Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger

Part 13

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J'espérois n'avoir aujourd'hui qu'à vous rendre mille très-humbles grâces d'une très-aimable lettre que je reçus hier de vous, madame, et je me trouve obligée de vous faire un triste compliment sur la mort du petit marquis _de Simiane_. La jeunesse et la fertilité du père et de la mère doivent donner de grandes espérances de voir bientôt cette perte réparée; mais enfin il étoit tout venu, et je prends un véritable intérêt à tout ce qui vous regarde. Je suis ravie, madame, que vous approuviez les dernières connoissances que j'ai faites; car je n'ose encore traiter d'amis des personnes avec qui j'ai eu aussi peu de commerce. J'ai bien de quoi m'annoncer auprès d'eux par leur conter comme vous parlez de leur mérite; c'est par-là que je suis bien sûre de leur plaire. Ils m'ont déjà confié ce qu'ils pensoient de vous et de tout ce qui s'appelle Grignan. M. _de Marsin_ est malade; il attend le retour de sa santé pour aller où son devoir l'appelle. Le maréchal (_de Catinat_) est dans sa campagne plus philosophe qu'on ne peut vous le dire. Il a raison de se plaindre que je le fais trop attendre. Nous n'avons plus de temps à perdre tous deux; mais aussi nous sommes trop avancés, pour que le temps nous puisse faire tort ni à l'un ni à l'autre. Ma soeur doit partir pour Bruxelles le lendemain des fêtes; et voilà-ce qui m'a empêchée jusqu'à présent de m'aller établir à Ormesson, où je compte passer une partie de l'été; mais je serai bien honteuse, si j'y reçois jamais M. _de Grignan_, de ne lui présenter qu'un grand bois, lui qui est accoutumé, comme vous dites, madame, aux délices de Capoue. Il n'importe, je désire très-vivement d'avoir cette honte; car si je ne lui présente point les objets charmans, dont il jouit à Mazargues[121], et les belles eaux que je crois qui surpassent en beauté celles de Versailles, je lui présenterai une antique personne très-touchée des charmes de la solitude, et qui, sans avoir aucune aigreur contre le monde, en est fort dégoûtée. J'espère que, par ses conversations, il me tiendra moins de rigueur, et qu'il me pardonnera mes bois très-dénués de vue. Pour vous, madame, j'ose dire que vous serez surprise de l'arrangement de cette vieille maison, si vous pouvez faire un assez grand effort de mémoire pour vous en souvenir. Que dites-vous du parfait bonheur de M. le maréchal _de Villars_? Il est bien heureux de n'être pas désabusé du monde; car assurément le monde est tourné bien agréablement pour lui; et le moyen alors de penser qu'il n'y ait pas de plaisir dans cette vie? On dit qu'il a des inquiétudes qui le troublent, et que je crois cependant très-peu fondées. Si ma nièce avoit bien voulu me croire, le maréchal seroit heureux, et elle grande dame. Son insensibilité va jusqu'à n'être pas touchée de la conduite qu'elle a eue. J'avoue que je ne reconnois point mon sang à cette indolence. M. _de Coulanges_ arriva hier de Versailles avec un portrait qu'il tenoit de la libéralité de M. le duc _de Bourgogne_. Il est aussi content que le peut être le maréchal _de Villars_. Tout Paris dit qu'il va être duc, je ne dis pas M. _de