deuxième, je me mets à table: ah! ah! j'ai mal au coeur, je ne veux point de potage: mangez donc un peu de viande; non, je n'en veux point; mais vous mangerez du fruit; je crois qu'oui: hé bien! mangez-en donc; je ne saurois, je mangerai tantôt: que l'on m'ait ce soir un potage et un poulet. Voici le soir, voilà un potage et un poulet; je n'en veux point, je suis dégoûtée, je m'en vais me coucher; j'aime mieux dormir que de manger. Je me couche, je me tourne, je me retourne, je n'ai point de mal, mais je n'ai point de sommeil aussi; j'appelle, je prends un livre, je le referme; le jour vient, je me lève, je vais à la fenêtre; quatre heures sonnent, cinq heures, six heures; je me recouche, je m'endors jusqu'à sept: je me lève à huit, je me mets à table à douze inutilement, comme la veille; je me remets dans mon lit le soir inutilement, comme l'autre nuit. Êtes-vous malade? nenni. Êtes-vous plus foible? nenni. Je suis dans cet état trois jours et trois nuits: je redors présentement; mais je ne mange encore que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de vinaigre: du reste, je me porte bien, et je n'ai pas même si mal à la tête. Je viens d'écrire des folies à _M. le Duc._ Si je puis, j'irai dimanche à Livri pour un jour ou deux. Je suis très-aise d'aimer madame _de Coulanges_ à cause de vous. Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie, à la pointe de mon éloquence, que je vous aime plus encore que vous ne m'aimez: j'en ferois convenir _Corbinelli_ en un demi-quart d'heure: au reste, mandez-moi bien de ses nouvelles; tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à ce pauvre homme? Pour moi, je crois que c'est son mérite qui leur porte malheur. _Segrais_ porte aussi guignon; madame _de Thianges_ est des amies de _Corbinelli_, madame _Scarron_, mille personnes, et je ne lui vois plus aucune espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux beaux esprits; c'est un fonds abandonné à cela; il en mérite mieux que tous ceux qui en ont; point de nouvelles, on ne peut rien obtenir pour lui. Je dois voir demain madame _de Vill......_; c'est une certaine ridicule à qui M. _d'Ambre_ a fait un enfant. Elle l'a plaidé, et a perdu son procès. Elle conte toutes les circonstances de son aventure; il n'y a rien au monde de pareil. Elle prétend avoir été forcée: vous jugez bien que cela-conduit à de beaux détails. La _Marans_ est une sainte; il n'y a point de raillerie: cela me paroît un miracle. La _Bonnetot_ est dévote aussi; elle a ôté son oeil de verre; elle ne met plus de rouge, ni de boucles. Madame _de Monaco_ ne fait pas de même; elle me vint voir l'autre jour, bien blanche: elle est favorite et engouée de cette _Madame_-ci tout comme de l'autre: cela est bizarre. _Langlade_ s'en va demain en Poitou pour deux ou trois mois. M. _de Marsillac_ est ici: il part lundi pour aller à Barège; il ne s'aide pas de son bras. Madame la comtesse _du Plessis_ va se marier: elle a pensé acheter _Frêne_. M. _de la Rochefoucauld_ se porte très-bien: il vous fait mille et mille complimens et à _Corbinelli_. Voici une question entre deux maximes:
_On pardonne les infidélités; mais on ne les oublie point._
_On oublie les infidélités; mais on ne les pardonne point._
«Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez pourtant toujours; ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous aime aussi toujours?» On n'entend pas par infidélité, avoir quitté pour un autre; mais avoir fait une faute considérable. Adieu: je suis bien en train de jaser; voilà ce que c'est que de ne point manger et ne point dormir. J'embrasse madame _de Grignan_ et toutes ses perfections.
LETTRE VIII.
Paris, 4 septembre 1673.
