Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée

Chapter 5

Chapter 53,889 wordsPublic domain

Écoutez donc: le manque de franchise dans une circonstance solennelle ou dans un rien me répugne également. Ce qui me fait aussi douter de votre sentiment, c'est que ce sentiment vous aurait donné comme une révélation d'un monde supérieur et vous aurait, momentanément du moins, doué de facultés, qui vous permettraient de comprendre que devant des natures comme la mienne on ne trouve grâce qu'en dépouillant tout artifice, à moins d'être.... ne l'essayez pas,--en mettant son âme et sa vie à nu comme devant Dieu.

Et vous, que faites-vous?

Vous croyez donc que des faits vrais, quoique vulgaires, m'amuseraient moins que vos petites inventions? Quand ils ne m'intéresseraient qu'à titre de documents humains! Et maintenant encore vous me parlez de me confier vos peines comme si je vous l'avais défendu, vous citez ce manuel que vous ne comprenez pas.

Vous n'êtes qu'un enfant.

Du moment où je vous montrais assez de bienveillance pour vous donner à choisir entre un congé immédiat et un délai de six mois, vous deviez me faire la flatterie de me prendre pour votre patronne et conseillère. C'est un rôle, auquel on ne se refuse jamais, quelque orgueilleuse qu'on soit.

Vous auriez même pu me mettre au courant de tout, afin d'éviter à mon esprit la fatigue de chercher le vrai dans le cas où il le chercherait.

Voilà bien des mots, n'est-ce pas, pour des niaiseries comme ces dépêches qui vous appellent _tout de suite_, cette lettre _ultérieure_ (que vous avez le temps d'attendre), à je ne sais où, et qui vous retient; innocent anachronisme.

J'admets que vous n'avez eu pour vous en aller aucune raison de force majeure et que tout en ayant le cœur sensible vous songiez aux affaires, rien de plus naturel. Mais pourquoi dissimuler cette prose, fort honnête en somme, sous ce grand amour? Voilà qui n'est pas délicat pour vous-même... Car enfin c'est étonnant que tout coïncide pour que vous vous trouviez là justement pour les commissions de vos parents.

Grand innocent que vous êtes! Le mensonge, quand il n'est pas manié par quelqu'un de très adroit, est une guenille aux couleurs criardes. Et le mensonge futile est écœurant comme une vilenie.

Pourquoi, par exemple, dire que l'appartement de X. est immense? Il n'y a qu'un salon de grandeur moyenne, je le sais. Cette futilité vous prouve qu'il n'y a pas de futilités. Il suffit d'analyser une seule goutte d'eau pour connaître les propriétés de toute la source.

Je ne déchirerai pas votre lettre.

Si vous voulez que j'entreprenne votre amélioration, j'ai besoin de documents pour voir si je réussis. Si vous êtes bon élève, vous vous ferez de moi une amie véritable et, si vous avez compris mon caractère, vous savez que mon amitié sera bonne.

Mais êtes-vous digne de tout cela? Et les choses ne tournant pas selon vos désirs, ne m'en voudrez-vous pas bêtement de m'avoir aimée?

Vous avez écrit des bêtises, comme vous dites, mais recommencez. Ici il ne s'agit que de votre moral et point du tout de vos projets terrestres.... Je vous trouve audacieux de porter les regards à la hauteur où je me suis placée, mais le proverbe ne dit-il pas que le soldat qui n'aspire pas à devenir maréchal de France n'est qu'un mauvais soldat.

Je m'aperçois, à la fin, que ce que j'exige de vous est insensé. Ce serait changer tout l'homme.

On dit, et je n'y crois pas, que l'amour fait des miracles... La façon facile dont vous avez accepté cette absence m'a choquée... enfin.

Si vous ne _sentez_ pas la vérité de mes prédications, j'y renonce, et vous, allez en paix.

Chaque fois que vous vous impatienterez ou trouverez, en homme ordinaire, votre rôle ridicule, consultez ce petit _Manuel du parfait amoureux_; il vous donnera la mesure de vos sentiments.

