Lettres de Madame de Sévigné Précédées d'une notice sur sa vie et du traité sur le style épistolaire de Madame de Sévigné

ici. Je me suis un peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire

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où je ne serai point, et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heures où vous puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même, et j'aime à vous regarder et à n'être pas loin de vous, pendant que vous êtes en ces pays où les jours vous paraissent si longs; ils me paraîtraient tout de même, si j'étais longtemps comme je suis présentement. Je voudrais bien que votre poumon fût rafraîchi de l'air que j'ai respiré ce soir; pendant que nous mourions à Paris, il faisait ici un orage jeudi qui rend encore l'air tout gracieux. Bonsoir, ma très-chère; j'attends de vos nouvelles, et vous souhaite une santé comme la mienne; je voudrais avoir la vôtre à rétablir. Voilà mes chevaux dont vous ferez tout ce qu'il vous plaira.

203.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 29 mai 1679.

Que dit-on quand on a tort? Pour moi, je n'ai pas le mot à dire; les paroles me sèchent à la gorge: enfin, je ne vous écris point, le voulant tous les jours, et vous aimant plus que vous ne m'aimez: quelle sottise de faire si mal valoir sa marchandise! car c'en est une très-bonne que l'amitié, et j'ai de quoi m'en parer quand je voudrai mettre à profit tous mes sentiments. Il y a dix jours que nous sommes tous à la campagne par le plus beau temps du monde; ma fille s'y porte assez bien: je voudrais bien qu'elle me demeurât tout l'été; je crois que sa santé le voudrait aussi; mais elle a une raison austère, qui lui fait préférer son devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année passée, et parce qu'elle croit se porter mieux à présent, je crains qu'elle ne nous échappe celle-ci. Je vis l'autre jour le bon père Rapin, je l'aime, il me paraît un bon homme et un bon religieux; il a fait un discours sur l'histoire et sur la manière de l'écrire, qui m'a paru admirable. Le père Bouhours était avec lui; l'esprit lui sort de tous côtés. Je fus bien aise de les voir tous deux. Nous fîmes commémoration de vous, comme d'une personne que l'absence ne fait point oublier. Tout ce que nous connaissons de courtisans nous parurent indignes de vous être comparés, et nous mîmes votre esprit dans le rang qu'il mérite. Il n'y a rien de quoi je parle avec tant de plaisir.

Avez-vous lu la _Vie du grand Théodose_, par l'abbé Fléchier. Je la trouve belle.

Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin; que vous dirai-je? Le moyen de raisonner sur ce qui est arrivé, non plus que sur les difficultés du Brandebourg, qui fait faire encore à bien des officiers un voyage en Allemagne?

Mais que dites-vous de notre pauvre Corbinelli? Sa destinée le force à soutenir un procès par pure générosité pour une de ses parentes. Sa philosophie en est entièrement dérangée. Il est dans une agitation perpétuelle. Il y épuise sa santé et sa poitrine. Enfin, c'est un malheur pour lui, dont tous ses amis sont au désespoir.

204.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 27 juin 1679.

Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, sinon que Livry c'est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et mon corps y sont en paix; et quand j'ai une réponse à faire, je la remets à mon premier voyage. Mais j'ai tort, cela fait des retardements dont je veux me corriger. Je dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux cents ans, je deviendrais la plus admirable personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je trouve qu'en vieillissant même j'y ai plus de facilité. Je sais qu'on pardonne mille choses aux charmes de la jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regarde de plus près; on n'excuse plus rien; on a perdu les dispositions favorables de prendre tout en bonne part; enfin, il n'est plus permis d'avoir tort; et dans cette pensée, l'amour-propre nous fait courir à ce qui nous peut soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous, gagne tous les jours quelque terrain.

Voilà les réflexions qui me font croire que dans l'âge où je suis on se doit moins négliger que dans la fleur de l'âge. Mais la vie est trop courte; et la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos misères et de nos bonnes intentions.

Je loue fort la lettre que vous avez écrite au roi; je la trouve d'un style noble, libre et galant qui me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais conseillé à son maître de laisser dans l'exil son petit serviteur, afin de donner créance au bien qu'on a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à son histoire.

Ce que ma chère nièce m'a écrit me paraît si droit et si bon, que je n'en veux rien rabattre: il est impossible qu'elle ne m'aime pas à le dire comme elle le dit.

_A madame de Coligny._

Je vous en remercie, ma chère nièce, et je voudrais, pour toute réponse, que vous eussiez entendu ce que je disais de vous l'autre jour à madame de Vins, belle-sœur de M. de Pomponne très-aimable aussi: je vous peignis au naturel, et bien. Il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter d'avoir autant de vrai mérite que vous.

Notre pauvre ami est abîmé dans son procès. Il le veut traiter dans les règles de la raison et du bon sens; et quand il voit qu'à tous moments la chicane s'en éloigne, il est au désespoir. Il voudrait que sa rhétorique persuadât toujours, comme elle le devrait en bonne justice; mais elle est inutile contre la routine et le désordre qui règnent dans le palais. Ce n'est point façon d'amour que le zèle qu'il a pour sa cousine, c'est pure générosité: mais c'est façon de mort que la fatigue qu'il se donne pour cette malheureuse affaire. J'en suis affligée; car je le perds, et je crains de le perdre encore davantage.

Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte mieux; elle vous fait mille amitiés, à vous, madame, et à vous, monsieur. Si vous la connaissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux.

205.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 20 juillet 1679.

J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun, et je comprends bien aisément l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa une fois à Langeron, et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. Il y fut six semaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'agrément, la douceur et la facilité de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus persuadée, si je le connaissais davantage. Nous avons fort parlé de vous sur ce ton-là. Je parlai au prélat de la lettre que vous avez écrite au roi; il me dit qu'il l'avait vue, et qu'il l'avait trouvée belle. Je vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce bonheur est réciproque, et vous êtes l'un à l'autre une très-bonne compagnie. Il vous dira les nouvelles et les préparatifs du mariage du roi d'Espagne, et du choix du prince et de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine d'Espagne[540] à son époux, et de la belle charge que le roi a donnée à M. de Marsillac, sans préjudice de la première, et du démêlé du cardinal de Bouillon avec M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade, courtisan passant tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui tenait toute la rue Saint-Honoré: et comme les soldats qui le conduisaient ne voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, qui était dedans, il y eut un combat entre les soldats et les valets de pied: le peuple s'en mêla, le marbre se rangea, et le prince passa. Ce prélat vous pourra conter encore que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui fait ressusciter Phidias ou Praxitèle pour tailler la figure du roi à cheval dans ce marbre, et comme cette statue lui coûtera plus de trente mille écus.

Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de l'_Amadis_. Je suis tellement libertine quand j'écris, que le premier tour que je prends règne tout du long de ma lettre. Il serait à souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle fait, galopât au moins sur le bon pied. Vous en seriez moins ennuyés, monsieur et madame; car c'est toujours à vous deux que je parle, et vous deux que j'embrasse de tout mon cœur. Ma fille me prie de vous dire bien des amitiés à l'un et à l'autre. Elle se porte mieux; mais comme un bien n'est jamais pur en ce monde, elle pense à s'en aller en Provence, et je ne pourrais acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise santé. Il faut choisir, et se résoudre à l'absence; elle est amère et dure à supporter. Vous êtes bien heureux de ne point sentir la douleur des séparations; celle de mon fils, qui s'en va camper à la plaine d'Ouilles, n'est pas si triste que celles des autres années; mais il ne s'en faut guère qu'elle ne coûte autant, l'or et l'argent, les beaux chevaux et les justaucorps étant la vraie représentation des troupes du roi de Perse. Faites-vous envoyer promptement les _Fables de la Fontaine_; elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes; et à force de les relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer, et un style à quoi l'on ne s'accoutume point. Mandez-m'en votre avis, et le nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières.

Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de l'accommodement de l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu, faites mes compliments à monsieur et à madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme: ne la trouvez-vous pas toujours jolie?

[540] MADEMOISELLE, fille de MONSIEUR, frère de Louis XIV, fut mariée à Charles II, roi d'Espagne. C'était une des conditions de la paix, à laquelle la jeune princesse n'avait rien moins qu'accédé. Elle eût voulu épouser le Dauphin. Le roi lui dit: _Je vous fais reine d'Espagne; que pourrais-je de plus pour ma fille? Ah!_ répondit-elle, _vous pourriez plus pour votre nièce_. Elle mourut dix ans après.

206.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi au soir 15 septembre 1679.

Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le cœur. Je fus hier chez mademoiselle de Méri; j'en viens encore: elle est sans fièvre, mais si accablée de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si épuisée et si fâchée de votre départ, qu'elle fait pitié: on n'ose lui parler de rien, tout lui fait mal et la fait suer: elle m'a priée de vous dire son état et sa tristesse. Mon Dieu! que j'ai d'envie de savoir comment vous vous trouvez de ce bateau! et toujours ce bateau, c'est toujours là que je vous vois, et presque point dans l'hôtellerie: je crois qu'après cette allure si lente, vous souhaiterez des cahots, comme vous vouliez du fumier après la fleur d'orange. Enfin, ma fille, j'attends de vos nouvelles et de celles de toute votre troupe, que j'embrasse du meilleur de mon cœur: il me semble que tous les soins et tous les yeux sont tournés de votre côté: outre que vous êtes la personne qualifiée, vous êtes la personne si délicate, qu'il ne faut être occupé que de vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles[541], qui vous fera dignement recevoir à Châlons: j'y adresse cette lettre.

Nous revoilà maintenant dans les écritures par-dessus les yeux: je n'ai pas au moins sur mon cœur de n'avoir pas senti le bonheur de vous avoir; je n'ai pas à regretter un seul moment du temps que j'ai pu être avec vous, pour ne l'avoir pas su ménager. Enfin il est passé, ce temps si cher; ma vie passait trop vite, je ne la sentais pas; je m'en plaignais tous les jours, ils ne duraient qu'un moment. Je dois à votre absence le plaisir de sentir la durée de ma vie et toute sa longueur. Je ne sais point de nouvelles: _quiconque ne voit guère, n'a guère à dire aussi_[542]. Le roi d'Angleterre est bien malade. La reine d'Espagne crie et pleure: c'est l'étoile de ce mois. J'aimerais assez à vous entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre repos: je vous souhaite une très-bonne nuit. Est-il possible que j'ignore ce qui est arrivé de cette barque que j'ai vue avec tant de regret s'éloigner de moi! Ce n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin que je l'ignore. Mais si vous n'avez point écrit, j'ai au moins la consolation de croire que ce n'est pas votre faute, et que j'aurai demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout va rouler, au lieu d'être avec vous tous les jours et tous les soirs.

[541] Son fils Nicolas du Blé, marquis d'Uxelles, était gouverneur de la ville et citadelle de Châlons.

[542] Fable des _deux Pigeons_, de la Fontaine, livre IX, fable II.

207.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 18 septembre 1679.

J'attendais votre lettre avec impatience, et j'avais besoin d'être instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre repentir sur mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de pénitence et de pardon? Je ne vois plus rien que tout ce que vous avez d'aimable, et mon cœur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une douceur, un retour, une caresse, une tendresse me désarme, me guérit en un moment, comme par une puissance miraculeuse; et mon cœur retrouve toute sa tendresse, qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence; mais pour vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence. Si votre cœur était un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: par exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on voulait vous ôter de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures? Et le moyen que je pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étaient fondés: c'était dans votre imagination, ma fille; et sur cela, vous aviez une conduite qui était plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait: ils étaient sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire connaître que vous m'aimiez? Je perdais beaucoup à me taire; j'étais digne de louanges dans tout ce que je croyais ménager; et je me souviens que, deux ou trois fois, vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendais point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point, comme disait le maréchal de Gramont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux gens raisonnables, c'est par là qu'on s'entend; et l'on se trouve toujours bien d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce discours; il est peut-être mal à propos.

Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau; vous avez couché dans votre lit: mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi que ceux qui étaient sur la paille. Je me réjouis avec le petit marquis du sot petit garçon qui était auprès de lui; ce méchant exemple lui servira plus que toutes les leçons: on a fort envie, ce me semble, d'être le contraire de ce qui est si mauvais. Je n'ai point de nouvelles de votre frère; que dites-vous de cet oubli? Je ne doute point qu'il ne _brillotte_ fort à nos états. Je fais tous vos adieux, et j'en avais déjà deviné une partie: je n'ai pas manqué d'écrire à madame de Vins, j'ai trouvé de la douceur à lui parler de vous: elle m'a écrit dans le même temps sur le même sujet, fort tendrement pour vous, et très-fâchée de ne vous avoir point dit adieu. Je lui ai mandé qu'elle était bien heureuse d'avoir épargné cette sorte de douleur. Quand nous nous reverrons, nous recommencerons nos plaintes. Je me suis repentie de ne vous avoir pas menée jusqu'à Melun en carrosse; vous auriez épargné la fatigue d'être une nuit sans dormir. Quand je songe que c'est ainsi que vous vous êtes reposée des derniers jours de fatigue que vous avez eus ici, et que vous voilà à Lyon, où il me semble, ma fille, que vous parlez bien haut[543]; et que tout cela vous achemine à la bise des Grignans, et que ce pauvre sang, déjà si subtil, est agité de cette sorte; ma très-chère, il me faut un peu pardonner, si je crains et si je suis troublée pour votre santé. Tâchez d'apaiser et d'adoucir ce sang, qui doit être bien en colère de tout ce tourment: pour moi, je me porte très-bien, j'aurai soin de mon régime à la fin de cette lune; ayons pitié l'une de l'autre en prenant soin de notre vie. Je vis hier mademoiselle de Méri, je la trouvai assez tranquille. Il y a toujours un peu de difficulté à l'entretenir; elle se révolte aisément contre les moindres choses, lors même qu'on croit avoir pris les meilleurs tons: mais enfin elle est mieux; je reviendrai la voir de Livry, où je m'en vais présentement avec le bon abbé et Corbinelli. Je puis vous dire une vérité, ma très-chère: c'est que je ne me suis point assez accoutumée à votre vue, pour vous avoir jamais trouvée ou rencontrée sans une joie et une sensibilité qui me fait plus sentir qu'à une autre l'ennui de notre séparation: je m'en vais encore vous redemander à Livry, que vous m'avez gâté; je ne me reproche aucune grossièreté dans mes sentiments, ma très-chère, et je n'ai que trop senti le bonheur d'être avec vous. Je vis hier madame de Lavardin et M. de la Rochefoucauld, dont le petit-fils est encore assez mal pour l'inquiéter. M. de Toulongeon[544] est mort en Béarn; le comte de Gramont a sa lieutenance de roi, à condition de la rendre dans quelque temps au second fils de M. de Feuquières pour cent mille francs. La reine d'Espagne crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de tout le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces désespoirs. Elle arrêta l'autre jour le roi par delà l'heure de la messe; le roi lui dit: «Madame, ce serait une belle chose que la reine catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique. Je vous conjure de faire mille amitiés pour moi à la belle Rochebonne. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je vous jure que je ne puis envisager en gros le temps de votre absence; vous m'avez bien fait de petites injustices, et vous en ferez toujours quand vous oublierez comme je suis pour vous; mais soyez-en mieux persuadée, et je le serai aussi de la bonté et de la tendresse de votre cœur pour moi.

Madame de la Fayette vous embrasse, et vous prie de conserver l'amitié nouvelle que vous lui avez promise.

[543] Madame de Rochebonne, belle-sœur de madame de Grignan, était très-sourde. C'est chez cette dame que madame de Grignan descendait à Lyon.

[544] Frère de Philibert, comte de Gramont.

208.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Livry, vendredi 22 septembre 1679.

