Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée
Chapter 8
Depuis quelques jours je suis d'assez mauvaise humeur et nous ne recevons personne, du reste il fait très chaud et on commence à s'en aller un peu à la campagne, mais encore très peu, la plupart restent ici jusqu'au moment d'aller au bord de la mer. J'attendrai que maman soit de retour et qu'elle ait fait ce que je lui demande. Coco et Prater se battent toute la journée, voilà toutes les nouvelles.
J'embrasse ta femme et tes enfants. Tu ne sais pas ce qui nous arrive: Louis, le nègre, doit faire sa première communion demain et voilà que le curé a découvert qu'il n'a jamais été baptisé. Alors j'ai vite envoyé chercher un parrain de tous les côtés et comme c'était très pressé et que ces messieurs étaient sortis, il a fallu prendre un sacristain pour remplacer papa, que j'ai fait inscrire comme parrain. Je lui ai donné les noms de Louis-Jules-René-Marie et le curé a fait un discours, disant que ce bébé de quatorze ans est maintenant sous ma protection et que je suis sa mère spirituelle. L'enfant a passé toute la soirée en retraite, et demain B. le conduira à l'église faire sa première communion. Vous voyez d'ici B. en cérémonie! Pour le baptiser, on ne l'a pas déshabillé, on lui a mis simplement un peu d'eau sur la tête et du sel sur la langue et de l'huile au front, au cou, etc. (Comme chez nous.)
Donc, voilà Louis-Jules-René-Marie chrétien et demain il communie.
Voilà le grand événement.
Au revoir. Amitiés. Je t'embrasse. Bien des choses à tout le monde.
À sa mère. Jouy-en-Josas.
Chère mère,
Je vous envoie seulement un mot.
Je suis pour trois jours chez les Canrobert; on ne peut pas donner l'idée de leur amabilité. La Maréchale a arrangé elle-même les couvertures de mon lit,--ce sont des gens adorables. Et la campagne est très jolie, tout près de Versailles.
Arrangez les affaires.
Je vous embrasse.
À Mademoiselle Canrobert. Samedi, 21 juillet 1883.
Chère Claire.
Un orage et de la pluie.
Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je venais d'être _saisie_ d'une idée de composition en terre... C'est une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail _prescrit_ avec une précision mécanique. J'ai _vu_ et j'exécute.
Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du premier plan en ronde bosse;--c'est un tableau en relief, et le dernier plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18 figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps; à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche, une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée; derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune, qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille l'épaule avec une branche.
À sa mère.
Paris, rue Ampère, 30.
Chère maman,
Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que j'ai écrit dans les lettres précédentes.
_P. S._--Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume, car je l'ai déjà.
Je vous embrasse
Écrivez une lettre à la maréchale.
1884
À M. B...
Mon cher B...,
Puisque l'usage veut que je vous adresse quelques paroles qui ne feront que vous ennuyer, les voici. Mais ne vous aurais-je rien écrit que vous n'en seriez pas moins convaincu de la profonde sympathie que vous trouverez toujours chez nous et chez moi à l'occasion de tout événement heureux ou malheureux dans votre famille.
Votre pauvre père souffrait beaucoup et sa maladie était incurable; que cela vous soit une consolation s'il peut y en avoir. Soyons tous courageux, la vie est un tissu de misères, je le dis aussi sérieusement que je l'ai dit dans les moments gais.
Embrassez pour nous toutes votre chère mère; une poignée de main à Alexis, et croyez-moi bien votre amie.
_P. S._--Donnez des nouvelles de tout.
À Mademoiselle C***.
Chère Claire,
J'ai trouvé mon tableau, seulement... c'est-à-dire voici, c'est tout à fait _convenable_ et je crois que c'est intéressant, seulement... n'en parlez pas et ne me _demandez pas ce que c'est_. Je travaille dans un coin désert à Saint-Cloud et personne au monde ne doit rien voir. C'est d'abord parce que... à cause du mauvais œil.