Je suis à St.-Maur; j'ai quitté toutes mes affaires et tous mes amis. J'ai mes enfans et le beau temps, cela me suffit. Je prends des eaux de Forges; je songe à ma santé: je ne vois personne, je ne m'en soucie point du tout. Tout le monde me paroît si attaché à ses plaisirs, et à des plaisirs qui dépendent entièrement des autres, que je me trouve avoir un don des fées, d'être de l'humeur dont je suis. Je ne sais si madame _de Coulanges_ ne vous aura point mandé une conversation d'une après-dînée de chez _Gourville_, où étoient madame _Scarron_ et l'abbé _Testu_, sur les personnes _qui ont le goût au-dessus ou au-dessous de leur esprit_; nous nous jetâmes dans des subtilités, où nous n'entendions plus rien. Si l'air de la Provence, qui subtilise encore toutes choses, vous augmente, nos visions là-dessus, vous serez dans les nues. _Vous avez le goût au-dessus de votre esprit, et M._ de la Rochefoucauld _aussi, et moi encore; mais pas tant que vous deux._ Voilà des exemples qui vous guideront. M. _de Coulanges_ m'a dit que votre voyage étoit encore retardé: pourvu que vous rameniez madame _de Grignan_, je n'en murmure pas: si vous ne la ramenez point, c'est une trop longue absence. Mon goût augmente à vue d'oeil pour la supérieure du Calvaire; j'espère qu'elle me rendra bonne. Le cardinal _de Retz_ est brouillé pour jamais avec moi, de m'avoir refusé la permission d'entrer chez elle; je la vois quasi tous les jours; j'ai vu enfin son visage[149]: il est agréable, et l'on s'aperçoit bien qu'il a été beau. Elle n'a que quarante ans; mais l'austérité de la règle l'a fort changée. Madame _de Grignan_ a fait des merveilles d'avoir écrit à la _Marans_. Je n'ai pas été si sage; car je fus, l'autre jour, chercher madame de _Schomberg_[150], et je ne la demandai point. Adieu, ma belle; je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amitié.
J'ai reçu les cinq cents livres, il y a long-temps. Il me semble que l'argent est si rare, qu'on n'en devroit point prendre de ses amis. Faites mes excuses à M. l'abbé (_de Coulanges_), de ce que je l'ai reçu.
LETTRE IX.
Paris, 8 octobre 1689.
Mon style sera laconique, je n'ai point de tête: j'ai eu la fièvre, j'ai chargé M. _du Bois_ de vous le mander.
Votre affaire est manquée et sans remède; l'on y a fait des merveilles de toutes parts: je doute que M. _de Chaulnes_ en personne l'eût pu faire. Le roi n'a témoigné nulle répugnance pour M. _de Sévigné_; mais il étoit engagé, il y a long-temps: il l'a dit à tous ceux qui pensoient à la députation; il faut laisser nos espérances jusqu'aux états prochains. Ce n'est pas de quoi il est question présentement: il est question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en Bretagne à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille; les Rochers[151] sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront. Vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste et baissera: tout cela est sûr, et les choses du monde ne sont rien en comparaison de tout ce que je vous dis. Ne me parlez point d'argent ni de dettes: je vous ferme la bouche sur tout. M. _de Sévigné_ vous donne son équipage. Vous venez à Malicorne: vous y trouvez les chevaux et la calèche de M. _de Chaulnes_. Vous voilà à Paris: vous allez descendre à l'hôtel de Chaulnes; votre maison n'est pas prête, vous n'avez point de chevaux, c'est en attendant: à votre loisir, vous vous remettrez chez vous. Venons au fait: vous payez une pension à M. _de Sévigné_; vous avez ici un ménage: mettez le tout ensemble, cela fait de l'argent; car votre louage de maison va toujours. Vous direz: Mais je dois, et je paierai avec le temps. Comptez que vous trouvez ici mille écus, dont vous payez ce qui vous presse; qu'on vous les prête sans intérêt, et que vous les rembourserez petit à petit, comme vous voudrez. Ne demandez point d'où ils viennent, ni de qui c'est: on ne vous le dira pas; mais ce sont gens qui sont bien assurés qu'ils ne les perdront pas. Point de raisonnemens là-dessus, point de paroles, ni de lettres perdues; il faut venir: tout ce que vous m'écrirez, je ne le lirai seulement pas; et en un mot, ma belle, il faut venir, ou renoncer à mon amitié, à celle de madame _de Chaulnes_ et à celle de madame _de Lavardin_. Nous ne voulons point d'une amie, qui veut vieillir et mourir par sa faute; il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite; il faut venir dès qu'il fera beau.