Coulanges_. Je conterai à _Sanzei_ que vous savez de ses nouvelles; il est si discret, qu'il ne nous a point parlé de ses bonnes fortunes. Il est aide de camp de M. le duc _de Bourgogne_; et il me paroît encore plus attaché à son maître qu'à sa maîtresse. Je ne vous puis rien dire de _Chambon_; j'en suis désolée. Moins il est coupable, plus sa prison sera longue. Il n'oseroit dire ce qui pourroit le justifier: cela vous paroîtra un peu énigme; mais je n'ose en dire davantage, de peur d'être à la Bastille. Je vis, il y a deux jours, madame la duchesse _de Lesdiguières_. La manière dont je désire votre retour, me fait un mérite auprès d'elle; mais je ne suis point contente que vous me parliez de ce retour avec si peu de certitude. Nous attendons la Saint-Jean avec autant de crainte que d'impatience; car si vous ne donnez point congé à M. _de Rezé_, nous ne tenons rien. Ainsi cet événement-là ne nous est pas assurément indifférent. Si Vous saviez ce que c'est que la calèche de velours jaune que madame _de Lesdiguières_ vient de faire paroître, vous ne pourriez pas résister au plaisir de vous promener dedans; on ne parle d'autre chose. Elle est singulière, magnifique, mais très-éloignée d'être ridicule, comme on l'avoit dit. On me l'avoit faite semée de _mores_; et cela est faux. Les roues sont bleues, et paroissent de lapis. Cela fait un effet charmant avec ce jaune. Il y a trois mois que je n'ai vu madame votre belle-soeur[122]; elle n'a plus aucun commerce avec les profanes. J'ai été des dernières avec qui elle a rompu; mais elle ne veut plus de moi, il ne faut point s'en faire accroire: la maison qu'elle va habiter est laide; mais son jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne laisse pas d'être grand. Vraiment, madame, une maison de campagne n'est pas une retraite digne d'une dévote. On ne trouve point le P. _Gaffarel_[123] à la campagne; et il est vis-à-vis de la porte où habitera M. _de Sévigné_. Je suis en peine de ce dernier. Sans sa docilité, ce seroit un homme perdu; mais aussi, sans sa docilité, n'iroit-il point habiter le faubourg Saint-Jacques. Pardonnez, madame, la longueur de cette lettre en faveur de la joie que j'ai de vous entretenir, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut être plus sensible que je le suis aux bontés dont vous m'honorez. Ne laissez plus aller M. le chevalier _de Grignan_ dans sa solitude, et entretenez M. le comte dans l'envie qu'il a de venir faire sa cour. Je ne crois personne plus propre que lui à convertir les Huguenots; il a bien de la douceur, bien de la raison, et n'est point du tout hérétique. Voilà, de grands talens pour _Orange_; mais il en a aussi pour le monde, qui le font bien désirer ici. Ne savez-vous pas, madame, que M. le maréchal _de Villeroi_ a été voir madame la comtesse _de Soissons_ à Bruxelles? Il lui a mené son fils; et madame la comtesse _de Soissons_ avoue qu'il y a long-temps qu'elle n'a eu une si grande joie. J'ai lu le _Traité de l'Amitié_[124], qui m'a paru rempli d'esprit; mais je ne l'aime point. Je donne ce goût pour le mien, et point du tout pour bon. Je hais les règles dans l'amitié, et je ne laisserai jamais mourir mon ami. J'aime cent fois mieux manquer à mon serment.