Je pense toujours à vous; et comme j'ai peu de distractions, je me trouve bien des pensées. Je suis seule ici; Corbinelli est à Paris: mes matinées seront solitaires. Il me semble toujours, ma fille, que je ne saurais continuer de vivre sans vous: je me trouve peu avancée dans cette carrière; et c'est pour moi un si grand mal de ne vous avoir plus, que j'en tire cette conséquence, qu'il n'y a rien tel que le bien présent, et qu'il est fort dangereux de s'accoutumer à une bonne et uniquement bonne compagnie: la séparation en est étrange; je le sens, ma très-chère, plus que vous n'avez le loisir de le sentir. Je suis déjà trop vivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me paraît pas supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connaissez; je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue me font mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrais pas de ces sortes de faiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des vents: je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous êtes à Lyon aujourd'hui; vous serez à Grignan quand vous recevrez ceci. J'attends le récit de la suite de votre voyage depuis Auxerre. J'y trouve des réveils à minuit, qui me font autant de mal qu'à mademoiselle de Grignan; et à quoi bon cette violence, puisqu'on ne partait qu'à trois heures? C'était de quoi dormir la grasse matinée. Je trouve qu'on dort mal par cette voiture; et quoique je fusse prête à vous entretenir de tout cela, il me semble que, recevant cette lettre à Grignan, vous ne comprendriez plus ce que je voudrais vous dire en parlant de ce bateau; c'est ce qui fait que je vous parle de moi et de vous, ma chère enfant.

Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres, et de la part qu'il prend à la douleur que j'ai de vous avoir quittée: il a raison, je ne m'accoutumerai de longtemps à cette séparation. Vos lettres aimables font toute ma consolation: je les relis souvent, et voici comme je fais. Je ne me souviens plus de tout ce qui m'avait paru des marques d'éloignement et d'indifférence; il me semble que cela ne vient point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et écrites, pour le véritable fond de votre cœur pour moi. Êtes-vous contente, ma belle? est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais douter de mes sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette conduite?

Votre frère me paraît avoir tout ce qu'il veut, _bon dîner_, _bon gîte_, _et le reste_. Il a été plusieurs fois député de la noblesse vers M. de Chaulnes; c'est une petite honnêteté qui se fait aux nouveaux venus. Nous aspirerons une autre année à voir des effets de cette belle amitié de M. et de madame de Chaulnes. Le roi nous a remis huit cent mille francs; nous en sommes quittes pour deux millions deux cent mille livres; ce n'est rien du tout. Adieu, ma très-chère et très-belle. Si l'extrémité de l'empereur[545] et de don Juan (_d'Autriche_)[546] pouvait vous satisfaire, on assure qu'ils n'en reviendront pas. Une reine qui porterait _une tête_ en Espagne trouverait une belle conjoncture pour se faire valoir. On dit qu'elle pleura excessivement en disant adieu au roi; ils retournèrent deux ou trois fois aux embrassades et au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose que les séparations.

[545] Léopold Ier, empereur, ne mourut que le 5 mai 1705.

[546] Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, roi d'Espagne, mourut le 17 septembre 1679.

209.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Livry, vendredi 6 octobre 1679.

Vous avez trouvé le vent contraire; je n'en suis guère surprise: vous êtes destinée à ce malheur, soit sur le Rhône, ou sur la terre. C'est en vérité, ma chère enfant, un grand chagrin en quelque endroit que ce soit, et je comprends fort aisément l'embarras où vous avez été. Il y a même du péril, et vous fîtes très-sagement d'honorer de votre présence le lieu où M. de Vardes s'est baigné, plutôt que de vous opiniâtrer à gagner Valence: il faut céder à la furie des vents.

Il est venu ici un père Morel de l'Oratoire; c'est un homme admirable: il a amené Saint-Aubin, qui nous est demeuré. Je voudrais que M. de Grignan eût entendu ce père; il ne croit pas qu'on puisse, sans péché, donner à ses plaisirs, quand on a des créanciers: ces dépenses lui paraissent des vols qui nous ôtent le moyen de faire justice. Vraiment, c'est un homme bien salé; il ne fait aucune composition. Mais parlons de Pauline (_de Grignan_): l'aimable, la jolie petite créature! hélas! ai-je été jamais si jolie qu'elle? on dit que je l'étais beaucoup. Je suis ravie qu'elle vous fasse souvenir de moi: je sais bien qu'il n'est pas besoin de cela; mais enfin j'en ai une joie sensible, vous me la dépeignez charmante, et je crois précisément tout ce que vous m'en dites: gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir: la Providence en aura soin. Je vous conseille de ne vous point défendre de la tendresse qu'elle vous inspire, quand vous devriez la marier en Béarn. Mesdemoiselles de Grignan ont eu grande raison de trouver le château de leurs pères très-beau: mais, mon Dieu, quelles fatigues pour y parvenir! que de nuits sur la paille, et sans dormir, et sans manger rien de chaud! Ma chère fille, vous ne me dites pas comme vous vous en portez, et comme cette poitrine en est échauffée, et comme votre sang en est irrité. Quelle circonstance à notre séparation, que la crainte trop bien fondée que j'ai pour votre santé! Je crois entendre cette bise qui vous ôte la respiration. Hélas! pouvais-je me plaindre en comparaison de ce que je souffre, quand je n'avais que votre absence à supporter? Je croyais qu'on ne pouvait pas être pis; on n'imagine rien au delà: j'ignorais la peine où je suis; je la trouve si dure à supporter, que je regarderais comme une tranquillité l'état où j'étais alors. Encore si je pouvais me fier à vous, et me consoler dans l'espérance que vous aurez soin et pitié de vous et de moi, que vous donnerez du temps à vous reposer, à vous rafraîchir, à prendre ce qui peut apaiser votre sang! mais je vous vois peu attentive à votre personne, dormant peu, mangeant peu, et cette écritoire toujours ouverte. Ma fille, si vous m'aimez, donnez-moi quelque repos, en prenant soin de vous. Ma chère Pauline, ayez soin de votre belle maman. Pour moi, je me porte très-bien.

Il a fait le plus beau temps du monde. Le bon abbé est parfaitement guéri; son rhume est allé avec sa fièvre: l'Anglais est un homme divin. Nous ne pensons point à faire un plus long voyage que Livry. Il reste une certaine timidité après les grandes maladies, qui ne permet pas qu'on s'éloigne du secours.

J'écrirai à Pellisson pour le frère de Montgobert, j'y ferai comme pour ma cure. Vous n'avez qu'à me donner toutes sortes de commissions: c'est le plus aimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici un que j'ai trouvé; c'est un tome de Montaigne, que je ne croyais pas avoir apporté: ah, l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie! c'est mon ancien ami; mais à force d'être ancien, il m'est nouveau. Je ne puis lire qu'avec les larmes aux yeux ce que dit le maréchal de Montluc du regret qu'il a de ne s'être pas communiqué à son fils, et de lui avoir laissé ignorer la tendresse qu'il avait pour lui. Lisez cet endroit-là, je vous prie, et me dites comme vous vous en trouverez; c'est à madame d'Estissac, _De l'amour des pères envers leurs enfants_[547]. Mon Dieu, que ce livre est plein de bon sens!

Mon fils triomphe aux états; il vous fait toujours mille amitiés; c'est plus d'attention pour votre santé, plus de crainte que vous ne soyez pas assez forte: enfin _ce pigeon_ est tout à fait tendre. Je lui dis aussi vos amitiés: je suis _conciliante_, comme dit Langlade. J'ai une envie extrême de savoir si vous serez bien reposée, et si Guisoni ne vous aura point donné quelques conseils que vous ayez suivis. On dit que la glace est bien contraire à votre poitrine; vous n'êtes plus en état de prendre sur vous, tout y est pris: ce qui reste tient à votre vie. Le bon abbé me disait tantôt que je devrais vous demander Pauline; qu'elle me donnerait de la joie, de l'amusement, et que j'étais plus capable que je n'ai jamais été de la bien élever: j'ai été ravie de ce discours; mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient une pensée, que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas assez bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette idée, si vous l'avez; car je sens que c'est une injustice, et que vous ne me connaissez pas: je serais délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de cette petite.

Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous devriez m'écrire, et me conter mille choses, mais naturellement, et sans vous en faire une affaire, et me dire surtout comment se porte votre chère marâtre: cela vous accoutumerait à écrire facilement comme nous. Je voudrais bien que le petit continuât à jouer au mail: qu'on le fasse plutôt jouer à gauche alternativement, que de le désaccoutumer de jouer à droite, et d'être adroit. Saint-Aubin a trouvé un mail ici, il y joue très-bien. Je lui dis des choses admirables de sa petite Camuson, et je lui demande les chemins qui l'ont conduit de la haine et du mépris que nous avons vus, à l'estime et à la tendresse que nous voyons: il est un peu embarrassé; _il mange des poids chauds_, comme dit M. de la Rochefoucauld, quand quelqu'un ne sait que répondre.

M. de Grignan, je vous observe; je vous vois venir; je vous assure que si vous ne me dites rien vous-même de la santé de madame votre femme, après les horribles fatigues de son voyage, je serai bien mal contente de vous. Cela répondrait-il, en effet, à ce que vous me disiez en partant: Fiez-vous à moi, je vous réponds de tout? Je crains bien que vous n'observiez cette santé que superficiellement. Si je reçois un mot de vous, comme je l'espère, je vous ferai une grande réparation.

[547] On sait que _J. J. Rousseau_ a pris dans ce chapitre beaucoup de pensées et d'expressions qui font l'ornement de son _Émile_.

210.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 20 octobre 1679.

Quoi! vous pensez m'écrire de grandes lettres, sans me dire un mot de votre santé! je pense, ma chère enfant, que vous vous moquez de moi; pour vous punir, je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis que j'ai pu; j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes qu'à l'ordinaire, puisque vous ne m'en disiez rien, et qu'assurément si vous vous fussiez un peu mieux portée, vous eussiez été pressée de me le dire: voilà comme j'ai raisonné. Mon Dieu, que j'étais heureuse quand j'étais en repos sur votre santé! et qu'avais-je à me plaindre auprès des craintes que j'ai présentement? Ce n'est pas qu'à moi qui suis frappée des objets, et qui aime passionnément votre personne, la séparation ne soit un grand mal; mais la circonstance de votre délicate santé est si sensible, qu'elle en efface l'autre. Mandez-moi désormais l'état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous ai mandé tout ce que je savais pour vos jambes; si vous ne les tenez chaudement, vous ne serez jamais soulagée: quand je pense à ces jambes nues deux ou trois heures le matin pendant que vous écrivez; mon Dieu! ma chère, que cela est mauvais! Je verrai bien si vous avez soin de _moi_. Je me purgerai lundi pour l'amour de vous; il est vrai que le mois passé je ne pris qu'une pilule; j'admire que vous l'ayez sentie; je vous avertis que je n'ai aucun besoin de me purger; c'est à cause de cette eau, et pour vous ôter de peine. Je hais bien toutes ces fièvres qui sont autour de vous.

Le chevalier vous mande toutes les nouvelles; il en sait plus que moi, quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras, et par conséquent assez souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le bel abbé; il me faut toujours quelque Grignan; sans cela il me semble que je suis perdue. Vous savez comme M. de la Salle a acheté la charge de Tilladet; c'est bien cher de donner cinq cent mille francs pour être subalterne de M. de Marsillac: j'aimerais mieux, ce me semble, les subalternes des charges de guerre. On parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisait des chevaliers (_de l'ordre_), ce serait une belle affaire; je vois bien des gens qui ne le croient pas. J'ai reçu une lettre de bien loin, que je vous garde; elle est pleine de tout ce qu'il y a au monde de plus reconnaissant, et d'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli, je ne sais point de cœur meilleur que le sien; et pour son esprit, il vous plaisait autrefois: il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour vous; c'est un _original_ qui lui fait connaître jusqu'où le cœur humain peut s'étendre: il est bien loin de me conseiller de m'opposer à cette pente; il connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le changement de mon amitié pour vous n'est pas un ouvrage de la philosophie, ni des raisonnements humains: je ne cherche point à me défaire de cette chère amitié, ma fille; si dans l'avenir vous me traitez comme on traite une amie, votre commerce sera charmant; j'en serai comblée de joie, et je marcherai dans des routes nouvelles. Si votre tempérament peu communicatif, comme vous le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aimerai pas moins; n'êtes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous? en désirez-vous davantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre jour, madame de la Fayette et moi: nous trouvâmes qu'il n'y avait au monde que madame de Rohan[548] et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi bien que nous y sommes; et où trouverez-vous une fille qui vive avec sa mère aussi agréablement que vous faites avec moi? Nous les parcourûmes toutes; en vérité nous vous fîmes bien de la justice, et vous auriez été contente d'entendre tout ce que nous disions. Il me paraît qu'elle a bien envie de servir M. de Grignan; elle voit bien clair à l'intérêt que j'y prends, et je suis sûre qu'elle sera alerte sur les chevaliers[549], et surtout le mariage se fera dans un mois, malgré l'_écrevisse_ qui prend l'air tant qu'elle peut; mais elle sera encore fort rouge en ce temps là. Madame de la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et des forces à vue d'œil; elle croit que cela vous serait admirable. On coupe la tête et la queue à cette vipère; on l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue; une heure, deux heures, on la voit toujours remuer: nous comparâmes cette quantité d'esprits si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de ce quartier[550]; que ne leur fait-on point? On dit des injures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages; et toujours elles remuent, on n'en saurait voir la fin: on croit que quand on leur arrache le cœur c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous; mais nous étions en train de la trouver plaisante: on en peut faire souvent l'application.

Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez à Lambesc; il faut tâcher de se bien porter, de rajuster un peu les deux bouts de l'année qui sont dérangés, et les jours passeront: j'ai vu que j'en étais avare; je les jette à la tête présentement. Je m'en retourne à Livry jusqu'après la Toussaint: j'ai encore besoin de cette solitude, je n'y veux mener personne; je lirai, je tâcherai de songer à ma conscience; l'hiver sera encore assez long.

Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses bois: il a fort bien fait aux états: il avait envie d'être amoureux d'une mademoiselle de la Coste. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour la trouver un bon parti, mais il n'a pu. Cette affaire a une _côte rompue_; cela est joli. Il s'en va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à Noël avec M. d'Harouïs et M. de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons extrêmement jolies; mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait à Rennes une mademoiselle Descartes, propre nièce de _votre père_ (_Descartes_), qui a de l'esprit comme lui; elle fait très-bien des vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous adore, ne peut plus vivre sans _son pigeon_; il n'y a personne qui n'y fût trompé. Pour moi, je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connaisse pour être tout ce qu'il en sait; peut-on lui en demander davantage? Adieu, ma très-chère et très-aimable; je ne veux pas entreprendre de vous dire combien je vous aime; je crois qu'à la fin ce serait un ennui. Je fais mille amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J'étais ce matin avec le chevalier et M. de la Garde: toujours pied ou aile de cette famille. Mesdemoiselles, comment vous portez-vous, et cette fièvre qu'est-elle devenue? Mon cher petit marquis, il me semble que votre amitié est considérablement diminuée; que répond-il? Pauline, ma chère Pauline, où êtes-vous, ma chère petite?

[548] Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot, et Anne de Rohan-Chabot, sa fille, mariée au prince de Soubise.

[549] Allusion aux promotions de l'ordre du Saint-Esprit.

[550] Madame de la Fayette habitait vis-à-vis le petit Luxembourg, où logeait mademoiselle de Montpensier.

211.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Livry, jeudi au soir 2 novembre 1679.

Je vous écris ce soir, ma très-chère, parce que j'ai envie d'aller demain matin à Pomponne. Madame de Vins m'en priait l'autre jour si bonnement, que je m'en vais la voir, et M. de Pomponne, que l'on gouverne mieux en dînant un jour à Pomponne avec lui, qu'à Paris en un mois. Vous voulez donc que je me repose sur vous de votre santé, et je le veux de tout mon cœur, s'il est vrai que vous soyez changée sur ce sujet: ce serait en effet quelque chose de si naturel que cela fût ainsi, et votre négligence à cet égard me paraissait si peu ordinaire, que je me sens portée à croire que cette droiture d'esprit et de raison aura retrouvé sa place chez vous. Faites donc, ma chère enfant, tout ce que vous dites; prenez du lait et des bouillons, mettez votre santé devant toutes choses; soyez persuadée que c'est non-seulement par les soins et par le régime que l'on rétablit une poitrine comme la vôtre, mais encore par la continuité des régimes; car de prendre du lait quinze jours, et puis dire, J'ai pris du lait, il ne me fait rien; ma fille, c'est se moquer de nous, et de vous-même la première. Soyez encore persuadée d'une autre chose, c'est que sans la santé on ne peut rien faire, tout demeure, on ne peut aller ni venir qu'avec des peines incroyables: en un mot, ce n'est pas vivre que de n'avoir point de santé. L'état où vous êtes, quoi que vous disiez, n'est pas un état de consistance; il faut être mieux, si vous voulez être bien. Je suis fort fâchée du vilain temps que vous avez, et de tous vos débordements horribles: je crains votre Durance, comme une bête furieuse.