LETTRE X.
Paris, 20 septembre 1690.
Vous avez reçu ma réponse avant que j'aie reçu votre lettre. Vous aurez vu, par celle de madame _de Lavardin_ et par la mienne, que nous voulions vous faire aller en Provence, puisque vous ne veniez point à Paris; c'est tout ce qu'il y a de meilleur à faire: le soleil est plus beau, vous aurez compagnie; je dis même, séparée de madame _de Grignan_, qui n'est pas peu; un gros château, bien des gens; enfin, c'est vivre que d'être là. Je loue extrêmement monsieur votre fils de consentir à vous perdre pour votre intérêt; si j'étois en train d'écrire, je lui en ferois des complimens: partez tout le plutôt qu'il vous sera possible. Mandez-nous par quelles villes vous passerez, et à peu près le temps: vous y trouverez de nos lettres. Je suis dans des vapeurs les plus tristes et les plus cruelles où l'on puisse être; il n'y a qu'à souffrir, quand c'est la volonté de Dieu.
C'est du meilleur de mon coeur que j'approuve votre voyage de Provence: je vous le dis sans flatterie, et nous l'avions pensé, madame _de Lavardin_ et moi, sans savoir en aucune façon que ce fût votre dessein[152].
LETTRE XI.
Paris, 20 septembre 1691.
Ma santé est un peu meilleure qu'elle n'a été, c'est-à-dire que j'ai un peu moins de vapeurs; je ne connois point d'autre mal; ne vous inquiétez pas de ma santé; mes maux ne sont pas dangereux; et quand ils le deviendroient, ce ne seroit que par une grande langueur et par un grand desséchement, ce qui n'est pas l'affaire d'un jour: ainsi, ma belle, soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie; vous aurez le loisir d'être préparée à tout ce qui arrivera, si ce n'est à des accidens imprévus, à quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus qu'une autre, parce que je suis plus mortelle qu'une autre; une personne en santé me paroît un prodige. M. le chevalier _de Grignan_ a soin de moi; j'en ai une reconnoissance parfaite, et je l'aime de tout mon coeur. Madame la duchesse _de Chaulnes_ me vint voir hier; elle a mille bontés pour moi; mon état lui fait pitié. Ma belle-fille a eu une fausse couche huit jours après être accouchée; il y a assez de femmes à qui cela arrive; c'est avoir été bien près d'avoir deux enfans; sa fille se porte bien; ils n'en auront que trop. Notre pauvre ami _Croisilles_[153] est toujours à Saint-Gratien: il me mande qu'il se porte fort bien à la campagne; il faudroit que vous vissiez comme il est fait, pour admirer qu'il se vante de se porter fort bien; nous en sommes véritablement en peine, le chevalier _de Grignan_ et moi. L'abbé _Testu_ est allé faire un voyage à la campagne; nous le soupçonnons, M. _de Chaulnes_ et moi, d'être allé à la Trappe. La bonne femme, madame _Lavocat_, est bien malade; il y a aussi bien long-temps qu'elle est au monde. Je suis toute à vous, ma chère amie, et à toute votre aimable et bonne compagnie.
L'on vient de me dire que M. _de la Feuillade_[154] étoit mort cette nuit; si cela est véritable, voilà un bel exemple pour se tourmenter des biens de ce monde.