LETTRE XLV.

A LA MÊME.

_Paris, 17 juin 1703._

J'ai eu la même conduite pour vous, madame, que j'ai eue pour moi; c'est celle aussi qu'ont observée toutes les personnes qui, par discrétion, n'ont pas cru devoir écrire à madame _de Maintenon_. Elles ont fait passer leurs complimens par madame la duchesse _du Lude_. J'ai écrit à cette dernière, et je me suis chargée de tout. Vous verrez par sa réponse que je dis vrai; et je suis même assurée que vous me croiriez, quand je ne vous l'enverrois point. Il est impossible d'être plus touchée que madame _de Maintenon_ l'a été de la mort de M. _d'Aubigné_[125]. Pour moi, je le suis fort de celle de _Gourville_, avec lequel j'avois renouvelé un commerce très-vif. J'y ajouterai que son esprit étoit si parfaitement revenu, que jamais lumière n'a tant brillé avant que de s'éteindre. Je n'ai point été à la campagne, comme je l'avois espéré; je me suis amusée à marier le frère de madame _de Mornai_ avec mademoiselle _de Menars_. Cette pensée-là me vint; je la proposai à M. l'abbé _Duguet_, qui voulut bien entrer dans cette affaire. Elle est enfin conclue, et les noces se sont passées avec toute la magnificence possible. Nous espérons de la bonté du roi l'agrément pour la charge de président à mortier. Mademoiselle _de Menars_ a tant de parens considérables, qu'il y a lieu de croire que cette espérance n'est pas chimérique. On présenta hier la nouvelle mariée au roi et à toute la cour. Madame _de Maintenon_ lui fit des prodiges. Ma complaisance n'a point été jusqu'à aller à Versailles, quoiqu'on l'eût désiré. J'ai renoncé au monde, et je n'ai pas l'humilité d'aller dans un pays où je n'ai que faire, et où je n'ai rien d'agréable, ni de nouveau à montrer. Je cours ce soir à Ormesson, où M. le maréchal _de Catinat_ et M. _de Coulanges_ m'attendent. Je vous manderai des nouvelles de la vie que nous allons faire ce maréchal et moi. Je suis ravie d'apprendre que vous avez enfin donné congé à M. _de Rezé_; j'en tire la conséquence que vous revenez cet hiver. Je vous assure qu'il y a long-temps qu'aucun évènement ne m'a fait un plaisir si sensible. Je vous prie, madame, que je sois rassurée sur votre rhumatisme, dont je suis très en peine. Vous vous traitez si durement, que je ne vous trouve point bien entre vos mains. Je vis avant-hier madame _de Simiane_, que je trouvai consolée de la perte qu'elle a faite. Elle l'a réparée, car elle est grosse; mais il en coûte quelque chose à sa jolie figure. M. _de Sévigné_ nous a quittés pour sa Bretagne; et madame votre belle-soeur va jeudi habiter la maison de ma grand'mère. Je me suis trouvée attendrie en leur disant adieu; il me paroît qu'ils vont changer et de vie et d'amis. C'est, en vérité, une vraie sainte que madame votre belle-soeur, plus aisée à admirer qu'a imiter. Je me plains, madame, de n'avoir point appris par vous votre retour; mais j'en pardonnerons bien d'autres, si vous reveniez, comme je le veux espérer.

LETTRE XLVI.

A LA MÊME.

_Paris, 7 juillet 1703._

Je ne suis point contente, madame, de la manière dont vous me parlez de votre retour. Il me paroît que la saison de Noël vous fait peur; pour moi, je suis persuadée que le printemps et l'été n'arriveront qu'alors. Depuis trois semaines que j'habite ma solitude, je n'ai eu qu'un seul beau jour. Les vents sont déchaînés; les pluies continuelles; tous les biens de la terre perdus; voilà les événemens qui nous occupent le plus. Cependant celui de la petite victoire[126] de M. le maréchal _de Boufflers_ est venu jusques à nous. Il étoit temps qu'il fit parler de lui, et que l'on se souvînt que le maréchal _de Villars_ n'est pas le seul conquérant que nous ayons. Nul bonheur sans mélange dans ce monde. La passion de ce dernier pour sa femme est au dessus de celle qu'il a pour la gloire, et sa délicatesse lui persuade que la gloire le traite mieux. Sa mère est charmante par ses mines, et par les petits discours qu'elle commence, et qui ne sont entendus que des personnes qui la connoissent. Mais, madame, je m'amuse à vous parler des maréchaux de France employés, et je ne vous dis rien de celui[127] dont le loisir et la sagesse sont au dessus de tout ce que l'on en peut dire. Il me paroît avoir bien de l'esprit, une modestie charmante; il ne me parle jamais de lui, et c'est par là qu'il me fait souvenir du maréchal _de Choiseul_. Tout cela me fait trouver bien partagée à Ormesson[128]; c'est un parfait philosophe, et philosophe chrétien; enfin, si j'avois eu un voisin à choisir, ne pouvant m'approcher de Grignan, j'aurois choisi celui-là. Il vous honore beaucoup, et nous parlons souvent de vous et de M. _de Grignan_. Il ne lui arrive point aussi d'oublier M. le chevalier.

Madame votre belle-soeur est établie au faubourg Saint-Jacques; et M. votre frère ira y descendre en arrivant de Bretagne. Je suis persuadée qu'il va être compagnon du P. _Massillon_[129]; c'est son premier métier que celui d'être dévot. Les dévots sont en vérité plus heureux que les autres. Je les envie, et je voudrois bien les imiter. Une des premières visites que je ferai, sera celle d'aller dans la maison de ma grand'mère; car c'est la même qu'occupe madame votre belle-soeur.