Posons comme principe indéniable qu'il n'y a pas de vilenie dans la personne aimée qu'on ne tâche de s'expliquer favorablement; qu'il n'y a pas au monde de chose qu'on ne fasse pour la personne aimée en éprouvant un réel contentement; qu'il n'y a pas de ce qu'on appelle _sacrifice_ qu'on ne s'impose avec joie. Car en somme l'amour est un sentiment égoïste, et la preuve c'est qu'on est plus heureux d'aimer que d'être aimé. Mais tout cela ne se demande et ne se commande pas: l'homme qui aime l'accomplit tout naturellement, parce qu'il éprouve une satisfaction personnelle. Quand il y a la moindre hésitation, la moindre impatience, on ne doit pas ou ne peut pas croire qu'on aime.

Vous verrez donc si les quelques mois d'épreuve, _au bout desquels il n'y a en somme qu'une incertitude_, vous les supporterez facilement et surtout avec plaisir.

Tout cela _ad libitum_.

Amen.

À Monsieur Julian. Nouméa--Mont-Dore, juillet, août 1880.

Oui, citoyen Directeur, tout y est jusqu'au costume spécial qui vous est imposé comme à des galériens, et c'est vêtus de ce costume que nous subissons le mauvais traitement de cinq à sept heures du matin. Le docteur des Eaux assure qu'il est bon, mais tous ces gens en place.... des accapareurs, quoi! Bien, bien dommage que T. ne vienne pas. Vous, je ne vous invite pas. Paris a besoin de vous. Mais quel bien immense vous ferait un peu d'exil par ici.

Figurez-vous qu'il n'y a rien à manger. Ce n'est pas d'une âme élevée que de songer à la nourriture; mais hélas! Si je ne craignais de devenir anémique! le docteur a essayé de me faire croire que je l'étais: Vous êtes très faible, Mademoiselle?--Mais non, Monsieur.--Habituellement pâle?--Au contraire.--Facilement fatiguée?--Mais pas du tout!--Cela ne fait rien, vous êtes faible.--Pourtant, Monsieur, comment expliquer? C'est impossible à expliquer, mais cela est.

Donc si je n'avais peur de devenir très faible, j'avalerais encore moins que ce que j'avale, tellement c'est répugnant. Ô succulente cuisine du lac Saint-Fargeau, tu m'as donné comme un avant-goût des produits des Trompette du Mont-Dore. Mais combien tu étais préférable!

Que je n'omette pas de rendre justice à l'équité avec laquelle vous avez jugé mon dessin.

Ma tante vous envoie ses meilleurs souvenirs... ce n'est pas aux miens que vous devez cette épître illustre avant que son auteur le devienne (style Rochefort), c'est que j'ai besoin de vous ménager.

Qui est-ce qui remonterait la vis dans les moments critiques? Ce que vous me dites des cinquante ouvriers travaillant, cet emploi exagéré des bras, n'est-ce pas une de ces manœuvres d'abrutissement populaire, dont le régime à jamais exécrable des Césars s'est servi pour annihiler les intelligences ouvrières? Vous avez aussi écrit le mot _aboutir_, un mot suspect, ayant été prononcé par le grand enjôleur qui se cache encore sous les fleurs républicaines.

Un instant j'ai pensé que vous rachetiez toutes ces choses qu'il m'est douloureux de reprocher à un bon patriote; oui, j'ai pris un instant ce mariage des deux silhouettes pour cette alliance tant désirable avec la patrie de l'Inquisition et je m'en réjouissais. Tous les peuples latins sont frères et il me serait doux de voir la France extirpant le dernier vestige de... dans le pays en question. Je me trompais.

Laissez-moi espérer.

Donc, quelles que soient nos préférences, que nous aimions la République athénienne, spartiate, collective, socialiste, orthopédique, artistique, médailleuse, Tonyfiante et même Rodolphiphobe.

_Vive la République!_

À son frère. Paris, 1880.

Cher Paul,

Je vais te raconter une demande en mariage par un prince: il est venu dîner, et il me glisse à l'oreille qu'il a à me parler. Ma tante causait avec C...., et je l'ai écouté.

--Faut-il me marier?

Vois-tu la ficelle, cher Paul?

--Oui, si cela vous fait plaisir.

--Cela ne me fait pas plaisir.

--Alors ne le faites pas. C'est tout ce que vous aviez à me dire?

--Non, je vous ai dit que je vous ai aimée... Eh! bien, je vous aime... Vous comprenez que c'est une torture pour moi de venir ici comme ça; j'en suis malade.