LETTRE XII.
Paris, 26 septembre 1691.
Venir à Paris pour l'amour de moi, ma chère amie! la seule pensée m'en fait peur. Dieu me garde de vous déranger ainsi! et, quoique je souhaite ardemment le plaisir de vous voir, je l'acheterois trop cher, si c'étoit à vos dépens. Je vous mandai, il y a huit jours, la vérité de mon état; j'étois parfaitement bien, et j'ai été comme par miracle, quinze jours sans vapeurs, c'est-à-dire, guérie de tous maux. Je ne suis plus si bien depuis trois ou quatre jours, et c'est la seule vue d'une lettre cachetée, que je n'ai point ouverte, qui a ému mes vapeurs. Je ressemble, comme deux gouttes d'eau, à une femme ensorcelée; mais, l'après-dînée, je suis assez comme une autre personne; je vous écrivis, il y a un mois ou deux, que c'étoit ma méchante heure, et c'est à présent la bonne. J'espère que mon mal, après avoir tourné et changé, me quittera peut-être; mais je demeurerai toujours une très-sotte femme; et vous ne sauriez croire comme je suis étonnée de l'être; je n'avois point été nourrie dans l'opinion que je le pusse devenir. Je reviens à votre voyage, ma belle, comptez que c'est un château en Espagne pour moi, que de m'imaginer le plaisir de vous voir, mais mon plaisir seroit troublé, si votre voyage ne s'accordoit pas avec les affaires de madame _de Grignan_ et avec les vôtres. Il me paroît cependant, tout intérêt à part, que vous feriez fort bien de venir l'une et l'autre; mais je ne puis assez vous dire à quel point je suis touchée de la pensée de revenir uniquement à cause de moi. Je vous écrirai plus au long au premier jour.
LETTRE XIII.
Paris, mercredi 10 octobre 1691.
J'ai eu des vapeurs cruelles qui me durent encore, et qui me durent comme un point de fièvre qui m'afflige. En un mot, je suis folle, quoique je sois assurément une femme assez sage. Je veux remercier madame _de Grignan_ pour me calmer l'esprit; elle a écrit des merveilles pour moi à monsieur le chevalier _de Grignan_.
_A madame_ DE GRIGNAN.
Je vous en remercie, Madame, et je vous prie d'ordonner à M. le chevalier _de Grignan_ de m'aimer; je l'aime de tout mon coeur: c'est un homme que cet homme-là. Ramenez madame votre mère; vous avez mille affaires ici; prenez garde de voir vos affaires domestiques de trop près, et que les maisons ne vous empêchent de voir la ville. Il y a plus d'une sorte d'intérêt en ce monde. Venez, Madame, venez ici pour l'amour des personnes qui vous aiment, et songez qu'en travaillant pour vous, c'est me donner en même temps la joie de voir madame votre mère.
_A Madame_ DE SÉVIGNÉ.
Mon dieu! ma chère amie, que je serai aise de vous voir! vraiment je pleurerai bien; tout me fait fondre en larmes. J'ai reçu ce matin des lettres de mon fils l'abbé, qui étoit en Poitou, à deux lieues de madame _de la Troche_. Un gentilhomme d'importance; gendre de madame _de la Rochebardon_, chez qui madame _de la Troche_ est actuellement, vint dire adieu à mon fils, et c'est là qu'il apprit la mort de _la Troche_[155], par la gazette, s'il vous plaît; car je n'en avois point parlé à mon fils, qui me fait une peinture de la désolation de ce gentilhomme d'avoir à donner chez lui une telle nouvelle, ce qui m'a rejetée dans les larmes: j'y retombe bien toute seule. M. _de Pomponne_ croyoit madame _de la Troche_ riche, je lui ai écrit, et il m'a mandé que la duchesse _du Lude_ l'avoit détrompé, et qu'ils avoient présenté un placet pour elle. _Croisilles_ sort d'ici; il m'est venu voir de Saint-Gratien; je lui ai fait vos complimens; il est fort bien. Ma petite fille est louche comme un chien: il n'importe; madame _de Grignan_ l'a bien été; c'est tout dire. Me voilà à bout de mon écriture, et toute à vous plus que jamais, s'il est possible.