On ne parle point encore de cordons bleus: s'il y en a, et que M. de Grignan soit obligé de revenir, je le recevrai fort bien, mais fort tristement; car enfin, au lieu de placer votre voyage comme vous avez fait, c'eût été une chose bien plus raisonnable et plus naturelle que vous eussiez attendu M. de Grignan ici: mais on ne devine pas; et comme vous observiez et consultiez les volontés de M. de Grignan, ainsi qu'on faisait autrefois les entrailles des victimes, vous y aviez vu si clairement qu'il souhaitait que vous allassiez avec lui, que, ne mettant jamais votre santé en aucune sorte de considération, il était impossible que vous ne partissiez, comme vous avez fait. Il faut regarder Dieu, et lui demander la grâce de votre retour, et que ce ne soit plus comme un postillon, mais comme une femme qui n'a plus d'affaires en Provence, qui craint la bise de Grignan, et qui a dessein de s'établir et de rétablir sa santé en ce pays.

Je crois que je ferai un traité sur l'amitié; je trouve qu'il y a mille choses qui en dépendent, mille conduites à éviter pour empêcher que ceux que nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a une infinité de rencontres où nous les faisons souffrir, et où nous pourrions adoucir leurs peines si nous avions autant de vues et de pensées qu'on doit en avoir pour ce qui tient au cœur. Enfin, je ferais voir dans ce livre qu'il y a cent manières de témoigner son amitié sans la dire, ou de dire par ses actions qu'on n'a point d'amitié, lorsque la bouche traîtreusement assure le contraire. Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est écrit.

Mon fils me mande des folies, et il me dit qu'il y a un _lui_ qui m'adore, un autre _lui_ qui m'étrangle, et qu'ils se battaient tous deux l'autre jour à outrance, dans le mail des Rochers. Je lui réponds que je voudrais que l'un eût tué l'autre, afin que je n'eusse point trois enfants; que c'était ce dernier qui me faisait tout le mal de la maternité, et que s'il pouvait l'étrangler lui-même, je serais trop contente des deux autres. J'admire la lettre de Pauline; est-ce de son écriture? Non; mais pour son style, il est aisé à reconnaître: la jolie enfant! Je voudrais bien que vous pussiez me l'envoyer dans une de vos lettres; je ne serai consolée de ne la pas voir que par les nouveaux attachements qu'elle me donnerait: je m'en vais lui faire réponse. Je quitte ce lieu à regret: la campagne est encore belle: cette avenue et tout ce qui était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de repousser avec votre permission, est plus vert qu'au printemps dans les plus belles années. Les petites et les grandes palissades sont parées de ces belles nuances de l'automne dont les peintres font si bien leur profit. Les grands ormes sont un peu dépouillés, et l'on n'a point de regret à ces feuilles picotées: la campagne en gros est encore toute riante; j'y passais mes journées seule avec des livres; je ne m'ennuyais que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus. Je ne sais ce que je vais faire à Paris; rien ne m'y attire, je n'y ai point de contenance; j'y vais avec chagrin; le bon abbé dit qu'il y a quelques affaires, et que tout est fini ici; allons donc. Il est vrai que cette année a passé assez vite; mais je suis fort de votre avis pour le mois de septembre; il m'a semblé qu'il a duré six mois, tout des plus longs. Je vous manderai, en arrivant à Paris, des nouvelles de mademoiselle de Méri. Je n'eusse jamais pensé que cette madame de Charmes eût pu devenir sèche comme du bois: hélas! quels changements ne fait point la mauvaise santé! Je vous prie de faire de la vôtre le premier de vos devoirs: après celui-là, et M. de Grignan auquel vous avez fait céder les autres avec raison, si vous voulez bien me donner ma place, je vous en ferai souvenir. Je me trouve fort heureuse si je ne ressemble non plus à un devoir que M. de Grignan, et si vous pensez que c'est mon tour présentement à être un peu consultée.

212.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 22 novembre 1679.

Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant. M. de Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenait de Pomponne, de se défaire de sa charge. Le roi avait réglé qu'il aurait 700,000 fr., et que la pension de 20,000 fr. qu'il avait comme ministre lui serait continuée: Sa Majesté voulait lui marquer par cet arrangement qu'elle était contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce compliment, en l'assurant qu'il _était au désespoir d'être obligé_, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre de sa bouche quelle était la faute qui avait attiré ce coup de tonnerre: on lui dit qu'il ne le pouvait pas; en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son extrême douleur, et l'ignorance où il était de ce qui pouvait avoir contribué à sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse famille, et le supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il avait. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et revint à Paris, où il arriva à minuit. M. de Pomponne n'était pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à propos, pour leur apprendre l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la fortune n'avait fait qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres; on l'aimait, surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi à Pomponne, M. de Chaulnes, Caumartin et moi: nous le trouvâmes et les dames, qui nous reçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah! quel échec et mat on lui préparait à Saint-Germain! Il y alla dès le lendemain matin, parce qu'un courrier l'attendait; de sorte que M. Colbert, qui croyait le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant qu'il était allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas, et pensa crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de Pomponne qu'après dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de mille amitiés pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins: c'était une marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il était si excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venait lui dire la mort de M. de Pomponne; de sorte que, quand elle sut qu'il n'était que disgracié, elle respira; mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l'instant, laissant tous ces petits garçons en larmes; et, accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. Vous pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils sentirent, en se revoyant si différents de ce qu'ils pensaient être la veille. Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne les voyait point en public; j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne m'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole: les dames ne purent retenir leurs larmes, ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres; c'était un spectacle douloureux: la circonstance de ce que nous venions de nous quitter à Pomponne d'une manière si différente, augmenta notre tendresse. Enfin je ne puis vous représenter cet état. La pauvre madame de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable; je dis pas reconnaissable, une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle était persuadée que vous sentiriez sa douleur, et l'état de M. de Pomponne; je l'en assurai. Nous parlâmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrâce; il est épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne n'était point en faveur; mais il était en état d'obtenir de certaines choses ordinaires, qui font pourtant l'établissement des gens: il y a bien des degrés au-dessous de la faveur des autres, qui font la fortune des particuliers. C'était aussi une chose bien douce de se trouver naturellement établie à la cour: ô Dieu! quel changement! quel retranchement! quelle économie dans cette maison! Huit enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils doivent trente mille livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire tristement à Paris, à Pomponne. On dit que tant de voyages, et quelquefois des courriers qui attendaient, même celui de Bavière qui était arrivé le vendredi, et que le roi attendait impatiemment, ont un peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la Providence, quand vous saurez que c'est M. le président Colbert qui a la charge; comme il est en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a écrit en se réjouissant, et pour le surprendre, comme si on s'était trompé au-dessus de la lettre: _A monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrétaire d'État_. J'en ai fait mes compliments dans la maison affligée; rien ne pouvait être mieux. Faites un peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et joignez les pays étrangers à tout le reste; et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté, _où l'on se marie_[551], ne vaut point cela. Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances; mais il me semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions: il me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter; c'est encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile: il est vrai que je l'étais déjà par madame de Vins: mais on se ralliait ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand d'ailleurs on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être plaint dans l'adversité.

Encore faut-il, ma très-chère, que je vous dise un petit mot de votre petite lettre; elle m'a donné une sensible consolation: j'ai vu la santé du petit très-confirmée, et la vôtre, ma chère enfant, dont vous me dites des merveilles: vous m'assurez que je serais bien contente si je vous voyais, vous avez raison de le croire. Quel spectacle charmant de vous voir appliquée à votre santé, à vous reposer, à vous restaurer! c'est un plaisir que vous ne m'avez jamais donné. Vous voyez que ce n'est pas inutilement que vous prenez ce soin, le succès en est visible; et quand je me tourmente ici de vous inspirer la même attention, vous sentez bien que j'ai raison.

[551] Du côté de M. de Louvois.

213.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 29 novembre 1679.

Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant que nous vous trouvions à la vieille mode; cette disgrâce est encore bien vive dans nos têtes; il est extrêmement regretté. Un ministre de cette humeur, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est une chose si rare, qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle perte. Vous croyez bien que je vais souvent chez lui: je fus touchée l'autre jour de le voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse, sans abattement. Madame de Coulanges m'avait priée de l'y mener; il la loua de s'être souvenue d'un malheureux; il ne s'arrêta point longtemps sur ce chapitre; il passa à ce qui pouvait former une conversation; il la rendit agréable comme autrefois, sans affectation pourtant d'être gai, et d'une manière si noble, si naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il fallait pour attirer notre admiration, qu'il n'eut pas de peine à y réussir. Enfin, nous l'allons revoir ce M. de Pomponne si parfait, comme nous l'avons vu autrefois. Ce premier jour nous toucha; il était désoccupé, et commençait à sentir la vie et la véritable longueur des jours; car de la manière dont les siens étaient pleins, c'était un torrent précipité que sa vie; il ne la sentait pas; elle courait rapidement, sans qu'il pût la retenir. Nous le disions encore à Pomponne la dernière fois qu'il est sorti secrétaire d'État; vous savez que ce soir-là même il fut disgracié et déplacé. Je causai fort hier avec madame de Vins; elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de Pomponne; je leur rends des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et d'une fausse générosité: ils sont contents de moi. Enfin M. de Pomponne ne sera plus que le plus honnête homme du monde: vous souvenez-vous de Voiture, qui dit en parlant de M. le Prince,

Il n'avait pas un si haut rang; Il n'était que prince du sang?

Voilà justement l'affaire. Mais il y a des contre-coups plaisants dans cette disgrâce. Je disais que cela me faisait souvenir de Soyecourt: _est-ce que je parle à toi_[552]? Vous entendez fort bien tout ce que je dis et ne dis point. Enfin, il en faut revenir à la Providence, dont M. de Pomponne est adorateur et disciple; et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? Il faudrait se pendre vingt fois le jour; et encore avec tout cela on a bien de la peine à s'en empêcher. En attendant vos lettres, ma très-chère, je n'ai pu me dispenser de causer un peu avec vous sur un sujet que je suis assurée qui vous tient au cœur.

Madame de Lesdiguières[553] a écrit à la mère Angélique de Port-Royal[554], sœur de ce ministre: elle me montra la réponse qu'elle en avait reçue; je l'ai trouvée si belle que je l'ai copiée, et la voilà. C'est la première fois que j'ai vu une religieuse parler et penser en religieuse. J'en ai bien vu qui étaient agitées du mariage de leurs parentes, qui sont au désespoir que leurs nièces ne soient point encore mariées, qui sont vindicatives, médisantes, intéressées, prévenues; cela se trouve aisément: mais je n'en avais point encore vu qui fût véritablement et sincèrement morte au monde. Jouissez, ma fille, du même plaisir que cette rareté m'a donné. C'était la chère fille de M. d'Andilly, et dont il me disait: _Comptez que tous mes frères, et tous mes enfants, et moi, nous sommes des sots en comparaison d'Angélique_. Jamais rien n'a été bon de ce qui est sorti de ce pays-là, qui n'ait été corrigé et approuvé d'elle; toutes les langues et toutes les sciences lui sont infuses; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est entrée à six ans en religion. Je refusai hier une copie de sa lettre à Brancas, il en est indigné; et je lui dis: Avouez seulement que cela n'est pas trop mal écrit pour _une hérétique_. J'en ai vu encore plusieurs autres d'elle, et bien plus belles, et bien plus justes: ceci est un billet écrit à course de plume. La mienne est bien en train de trotter.

J'ai été à cette noce de madame de Louvois; que vous dirai-je? magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues: du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, à quoi ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est. _O vanité des vanités!_ Cette belle petite de Monchi a la petite vérole; on pourrait encore dire, _ô vanité_, etc.

Je reçois votre lettre du 18, c'était un samedi, et le propre jour de la disgrâce de ce pauvre homme: tout ce que vous me dites de lui me perce le cœur; quand je songe à cette chute, et combien vous êtes loin de la prévoir, je crains votre surprise. Comme il n'y a rien à ménager avec madame de Vins, je lui montrerai comme vous sentiez ce souvenir obligeant de M. de Pomponne. Hélas! vous parlez du mariage de M. le Dauphin, d'affaires étrangères, de ministère, et il faut parler de passer peut-être son hiver à Pomponne; car quoiqu'il dise que non, je crains que le monde ne l'importune. Il a beaucoup de piété; et si c'est ici le chemin de son salut, il ne perdra guère de temps à se jeter dans la solitude. Quel malheur pour madame de Vins! et qu'elle le sent bien! Il nous prit hier une peur, à Brancas et à moi, que le séjour de Pomponne, qu'il aime si démesurément, et qui a causé tous ses péchés véniels, ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive souvent: cette trop grande liberté d'y être lui donnera du dégoût, et le fera souvenir que ce Pomponne a contribué à son malheur. Ne sera-ce point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret, disait qu'il avait épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou, et M. de Pomponne est sage.

Vous me parlez de votre homme de la Trappe; quoi? c'était votre recteur de Saint-Andiol! vous devez avoir eu de grandes conversations avec lui: rien n'est plus curieux que de savoir d'original ce qui se passe dans cette maison. Le dîner que vous me dépeignez est horrible, je ne comprends point cette sorte de mortification; c'est une juiverie, et la chose du monde la plus malsaine. Les capucins que je vis à Pomponne en ordonnent partout: je ne sais pas si les pauvres gens en savent les conséquences, mais ils ne croient rien de si salutaire; ils disent qu'un peu d'esprit de sel dans ce qu'on boit chasserait pour jamais toute sorte de néphrétique. Je crois que Villebrune[555] avait senti la vertu de ce présent du ciel. En vérité, je ne suis point édifiée de cette sale mortification. Vous me parlez toujours si bien du soin que vous avez de votre santé, que je ne sais plus que vous dire: Dieu vous conserve cette attention dont vous sentez l'effet! si vous en aviez eu ici une petite partie, nous aurions bien abrégé des discours. Celui que vous me faites de madame de Coulanges, et de son chagrin contre la Fare[556], à qui elle fait la mine, disant qu'il l'a trompée, serait admirable à lui montrer, accompagné de l'envie que vous avez d'apprendre de ses nouvelles, si vous n'aviez pas dit si franchement votre avis du goût de madame de Villars pour elle: cet endroit me fera cacher l'autre, qui l'aurait fort réjouie. Je vous prie de me reparler d'elle, car elle ne cesse de me prier de vous faire mille compliments; elle veut voir les endroits où vous parlez de votre santé; elle y prend intérêt, et à son petit bon ami: il faut rendre tout cela. Je ne sais quelle disparate je vais faire, en vous disant que la Trousse n'est point encore revenu; je suis bien trompée, ou c'est un péché qu'il fait contre les idées de l'amour, des plus gros qu'il se fasse. Mon Dieu, qu'il y a de folies dans le monde! il me semble que je vois quelquefois les loges et les barreaux devant ceux qui me parlent; et je ne doute pas aussi qu'ils ne voient les miens.

[552] M. de Soyecourt étant couché dans la même chambre avec trois de ses amis, la fantaisie lui prit, pendant la nuit, de parler très haut à l'un d'eux, un autre, impatienté, s'écrie: _Eh, morbleu! tais-toi, tu m'empêches de dormir.—Est-ce que je parle à toi_, lui répliqua Soyecourt?

[553] Paule-Françoise-Marguerite de Gondi, duchesse de Lesdiguières.

[554] La mère Angélique de Saint-Jean-Arnauld, abbesse de Notre-Dame de Port-Royal des champs.

[555] C'était un ex-capucin qui se mêlait de médecine.

[556] Madame de Coulanges ne pardonnait pas à la Fare d'avoir préféré la bassette à madame de la Sablière.

214.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 5 janvier 1680.