--Et pourquoi? Je pensais que cela vous faisait plaisir.

--Oui, mais chaque fois que je vous dis quelque chose vous m'insultez...

--Mais non, je suis gaie, et si j'émaille notre conversation de digressions, c'est que vous mettez vraiment un temps infini entre chaque phrase.

--Vous ne vous moquerez pas de moi?

--Non, non, non, je suis très sérieuse.

Mais au lieu de parler, il me regardait avec ses yeux si cernés et son front encore plus pâle que d'habitude...

--Il faut m'en aller, n'est-ce pas, ne plus venir ici?

--Pourquoi?

--Je vous aime...

Il fallait parler bas pour ne pas être entendus des autres, et cela donnait aux voix quelque chose de doux et de charmant.

--Je vous ai dit que je vous aimais... et quand on aime une jeune fille, il n'y a pas trente-six issues; c'est l'un ou l'autre, n'est-ce pas? Il faut donc que je ne revienne plus...

--Et pourquoi? (Je faisais la naïve.)

--Parce que je souffre trop.

Puis, il se mit à pleurer. Il y avait dans ce mouvement quelque chose d'enfantin, de gentil; mais le mouchoir, qui est venu essuyer les yeux, a tout gâté.

--Voyons, voyons, oh! alors, disais-je sans rire, et puis des larmes maintenant, je veux bien, mais on ne les essuie pas avec des morceaux de toile, on les laisse essuyer par... celle qui les fait couler.

Il fit un geste d'impatience.

--Tout n'est pas rose dans ce monde, repris-je sérieusement, mais pas rose du tout... Mon système de faire ce qui fait plaisir... c'est bon, mais ce n'est pas praticable; on peut ne pas faire ce qui déplaît, mais faire ce qui plaît...

--Écoutez-moi, mademoiselle, et ne m'insultez pas, ne vous moquez pas. Je vais m'en aller, ou bien il faut que vous... m'autorisiez à revenir; cela ne peut pas durer ainsi, je suis trop malheureux, je souffre, je suis malade. Quand on aime une jeune fille, il faut qu'on se marie avec elle ou qu'on s'en aille pour toujours.

--Écoutez, repris-je, c'est facile à dire: se marier; mais à faire, ça dépend...

--De qui?

--Mais de moi.

--Et alors?

Il est jeune et il a dû trembler un peu, même s'il a pensé à ma dot.

--Et alors... moi, je ne veux pas m'engager; et puis, je ne sais pas, moi, s'il faut attendre. Est-ce que je sais ce que vous êtes; vous avez l'air d'un honnête homme, vous ne l'êtes peut-être pas... C'est long, un mariage, ça dure longtemps... Je ne crois pas à votre amour, qui est peut-être vrai... Je voudrais m'en assurer... Comprenez-vous, il faudrait attendre.

--Combien?

--Voyons, (je me mis à compter sur les doigts, cinq, six), au jour de l'an?

--C'est trop long.

--Alors, à Noël, mettons Noël, sept mois.

--Et si vous êtes sûre de mon amour, mademoiselle, vous consentirez?

--Ah! non, je ne dis pas cela, monsieur, ce serait m'engager, je ne veux pas m'engager, je ne vous aime pas. Mais ce délai est nécessaire pour nous édifier sur la situation de nos sentiments réciproques.

--Et alors, il vous faudra encore trois mois pour vous décider.

--Mais, non, je vous dirai cela tout de suite.

Et alors, je fais l'enfant, la simple. Après avoir été tantôt rêveuse, tantôt grave, tantôt moqueuse, je parle de ma peinture, est-ce que je puis me marier! Je dois peindre. Et puis, ne devais-je pas mourir?

--Je ferai de la peinture avec vous, mademoiselle.

--C'est cela, et pendant les sept mois vous apprendrez à dessiner.

Et je me mets à vanter la vie d'atelier, je lui parle de ma dot, disant qu'elle entre pour beaucoup dans son amour. Naturellement, il fait l'indigné.

--Est-ce que vous croyez que je ne pourrais pas trouver de l'argent, si je voulais! Est-ce que je sais seulement ce que vous avez, je me moque de votre fortune! C'est vous que j'aime!