LETTRE XIV.
Paris, 24, janvier 1692.
Hélas! ma belle, tout ce que j'ai à vous dire de ma santé est bien mauvais; en un mot, je n'ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps ni dans l'esprit; je ne suis une personne, ni par l'un ni par l'autre; je péris à vue d'oeil; il faut finir quand il plaît à Dieu, et j'y suis soumise. L'horrible froid qu'il fait m'empêche de voir madame _de Lavardin_. Croyez, ma très-chère, que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée.
EXTRAITS DE LETTRES DIVERSES.
_Madame_ de la Fayette _se moque des ridicules manières de parler de quelques personnes de son temps. Elle fait parler un amant jaloux à sa maîtresse._
PREMIER EXTRAIT.
Ce sont de ces sortes de choses qu'on ne pardonne pas en mille ans, que le trait que vous me fîtes hier. Vous étiez belle comme un petit ange. Vous savez que je suis alerte sur le compte de _Dangeau_; je vous l'avois dit de bonne foi; et cependant vous me quittâtes franc et net pour le galoper; cela s'appelle rompre de couronne à couronne; c'est n'avoir aucun ménagement et manquer à toutes sortes d'égards. Vous sentez que cette manière de peindre m'a tiré de grands rideaux. Vous avez oublié qu'il y a des choses dont je ne tâte jamais, et que je suis une espèce d'homme que l'on ne trouve pas aisément sur un certain pied. Sûrement ce n'est point mon caractère que d'être dupe et de donner dans le panneau tête baissée. Je me le tiens pour dit; j'entends le françois. A la vérité, je ne ferai point de fracas; j'en userai fort honnêtement; je n'afficherai point; je ne donnerai rien au public; je retirerai mes troupes; mais comptez que vous n'avez point obligé un ingrat.
SECOND EXTRAIT,
_Composé de phrases où il n'y a point de sens_, _et que bien des gens de la cour mettent dans leurs discours._
Je vous assure, Monseigneur, qu'on est bien chagrin de ne pouvoir faire son devoir, et il est fort honnête de le pardonner. Je vous écris cette missive pour vous donner des nouvelles de M. _Domdtel_; j'espère qu'il sera bientôt hors d'affaire, et que sa maladie ne sera pas longue. Je me suis trouvé depuis peu à un grand repas où l'on a mangé une bonne soupe, et où vous avez été bien célébré. Vous savez, Monseigneur, que vous inspirez la joie. L'on fit mille plaisanteries; vous me ferez bien la justice de croire que l'on a eu le dernier déplaisir de ne vous y avoir pas. J'ai bien envie d'avoir l'honneur de vous voit pour vous entretenir sur mon gazon. Mes fermiers sont cause que je ne puis m'aller rabattre chez _Fredole_; mais je vas souvent en un lieu où l'on aime à se réjouir, et où l'on met les plats en bataille. Il y a une personne qui désire fort le tête-à-tête avec vous. Vous connoîtrez dans son dialogue qu'elle a du savoir-faire, et que l'on vous trouve furieusement aimable; je vous dis tout ceci, parce que je suis engoué de vous; car votre caractère me réjouit; et, de bonne foi, il est vrai que je me suis coulé de mon pied en un lieu où j'ai vu de beaux esprits qui ne peuvent se passer de vous à cause de votre génie. Je m'étonne que vous ne veniez pas dialoguer avec les demoiselles; c'est à coup sûr que vous les réjouissez quand elles vous voient; car, assurément, vous êtes du bel air, et vous distinguez bien dans le beau monde, où l'on vous rend justice. Il est vrai que je m'en allai hier au bal dans un grand embarras, dont j'eus bien de la peine de me tirer; il est vrai que je n'y demeurai pas long-temps; j'ouïs la bonne femme qui me parla bien de vous, qui me dit que vous faisiez figure. Elle vous aime autant que les demoiselles; sûrement vous êtes aujourd'hui la coqueluche de tout le monde; il est vrai que votre mérite n'est pas postiche. Les demoiselles en rendent sûrement de bons témoignages.