Ah! ma très-chère, que je suis obligée à madame du Janet de vous avoir ôté la plume! Si, par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez à tout moment, quelles raisons n'ai je point de vous conjurer mille fois de ne point écrire? Vous parlez de votre mal avec une capacité qui m'étonne; mais l'intérêt que je prends à votre santé me fait comprendre tout ce que vous dites. Que j'ai d'envie que cette bise et ce vent du midi vous laissent en repos! Mais quel malheur d'être blessée de deux vents qui sont si souvent dans le monde, et surtout en Provence? Je vous demande, ma fille, si, dans l'état où vous êtes, je puis m'empêcher d'y penser tristement.

Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[557]; elle me parla de vous, comme vous connaissant par sa sœur. Je vis madame Stuart belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon[558], qui ne me trouva pas défigurée; il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions vues; elle me parut horriblement changée. La petite du Janet ne me quitta point; elle a le voile blanc depuis trois jours; c'est un prodige de ferveur et de vocation: je m'en vais en écrire à sa mère. Mais quel ange (_madame de la Vallière_) m'apparut à la fin! car M. le prince de Conti la tenait au parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes que nous avons vus autrefois, je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune; elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mêmes yeux et ses mêmes regards: l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus grande que quand elle donnait au monde une princesse de Conti: mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et l'honore tendrement, elle est son directeur; ce prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour elle.

[557] La mère Agnès de Jesus-Maria. Elle était Gigault de Bellefonds, et sœur de la marquise de Villars.

[558] Anne-Louise-Christine de Foix de la Valette-Épernon.

215.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 10 janvier 1680.

Si j'avais un cœur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma vie soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître votre mère, et venir en ce monde beaucoup devant vous; c'est la règle et la raison, ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos cœurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi. Il est impossible que la vérité et la justice de ce sentiment ne vous pénètre pas comme j'en suis pénétrée: de là, ma fille, vous n'aurez point de peine à vous représenter quelle sorte d'intérêt je prends à votre santé. Je vous conjure, par toute l'amitié que vous avez pour moi, de ne m'écrire qu'une feuille tout au plus: dites à quelqu'un de m'écrire, et même ne dictez point, cela fatigue. Enfin, je ne puis plus trouver de plaisir à ce qui me charmait autrefois dans votre absence, et vos grandes lettres me font plus de mal qu'à vous; je vous prie de m'ôter cette peine, il m'en reste encore assez. Madame de Schomberg vous conseille, si vous voulez à toute force prendre du café, d'y mettre du miel de Narbonne au lieu de sucre, cela console la poitrine, et c'est avec cette modification qu'on en laisse prendre à M. de Schomberg, dont la santé est extrêmement mauvaise depuis six ou sept mois. La mienne est parfaite; je vous ai mandé comme je m'étais purgée à merveilles, et puis de cette eau de cerises. Pour mes mains, je crois qu'elles sont guéries, je n'y pense pas. Eh, ma chère enfant! ne songez qu'à vous, n'oubliez rien de tout ce qui doit vous soulager; vous connaissez trop l'amitié pour douter de ce que je souffre quand je pense à l'état où vous êtes; et cette pensée ne s'éloigne pas de moi.

Je suis de votre avis sur tous les choix de la maison de madame la Dauphine. Le maréchal d'Humières a mandé à Rouville qu'il était serviteur des dévots, depuis qu'il voyait le maréchal de Bellefonds écuyer, madame d'Effiat gouvernante, et madame de Vibraye dame d'honneur. On dit que cette dernière est repoussée, parce qu'elle a fait trop de façons et trop de propositions. On prétend que toute place pour laquelle on est choisi, dans _la maison du seigneur_, honore la personne nommée; tout est rehaussé maintenant. Autrefois les dames d'honneur de la reine étaient des marquises, et toutes les grandes charges de la maison du roi étaient aux seigneurs; aujourd'hui, tout est duc et maréchal de France, tout est monté.

M. de Pomponne est revenu pour finir ses affaires; on va le payer. Je vois assez souvent madame de Vins, qui, n'ayant rien de nouveau à vous mander, ne vous écrit point, pour ne point vous obliger d'écrire inutilement. M. de Bussy et sa fille (_madame de Coligny_) ont dîné ici deux fois; ils ont, en vérité, bien de l'esprit; ils m'ont fort priée de vous faire leurs compliments. Le petit Coulanges est ici, tout comme vous l'avez vu; la maréchale de Rochefort l'emmène avec elle au-devant de madame la Dauphine: je lui conseille de faire ce voyage, n'ayant rien de mieux à faire; et peut-être qu'en écrivant de jolies relations, cela pourra lui être bon. Adieu, ma très-chère bonne; je ne sais rien: je crois même qu'en faisant mes lettres un peu moins infinies, je vous jetterai moins de pensées et moins d'envie d'y répondre; c'est ce que je désire, ne pouvant jamais vouloir que ce qui vous est avantageux.

Mon fils est retourné en basse Bretagne faire les Rois; il assure qu'il sera ici le 20: Dieu le veuille! Madame de Soubise est toujours invisible; elle sera à Paris plus qu'elle ne pense: elle est bien servie en ce pays-là. Mademoiselle de Fontanges est d'une beauté _singulière_[559]: elle paraît à la tribune comme une divinité; madame de Montespan de l'autre côté, autre divinité. La _singulière_ a donné pour six mille pistoles d'étrennes[560]. Madame de Coulanges a été fort admirée de ce qu'elle a exécuté.

[559] _Elle était_ (dit l'abbé de Choisy) _belle comme un ange et sotte comme un panier_.

[560] Voici un trait de la galanterie magnifique de ce temps-là. C'est madame de Scudéri qui le mande à Bussy:

«Mademoiselle de .... a reçu des étrennes bien galantes. Elle trouva sur sa toilette un petit diable qui retenait une souris d'Allemagne, qui, dès qu'elle y toucha, s'ouvrit d'elle-même, et laissa tomber deux bracelets de mille louis chacun, avec un billet où étaient écrits ces mots: _Le diable s'en mêle_.»

216.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 17 janvier 1680.

Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'était une consolation de recevoir une grande lettre de vous; présentement ce m'est une véritable peine; et quand je pense à celle que vous avez d'écrire, et au mal sensible que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'écrire assez peu. Si vous êtes incommodée, il faut ne point écrire; si vous ne l'êtes pas, il ne faut point écrire; enfin, si vous avez quelque soin de vous et quelque amitié pour moi, il faut, par nécessité ou par précaution, garder cette conduite. Si vous êtes mal, reposez-vous; si vous êtes bien, conservez-vous; et puisque cette santé si précieuse, dont on ne connaît le bonheur qu'après l'avoir perdue, vous oblige à vous ménager, croyez que ce doit être votre unique affaire, et celle dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accablée de la dépense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gâter encore vos affaires en Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'être à Grignan, c'est le seul lieu, dites-vous, où vous ne dépensez rien: je comprends qu'un peu de séjour dans votre château ne vous serait pas inutile à cet égard; mais vous n'êtes plus en état de mettre cette considération au premier rang; votre santé doit aller la première, c'est ce qui doit vous conduire; et quelle raison pourrait obliger ceux qui vous aiment à vous laisser dans un air qui vous fait périr visiblement? Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix et de Salon, que vous devez attendre à l'être encore plus de celle de Grignan. Ainsi, ma fille, il faudra prendre une résolution sage; il faudra, quand vous serez ici, n'être plus, comme vous êtes toujours, un pied en l'air: il n'y a rien de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style, puisque vous changez de santé et de tempérament; vous devez dire, Je ne puis plus voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler sincèrement de votre état à M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas vous perdre, et qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous sont nécessaires, il semble au contraire que vous vouliez le tromper et vous tromper aussi, en disant, Je me porte parfaitement bien, quand vous vous portez parfaitement mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces manières, qui jusqu'ici n'ont servi qu'à détruire votre santé. Nous en parlerons encore: mais je ne puis m'empêcher de vous dire tout ceci, sur quoi vous pouvez faire des réflexions.

Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison d'être étonnée de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette disgrâce; il ne paraît point que ce soit une victime: elle a voulu une place que le roi l'a empêchée d'avoir: il y a bien à dire des épigrammes là-dessus. Quand elle a vu que toute cette distinction était réduite à une augmentation de pension, elle a parlé, elle s'est plainte; elle est venue à Paris; _j'y viens, j'y suis encore, etc._ Il ne serait pas impossible de tourner la suite de ces vers. On ne la voit point du tout, ni frère, ni sœur, ni tante, ni cousine: elle n'a que madame de Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est très-bien servie là-bas; elle espère qu'elle retournera bientôt. Il y a des gens qui croient qu'elle pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle change de vie; une plus longue retraite ne serait pas soutenable. On ne voit pas non plus madame de Rochefort; c'est une belle femme de moins dans les fêtes qui se font pour les grandes noces.

Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil, dans la chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille: l'après-dîner, une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises données par le roi et par la reine. Si je vois quelqu'un avant que d'envoyer cette lettre, qui soit revenu de la cour, je vous ferai une addition. Mais voyez comme il est bon de se tourmenter un peu pour avoir des places; il est certain que celles qui avaient été nommées pour dames d'honneur de cette princesse avaient fait leurs diligences. Le hasard veut que madame de Buri[561], qui est à cinquante lieues d'ici, tombe dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois, elle en parle à M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve qu'elle est tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait écrire le père Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas _Janséniste_ comme madame de Vibraye; c'est avec ce _mot_ qu'on a supprimé celle-ci, quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice, qui est, pour la doctrine, comme celle des jésuites. Enfin le courrier part, et on l'attend demain. Madame de Lavardin fait présent à madame de Buri d'une robe noire, d'une jupe, d'un mouchoir de point avec les manchettes, tout cela prêt à mettre. La Senneterre a eu beau tortiller autour du Bourdaloue; point de nouvelles. Vous êtes étonnée que la presse soit si grande, vous n'êtes pas la seule; mais la rage est d'être là _in ogni modo_. Voilà donc une amie de M. le coadjuteur encore placée: c'est un moulin à paroles, comme vous savez; elle parle _Buri_, c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour être à cette place. Celle de la maréchale de Clérembault est fort extraordinaire; elle est protégée par MADAME, qui voudrait bien en faire une dame de la reine. Elle va à la cour, comme si de rien n'était; il ne semble pas qu'elle se souvienne d'avoir été et de n'être plus gouvernante[562],

Et trouve le chagrin que MONSIEUR lui prescrit Trop digne de mépris pour y prêter l'esprit.

Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, où je vois danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la même inclination pour la danse que sa sœur d'Adhémar? Il ne faudrait plus que cet agrément pour la rendre trop aimable: ah! ma fille, divertissez-vous de cette jolie enfant; ne la mettez point en lieu d'être gâtée; j'ai une extrême envie de la voir.

Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est témoin: je lui dis lundi matin que j'avais songé toute la nuit d'une madame de Rus; que je ne comprenais pas d'où me revenait cette idée, et que je voulais vous demander des nouvelles de cette sorcière. Là-dessus je reçois votre lettre, et justement vous m'en parlez, comme si vous m'aviez entendue; ce hasard m'a paru plaisant: me voilà donc instruite de ce que je voulais vous demander. Je n'ai pas oublié le comte de Suze. M. de Saint-Omer son frère a été à l'extrémité; il a reçu tous les sacrements; il ne voulait point être saigné avec une grosse fièvre, une inflammation; le médecin anglais le fit saigner par force; jugez s'il en avait besoin; et ensuite avec son remède il l'a ressuscité, et dans trois jours _il jouera à la fossette_. Hélas! cette pauvre lieutenante qui aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le sût pas, la voilà morte, et très-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis toujours surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de vous plaindre que je vous ai mal élevée; si vous aviez appris à prendre le temps comme il vient, cela vous aurait extrêmement amusée.

N'avez-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux qui ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier d'honneur; M. le maréchal de Bellefonds, premier écuyer; M. de Saint-Géran, _rien_. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette folie est passée jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les délices de Quimper; je crois pourtant qu'il est présentement à Nantes, et qu'il sera ici à la fin du mois; vous voyez bien que je l'ai mieux élevé que vous: j'espère que dans quinze jours il n'y paraîtra pas, et qu'il sera prêt à partir avec les autres. N'écrivez point, et gardez-vous bien de répondre à toutes ces causeries, dont je ne me souviendrai plus moi-même dans trois semaines. Si la santé de Montgobert peut s'accommoder à écrire pour vous, elle vous soulagera entièrement, sans même que vous ayez la peine de dicter: elle écrit comme nous.

J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées de lait. Hélas! ma fille, je change à toute heure; je ne sais ce que je veux: c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé; il faut me pardonner, si je cours à tout ce que je crois de meilleur; et c'est toujours sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis. Pour vous, ma très-chère, n'en changez point sur la bonne opinion que vous devez avoir de vous, malgré les procédés désobligeants de la fortune. En vérité, si elle voulait, M. et madame de Grignan tiendraient fort bien leur place à la cour: mais vous savez où cela est réglé, et l'inutilité du chagrin qu'on ne peut s'empêcher d'en avoir.

Je ne sais rien encore de ce qui s'est passé à la noce. J'ignore si ce fut à la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai faire mon paquet chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai appris. Cependant, je vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit faire hier sa barbe; il était rasé; ce n'est point une illusion, ni une de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité; toute la cour en fut témoin; et madame de Langeron prenant son temps qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes les perruques: voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de Conti était inestimable; c'était une broderie de diamants fort gros, qui suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de paille. On dit que la couleur de paille ne réussissait pas, et que madame de Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de Condé, en a été malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on ne doit point se consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour les trois jours. Mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le Prince était garnie de diamants.

La famosa spada, All' cui valore ogni vittoria è certa.

La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement belle, et parée, et contente.

Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime Un époux que l'on doit aimer!

[561] Anne-Marie d'Urre d'Aiguebonne, veuve de François de Rostaing, comte de Buri.

[562] MADAME dit dans ses lettres que cette dame ne lui fut ôtée que parce qu'elle l'aimait; que c'était un tour de la maréchale de Grancey, dont la fille cadette était aimée du chevalier de Lorraine, favori lui-même de MONSIEUR.

217.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 26 janvier 1680.

Je veux commencer par votre santé; c'est ce qui me tient uniquement au cœur. C'est sans préjudice de cette continuelle pensée que je vois, que j'entends, et que je prends intérêt à toutes les choses de ce monde: elles sont plus proches ou plus loin de moi, selon qu'elles ont plus ou moins de rapport à vous: vous me donnez même l'attention que j'ai aux nouvelles. Je vous trouve bien dorlotée, bien mitonnée, ma chère enfant; vous n'êtes point dans le tourbillon, je suis en repos pour votre repos; mais je n'y suis pas pour cette chaleur et cette pesanteur, et cette douleur sans bise, sans fatigue. Je voudrais bien un peu plus d'éclaircissement sur un point si important: tant de soins qu'on a de vous ne sont pas sans raison, ni par pure précaution. Je souhaite que vous soyez changée sur l'écriture, et que ce soit sincèrement que vous ne vouliez plus vous tuer avec votre écritoire; confirmez-moi cette bonne opinion de vous, et en nul cas ne m'écrivez de grandes lettres, vous m'en écrivez assez, et trop. Montgobert s'en acquitte très-bien, et, comme je vous ai dit, elle peut même vous soulager de dicter. Je voudrais qu'elle mêlât un mot du sien sur le sujet de votre santé.

En vérité, je ne me souviens plus du petit de Gonor; je vous laisse le soin, et à votre frère, de ces anciennes dates. Sans la présence de MADEMOISELLE, j'aurais renoncé mademoiselle d'Épernon; je dis ce jour-là, et toujours, ces sottises que vous appelez jolies, et tout ce qu'on peut faire pour les adoucir; vous voulez tirer de ce rang le compliment que je fis à madame de Richelieu, je le veux bien, car il ressemble à ce que lui aurait dit M. de Grignan: j'y pensai: voilà justement de ces choses qui lui viennent quand il parle et quand il écrit; c'est ce qui fait que ses lettres font toujours, deux mois durant, l'ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges avait encore hier la sienne, et la montre: cela n'est-il pas plaisant? Au reste, ma très-chère, ne comptez point tant que vous soyez où vous devez être, que vous ne comptiez encore que vous devez être quelquefois ici; c'est votre pays et celui de M. de Grignan; et je vivrais bien tristement, si je n'espérais vous y revoir cette année. M. de Rennes[563] vous garde votre appartement, et nous donnera pourtant tout le temps d'y faire travailler. Vous ne m'avez aucune obligation de cette société, ce n'en est point une, c'est un homme admirable, il ne pèse rien non plus que ses gens, sa conversation est légère; on le voit peu; il trotte assez, et ne hait pas d'être dans sa chambre; on le souhaite; il ne ressemble pas à feu M. du Mans: enfin, il est tel que si on souhaitait quelqu'un qui ne fût pas vous, ce serait un autre comme celui-là: il m'a priée déjà plusieurs fois de vous faire bien des compliments, et de vous dire que, quelque joie qu'il ait d'être ici, il m'aime trop pour n'avoir pas beaucoup d'envie de vous quitter la place.

