Lettres de Marie Bashkirtseff Préface de François Coppée
Chapter 10
En somme, je ne sais plus quoi dire, très effrayée de mon audace (bas-bleu en herbe) et très désireuse de vous écrire des choses ravissantes, naturellement je n'y arriverai pas, je le désire trop. Vous êtes trop sérieux pour faire attention à des lettres d'inconnu, vous avez quarante ans, de vieilles amitiés, que feriez-vous d'une nouvelle admiration? Et pourtant j'ai fait le rêve très naïf probablement et très 1830 de gagner votre amitié par lettre.
Je pourrais simplement faire votre connaissance, mais je ne pourrais alors vous dire que les banalités. Tandis qu'inconnue, je puis vous dire franchement que j'ai l'audace et la présomption de comprendre et de partager vos pensées les plus délicates, ce que je ne pourrais pas vous exprimer de vive voix... Et en somme les vers ne m'occupent que lorsqu'ils sont mauvais, alors ils me gênent. Il vous plaît de rimer, rimez pourvu que je ne m'en aperçoive pas.
J'ai tout compris, mais il a fallu m'appliquer. J'ai beau me dire que le maniement de ces idées vous est familier et que je suis bien sotte d'admirer votre habileté à manœuvrer au milieu de toutes choses...
Au bout du compte, vous aussi vous devriez être béant d'étonnement devant le peintre qui manie ses couleurs et en fait, par des combinaisons que vous ne pouvez suivre, des tableaux variés et admirables. Mais vous vous croyez sans doute bien supérieur à un peintre en fouillant _inutilement_ dans le mécanisme de la pensée humaine.
Au même.
Ah! monsieur,
Je suis vraiment saisie pour vous d'une estime énorme, d'autant plus que j'ai eu plus de peine à comprendre votre préface de _Lucrèce_. C'est infiniment plus difficile à saisir que la philosophie des anciens. Et j'ai de mon esprit une opinion si haute que celui qui parvient à m'embarrasser devient un géant pour moi. C'est votre cas. J'avais tout lu de vous, sauf _Lucrèce_. Et, en vous voyant manier si facilement ces choses si abstraites, j'éprouve pour vous une sainte vénération.
À Monsieur Julian.
Cher maître,
Je vois que vous voulez remplacer M... Votre lettre est très jolie, mais, comme toujours, vous me prêtez des infamies, me voyant à travers des rapports d'atelier. Je n'ai jamais blessé la personne. Je suis trop délicate pour l'avoir fait sciemment et pas assez bête pour l'avoir fait inconsciemment. Il faudrait être vile pour humilier les inférieurs. Quant aux choses de voitures, dîners, etc., il faut ne m'avoir jamais vue pour croire que j'y ai jamais pensé.
Je vous dis que vous me prêtez des infamies, mais, comme ma conscience est pure, je n'en suis pas émue. On perdrait sa vie à convaincre les gens. Quant à mon talent, je l'ai en une estime profonde et même, en rêve, je ne me comparerai jamais à votre protégé. Peu de peintres ont eu la presse que j'ai eue cette année. En plus, je viens de vendre deux études à un amateur et à un marchand, des inconnus pour moi.
On voit bien que je vous ai rendu enragé pour que vous disiez ce que vous ne pouvez pas penser. Si je vous ai écrit pour me rétracter, c'est influencée par T. R. F. qui a dit que vous aviez été très bien pour moi. Et aussi parce que j'ai pensé qu'après tout, me préférer le risible X..., n'est pas me faire du mal. Vous êtes libre de le préférer. C'est drôle, voilà tout.
Et puis, nous ne nous brouillerons jamais. C'est tout à fait impossible, bien que vous fassiez semblant de penser du mal de moi pour me taquiner, vous savez bien au fond, que je suis l'être le plus pur, le plus admirable, le plus juste, le plus grand et le plus loyal du monde. Je parle sérieusement. Vous savez que je ne tiens pas à ceux qui ne me comprennent pas; ceux à qui je tiens me comprennent. En plus, je suis au moment d'avoir un talent européen. _Vous brouiller_ avec _un être aussi_ admirable et rare? Allons donc!
Je ne puis mieux répondre à votre spirituelle lettre, qu'en faisant mon sincère éloge, un éloge raisonné et basé sur la profonde connaissance de moi-même, de ce moi unique et merveilleux qui m'enchante et que j'adore comme Narcisse. Trouvez-moi dans Paris un type qui écrive un pareil morceau d'un seul jet. Sans doute, si vous comparez mon talent de peintre à mon talent de pamphlétaire et de polémiste...
TABLE DES MATIÈRES
Préface de François Coppée
1868-1874
À sa tante À son cousin À Mademoiselle B*** À sa tante
1875
À Mademoiselle Colignon À la même À la même À sa mère À Mademoiselle X*** À sa tante À sa cousine À sa tante À la même À la même À sa mère À son grand-père À son frère
1876
À sa tante À la même À son père À sa tante À la même À Mademoiselle Colignon À la même À sa mère À la même À Mademoiselle Colignon À Mademoiselle X*** À son frère
1877
À Madame H*** À sa tante Au marquis de C*** À Monsieur X*** À Monsieur de M*** Au même À Mademoiselle Colignon
1878
À Monsieur de M*** Au même À Mademoiselle B*** À la même À sa mère À la même À la même
1879
À M. X*** À Mademoiselle Colignon À son frère À M. X*** À son frère
1880
À M. X*** À Monsieur Julian À son frère À la princesse K*** À Monsieur X***
1881
À Monsieur Julian À son père À M. B*** Au même Au même À Monsieur Julian À sa mère À Mademoiselle Colignon
1882 À sa mère À la même À Monsieur Julian À M. B*** À Monsieur Julian
1883
À Mademoiselle X*** Traduction de la lettre précédente À Mademoiselle X*** Traduction de la lettre précédente À Monsieur B*** À Monsieur Alexandre D*** Au même À Monsieur X*** À son frère À sa mère À Mademoiselle Canrobert À sa mère
1884
À Monsieur B*** À Mademoiselle X*** À la même À son frère À Monsieur X*** À Monsieur E*** À Monsieur de Maupassant Au même Au même Au même Au même Au même Au baron de Saint-Amand À son frère À Monsieur Henry Houssaye À Monsieur Edmond de Goncourt À Monsieur Émile Zola À Monsieur *** À Monsieur Tony-Robert-Fleury À Monsieur Sully-Prudhomme Au même À Monsieur Julian
FIN