L'esprit de _Gourville_ étoit plus solide et plus aimable qu'il n'avoit jamais été. Il étoit revenu d'une manière, qui a fait sentir bien vivement le regret de le perdre. Ses mémoires sont charmans; ce sont deux assez gros manuscrits de toutes les affaires de notre temps, qui sont écrits, non pas avec la dernière politesse, mais avec un naturel admirable. Vous voyez _Gourville_ pendu en effigie, et gouverner le monde. Tout ce qui m'en a déplu (car je les ai entièrement lus), c'est un portrait, ou plutôt un caractère de madame _de la Fayette_, très-offensant par la tourner très-finement en ridicule. Je le trouvai quatre jours avant sa mort avec la comtesse _de Grammont_; et je l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses mémoires. Les caractères de tous les ministres y sont merveilleux; l'histoire de madame _de Saint-Loup_ et _de la Croix_ y est narrée dans le point de la perfection. Vous m'allez demander si l'on ne peut point avoir un aussi aimable ouvrage[130]; non, madame, on ne le verra plus, et en voici la raison: _Gourville_ y parle de sa naissance avec une sincérité parfaite; et son neveu n'est pas un assez grand homme pour soutenir une chose aussi estimable à mon gré.

Ma soeur est présentement à Bruxelles. Je lui manderai que vous lui faites l'honneur de vous souvenir d'elle. Notre nouvelle mariée me vint voir hier. C'est une femme très-vertueuse, et qui donne de très-agréables alliances à son mari, et une charge de président à mortier après la mort de M. _de Menars_. Je vous réponds sur toutes les questions que vous me faites, madame, à mesure qu'il m'en souvient, et je n'y cherche point de liaison. On ne vous a pas bien informée de la santé, ou plutôt de la maladie de madame _de Maintenon_. Depuis cette fièvre de l'hiver passé, elle en a toujours eu des accès précédés de grands frissons, sans marquer aucune règle; mais quand ses accès sont passés, elle se porte à merveille. Point de dégoût, point d'insomnie, très-peu de changement; voilà de bonnes marques, et qui font espérer qu'elle aura assez de force pour supporter cette bizarre fièvre. Madame la duchesse de Bourgogne s'est baignée à Marli; il faut espérer au retour de M. le duc de _Bourgogne_. Je suis persuadée que M. le comte _de Grignan_ est entièrement délivré de sa fièvre tierce. C'est une petite maladie faite pour le quinquina; et il me paroît qu'il n'a rien à hasarder à le continuer. Ma galerie est bien honorée d'être le modèle de la belle et magnifique galerie du château de Grignan; mais la mienne est auprès de vos palais; comme ces petits trous par où l'on fait voir Versailles. Telle qu'elle est, je voudrois bien vous y tenir, madame. Quant à M. le chevalier, j'espère que _Saint-Gratien_[131] l'attirera dans nos bois, et je le désire beaucoup. Je ne puis souffrir que madame de _Sal..._ ait des garçons tous les ans, toujours _Gar...._ et jamais _Grignan_; on n'y peut résister.

LETTRE XLVII.

A LA MÊME.

_Paris, 5 août 1703._

Je suis ravie, madame, que la bonne santé de monsieur le comte _de Grignan_ continue; le quinquina l'a bien mieux servi que madame _de Maintenon_, qui, malgré tout l'usage qu'elle en a fait, a toujours la fièvre. On l'en avoit crue guérie pendant quelques jours; mais la est revenue avec assez de violence, et peu de règle. Son état rend le voyage de Fontainebleau fort incertain. Elle est cependant à Marli; mais elle ne s'en porte pas mieux.

L'affaire du pauvre _Chambon_ n'avance point. J'allai hier à la Bastille; je fis tout mon possible pour le voir. Jamais mon ami _Joncas_[132] n'y voulut consentir. Je le regarde comme un homme ruiné sans ressource, d'autant qu'on ne voit point la fin de ses malheurs: sa petite femme me fait une extrême pitié.