PORTRAIT
DE
LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
PAR MADAME
LA COMTESSE DE LA FAYETTE,
SOUS LE NOM D'UN INCONNU.
Tous ceux qui se mêlent de peindre des belles, se tuent de les embellir pour leur plaire, et n'oseroient leur dire un seul de leurs défauts; mais pour moi, Madame, grâce au privilège d'inconnu que j'ai auprès de vous, je m'en vais vous peindre bien hardiment, et vous dire toutes vos vérités tout à mon aise, sans craindre de m'attirer votre colère; je suis au désespoir de n'en avoir que d'agréables à vous conter; car ce me seroit un grand déplaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je voyois cet inconnu aussi bien reçu de vous, que mille gens qui n'ont fait toute leur vie que de vous louer. Je ne veux point vous accabler de louanges, et m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables; je ne veux point vous dire toutes ces choses; votre miroir vous les dit assez; mais comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable et charmante quand vous parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre.
Sachez donc, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point au monde de si agréable. Lorsque vous êtes animée dans une conversation dont la contrainte est bannie, tout ce que vous dites a un tel charme, et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux, et que, lorsqu'on vous écoute, l'on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous croit la beauté du monde la plus achevée. Vous pouvez juger, par ce que je viens de vous dire, que, si je vous suis inconnu, vous ne m'êtes pas inconnue, et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et de vous entretenir, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont tout le monde est surpris; mais je veux encore vous faire voir, Madame, que je ne connois pas moins les qualités solides qui sont en vous, que je sais les agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser au soin d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins au plaisir. Vous paroissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente les divertissemens, et les divertissemens augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent; enfin la joie est l'éaât véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde. Vous êtes naturellement tendre et passionnée; mais, à la honte de notre sexe, cette tendresse nous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le vôtre, en la donnant à madame _de la Fayette_. Ah! Madame, s'il y avoit quelqu'un au monde assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouvé indigne de ce trésor dont elle jouit, et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériteroit toutes les disgrâces dont l'amour peut accabler ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le maître d'un coeur comme le vôtre, dont les sentimens fussent expliqués par cet esprit galant et agréable que les dieux vous ont donné! et votre coeur, Madame, est sans doute un bien qui ne se peut mériter; jamais il n'y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne le montrer pas toujours tel qu'il est; mais, au contraire, vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qu'il ne vous soit honorable de montrer, que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence du siècle vous obligeroit de cacher. Vous êtes née la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été, et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples complimens de bienséance paroissent, en votre bouche, des protestations d'amitié, et tous ceux qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils se puissent dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. Enfin, vous avez reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données qu'à vous; et le monde vous est obligé de lui être venu montrer mille agréables qualités qui, jusqu'ici, lui avoient été inconnues. Je ne veux point m'embarquer à vous les dépeindre toutes; car je romprois le dessein que j'ai de ne vous pas accabler de louanges, et, de plus, Madame, pour vous en donner qui fussent
Dignes de vous et de paroître, Il faudroit être votre amant, Et je n'ai pas l'honneur de l'être[156].
_Fin des lettres de Madame de la Fayette._
LETTRES
DE
NINON DE L'ENCLOS.
NOTICE
SUR
NINON DE L'ENCLOS.
Anne de l'Enclos naquit à Paris le 15 mai 1616 de M. _de l'Enclos_, gentilhomme de Touraine, et de mademoiselle _de Raconis_, son épouse, d'une famille noble de l'Orléanois.