Eh! bien, cher Paul, je ne l'aime pas, je n'ai même pas pour lui de ce je ne sais quoi que j'avais pour X...

--En ordonnant ce délai de sept mois, me laissez-vous la possibilité d'espérer?

--Il faut toujours espérer, quand même je vous dirais catégoriquement _non_. Du reste, j'ai trouvé... Vous allez copier tantôt quelque chose que je rédigerai... Voici le document; il accepte.

En somme, moi je ne lui demande rien, c'est lui qui dit m'aimer, moi, je lui offre le moyen de s'en assurer. Voilà tout. C'est amusant, n'est-ce pas?

Demain, je t'écrirai encore.

Au revoir.

À la Princesse K***,

Comme c'est ennuyeux, chère princesse, que vous ne soyez pas à Paris! Songez donc, Gambetta donne une fête splendide, nous avons une invitation, mais maman et ma tante ne veulent pas y aller en deuil et ne connaissant personne chez les républicains, je suis si désolée d'être obligée de me passer de ce divertissement, qui sera, en vérité, une chose très amusante, et très drôle, et très magnifique, que je suis prête à aller vous chercher à Dieppe.

Vraiment vous devriez revenir à Paris au moins pour ce jour; c'est si près, Dieppe, seulement quatre heures, quatre fois le voyage à Versailles. Rien qu'une promenade.

Si vous voulez, deux de nous irons vous chercher pour vous décider plus facilement. Pensez donc! une première fête chez Léon, toute la haute gomme républicaine y sera; un spectacle unique et pour ainsi dire historique. On fait des préparatifs dix fois _bœuf_. Ce qui m'attriste un peu, c'est que le fils A... n'y sera pas à cause de la stupidité de son grand-père qui a eu l'invention d'être très souffrant. Mais je me consolerai facilement de cette absence.

Voyons, décidez-vous; sans vous, je serai forcée de rester à la maison; je ne connais que des bonapartistes qui, si je leur disais que je vais dans la hotte de la présidence, me considéreraient comme une personne absolument dégoûtante.

Vite une réponse.

Je vous embrasse.

1881

À Monsieur X...

Monsieur,

Voici un plan[13] avec le nord bien indiqué[14]. Maintenant voici mes idées à moi pour que vous sachiez dans quel sens marcher. L'atelier aurait la hauteur de deux étages et aurait trois jours, plus un jour d'en haut. Au-dessous de l'atelier, un atelier aussi, mais de sculpture, au rez-de-chaussée.

Vous comprenez, il n'y aurait pas de chambres habitables dans cette partie; du reste, je fais au crayon les divisions imaginées par moi; vous verrez si c'est pratique.

Je voudrais que l'atelier communiquât avec les salons. Ainsi voilà, rez-de-chaussée: atelier de sculpture, et cuisines, etc., etc. Premier étage: salons et ateliers. Deuxième étage: chambres à coucher; combles pour les domestiques. Je vois qu'on peut me faire ma chambre et un cabinet de toilette au premier, et l'atelier restera encore assez grand, et ma chambre aura cinq mètres de largeur. Ou bien, si vous trouviez le moyen de donner à l'atelier une forme régulière ce serait parfait.

Seulement ce à quoi je tiens, c'est que l'atelier vienne à la suite des salons et, pour économiser le terrain, on ferait la remise sous la salle à manger. Vous voyez que je trouve moyen d'avoir devant l'atelier un jardin, par lequel on entrera, car il faut aux ateliers une entrée à part. Au besoin, ma chambre et mon cabinet pourraient être au deuxième et je passerais à l'atelier par l'escalier intérieur.

Mais surtout que l'entrée principale soit de telle façon qu'on soit obligé de traverser le salon et la bibliothèque avant d'arriver à l'atelier. Les pièces en enfilades, enfin.

J'espère que vous comprendrez ces incohérences et excuserez le désordre de mes idées architecturales.

Agréez, je vous prie, Monsieur, mes civilités.

P.S. Il serait peut-être possible de placer le jardin (quand même il n'aurait qu'une superficie de 50 mètres) de telle façon que j'y puisse faire des études sans être vue de la rue. Je ne tiens pas au jardin à l'extérieur; là où je l'ai indiqué on pourrait ne faire qu'un jardinet de deux mètres de profondeur.