Je crois que vous regrettez présentement l'hiver du mois de juillet; car voici un été bien chaud. Cependant il ne faut pas s'en plaindre; je crois ce temps-là bon pour M. le chevalier _de Grignan_ et pour les vignes. J'allai, il y a deux jours, à Choisi. J'y laissai M. _de Coulanges_, qui doit incessamment venir voir votre maison pour y exécuter vos ordres. Madame _de Lesdiguières_, que je vis hier, ne parle que de la joie que lui donne votre retour; et c'est moi qu'elle choisit pour en parler. Elle a, en vérité, raison; car je ne le désire pas moins vivement qu'elle. Nous allâmes hier, madame _de Simiane_ et moi, chercher le maréchal _de Catinat_. Il étoit déjà reparti. Il a passé quelques jours à Paris, où il m'avoit cherchée aussi; mais on ne se voit point à Paris. Je retourne incessamment dans la maison _de Polémon_, où je serai ravie de le trouver; un héros chrétien est bien plus à mon usage maintenant qu'un héros romanesque. La maison que je vais habiter m'a vue dans ces deux goûts; car, en vérité, je n'y étois soutenue dans ma jeunesse que par des idées très-romanesques. Ce temps-là est bien éloigné. Les pensées solides sont assurément plus raisonnables; et c'est par-là qu'elles sont assez tristes. Au reste, madame, le bel air de la cour est d'aller à la jolie maison que le roi a donnée à la comtesse _de Grammont_ dans le parc de Versailles. Le comte dit que cela jette dans une si grande dépense, qu'il est résolu de présenter au roi des parties de tous les dîners qu'il y donne. C'est tellement la mode, que c'est une honte de n'y avoir pas été. La comtesse va tous les jours dîner à Marli, et le soir revient dans sa jolie maison vaquer à sa famille.

Madame votre belle-soeur[133] est fort joliment logée. J'allai chez elle en dernier lieu; je la trouvai dans une très-parfaite santé, mademoiselle _de Grignan_ et le P. _Gaffarel_ avec elle; charmée de la vie qu'elle mène; bien des prières, bien des lectures, et une société de personnes qui sont toutes occupées de l'éternité, indifférentes pour les nouvelles du monde, peu sensibles à tout ce qui passe. En vérité, madame, ce ne sont pas eux qui ont tort.

La comtesse _de Grammont_ se porte très-bien. Il est certain que le roi la traite, à merveille; et c'en est assez pour que le monde se tourne fort de son côté. Mais, comme vous savez, madame, le monde est bien plaisant. Permettez-moi de vous supplier de me conserver l'honneur de vos bonnes grâces, et d'assurer M. le comte _de Grignan_ et M. le chevalier de mes très-humbles services. Je conterai à notre maréchal tout ce que vous pensez de son mérite, et c'est par-là que je prétends me faire valoir auprès de lui.

LETTRE LXVIII.

A LA MÊME.