On ne parle plus de madame de Soubise, on n'y pense même déjà plus. Vraiment, il y a bien d'autres affaires; et je crois que je suis folle de m'amuser à parler d'autre chose. Il y a deux jours que l'on est assez comme le jour de MADEMOISELLE et de M. de Lauzun: on est dans une agitation, on envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en apprendre, on est curieux; et voici ce qui a paru, en attendant le reste[564].

M. de Luxembourg était mercredi à Saint-Germain, sans que le roi lui fît moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avait contre lui un décret de prise de corps: il voulut parler au roi; vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que, s'il était innocent, il n'avait qu'à s'aller mettre en prison; et qu'il avait donné de si bons juges pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en laissait toute la conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le père de la Chaise: mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venaient ici, le rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse: après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à Baisemaux (_le gouverneur_) l'ordre qu'il avait apporté de Saint-Germain. Il entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Meckelbourg[565] vint l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure après qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion: songez à la fortune brillante d'un tel homme, à l'honneur qu'il avait eu de commander les armées du roi, et représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros verroux; et s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil. Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure que voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres.

Madame de Tingry est ajournée pour répondre devant les juges. Pour madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu envisager la prison; on a bien voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable. Elle jouait à la bassette mercredi: M. de Bouillon entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit qu'il fallait sortir de France, ou aller à la Bastille: elle ne balança point; elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la comtesse soupait en ville; tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets, on prit de l'argent, des pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle était innocente; mais que ces coquines de femmes avaient pris plaisir à la nommer: elle pleura; elle passa chez madame de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du matin. On dit qu'elle va à Namur: vous croyez qu'on n'a pas dessein de la suivre. On ne laissera pas de faire son procès, ne fut-ce que pour la justifier: il y a bien des noirceurs dans ce que dit la Voisin. Le duc de Villeroi[566] paraît très-affligé, ou pour mieux dire ne paraît pas; car il est enfermé dans sa chambre, et ne voit personne. Peut-être vous dirai-je encore quelque nouvelle avant que de fermer cette lettre.

Madame de Vibraye a repris le train de sa dévotion; Dieu n'a pas voulu qu'elle ait passé sa vie, comme vous dites fort bien, avec ses ennemis. Madame de Buri fait fort joliment tourner son moulin à paroles. Si on voit la Princesse à Paris, madame de Vins désire que j'y aille avec elle. Pomenars a été taillé, vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un plaisir que de l'entendre parler sur tous ces poisons: on est tenté de lui dire, Est-il possible que ce seul crime vous soit inconnu? Volonne dit son avis comme un autre, admirant le commerce qu'on a eu avec ces _coquines_. La reine d'Espagne est quasi aussi enfermée que M. de Luxembourg. Madame de Villars mandait l'autre jour à madame de Coulanges que si ce n'était pour l'amour de M. de Villars, elle ne passerait point son hiver à Madrid. Elle fait des relations fort jolies et fort plaisantes à madame de Coulanges, croyant bien qu'elles iront plus loin[567]. Je suis fort contente d'en avoir le plaisir, sans être obligée d'y répondre. Madame de Vins est de mon avis. M. de Pomponne est allé pour trois jours respirer à Pomponne; il a tout reçu, il a tout rendu: voilà qui est fait. Il me serre toujours le cœur, quand il me demande si je ne sais point de nouvelles; il est ignorant comme sur les bords de la Marne: il a raison de calmer son âme tant qu'il pourra. La mienne a été fort émue, aussi bien que celle de l'abbé, de ce que vous écrivez de votre main: vous ne l'avez pas senti, ma chère enfant, il est impossible de le lire avec des yeux secs. Eh, bon Dieu! vous compter _bonne à rien et inutile partout_ à quelqu'un qui ne compte que vous dans le monde: comprenez l'effet que cela peut faire. Je vous prie de ne plus dire de mal de votre humeur: votre cœur et votre âme sont trop parfaits pour laisser voir ces légères ombres: épargnez un peu la vérité, la justice, et mon seul et sensible goût. Ma chère enfant, je ne compterai point ma vie que je ne me retrouve avec vous.

[563] L'évêque de Rennes (Jean-Baptiste de Beaumanoir) occupait dans ce temps-là l'appartement de madame de Grignan à l'hôtel de Carnavalet.

[564] La Voisin, la Vigoureux, et un nommé le Sage, connus à Paris comme devins et tireurs d'horoscopes, joignirent à cette jonglerie le commerce secret des poisons, qu'ils appelaient _poudre de succession_. Ils ne manquèrent pas d'accuser tous ceux qui étaient venus à eux pour une chose, d'y avoir recouru pour l'autre. C'est ainsi que le maréchal de Luxembourg fut compromis par son intendant Bonard, qui avait fait chez le Sage on ne sait quelle extravagante _conjuration_ pour retrouver des papiers perdus. Le vindicatif Louvois saisit l'occasion pour le perdre, ou au moins pour le tourmenter.

Outre les personnes nommées ici, madame de Polignac fut décrétée de prise de corps, et la maréchale de la Ferté, ainsi que la comtesse du Roure, d'ajournement personnel.

On accusait la comtesse de Soissons d'avoir empoisonné son mari, madame d'Alluye son beau-père, madame de Tingry ses enfants, madame de Polignac un valet de chambre, maître de son secret.

[565] C'était la sœur de M. de Luxembourg.

[566] Il était l'ami intime de la comtesse de Soissons.

[567] Madame de Coulanges passant sa vie à la cour avec madame de Maintenon, même avec mademoiselle de Fontanges, pouvait faire parvenir ces agréables relations jusqu'au roi.

218.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 2 février 1680.

Vous avez trop écrit, ma très-chère; vous vous laissez tenter à l'envie de causer, et vous abusez ainsi de votre délicate santé; si je succombais aussi aisément à la tentation de vous entendre discourir dans vos lettres, ce serait une belle chose: je m'amuserais au plaisir de vous entendre conter le combat du petit garçon, que vous réduisez en quatre lignes le plus plaisamment du monde: vous dites que vous n'êtes pas forte sur la narration; et je vous dis, moi qu'on ne peut mieux abréger un récit. Je comprends que vous vous soyez divertie de ce petit garçon qui croit s'être battu à la rigueur. La sagesse du petit marquis me plaît. Vous me représentez fort bien les divers sentiments de mesdemoiselles de Grignan, j'avais envie de les savoir: ce que vous dites de Pauline est incomparable, aussi bien que l'usage que vous faites de votre délicatesse pour éviter les plaisirs du carnaval. Je n'oublierai jamais la hâte que vous aviez de vous divertir vitement, avalant les jours gras comme une médecine, pour vous trouver promptement dans le repos du carême. Vos personnes qualifiées _au pluriel et au singulier_ vous soulagent beaucoup, et font très-bien leurs personnages. Il ne faut pas douter que de vous entendre expliquer tout cela, ne soit fort délicieux; mais cependant, ma fille, je chasse cette tentation par la pensée que rien ne vous est plus mauvais que d'écrire: je vous conjure donc, ma fille, de ne plus vous jouer à m'écrire autant que la dernière fois, si vous ne voulez que je réduise mes lettres à une demi-page. J'embrasse M. de Grignan, puisqu'enfin, avec tant de peine et tant d'adresse, vous l'avez obligé à me pardonner; et je le prie, en faveur de cette réconciliation, de prendre soin d'accourcir les lignes que je veux de vous. Il me paraît que vous l'avez trompé, et Montgobert aussi, dans la quantité de celles que vous m'avez écrites; je vous demande tendrement de n'y plus retourner.

Vos raisonnements sur madame de Saint-Géran sont bien à propos; il y a trois semaines que madame de Buri est établie dans la place où vous croyiez madame de Saint-Géran. Madame la Dauphine n'aura point de dames; vous connaissez sa dame d'honneur et ses dames d'atour, voilà tout. Il y a huit jours qu'elles sont parties avec toute la maison pour Schélestat: les filles le sont aussi; elles sont de grande naissance, sans nulle beauté extraordinaire: Laval, les Biron, Tonnerre, Rambures et la bonne Montchevreuil à leurs trousses. On laisse la sixième place à quelque Allemande, si madame la Dauphine veut en amener. Le roi caresse et traite si tendrement madame la princesse de Conti, que cela fait plaisir: quand elle arrive, il la baise et l'embrasse, et cause avec elle; il ne contraint plus l'inclination qu'il a pour elle; c'est sa vraie fille, il ne l'appelle plus autrement: tirez toutes vos conséquences. _Elle est toujours des grâces le modèle_, et croît beaucoup: elle n'est point surintendante[568], et n'a point eu cent mille écus de pension; j'ai sur le cœur ces deux faussetés. Vous devriez lire les gazettes; elles sont bonnes et point exagérées, ni flatteuses comme autrefois. Mais quelle folie de parler d'autre chose que de madame Voisin et de M. le Sage!

_Monsieur de Sévigné._

Ce n'est pas M. le Sage qui prend la plume, comme vous voyez; me revoilà enfin, ma belle petite sœur, tout planté à Paris, à côté de maman mignonne, que l'on ne m'accuse point encore d'avoir voulu empoisonner; et je vous assure que, dans le temps qui court, ce n'est pas un petit mérite. Je suis dans les mêmes sentiments pour ma petite sœur; c'est pourquoi je souhaite ardemment le retour de votre santé; après celui-là nous en souhaiterons un autre.

_Madame de Sévigné._

Le voilà arrivé, ce fripon de Sévigné. J'avais dessein de le gronder, et j'en avais tous les sujets du monde; j'avais même préparé un petit discours raisonné, et je l'avais divisé en dix-sept points, comme la harangue de Vassé; mais je ne sais de quelle façon tout cela s'est brouillé, et si bien mêlé de sérieux et de gaieté, que nous avons tout confondu. _Tout père frappe à côté_, comme dit la chanson. On continue à blâmer un peu la sagesse des juges, qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms pour si peu de chose. M. de Bouillon a demandé au roi permission de faire imprimer l'interrogatoire de sa femme, pour l'envoyer en Italie et par toute l'Europe, où l'on pourrait croire que madame de Bouillon est une empoisonneuse. Madame de la Ferté, ravie d'être innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette qualité; et quoiqu'on lui eût mandé de ne point venir si elle ne voulait, elle le voulut, et cela fut encore plus léger que madame de Bouillon. Feuquières et madame du Roure, toujours des peccadilles. Mais voici ce qui est désagréable pour les prisonniers, c'est que la chambre ne travaillera de vingt jours, soit pour tâcher de se racquitter en faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des gens accusés, comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi que la comtesse de Soissons. Enfin, voilà vingt jours de repos, ou de désespoir; cependant la comtesse de Soissons gagne pays, et fait fort bien: il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air[569]. J'ai eu toutes les peines du monde à découvrir que cette pauvre Bertillac est morte.

[568] De la maison de la reine.

[569] La comtesse de Soissons offrit de revenir, pourvu qu'on ne la mît ni à la Bastille ni à Vincennes. La condition fut rejetée. Elle finit par se retirer à Bruxelles, où elle mourut, sur la fin de 1708, «lorsque, dit Voltaire, le prince Eugène, son fils, la vengeait par tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.»

219.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 23 février 1680.

En vérité, ma fille, voici une assez jolie petite semaine pour les Grignans. Si la Providence voulait favoriser l'aîné à proportion, nous le verrions dans une belle place; en attendant, je trouve qu'il est fort agréable d'avoir des frères si bien traités. A peine le chevalier a-t-il remercié de ses mille écus de pension, qu'on le choisit entre huit ou dix hommes de qualité et de mérite, pour l'attacher à M. le Dauphin avec une pension de deux mille écus: voilà neuf mille livres de rente en trois jours. Il retourna sur ses pas à Saint-Germain, pour remercier encore; car ce fut en son absence, et pendant qu'il était ici, qu'il fut nommé. Son mérite particulier a beaucoup servi à ce choix; une réputation distinguée, de l'honneur, de la probité, de bonnes mœurs, tout cela s'est fort réveillé, et l'on a trouvé que Sa Majesté ne pouvait mieux faire que de jeter les yeux sur un si bon sujet. Il n'y en a encore que huit de nommés[570], Dangeau, d'Antin, Clermont, Sainte-Maure, Matignon, Chiverni, Florensac et Grignan. C'est une approbation générale pour ce dernier. J'en fais mes compliments à M. de Grignan, à M. le coadjuteur et à vous. Mon fils part demain: il a lu vos reproches; peut-être que la beauté de la cour qu'il veut quitter, et où il est si joliment placé, le fera changer d'avis. Nous avons déjà obtenu qu'il ne s'impatientera pas, et qu'il attendra paisiblement qu'on le vienne tenter par une plus grosse somme que celle qu'il a déboursée. Vous m'avez fait sentir la joie de MM. de Grignan par celle que j'ai de vous savoir mieux: dès que vos maux ne sont pas continuels, j'espère qu'en vous conservant, en prenant du lait, et en n'écrivant point, vous me ferez retrouver ma fille et son aimable visage. Je suis ravie de la sincérité de Montgobert; si elle me disait toujours des merveilles de votre santé, je ne la croirais jamais: elle ménage fort bien tout cela, et ses vérités me font plaisir: tant il est naturel d'aimer à n'être point trompée. Dieu vous conserve donc, ma très-chère, dans ce bienheureux état, puisqu'il nous donne de si bonnes espérances.

Mais parlons un peu des Grignans, il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Il n'est question que d'eux, tout est plein de compliments dans cette maison; à peine a-t-on fini l'un qu'on recommence l'autre. Je ne les ai point revus depuis que le chevalier est _dame du palais_, comme dit M. de la Rochefoucauld. Il vous mandera toutes les nouvelles mieux que je ne puis faire. On ne croit pas que madame de Soubise soit du voyage: cela est un peu long.

Je ne vous parlerai que de la Voisin: ce ne fut point mercredi, comme je vous l'avais mandé, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier. Elle savait son arrêt dès lundi, chose extraordinaire. Le soir elle dit à ses gardes: Quoi, nous ne ferons point _medianoche_! Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie, car il n'était point jour maigre; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi elle eut la question ordinaire, extraordinaire; elle avait dîné et dormi huit heures; elle fut confrontée sur le matelas à mesdames de Dreux[571] et le Féron[572], et à plusieurs autres: on ne parle point encore de ce qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des choses étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale: on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un _Ave maris stella_, ou un _Salve_, que toutes ces chansons: elle chanta l'un et l'autre en ridicule, elle dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et chansons: elle ne voulut point voir de confesseur. Enfin le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon: elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris; elle étouffa un peu, et fut embarrassée: on la voulut faire confesser, point de nouvelles. A cinq heures on la lia; et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau habillée de blanc; c'est une sorte d'habit pour être brûlée; elle était fort rouge, et l'on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l'hôtel de Sully[573], madame de Chaulnes, madame de Sully, la comtesse (_de Fiesque_), et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la couvrit de paille; elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou six fois: mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin, célèbre par ses crimes et par son impiété. Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour que c'était une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit: «Ah! monsieur, il y a certains petits adoucissements à cause de la faiblesse du sexe. _Eh quoi, monsieur! on les étrangle?_ Non, mais on leur jette des bûches sur la tête; les garçons du bourreau leur arrachent la tête avec des crocs de fer.» Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si terrible que l'on pense: comment vous portez-vous de ce petit conte? Il m'a fait grincer des dents. Une de ces misérables qui fut pendue l'autre jour avait demandé la vie à M. de Louvois, et qu'en ce cas elle dirait des choses étranges; elle fut refusée. Hé bien, dit-elle, soyez persuadé que nulle douleur ne me fera dire une seule parole. On lui donna la question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinairement extraordinaire, qu'elle pensa y mourir, comme une autre qui expira, le médecin lui tenant le pouls; cela soit dit en passant. Cette femme donc souffrit tout l'excès de ce martyre sans parler. On la mène à la Grève; avant que d'être jetée, elle dit qu'elle voulait parler: elle se présente héroïquement: «Messieurs, _dit-elle_, assurez M. de Louvois que je suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole; allons, qu'on achève.» Elle fut expédiée à l'instant. Que dites-vous de cette sorte de courage? Je sais encore mille petits contes agréables comme celui-là: mais le moyen de tout dire?