Et ensuite parce que le grand Bastien-Lepage m'a dit que si pour travailler je ne m'isole pas comme une cholérique, je ne ferai jamais le _maximum_.
Vous savez que tout en ce grand homme je le vénère.
Aussi, je suis séquestrée, même pour ma famille. Mais comme j'ai des amis près de Versailles que je tiens à voir, je vais faire une chose inouïe, immense! Oui! je vais prendre une semaine entière à mon tableau et nous ferons des Cazin ensemble. Si vous saviez combien mon tableau est compliqué vous me tiendriez compte de ce... je ne dirai pas sacrifice, puisque ça me fait plaisir... arrangez-vous.
Donc ne mourez pas de joie en apprenant que vous me verrez sept jours de suite, car il est probable que je vous en donnerai sept autres un peu plus tard, si mon tableau me dégoûte au point de me forcer à rester quelques jours sans le regarder. Donc lundi prochain à la petite gare de Jouy pour sûr, je prendrai le train de 10 h. 25. Mais soyez un ange, et si le baromètre baisse, prévenez-moi, pour que je retarde ma visite.... à cause des Cazin. Je viens pour vous faire travailler, et ferme.
Que dites-vous de l'écriture et du style? C'est que l'œuvre qui se prépare me prend tout entière, il ne faut pas que je me dépense...
Oh! la peinture!
À la même.
Il faut, ma chère Claire, que vous me disiez au juste la provenance de _Jonas_[25]. Ces deux vers m'ont tellement tourmentée que j'ai composé la suite, comme Michel-Ange a voulu faire des jambes au fameux torse antique. J'ai donc absolument besoin de savoir d'où vous tenez: _Jonas assis dans sa baleine_. Si c'est de vous, avouez-le franchement, car c'est très beau et à notre prochaine entrevue je vous dirai la suite, car elle est aussi très belle.
On a retrouvé mon modèle, mais j'ai des... Mystère et discrétion.
«Travaillez, prenez de la peine...»
Je voudrais déjà le voir ce tableau.
Mille amitiés.
Jonas assis dans sa baleine Disait: Ah! que je voudrais sortir. On a beau avoir des loisirs, Rester ici me fait de la peine. M'y v'là depuis tantôt trois jours Je commence à la trouver sévère. J'suis séparé de mes amours, Je veux m'en aller de ma mère, D'autant plus qu'mon angoisse est énorme, Car enfin si jamais je suis dehors, C'est que cette carcasse difforme M'aura rendu au pis encore. Il en était là d'son monologue Quand un grand bruit se fit soudain, C'étaient de très habiles marins, Qui s'amenaient sur une pirogue. La baleine saisie d'effroi Jeta l'prophète à la dérive, Et obligée, mais pleine d'émoi Nagea vite vers une autre rive. C'est ainsi que finit l'aventure. Jonas, qui était très fort, Se fit mettre dans les Écritures Et envoya une note au Sport.
[Note 25: Voir ci-dessous la fantaisie à laquelle il est fait allusion ici. Les deux premiers vers sont de Mlle C..., les suivants sont de Marie Bashkirtseff.]
À son frère. Dimanche 3 février 1884, Paris, 30, rue Ampère.
Cher Paul,
Il est près de deux heures, et je t'écris de mon lit en revenant des Italiens, où l'on chantait _Hérodiade_ de Massenet. J'étais avec la Maréchale et Claire.
Ô les saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui est grand et éternellement beau! Le premier acte surprend par la nouveauté et la largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Tout l'opéra s'écoute avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, grandiose... Massenet est certainement un grand artiste et désormais une gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du premier coup... Allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.
Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on s'est regardé avec des yeux prêts à pleurer d'enthousiasme. Si les spectateurs étaient sincères, ils auraient pleuré; oui, il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si fortes.
Du reste, l'enthousiasme est général... C'est un triomphe, et ce Jules Massenet est un homme bien heureux. Sans doute, en l'entendant encore, ce sera encore plus beau, mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de suite la vraie belle musique.