Enfin ce sont tout des idées en l'air! Du reste, le jardin me semble bien où je l'ai marqué sur le plan.

Maintenant il faut un escalier, une cour, une écurie et remise; je voudrais bien qu'on puisse entrer de l'escalier dans le grand salon.

[Note 13: Le livre original comporte le plan à la page 139.]

[Note 14: Il s'agit ici d'un hôtel qu'on avait le projet de construire à Paris avenue Kléber. Il ne fut pas donné suite à ce projet.]

À Monsieur Julian. Russie, Poltava, 21 mai/2 juin 1881.

Draperies blanches, yeux tristes, mains pâles, air détaché... Le royaume de ce pays-ci n'est pas pour moi! (sujet d'esquisse pour le paysage).

Oh! les horribles mastodontes, des gens qui ont des poses et des mains comme sur les vieux mauvais portraits. Faut-il être enragée, hein? Vous êtes un grand prophète, mais il me fallait ces cent heures de chemin de fer.

Du reste jusqu'à présent je n'en ai eu que l'avantage d'un rhume. L'air délicieusement pur et parfumé est trop frais pour rester tout le temps dehors et me voilà dedans... Je m'y suis fourrée moi-même, mais ça n'en est pas plus drôle... Si au moins c'était la sévère majesté des steppes, mais non! La campagne est jolie. La famille est aux petits soins, les nouveaux me trouvent délicieuse, les anciens trouvent que je suis devenue sérieuse et calme...

Il y a cinq ans, je venais montrer mes premières jupes longues et je leur ai servi un feu d'artifice à tout casser; à présent je viens chercher quelque chose qui flotte entre _oubli_ et _repos_. J'ai la tête pleine de peinture, et ces personnes-là ne peuvent pas comprendre les nobles préoccupations des gens de notre espèce et puis, il faut l'avouer, je suis finie jusqu'à nouvel ordre.

Hier, pour la fête de mon père, grande ovation. Tous les paysans venus dans la cour, on l'a acclamé, secoué, embrassé, on m'a fait ôter mon chapeau et mon voile pour me voir et, après examen, ç'a été à moi d'être portée en triomphe et acclamée. Il m'a fallu en embrasser un tas. Puis sont arrivées les femmes, j'ai paru au balcon, nouvel enthousiasme et cri dominant: un bon mari! _Gambetta à Cahors enfin_.

Puis quand tout ce monde a eu bu et dansé, on a parlé de donations de terres, mais quelqu'un leur a montré le poing et l'incident a été clos.

On distribue, à ce qu'on dit, à ces braves gens des soi-disant ukases de l'Empereur, obligeant les propriétaires à leur donner trente-six choses. On a mis aussi à prix les têtes des nobles, 50 roubles la pièce. Me voyez-vous au bout d'une pique? Enfin, si vous avez présente à l'esprit l'histoire des dernières années de votre ancien régime, vous êtes au courant. La ressemblance est frappante depuis la condition épouvantable du peuple, jusqu'à l'aveuglement stupide des grands. Le paysan français qui met à sac le château en disant qu'il en est désolé, mais que le roi le veut ainsi, est le frère du Russe qui prétend avoir l'ordre de massacrer les Juifs.

Figurez-vous que je n'ai pas pu avoir un chevalet à Poltava. Un aimable indigène est allé en chercher un à 12 heures de chemin de fer, c'est au moins gentil. Ici il n'y a qu'un photographe peintre, pas moyen d'avoir une toile assez large. Ah! si vous saviez!

Comment va M. Tony Robert-Fleury? Je l'ai laissé souffrant. S'il allait crever sa toile! Ça me dérangerait horriblement dans mes habitudes et puis, blague à part, je l'aime bien et vous aussi.

P.S.--Paul est devenu obèse, sa femme est gentille et jolie et tout va bien. Dina fait de grandes toilettes et s'amuse, et moi je ne suis même pas sensible aux triomphes populaires... C'est grave.

À son père. Août 1881.