Voilà ce qui forme nos douces conversations, pendant que vous vous réjouissez, que vous êtes au bal, que vous donnez de grands soupers. J'ai bien envie de savoir le détail de toutes vos fêtes; vous ne ferez autre chose tous ces jours gras, et vous avez beau vous dépêcher de vous divertir, vous n'en trouverez pas sitôt la fin: nous avons le carême bien haut[574].

[570] Le nombre en fut réduit à six.

[571] Catherine-Françoise Saintot, femme de M. de Dreux, maître des requêtes, fut accusée d'avoir offert 6,000 fr. à la Voisin pour se défaire de son mari.

[572] Marguerite Gallard, veuve du président le Féron, accusée d'avoir empoisonné son mari.

[573] Cet hôtel est situé dans la rue Saint-Antoine.

[574] Pâques tombait le 21 avril en 1680.

220.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 28 février 1680.

N'ai-je pas raison de dire, ma fille, que tout ce qui est arrivé aux Grignans en quatre jours vous rapproche de ce pays? Il est impossible qu'ayant si bien fait pour les cadets, on ne fasse pour l'aîné. Je crois que le temps en viendra; il n'était pas encore venu l'année passée; les bienfaits n'étaient pas ouverts comme ils le sont présentement.

M. de la Rochefoucauld nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de Soissons avait été contrainte de sortir doucement de l'église, et que l'on avait fait une danse de chats liés ensemble, ou, pour mieux dire, une criaillerie par malice, et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même temps que c'étaient des diables et des sorciers qui la suivaient, elle avait été obligée, comme je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne vient pas d'une trop bonne disposition des peuples. On ne dit rien de M. de Luxembourg. Cette Voisin ne nous a rien produit de nouveau: elle a donné gentiment son âme au diable tout au beau milieu du feu; elle n'a fait que passer de l'un à l'autre.

Vous me dites sur les échecs ce que j'ai souvent pensé; je ne trouve rien qui rabaisse tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misère et les bornes de l'esprit: je crois qu'il serait fort utile à quelqu'un qui aimerait ces réflexions. Mais, d'un autre côté, cette prévoyance, cette pénétration, cette prudence, cette justesse à se défendre, cette habileté pour attaquer, le bon succès de sa bonne conduite, tout cela charme, et donne une satisfaction intérieure qui pourrait bien nourrir l'orgueil. Je n'en suis donc pas encore bien guérie, et je veux être un peu plus persuadée de mon imbécillité.

Nous sommes présentement occupés du voyage du roi: nous ne songions pas à M. de Luxembourg quatre jours après; le tourbillon nous emporte, nous n'avons pas le loisir de nous arrêter si longtemps sur une même chose: nous sommes surchargés d'affaires. Le roi a reçu plusieurs lettres de ces dames, qui assurent que madame la Dauphine est bien plus aimable qu'on ne l'avait dit; elles en sont contentes au dernier point: elle est fille et petite-fille de deux princesses fort caressantes: je ne sais si c'est bien l'air d'ici, nous verrons. Cette princesse d'Allemagne reçut en passant le compliment des députés de Strasbourg; elle leur dit: «Messieurs, parlez-moi français, je n'entends plus l'allemand.» Elle n'a point regretté son pays, elle est toute Française. Elle a écrit à M. le Dauphin avec des nuances de style, selon qu'elle a été près d'être sa femme, qui ont marqué bien de l'esprit: c'est à MONSEIGNEUR à mettre la dernière couleur, et à lui faire oublier le pays qu'elle quitte avec tant de joie. Madame de Maintenon a mandé au roi que sa personne est aimable, sa taille parfaite, et que, parmi cette envie de dire toujours tout ce qui peut plaire, il y a bien de l'esprit et de la dignité. Adieu, ma très-chère, il ne faut pas vous épuiser en lecture, non plus qu'en écriture: je souhaite que votre rhume ait passé légèrement par-dessus votre délicatesse.

221.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, dimanche 17 mars 1680.

Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction de notre pauvre amie (_madame de la Fayette_), qu'il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des merveilles; toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées; on chantait victoire, la poitrine était dégagée, la tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires; dans cet état, hier à six heures, il tourne à la mort: tout d'un coup les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries; en un mot, la goutte l'étrangle traîtreusement; et quoiqu'il eût beaucoup de force, et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'emporter; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de M. de Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment; il est dans une affliction qui ne peut se représenter: cependant, ma fille, il retrouvera le roi et la cour; toute sa famille se retrouvera à sa place: mais où madame de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci; elle n'allait point faire la presse parmi cette famille; en sorte qu'elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle. Madame de Coulanges a très-bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore aux dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. Voilà en quel temps sont arrivées vos jolies petites lettres, qui n'ont été admirées jusqu'ici que de madame de Coulanges et de moi: quand le chevalier sera de retour, il trouvera peut être un temps propre pour les donner; en attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de Marsillac; il met en honneur toute la tendresse des enfants, et fait voir que vous n'êtes pas seule; mais, en vérité, vous ne serez guère imités. Toute cette tristesse m'a réveillée; elle me représenta l'horreur des séparations, et j'en ai le cœur serré.

Mercredi 20 mars.

Il est enfin mercredi. M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M. de Marsillac toujours affligé et si bien enfermé, qu'il ne semble pas qu'il songe à sortir de cette maison. La petite santé de madame de la Fayette soutient mal une pareille douleur; elle en a la fièvre; et il ne sera pas au pouvoir du temps de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa vie est tournée d'une manière qu'elle le trouvera tous les jours à dire: vous devez m'écrire tout au moins quelque chose pour elle.

Je suis troublée de votre santé et du voyage que vous faites. Vous n'irez pas en Barbarie, mais il y aura bien _de la barbarie_ si cette fatigue vous fait du mal. Il est vrai que de penser à ces deux bouts de la terre où nous sommes plantées est une chose qui fait frémir, et surtout quand je serai près de notre Océan, pouvant aller aux Indes comme vous en Afrique. Je vous assure que mon cœur ne regarde point cet éloignement avec tranquillité. Si vous saviez le trouble que me donne le moindre retardement de vos lettres, vous jugeriez bien aisément de ce que je souffrirai dans mon chien de voyage. Je n'ai point revu nos Grignans; ils sont à St.-Germain, le chevalier à son régiment. On m'a voulu mener voir Mme la Dauphine: en vérité, je ne suis pas si pressée. M. de Coulanges l'a vue: le premier coup d'œil est à redouter, comme dit Sanguin; mais il y a tant d'esprit, de mérite, de bonté, de manières charmantes, qu'il faut l'admirer: _s'il faut honorer Cybèle, il faut encore plus l'aimer_[575]. On ne conte que ses dits pleins d'esprit et de raison. La faveur de madame de Maintenon augmente tous les jours. Ce sont des conversations infinies avec Sa Majesté, qui donne à madame la Dauphine le temps qu'il donnait à madame de Montespan; jugez de l'effet que peut faire un tel retranchement. _Le char gris_[576] est d'une beauté étonnante; elle vint l'autre jour au travers d'un bal, par le beau milieu de la salle, droit au roi, et sans regarder ni à droite, ni à gauche; on lui dit qu'elle ne voyait pas la reine, il était vrai: on lui donna une place; et quoique cela fît un peu d'embarras, on dit que cette action d'une _imbenecida_ fut extrêmement agréable: il y aurait mille bagatelles à conter sur tout cela.

Votre frère est fort triste à sa garnison; je pense que la rencontre de vos esprits animaux, quoique de même sang, ne déterminera point les siens à penser comme vous. Votre période m'a paru très-belle, je doute que j'y réponde; mais il n'importe, vous voyez fort bien ce que je veux dire. Vous me paraissez si contente de la fortune de vos beaux-frères, que vous ne comptez plus sur la vôtre, vous vous retirez derrière le rideau: je vous ai mandé comme cela me blesse le cœur, et me paraît injuste. N'admirez-vous point que Dieu m'a ôté encore cet amusement de parler de vos intérêts avec M. de la Rochefoucauld, qui s'en occupait fort obligeamment? De sorte qu'ayant aussi perdu M. de Pomponne, je n'ai plus le plaisir de croire que je puisse jamais vous être bonne à rien du tout. Je n'ai jamais vu tant de choses extraordinaires qu'il s'en est passé depuis que vous êtes partie. J'apprends que le jeune évêque d'Évreux est le favori du vieux, et que ce dernier a écrit au roi pour le remercier de lui avoir donné un tel successeur.

[575] _Voyez_ la scène VIII du Ier acte de l'opéra d'_Atys_.

[576] Mademoiselle de Fontanges.

222.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 29 mars 1680.

Vous aviez bien raison de dire que j'entendrais parler de la vie que vous feriez en l'absence de M. de Grignan et de ses filles: cette vie est tout extraordinaire; vous vous êtes _jetée_ dans un couvent, vous savez qu'on ne se _jette_ point à Sainte-Marie, c'est aux Carmélites qu'on se _jette_. Vous vous êtes donc _jetée_ dans un couvent, vous avez couché dans une cellule; je suppose que vous avez mangé de la viande, quoique vous ayez mangé au réfectoire: le médecin qui vous conduit ne vous aurait pas laissée faire une folie. Vous avez très-habilement évité les récréations. Vous ne me dites rien de la petite d'Adhémar; ne lui avez-vous pas permis d'être dans un petit coin à vous regarder? La pauvre enfant! elle était bien heureuse de profiter de cette retraite.

J'étais avant-hier tout au beau milieu de la cour; madame de Chaulnes enfin m'y mena. Je vis madame la Dauphine, dont la laideur n'est point du tout choquante, ni désagréable; son visage lui sied mal, mais son esprit lui sied parfaitement; elle ne fait et ne dit rien qu'on ne voie qu'elle en a beaucoup. Elle a les yeux vifs et pénétrants; elle entend et comprend facilement toutes choses; elle est naturelle, et non plus embarrassée ni étonnée que si elle était née au milieu du Louvre. Elle a une extrême reconnaissance pour le roi, mais c'est sans bassesse; ce n'est point comme étant au-dessous de ce qu'elle est aujourd'hui, c'est comme ayant été choisie et distinguée dans toute l'Europe. Elle a l'air fort noble, et beaucoup de dignité et de bonté: elle aime les vers, la musique, la conversation; elle est fort bien quatre ou cinq heures toute seule dans sa chambre; elle est étonnée de l'agitation qu'on se donne pour se divertir; elle a fermé la porte aux moqueries et aux médisances: l'autre jour, la duchesse de la Ferté voulut lui dire une plaisanterie comme un secret sur cette pauvre princesse _Marianne_[577], dont la misère est à respecter; madame la Dauphine lui dit avec un air sérieux: _Madame, je ne suis point curieuse_. Mesdames de Richelieu, de Rochefort et de Maintenon me firent beaucoup d'honnêtetés, et me parlèrent de vous. Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite d'un quart d'heure; elle me conta mille choses de madame la Dauphine, et me reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que vous avez l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu'à la rue des Tournelles: un tourbillon me l'emporta, c'était madame de Soubise qui rentrait dans cette cour au bout de ses trois mois, jour pour jour. Elle venait de la campagne; elle a été dans une parfaite retraite pendant son exil; elle n'a vécu que du jour qu'elle est revenue. La reine et tout le monde la reçut fort bien. Le roi lui fit une très-grande révérence: elle soutint avec très-bonne mine tous les différents compliments qu'on lui faisait de tous côtés.

M. le Duc me parla beaucoup de M. de la Rochefoucauld, et les larmes lui en vinrent encore aux yeux. Il y eut une scène bien vive entre lui et madame de la Fayette, le soir que ce pauvre homme était à l'agonie; je n'ai jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et plus vraie: il était impossible de n'être pas comme eux; ils disaient des choses à fendre le cœur; je n'oublierai jamais cette soirée. Hélas! ma chère enfant, il n'y a que vous qui ne me parliez point encore de cette perte, ah! c'est où l'on connaît encore mieux l'horrible éloignement: vous m'envoyez des billets et des compliments pour lui; vous n'avez pas envie que je les porte sitôt. M. de Marsillac aura les lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais une affliction plus vive que la sienne: madame de la Fayette ne l'a point encore vu: quand les autres de la famille sont venus la voir, ç'a été un renouvellement étrange. M. le Duc me parlait donc tristement là-dessus. Nous entendîmes, après dîner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère: sauve qui peut! il va toujours son chemin. Nous revînmes avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guénégaud et de Kerman étaient des nôtres: je les assurai fort qu'à moins d'une Dauphine, j'étais servante, à mon âge et sans affaires, de ce bon pays-là.

Madame de Vins, qui voulait savoir des nouvelles de mon voyage, vint hier dîner joliment avec moi; elle causa longtemps avec Corbinelli et la Mousse; la conversation était sublime et divertissante; Bussy n'y gâta rien. Nous allâmes faire quelques visites, et puis je la ramenai. Je vis mademoiselle de Méri, qui ne veut plus du tout de son bail; elle s'en prend à l'abbé, qui croyait que madame de Lassai était demeurée d'accord de tout: il se défend fort bien, et maintient que ce logement est fort joli: c'est une nouvelle tribulation. Vous n'êtes pas en état d'envisager votre retour, vous êtes encore _trop battus de l'oiseau_, comme disait l'abbé au reversis: j'espère qu'après quelques mois de repos à Grignan vous changerez d'avis, et que vous ne trouverez pas qu'un hiver à Grignan soit une bonne chose à imaginer.

Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage; je lui dis et redis toutes mes pensées; je lui écris des lettres que je crois qui sont admirables; mais plus je donne de force à mes raisons, plus il pousse les siennes: et sa volonté paraît si déterminée, que je comprends que c'est là ce qui s'appelle vouloir _efficacement_. Il y a un degré de chaleur dans le désir qui l'anime, à quoi nulle prudence ne peut résister: je n'ai pas sur mon cœur d'avoir préféré mes intérêts à sa fortune; je les trouverais tout entiers à le voir marcher avec plaisir dans un chemin où je le conduis depuis si longtemps. Il se trompe dans tous ses raisonnements, il est tout de travers: j'ai tâché de le redresser avec des raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du sentiment de tous nos amis; et je lui dis enfin: Mais ne vous défiez-vous de rien, quand vous voyez que vous seul pensez une chose que tout le monde désapprouve? Il met l'opiniâtreté à la place d'une réponse, et nous revenons toujours à ménager qu'au moins il ne fasse pas un marché extravagant. Adieu, ma très-chère: j'ignore comment vous vous portez, je crains votre voyage, je crains Salon, je crains Grignan; je crains, en un mot, tout ce qui peut nuire à votre santé; par cette raison, je vous conjure de m'écrire bien moins qu'à l'ordinaire.

[577] C'était la princesse de Conti.

223.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 3 avril 1680.

Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée[578]: je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse, de voir tant de morts autour de soi: mais ce qui n'est pas autour de moi, et ce qui me perce le cœur, c'est la crainte que me donne le retour de toutes vos incommodités; car quoique vous vouliez me le cacher, je sens vos brasiers, votre pesanteur, votre point. Enfin, cet intervalle si doux est passé, et ce n'était pas une guérison. Vous dites vous-même qu'_une flamme mal éteinte est facile à rallumer_. Ces remèdes que vous mettez dans votre cassette, comme très-sûrs dans le besoin, devraient bien être employés présentement. M. de Grignan n'aura-t-il point de pouvoir dans cette occasion? et n'est-il point en peine de l'état où vous êtes? J'ai vu le petit Beaumont; vous pouvez penser si je l'ai questionné! Quand je songeais qu'il n'y avait que huit jours qu'il vous avait vue, il me paraissait un homme tout autrement estimable que les autres: il dit que vous n'étiez pas si bien, quand il est parti, que vous étiez cet hiver. Il m'a parlé de vos soupers, qu'il trouvait très-bons; de vos divertissements, de l'honnêteté de M. de Grignan et de la vôtre, du bon effet que mesdemoiselles de Grignan faisaient pour soutenir les plaisirs, pendant que vous vous reposiez: il dit des merveilles de Pauline et du petit marquis; jamais je n'eusse fini la conversation la première; mais il voulait aller à Saint-Germain, car il m'a vue avant le roi son maître.