_Paris, 25 septembre 1703._

J'entends fort bien parler, madame, de la sagesse _de Chambon_; ainsi, j'espère que son ressentiment ne l'obligera point à quitter Paris, où il rétablira mieux le tort que sa prison a fait à ses affaires qu'en lieu du monde. Vous ne connoissez plus la cour, de croire qu'on a pu lire sa justification. On ne liroit pas un billet de deux lignes, de quelque importance qu'il pût être. Vous avez été instruite du beau procédé de M. _de Chamillard_, à l'égard de M. _Desmarest_, et des raisonnemens du public. Ainsi, madame, je ne vous parlerai plus de cette vieille nouvelle; mais je ne veux pas perdre un moment à vous dire l'état où est Madame _de Lesdiguières_, dont je vous croyois bien informée. Son mal a été une dyssenterie très-violente; et son médecin, un suisse qui a tué, ou du moins avancé la mort de M. _de Chaulnes_, par un breuvage qu'il lui donna. Cependant madame _de Lesdiguières_ ne vouloit voir aucun autre médecin; enfin, il y a six jours que madame la maréchale _de Villeroi_ lui mena de son autorité _Helvétius_, qui ne la trouva point en état de prendre son remède. Il crut voir des indices certains qu'elle avoit un abcès. Il craignit la gangrène; il lui fait prendre des lavemens d'herbes vulnéraires avec de l'eau d'arquebusade. Elle en est à fendre du pus. Ainsi, on espère qu'elle reviendra de cette maladie; mais on ne la croit pas encore hors de péril. Son mal est trop grand pour s'en prendre au café. Notre maréchal ([134]) l'a abandonné pour le chocolat. Je lui ferai assurément voir ce que vous dites de lui; il me paroît fort touché de votre approbation, madame, et de celle de M. le chevalier _de Grignan_. C'est le plus aimable homme du monde; nous ne passons pas un jour sans le voir. Je le trouve seul au bout, d'une de nos allées; il y est sans épée, il ne croit pas en avoir jamais porté. Il voit le roi tous les quinze jours, et puis revient dans sa solitude avec un goût qui paroît naturel. Vous avez raison, madame, de me trouver à plaindre, quand je retournerai à Paris. J'ai promis à madame _de Louvois_ d'aller passer quinze jours à Choisi; mais je vous avoue que j'ai bien de la peine à m'y résoudre. M. et madame _de Simiane_ me firent hier l'honneur de venir dîner ici avec notre fille d'honneur de la reine _Marguerite_; et madame votre fille me promit qu'elle y reviendroit passer encore quelques jours. C'est en vérité une jolie femme. On ne peut avoir plus d'esprit, ni un esprit plus aimable que le sien; une charmante humeur: il n'est pas possible de se dépêtrer d'elle; mais c'est bien à moi d'aimer une personne de son âge. Cependant je tomberois infailliblement dans cet inconvénient, si je la voyois trop souvent. J'ai bien de l'impatience de vous voir exécuter le projet que vous avez fait de revenir à Paris. Si j'étois en commerce avec les fées, vous me verriez voler à _Grignan_. Tant que cela ne sera point, croyez que je ne vais que terre à terre.

LETTRE XLIX.

A LA MÊME.

_Paris, 5 février 1704._

La comtesse _de Grammont_, madame, ne se porte pas bien; aussi je la crois moins soutenue que le comte par les charmes de la cour, quoiqu'elle y soit traitée avec toutes les distinctions possibles. M. _de l'Hôpital_ est mort[135]; c'étoit une de vos conquêtes. Sa femme[136] demeure avec quarante mille écus de rente. Cela change fort son état; car on ne la faisoit vivre que des _infiniment petits_[137]. L'abbé _Testu_ est dans un état très-digne de pitié. Ses vapeurs augmentent; au lieu de diminuer. Il y a trois mois qu'il n'a dormi. Il ne mange plus, et son imagination se sent des désordres de son corps. Ajoutez à tous ses maux soixante-dix-huit ans, et vous jugerez que nous aurons bien de la peine à le tirer de l'état où il est. Quelle tristesse, madame, de voir disparoître toutes les personnes avec qui l'on a vécu! j'apprends dans ce moment la mort de madame _de Boisdauphin_. Je vous quitte avec regret, madame, pour aller au secours de madame _de Louvois_. Ce ne sera pourtant, qu'après vous avoir suppliée de ne point oublier la manière dont je vous honore, j'ose dire plus, celle dont je vous aime. Je vois quelquefois madame _de Lesdiguières_; j'ai même été chez elle avec madame _de Simiane_, qui ne l'avoit point vue depuis la perte de son fils[138]. Cette dernière prétend que ce n'étoit point sa faute; mais il étoit un peu tard, je l'avoue. Elle vous adore (_madame de Lesdiguières_); mais elle soutient, et je suis de son avis, que ce n'est pas vous voir que de se souvenir de vous. Je crois le printemps revenu à Marseille; car il se laisse entrevoir dans ce pays ci. J'oubliois de vous dire que l'abbé _Testu_ a été très-sensible à l'honneur de votre souvenir, malgré la cruauté de tous ses maux.

LETTRE L.

A LA MÊME.

_Paris, 3 mars 1704._