Cher père,

Après l'article du journal Jugeni Cray, il faut absolument que je fasse cette image. Aussi vous seriez bien aimable de faire des démarches nécessaires puisque je ne sais comment m'y prendre. En outre comme vous êtes un être intelligent, je m'en rapporte à vous pour me procurer tous les renseignements exacts. Par exemple, pour quelle partie de l'église[15] serait l'image et sa grandeur, et sa forme, etc. Car je suppose que cela doit être approprié à la disposition des ornements intérieurs, et sans doute les principales images sont déjà commandées à des célébrités russes. Enfin tâchez de m'obtenir quelque chose d'important pour que j'aie de la satisfaction à le faire bien. J'aimerais que ce fût grandeur nature. Le Christ, par exemple, avec la figure de l'empereur: enfin je me mets à la disposition du comité (est-ce un comité?) pour telle image qu'on voudra.

Seulement, s'il faut que je sois l'esclave d'une certaine dimension ou d'un certain sujet, il faut que je le sache au plus vite, afin de penser à mon sujet et de m'y mettre.

En un mot, vous arrangerez cela très bien, j'en suis sûre.

Je félicite et embrasse la princesse[16]. Au revoir.

Votre fille célèbre,

ANDREY[17].

[Note 15: Église construite en mémoire de l'empereur Alexandre II, à Saint-Pétersbourg, à la place où l'empereur a été tué.]

[Note 16: Sœur de son père.]

[Note 17: Marie Bashkirtseff exposa pour la première fois au Salon de 1880 et signa son tableau: Marie, Constentin Russ--au salon suivant, en 1881, elle signa Andrey--nom qu'elle adopta souvent dans sa correspondance. Ce n'est qu'en 1883 qu'elle mit son nom véritable sur ses tableaux, alors qu'elle se sentait plus certaine du succès.]

À M. B... 1881.

Cher B...,

Au lieu de Bayonne nous avons couché à Bordeaux, et je vous écris pour vous dire que nous avons vu Sarah dans _la Dame_. Vingt-cinq francs la stalle de balcon. Elle a joué, cela va sans dire, comme personne, mais je critiquerai très fort son entourage. Armand Duval, atroce. Et les toilettes! au risque de vous crever le cœur, je vous dirai qu'elle n'est pas bien habillée; la robe du premier assez jolie, du second (la bleue), jolie. Celle de la campagne, laide, et celle du bal encore plus. Une horrible guirlande toute raide, qui n'allait nullement avec les camélias du bas de la jupe... Enfin pour la province ça ne vaut pas la peine, mais c'est égal, si cette toilette est payée ce que vous avez dit, Sarah est joliment volée. Du reste, ne vaudrait-elle que mille francs, elle est laide; je ne comprends pas qu'une artiste comme Sarah se mette ça sur le dos. Le dernier peignoir est charmant ainsi que la pelisse blanche.

Du reste, elle a joué comme un ange. Mais je ne pouvais la gober entièrement, elle vous ressemble trop. C'est ridicule de se ressembler ainsi!

Qui des deux copie l'autre?

Comment vont vos deux pensionnaires? Dites-leur bien des choses. Et puis si vous étiez bien gentil vous iriez encore boulevard Rochechouart, _57 bis_. Vous voyez, je ne louerais que vers le 15 octobre, et je serais désolée si un autre m'enlevait ce paradis si bien exposé au Nord. Ne pourriez-vous, avec la finesse qui vous caractérise, vous arranger de façon à être prévenu par la concierge... je ne sais comment, mais que je puisse respirer librement ici sans la crainte que quelque peintre (ils sont si ignobles) loue l'atelier que je convoite. Si, pour vous encourager à m'arranger cela, il faut dire que la robe du quatrième est jolie, je vais le dire volontiers.

Il fait beau, il fait chaud, Biarritz est charmant.

Au même. Biarritz, 1881.

Cher B....,

Le quatrain qui commence votre lettre serait digne d'être de vous, il est ineffable. Les gants vont très bien, je vous remercie, c'est trois fois deux francs soixante-cinq centimes que je vous dois.

Hier, représentation de Coquelin cadet et grand bal. Il n'y a que des Espagnols et des Russes. Les Espagnoles sont jolies, jolies, jolies; quant aux Russes, il n'y en a qu'une, et vous savez de qui je veux parler.

Il pleut depuis deux jours; du reste, fin septembre, tout ça s'envole, et nous allons faire un tour artistique à travers l'Espagne, qui me passionne. Sans bagages, comme des Anglais; c'est le voyage le plus intéressant d'Europe et qu'il faut avoir fait, vraiment.