Je vous crois présentement à Grignan. Je vois avec peine l'agitation de vos adieux; je vois, au sortir de votre solitude, qui vous a paru si courte, un voyage à Arles; autre mouvement, et je vois le voyage jusqu'à Grignan, où vous aurez peut-être retrouvé une bise pour vous recevoir dans l'état où vous êtes: ah! ce n'est point sans inquiétude pour une personne aussi délicate que vous, qu'on se représente toutes ces choses. Vous m'avez envoyé une relation d'Enfossy, qui vaut mieux que toutes les miennes; je ne m'étonne pas si vous ne pouvez vous résoudre à vendre une terre où il se trouve de si jolies Bohémiennes; il n'y eut jamais une plus agréable et plus nouvelle réception. Vous êtes, en vérité, si stoïcienne et si pleine de réflexions, que je craindrais de joindre les miennes aux vôtres, de peur que ce ne fût une double tristesse: mais ce qui me paraît sage et raisonnable, et digne de l'amitié de M. de Grignan, ce serait de mettre tous ses soins à pouvoir revenir ici au mois d'octobre.

Vous n'avez point d'autre lieu pour passer l'hiver. Je ne veux pas vous en dire davantage présentement; les choses prématurées perdent leur force et donnent du dégoût.

Il n'est plus question d'aucun grand voyage; on ne parle que de Fontainebleau. Vous aurez très-assurément M. de Vendôme cette année. Pour moi, je cours en Bretagne avec un chagrin insurmontable; j'y vais, et pour y aller, et pour y être un peu, et pour y avoir été. Après la perte de la santé, que je mets toujours avec raison au premier rang, rien n'est si fâcheux que le mécompte et le dérangement des affaires: je m'abandonne donc à cette cruelle raison. Jugez de l'excès de mon chagrin, vous qui savez avec quelle inquiétude je souffre le retardement de deux heures des courriers; vous comprenez bien ce que je vais devenir, avec encore un peu plus de loisir et de solitude, pour donner plus d'étendue à mes craintes: il faut avaler ce calice, et penser à revenir pour vous embrasser; car rien ne se fait que dans cette vue; et me trouvant au-dessus de bien des choses, je me trouve infiniment au-dessous de celle-là: c'est ma destinée; et les peines qui sont attachées à la tendresse que j'ai pour vous, étant offertes à Dieu, font la pénitence d'un attachement qui ne devrait être que pour lui.

Mademoiselle de Scudéri est très-affligée de la mort de M. Fouquet; enfin, voilà cette vie qui a tant donné de peine à conserver! il y aurait beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été des convulsions et des maux de cœur, sans pouvoir vomir. Je m'attends au chevalier pour toutes les nouvelles, et surtout pour celles de madame la Dauphine, dont la cour est telle que vous l'imaginez: vos pensées sont très-justes: le roi y est fort souvent, cela écarte un peu la presse. Adieu, ma très-chère et très-aimable: je suis plus à vous mille fois que je ne puis vous le dire.

[578] Gourville assure dans ses Mémoires qu'il sortit de prison avant sa mort, et Voltaire le tenait de sa belle-fille, madame de Vaux. Mais madame de Sévigné le croyait mort à Pignerol, ainsi que tout le public. Ce qu'en dit mademoiselle de Montpensier confirme l'opinion générale.

224.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, samedi au soir 6 avril 1680.

Vous allez apprendre une nouvelle qui n'est pas un secret, et vous aurez le plaisir de la savoir des premières. Madame de Fontanges[579] est duchesse avec vingt mille écus de pension; elle en recevait aujourd'hui les compliments dans son lit. Le roi y a été publiquement; elle prend demain son tabouret, et s'en va passer le temps de Pâques à une abbaye (_de Chelles_) que le roi a donnée à une de ses sœurs. Voici une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le congé: en vérité, je n'en crois rien, le temps nous l'apprendra. Voici ce qui est présent: madame de Montespan est enragée; elle pleura beaucoup hier; vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon. Sa Majesté va passer très-souvent deux heures de l'après-dîner dans la chambre de cette dernière, à causer avec une amitié et un air libre et naturel qui rend cette place la plus désirable du monde. Madame de Richelieu commence à sentir les effets de sa dissipation; les ressorts s'affaiblissent visiblement; elle présente tout le monde, et ne dit plus ce qui convient à chacun: ce petit tracas de dame d'honneur, dont elle s'acquittait si bien, est tout dérangé. Elle présenta la Trousse et mon fils, sans les nommer à MONSEIGNEUR. Elle dit de la duchesse de Sully: Voilà une de nos danseuses; elle ne nomma pas madame de Verneuil: elle pensa laisser baiser madame de Louvois, parce qu'elle la prenait pour une duchesse; enfin, cette place est dangereuse, et fait voir que les petites choses font plus de mal que l'étude de la philosophie. La recherche de la vérité n'épuise pas tant une pauvre cervelle que tous les compliments et tous les riens dont celle-là est remplie.

M. de Marsillac a paru un peu sensible à la prospérité de la belle Fontanges; il n'avait donné jusque-là aucun signe de vie. Madame de Coulanges vient d'arriver de la cour; j'ai été chez elle exprès avant que de vous écrire: elle est charmée de madame la Dauphine, elle a grand sujet de l'être: cette princesse lui a fait des caresses infinies; elle la connaissait déjà par ses lettres et par le bien que madame de Maintenon lui en avait dit. Madame de Coulanges a été dans un cabinet où madame la Dauphine se retire l'après-dîner avec ses dames; elle y a causé très-délicieusement; on ne peut avoir plus d'esprit et d'intelligence qu'en a cette princesse; elle se fait adorer de toute la cour: voilà une personne à qui on peut plaire, et avec qui le mérite peut faire un grand effet.

[579] Marie-Angélique d'Escorailles.

225.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 12 avril 1680.

Vous me parlez de madame la Dauphine; le chevalier doit vous instruire bien mieux que moi. Il me paraît qu'elle ne s'est point condamnée à être cousue avec la reine: elles ont été à Versailles ensemble; mais les autres jours elles se promenaient séparément. Le roi va souvent l'après-dîner chez la Dauphine, et il n'y trouve point de presse. Elle tient son cercle depuis huit heures du soir jusqu'à neuf heures et demie: tout le reste est particulier, elle est dans ses cabinets avec ses dames: la princesse de Conti y est presque toujours; comme elle est encore enfant, elle a grand besoin de cet exemple pour se former. Madame la Dauphine est une merveille d'esprit, de raison et de bonne éducation; elle parle fort souvent de sa mère avec beaucoup de tendresse, et dit qu'elle lui doit tout son bonheur, par le soin qu'elle a eu de la bien élever: elle apprend à chanter, à danser; elle lit, elle travaille; c'est une personne enfin. Il est vrai que j'ai eu la curiosité de la voir; j'y fus donc avec madame de Chaulnes et madame de Kerman: elle était à sa toilette, elle parlait italien avec M. de Nevers[580]. On nous présenta; elle nous fit un air honnête, et l'on voit bien que si on trouvait une occasion de dire un mot à propos, elle entrerait fort aisément en conversation: elle aime l'italien, les vers, les livres nouveaux, la musique, la danse: vous voyez bien qu'on ne serait pas longtemps muette avec tant de choses dont il est aisé de parler, mais il faudrait du temps: elle s'en allait à la messe, et madame de Maintenon et madame de Richelieu[581] n'étaient pas dans sa chambre. La cour, ma chère enfant, est un pays qui n'est point pour moi; je ne suis point d'un âge à vouloir m'y établir, ni à souhaiter d'y être soufferte; si j'étais jeune, j'aimerais à plaire à cette princesse: mais, bon Dieu, de quel droit voudrais-je y retourner jamais? Voilà mes projets pour la cour. Ceux de mon fils me paraissent tout rassis et tout pleins de raison; il gardera sa charge paisiblement, et fera de nécessité vertu: la presse n'est pas grande à soupirer pour elle, quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer: c'est qu'en vérité l'argent est fort rare, et qu'il voit bien qu'il ne faut pas faire un sot marché; ainsi, mon enfant, nous attendrons ce que la Providence a ordonné. Vraiment, elle voulut hier que M. d'Autun fit aux Carmélites l'oraison funèbre de madame de Longueville[582], avec toute la capacité, toute la grâce et toute l'habileté dont un homme puisse être capable. Ce n'était point _Tartufe_[583], ce n'était point un _pantalon_; c'était un prélat de conséquence, prêchant avec dignité, et parcourant toute la vie de cette princesse avec une adresse incroyable, passant tous les endroits délicats, disant et ne disant pas tout ce qu'il fallait dire ou taire. Son texte était: _Fallax pulchritudo, mulier timens Deum laudabitur_. Il fit deux points également beaux; il parla de sa beauté, et de toutes ces guerres passées d'une manière inimitable: et pour la seconde partie, vous jugez bien qu'une pénitence de vingt-sept ans est un beau champ pour conduire une si belle âme jusque dans le ciel. Le roi y fut loué fort naturellement; et M. le Prince encore fut contraint d'avaler des louanges, mais aussi bien apprêtées, quoique dans un autre goût que celles de Voiture. Il était là ce héros, et M. le Duc, et les princes de Conti, et toute la famille, et beaucoup de monde; mais pas encore assez, car il me semble qu'on devait rendre ce respect à M. le Prince sur une mort dont il avait encore les larmes aux yeux. Vous me demanderez pourquoi j'y étais? C'est que madame de Guénégaud par hasard, l'autre jour chez M. de Chaulnes, me promit de m'y mener avec une commodité qui me tenta: je ne m'en repens point; il y avait beaucoup de femmes qui n'y avaient pas plus affaire que moi. M. le Prince et M. le Duc faisaient beaucoup d'honnêtetés à tous ceux qui composaient cette assemblée.

Je vis madame de la Fayette au sortir de cette cérémonie; je la trouvai tout en larmes: il était tombé sous sa main de l'écriture de M. de la Rochefoucauld, dont elle fut surprise et affligée. Je venais de quitter mesdemoiselles de la Rochefoucauld aux Carmélites, où elles avaient aussi pleuré leur père: l'aînée surtout a figuré avec M. de Marsillac. C'était donc à l'oraison funèbre de madame de Longueville qu'elles pleuraient M. de la Rochefoucauld: ils sont morts dans la même année: il y avait bien à rêver sur ces deux noms. Je ne crois pas en vérité que madame de la Fayette se console, je lui suis moins bonne qu'une autre; car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela la tue; tous ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur prix auprès d'elle. Elle a lu votre petite lettre; elle vous remercie tendrement de la manière dont vous comprenez sa douleur.

Vous ai-je dit comme madame de Coulanges fut bien reçue à Saint-Germain? Madame la Dauphine lui dit qu'elle la connaissait déjà par ses lettres; que ses dames lui avaient parlé de son esprit; qu'elle avait fort envie d'en juger par elle-même. Madame de Coulanges soutint très-bien sa réputation, elle brilla dans toutes ses réponses; les épigrammes étaient redoublées, et la Dauphine entend tout. Elle fut introduite l'après-dîner dans les cabinets avec ses trois amies: toutes les dames de la cour étaient enragées contre elle. Vous comprenez bien que par ces amies elle se trouve naturellement dans la privauté: mais où cela peut-il la mener? et quels dégoûts quand on ne peut être des promenades, ni manger (_avec les princesses_)? Cela gâte tout le reste: elle sent vivement cette humiliation; elle a été quatre jours à jouir de ces plaisirs et de ces déplaisirs. Vous avez raison de plaindre M. de Pomponne quand il va dans ce pays-là, et même madame de Vins qui n'y a plus de contenance: elle est toute replongée dans sa famille, et accablée de ses procès. Elle vint l'autre jour dîner joliment avec moi; elle paraît fort touchée de votre amitié: vous ne sauriez nous ôter l'espérance ni l'envie de vous recevoir, chacun selon nos degrés de chaleur. Vous êtes à Grignan, ma chère bonne, vous êtes trop près de moi, il faut que je m'éloigne.

[580] Philippe Mancini Mazarin, duc de Nevers.

[581] Ses dames d'honneur.

[582] Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, second du nom, prince de Condé, morte le 15 avril 1679.

[583] L'évêque d'Autun (_Gabriel de Roquette_) passait dans ce temps-là pour être l'original que Molière avait eu en vue dans le _Tartufe_.

226.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 1er mai 1680.

Je ne sais quel temps vous avez en Provence, mais celui qu'il a fait ici depuis trois semaines est si épouvantable, que plusieurs voyages en ont été dérangés; le mien est du nombre. Voilà un commencement de lune qui pourra nous ramener du beau temps, et me faire partir: je ne sais point encore le jour; je ne puis vous dire la douleur que me donne ce second adieu: il me semble que je suis folle de m'éloigner encore de vous, et de mettre une distance de cent lieues par-dessus celle qui y est déjà. Je hais bien les affaires; je trouve qu'elles nous gourmandent beaucoup, et nous font aller et venir, et tourner à leur fantaisie. Je serai si affligée en partant, qu'il ne tiendra qu'à ceux qui me verront monter en carrosse de croire que je les regrette beaucoup; car il me sera impossible de retenir mes larmes; cependant il faut s'en aller pour revenir.

Mademoiselle de Méri est dans votre petite chambre; le bruit de cette porte qui s'ouvre et qui se ferme, et la circonstance de ne vous y point trouver, m'ont fait un mal que je ne puis vous dire. Tous mes gens font de leur mieux auprès d'elle; et si je voulais me vanter, je vous montrerais bien un billet qu'elle m'écrivit l'autre jour, tout plein de remercîments des secours que je lui donne; mais je suis modeste, je me contenterai de le mettre dans mes archives. J'ai vu madame de Vins; elle est abîmée dans ses procès; nous causâmes pourtant beaucoup, nous admirâmes cet étrange mélange des biens et des maux, et l'impossibilité d'être tout à fait heureuse. Vous savez tout ce que la fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges; voici ce qu'elle lui garde, une perte de sang si considérable, qu'elle est encore à Maubuisson dans son lit avec la fièvre qui s'y est mêlée, elle commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi. Le prieur de Cabrières ne la quitte pas; s'il fait cette cure, il ne sera pas mal à la cour. Voyez si l'état où elle se trouve n'est pas précisément contraire au bonheur d'une telle beauté. Voilà de quoi méditer; mais en voici un autre sujet.

Madame de Dreux[584] sortit hier de prison; elle fut _admonétée_, qui est une très-légère peine, avec cinq cents livres d'aumône. Cette pauvre femme a été un an dans une chambre où le jour ne venait que d'un très-petit trou d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mère, qui l'aimait très-passionnément, qui était encore assez jeune et bien faite, et qu'elle aimait aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur de voir sa fille en cet état; madame de Dreux, à qui on ne l'avait point dit, fut reçue hier à bras ouverts de son mari et de toute sa famille, qui l'allèrent prendre à cette chambre de l'Arsenal. La première parole qu'elle dit, ce fut: Et où est ma mère? et d'où vient qu'elle n'est pas ici? M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle. Elle ne put sentir la joie de sa liberté, et demandait toujours ce qu'avait sa mère, et qu'il fallait qu'elle fût bien malade, puisqu'elle ne venait point l'embrasser. Elle arrive chez elle: Quoi! je ne vois point ma mère! Quoi! je ne l'entends point! Elle monte avec précipitation; on ne savait que lui dire: tout le monde pleurait: elle courait dans sa chambre, elle l'appelait; enfin, un père célestin, son confesseur, parut, et lui dit qu'elle ne la trouverait point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel; qu'il fallait se résoudre à la volonté de Dieu. Cette pauvre femme s'évanouit, et ne revint que pour faire des plaintes et des cris qui faisaient fendre le cœur, disant que c'était elle qui l'avait tuée; qu'elle voudrait être morte en prison; qu'elle ne pouvait rien sentir que la perte d'une si bonne mère. Le petit Coulanges était présent à ce spectacle; il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et il nous conta tout ceci, hier au soir, si naturellement et si touché lui-même, que madame de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en pleurai sans pouvoir m'en empêcher. Que dites-vous de cette amertume, qui vient troubler sa joie et son triomphe, et les embrassements de toute sa famille et de tous ses amis? Elle est encore aujourd'hui dans des pleurs que M. de Richelieu ne peut essuyer; il a fait des merveilles dans toute cette affaire. Je me suis jetée insensiblement dans ce détail, que vous comprendrez mieux qu'une autre, et dont tout le monde est touché. On croit que M. de Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux; car même il y avait des juges qui étaient d'avis de la renvoyer sans être _admonétée_; et c'est une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges.