L'apparition de Jean-Baptiste, au premier acte, fait frissonner. L'air d'Hérode et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de voix où l'exaltation est à son comble.
La Maréchale portait un aigle en diamants, tenant dans son bec une branche d'olivier. L'Empire, c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable. Il l'est.
Dame, sans doute, _ma_ musique italienne ne peut pas lutter contre cet éblouissement... Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même presque touchant... non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur, ou vous feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et _Aïda_... Ah! diable, c'est un peu comme _Hérodiade_, mais Massenet est un Wagner mélodique et français... Non, la comparaison la voici. Wagner, c'est Manet. C'est le père incomplet de la _nouvelle école_, de ceux qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment.... Il y a toujours eu des nouvelles écoles...
Je te demande pardon d'avoir surfait _Hérodiade_. Le poème, d'abord, n'est pas bon, et puis, et puis...
À Monsieur ***
Je pourrais vous retourner votre: Ce sont des ânes tous.
Ce qui est certain, c'est que les projets admis sont inférieurs au vôtre qui est d'un art très pur et très élevé. Ces imbéciles ont choisi des figures de sculpteurs.
Je sais bien que tout ce qu'on peut dire là-dessus n'est pas une consolation et vous devez être bien près de penser que c'est la fin de tout.
Quand on perd une occasion, on s'imagine qu'il ne s'en trouvera plus jamais d'autre. Et plus on réfléchit, plus c'est enrageant. Puis on se calme, puis on se rattrape, car on se rattrape absolument avec de la volonté. C'est ça qu'il faut bien se mettre dans la tête. Les faibles pensent au passé, les forts et les intelligents prennent leur revanche; ce ne sont pas des phrases, c'est la vérité.
Semez votre chagrin par les portières des wagons et ne regardez pas en arrière. Du reste, ils seront obligés de recommencer. Impossible d'affliger Paris de la colonne D... ou des cubes F... C'est moi qui l'aurai et en revanche vous ferez mon monument quand je serai morte.
En attendant, promenez-vous, ramenez votre peintre guéri et tout ira bien. Faites de la peinture et au prochain Salon nous triompherons tous les trois.
Je ne sais pas faire la ressemblance[26].
[Note 26: Voir la lettre reproduite en fac-similé dans le livre original ou dans la version HTML du présent livre téléchargeable depuis le site du Project Gutenberg, https://www.gutenberg.org.]
À Monsieur E... Paris, 30, rue Ampère, mai 1884.
Cher monsieur,
Vous devez avoir des démarches ennuyeuses à faire pour votre concert, permettez-moi de vous avancer cette misérable somme sur les billets que je placerai; seulement, je vous prie de ne pas considérer cette niaiserie comme un service. Je vous serai bien obligée de n'en rien dire à maman. J'aurais un air de bienfaitrice bête, tandis que c'est une chose toute simple entre artistes. Je viens justement de vendre une petite étude. Ainsi c'est entendu, vous n'en direz rien, ou vous vous ferez de moi une ennemie très sérieuse.
À Monsieur de M***.
Monsieur,
Je vous lis presque avec bonheur[27]. Vous adorez les vérités de la nature et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par des détails de sentiments si profondément humains que nous nous y reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase... Soyez indulgent, le fonds est sincère.
Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes, mais c'est bien difficile, comme ça, tout de suite... Je le regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si toutefois votre âme est belle.
Si votre âme n'est pas belle et si vous «ne donnez pas dans ces choses-là», je le regrette pour vous d'abord, ensuite je vous qualifie de fabricant de littérature et passe!
Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire, mais... plusieurs fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le _Gaulois_, que quelqu'un vous a honoré d'une épître gracieuse et que vous demandez l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre... Je suis devenue tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau éblouie et me voici.
Maintenant, écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin--votre tête pourrait me déplaire, qui sait? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.
Mais je vous avertis que je suis charmante, cette douce pensée vous encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise fagottée, quoiqu'en pense
Miss Hastings. R. G. D. (Bureau de la Madeleine.)
[Note 27 (-édition Gutenberg_): Il s'agit très probablement d'une lettre à Guy de Maupassant.]
Au même.
Votre lettre, monsieur, ne me surprend pas, et je ne m'attendais pas tout à fait à ce que vous semblez croire.
Mais d'abord, je ne vous ai pas demandé d'être votre confidente; ce serait un peu trop simple et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous verrez que vous n'avez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.
Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant; je vous remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela m'importait peu.
Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu que vous ne me connaissez point? Serait-ce abuser de votre sensibilité, monsieur, que de vous apprendre, à brûle-pourpoint, la mort du roi Henri IV? Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement de moi, et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis quelquefois très gaie, tout en étant souvent assez triste, pour rêver des épanchements par lettres avec un philosophe inconnu et pour partager vos impressions sur le carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois. Mais en revanche, quelle rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens! (Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)
Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien; mais moi ça m'amuse follement, je le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par votre lettre, telle quelle.
Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos soixante correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus, je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous en vouloir.
Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé... Avez-vous répondu à toutes?
Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... vous seriez bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtes). Pourtant vous devez avoir raison...
Comme je vous écris avec la plus grande simplicité, par suite du sentiment, sus-indiqué, il se peut que j'aie l'air d'une jeune personne sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventure... Ce serait bien vexant. Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.
Décidément, ma lettre était plate.
À mon très vif regret, en resterons-nous donc là? À moins qu'il me prenne envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 61. Quant à vos raisonnements ils sont bons, mais partis à faux. Je vous les pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens... Soyez heureux!
Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple: cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. Et au moral... non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup que je suis de Marseille.
_P. S._--Pardonnez-moi les taches, les ratures, etc. Mais je me suis recopiée déjà trois fois!
Au même.
Vous vous ennuyez abominablement!
Ah! cruel! c'est pour ne me point laisser d'illusion sur le motif auquel je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice, m'a charmée.
Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse tant que cela; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions, et que comme homme privé je ne vous entrevois que dans les lignes dont vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.
Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas vous laisser croire que tout mon fluide passe là.
Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu long car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.
Mais l'art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés d'à peu près les mêmes sentiments... mais... Il y a ainsi les musiciens qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire poser. Comment donc, trop honorée...
Rengaine, soit! la mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en peinture.
Êtes-vous vraiment sûr qu'un _malin_ (est-ce bien ça), n'y trouvera pas un côté neuf et émouvant...
Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire c'est encore assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si pénible métier! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné se sent. Balzac ne s'est jamais plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour l'étude fut si vif que s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique pensionnat.
Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahrou, contemporain de Job (fragm. conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient la flanquer fussent en or et d'un _travail exquis_.
Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence et vous n'avez pas pour un sou de poésie... si vous croyez me faire peur!
Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous m'intéresserez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou enragée, mais m'ennuyer... jamais!
Vous n'êtes pas l'homme que je cherche.
Je ne cherche personne, monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent être que des accessoires pour les femmes fortes.
La vieille fille sèche: Malheur! La voilà, la concierge: vous seriez bien aimable en m'apprenant comment qu'il est fait celui-là.
Enfin je vais répondre à vos questions, ça avec une grande sincérité, car je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie qui s'assoupit après dîner en fumant son cigare.
Maigre? Oh! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de l'occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime des contagions morales: ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, tout comme vous.
Mon parfum? la vertu.--_Vulgo_, aucun.
Oui, gourmande, ou plutôt difficile. L'oreille est petite, peu régulière mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que doit être votre sous-maîtresse de pensionnat.
Êtes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je trouve qu'en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.
Oserai-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres!
Et si j'étais un homme?[28]
[Note 28: À cette lettre était joint un croquis représentant un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer; une table, un bock; un cigare.]
Au même.
Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne croirez jamais et qui venant après coup n'a plus qu'une valeur historique... Eh bien, c'est que moi aussi j'en avais assez. À votre troisième lettre j'étais refroidie. La satiété...
Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc venir à vous maintenant.