Le discours de votre prédicateur nous a paru admirable. Le Bourdaloue prêcha, comme un ange du ciel, l'année passée et celle-ci, car c'est le même sermon. Ce que vous m'avez mandé de ce monde, qui paraîtrait un autre monde si l'on voyait le dessous des cartes de toutes les maisons, est quelque chose de bien plaisant et de bien véritable. Eh, bon Dieu! que savons-nous si le cœur de cette princesse dont nous disons tant de bien est parfaitement content? elle a paru triste trois ou quatre jours; que sait-on? elle voudrait être grosse, elle ne l'est pas encore; elle voudrait peut-être voir Paris et Saint-Cloud; elle n'y a point encore été: elle est complaisante, et ne songe qu'à plaire; que sait-on si cela ne lui coûte rien? que sait-on si elle aime également les dames qui ont l'honneur d'être auprès d'elle? que sait-on enfin si une vie si retirée ne l'ennuie point? Je suis à cet endroit, lorsque je reçois dans ce moment votre aimable et triste lettre du 24; vraiment, ma très-chère, elle me touche sensiblement.

Je ne suis point encore partie, c'est le mauvais temps qui m'a arrêtée; c'eût été une folie de s'exposer, tout était déchaîné. Je vous écrirai encore vendredi de Paris, et vous parlerai du petit bâtiment; j'y donne mon avis la première, et je ne suis pas si sotte que vous pensez, quand il est question de vous. Il y a des histoires qui nous content de plus grands miracles; et pourquoi certaines amitiés cèderaient-elles à _l'autre_; ainsi je deviens architecte. Je vous admire sur tout ce que vous dites de la dévotion: eh, mon Dieu! il est vrai que nous sommes des _Tantales_, nous avons l'eau tout auprès de nos lèvres, nous ne saurions boire. Un cœur de glace, un esprit éclairé, c'est cela même. Je n'ai que faire de savoir la querelle _des jansénistes_ et _des molinistes_ pour décider; il me suffit de ce que je sens en moi; le moyen d'en douter dès le moment que l'on s'observe un peu? Je parlerais longtemps là-dessus, et j'en eusse été ravie, quand nous étions ensemble: mais vous coupiez court, et je reprenais tout aussitôt le silence; Corbinelli en avait l'endosse, car j'aime ces vérités. Il vient d'entendre par hasard un sermon de l'abbé Fléchier[585], à la vêture d'une capucine dont il est charmé. C'était sur la liberté des enfants de Dieu, que le prédicateur a expliquée hardiment. «Il a fait voir qu'il n'y avait que cette fille de libre, puisqu'elle avait une participation de la liberté de J. C. et des saints; qu'elle était délivrée de l'esclavage de nos passions, que c'était elle qui était libre, et non pas nous; qu'elle n'avait qu'un maître, que nous en avions cent; et que bien loin de la plaindre, comme nous faisions, avec une grossièreté condamnable, il fallait la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie de toute éternité pour être du nombre des élus.» J'en supprime les trois quarts: mais enfin c'était une pièce achevée. On n'imprime point l'oraison funèbre de madame de Longueville.

Vous me demandez pourquoi je ne mène point Corbinelli. Il s'en va en Languedoc, il est comblé des biens et des manières obligeantes de M. de Vardes, qui accompagne les douze cents francs (_de pension_) d'une si admirable sauce; je veux dire de tant de paroles choisies, et de sentiments si tendres et si généreux, que la philosophie de notre ami n'y résiste pas. Vardes est tout extrême; et comme je suis persuadée qu'il le haïssait, parce qu'il le traitait mal, il l'aime présentement, parce qu'il le traite bien: c'est le proverbe italien[586] et son contraire. Je m'en vais donc avec le bon abbé et des livres, et votre idée, dont je recevrai tous mes biens et tous mes maux. Je vous promets qu'elle m'empêchera de demeurer le soir au serein; je me représenterai que cela vous déplaît: ce ne sera pas la première fois que vous m'aurez fait rentrer au logis de cette sorte. Je vous promets de vous consulter et de vous obéir toujours, faites-en de même pour moi, et ne vous chargez d'aucune inquiétude; reposez-vous de ma conservation sur ma poltronnerie; je n'ai pas en vous les mêmes sujets de confiance, j'ai bien des choses à vous reprocher; et, sans aller jusqu'à Monaco, n'ai-je pas les bords du Rhône, où vous forcez tous les braves gens de votre famille à vous accompagner malgré eux? malgré eux, vous dis-je; souvenez-vous au contraire que je mourais de peur à pied en passant _les vaux_ d'Olioules[587]: voilà ce qui doit justifier mes craintes et fonder votre tranquillité. Faites donc en sorte que mon souvenir vous gouverne, comme le vôtre me gouvernera; je ne vous dis point les peines que me causera cet éloignement; j'y donnerai les meilleurs ordres que je pourrai, et j'éclaircirai, autant qu'il me sera possible, l'entre chien et loup de nos bois: je commence par la Loire et par Nantes, qui n'ont rien de triste. Je crois que mon fils viendra me conduire jusqu'à Orléans. Je suis persuadée des complaisances de M. de Grignan; il a des endroits d'une noblesse, d'une politesse, et même d'une tendresse extrême; je vois en lui d'autres choses dont les contre-coups sont difficiles à concevoir; et comme tout est à facettes, il a aussi des endroits inimitables pour la douceur et l'agrément de la société; on l'aime, on le gronde, on l'estime, on le blâme, on l'embrasse, on le bat. Adieu, ma très-chère, je vous quitte enfin. Il me semble que vous vous moquez de moi, quand vous craignez que je n'écrive trop; ma poitrine est à peu près délicate comme celle de _Georget_[588]: excusez la comparaison, il sort d'ici: mais vous, ma très-belle, je vous conjure de ne point m'écrire. Montgobert, prenez la plume, et ne m'abandonnez pas.

[584] Impliquée dans l'affaire des poisons.

[585] Esprit Fléchier, nommé à l'évêché de Lavaur en 1685, et transféré à celui de Nîmes en 1687.

[586] _Chi offendi non perdona._

[587] Les _vaux_ d'Olioules, qu'on appelle en langage du pays _leis baous d'Olioules_, ne sont autre chose qu'un chemin étroit, d'environ une lieue, à côté d'une petite rivière qui passe entre deux montagnes très-escarpées en Provence.

[588] Fameux cordonnier pour femmes.

227.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 6 mai 1680.

Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, qu'il saura bien trouver ses petites consolations, et que c'est sa fantaisie d'être content. J'espère que le mien n'aura pas moins cette fantaisie que les autres, et que l'air et le temps diminueront la douleur que j'ai présentement. Il me semble que je vous ai mandé ce que vous me dites sur la furie de ce nouvel éloignement: on dirait que nous ne sommes pas encore assez loin, et qu'après une mûre délibération, nous y mettons encore cent lieues volontairement. Je vous renvoie quasi votre lettre; c'est que vous avez si bien tourné ma pensée, que je prends plaisir à la répéter. J'espère au moins que les mers mettront des bornes à nos fureurs, et qu'après avoir bien tiré chacune de notre côté, nous ferons autant de pas pour nous rapprocher que nous en faisons pour être aux deux bouts de la terre. Il est vrai que pour deux personnes qui se cherchent, et qui se souhaitent toujours, je n'ai jamais vu une pareille destinée: qui m'ôterait la vue de la Providence m'ôterait mon unique bien; et si je croyais qu'il fût en nous de ranger, de déranger, de faire, de ne pas faire, de vouloir une chose ou une autre, je ne penserais pas à trouver un moment de repos: il me faut l'auteur de l'univers pour raison de tout ce qui arrive; quand c'est à lui qu'il faut m'en prendre, je ne m'en prends plus à personne, et je me soumets: ce n'est pourtant pas sans douleur ni tristesse; mon cœur en est blessé, mais je souffre même ces maux, comme étant dans l'ordre de la Providence. Il faut qu'il y ait une madame de Sévigné qui aime sa fille plus que toutes les autres mères; qu'elle en soit souvent très-éloignée, et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait dans cette vie lui soient causées par cette chère fille. J'espère aussi que cette Providence disposera les choses d'une autre manière, et que nous nous retrouverons, comme nous avons déjà fait. Je dînai l'autre jour avec des gens qui, en vérité, ont bien de l'esprit, et qui ne m'ôtèrent point cette opinion.

Mais parlons plus communément, et disons que c'est une chose rude que de faire six mois de retraite pour avoir vécu cet hiver à Aix: si cela servait à la fortune de quelqu'un de votre famille, je le souffrirais; mais vous pouvez compter qu'en ce pays-ci vous serez trop heureuse si cela ne vous nuit pas. L'intendant ne parle que de votre magnificence, de votre grand air, de vos grands repas: madame de Vins en est tout étonnée, et c'est pour avoir cette louange que vous auriez besoin que l'année n'eût que six mois; cette pensée est dure de songer que tout est sec pour vous jusqu'au mois de janvier. Vous n'entendrez pas parler de la dépense de votre bâtiment; n'y pensez plus; c'est une chose si nécessaire, que j'avoue que sans cela l'hôtel de Carnavalet est inhabitable: vous n'aurez qu'à en écrire au chevalier; nous lui donnâmes hier une connaissance parfaite de nos desseins. Je me réjouirai avec le Berbisi[589] de l'occasion qu'il a eue de vous faire plaisir. J'ai été ravie de votre joli couplet; quoi que vous disiez de Montgobert, je crois que _vous n'y avez point nui_, comme cet homme, vous en souvient-il? Il est, en vérité, fort plaisant ce couplet: vous avez cru que je le recevrais dans mes bois; je suis encore dans Paris: mais il n'en fera pas plus de bruit: je le chanterai sur la Loire, si je puis desserrer mon gosier, qui n'est pas présentement en état de chanter. Je vous avouerai que j'ai grand besoin de vous tous; je ne connais plus ni la musique, ni les plaisirs; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste et unie[590], tantôt à ce triste faubourg, tantôt avec les sages veuves. M. de Grignan m'est bien nécessaire, car j'ai un coin de folie qui n'est pas encore bien mort.

Je vous ai parlé de la princesse de Tarente, comme si j'avais reçu votre lettre: je vous ai conté le mariage de sa fille: écrivez-lui, elle en sera fort aise, vous lui devez cette honnêteté; elle s'est toujours piquée de vous estimer et de vous admirer: elle vient à Vitré, elle me fera sortir de ma simplicité, pour me faire entrer dans son amplification; je n'ai jamais vu un si plaisant style. Elle amusa le roi l'autre jour dans une promenade, en lui contant tout ce que je vous conterai quand je serai aux Rochers; voilà les nouvelles que vous recevrez de moi: mais aussi vous pourrez vous vanter qu'il ne se passera rien en Allemagne, ni en Danemark, dont vous ne soyez parfaitement instruite.

Montgobert m'a mandé des merveilles de Pauline, faites-m'en parler; c'est une petite fille charmante, c'est la joie de toute votre maison. Mademoiselle du Plessis ne m'en fera point souvenir; ne vous ai-je pas dit qu'elle est affligée de la mort de sa mère? mais j'ai de bons livres et de bonnes pensées. Ne craignez point que j'écrive trop; je vous ai donné l'idée de la délicatesse de ma poitrine. Je vous recommande la vôtre; faites-moi écrire, si vous aimez ma vie; profitez du temps et du repos que vous avez; amusez-vous à vous guérir tout à fait; mais il faut que vous le vouliez, et c'est une étrange pièce que notre volonté. Celle de vos musiciens était bonne à ténèbres, mais vous les décriez, _tantôt des musiciens sans musique_, et puis _une musique sans musiciens_: j'admire la bonté de M. le comte, de souffrir que vous en parliez si librement.

Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant; _sa serrure était bien brouillée_[591], mais je n'ai pas laissé d'attraper qu'il vous honore fort: il m'a loué votre magnificence; il dit que vous êtes toujours belle, mais triste et si abattue, qu'il est aisé de voir que vous vous contraignez. Il est charmé de M. de Berbisi, que je remercierai, quoique je sache bien que votre recommandation est la seule cause des services qu'il lui a rendus. Je doute que cet intendant retourne en Provence; à tout hasard je lui conseillerais de laisser ici quatre ou cinq de ses dents. J'ai eu tant d'adieux que j'en suis étonnée; vos amies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a fait des merveilles. La maison de Pomponne et madame de Vins me tiennent bien au cœur. L'abbé Arnauld arriva hier tout à propos pour me dire adieu. Pour madame de Coulanges, elle s'est signalée, elle a pris possession de ma personne, elle me nourrit; elle me mène, et ne veut pas me quitter qu'elle _ne m'ait vue pendue_[592]. Mon fils vient à Orléans avec moi, je crois qu'il viendrait volontiers plus loin.

Madame la Dauphine est présentement à Paris pour la première fois: la messe à Notre-Dame, dîner au Val-de-Grâce, voir la duchesse de la Vallière, et point de _Bouloy_[593]; je crois qu'elles se pendront. On fait tous les jours des fêtes pour madame la Dauphine. Madame de Fontanges revient demain. Voyez un peu comme ce prieur de Cabrières est venu redonner cette belle beauté à la cour. Le petit de la Fayette a un régiment: vous voyez que M. de la Rochefoucauld n'a pas emporté l'amitié de M. de Louvois: mais que veux-je conter, avec toutes ces nouvelles? C'est bien à moi, qui monte en carrosse, à me mêler de parler. Adieu, ma chère enfant, il faut vous quitter encore, j'en suis affligée: je serai longtemps sans avoir de vos lettres, c'est une peine incroyable; du moins si je pouvais espérer que vous conserverez votre santé, ce serait une grande consolation dans une si terrible absence.

[589] M. de Berbisi, président à mortier au parlement de Dijon, et proche parent de madame de Sévigné.

[590] Allusion à un passage de la Vie de Pompée, dans Plutarque. «Toutes et quantes fois, dit-il, que je frapperai du pied seulement la terre d'Italie, je feray sourdre de toutes parts gens de guerre à pied et à cheval.» (_Traduction d'Amyot._)

[591] Façon de parler familière à madame de Sévigné et à madame de Grignan, pour exprimer l'embarras que certaines gens mettent dans leurs discours.

[592] Allusion au mot de _Martine_ dans le _Médecin malgré lui_, acte III, sc. IX.

[593] C'est-à-dire que madame la Dauphine ne devait point aller aux Carmélites de la rue du Bouloi.

228.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Orléans, mercredi 8 mai 1680.

Nous voici arrivés sans aucune aventure considérable: il fait le plus beau temps du monde: les chemins sont admirables: notre équipage va bien: mon fils m'a prêté ses chevaux et m'est venu conduire jusqu'ici. Il a fort égayé la tristesse du voyage; nous avons causé, disputé et lu, nous sommes dans les mêmes erreurs, cela fournit beaucoup. Notre essieu rompit hier dans un lieu merveilleux, nous fûmes secourus par le véritable portrait de M. de _Sotenville_[594]; c'est un homme qui ferait les _Géorgiques_ de Virgile, si elles n'étaient déjà faites, tant il sait profondément le ménage de la campagne: il nous fit venir sa femme, qui est assurément _de la maison de la Prudoterie, où le ventre anoblit_[595]. Nous fûmes deux heures avec cette compagnie sans nous ennuyer, par la nouveauté d'une conversation et d'une langue entièrement nouvelle pour nous. Nous fîmes bien des réflexions sur le parfait contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire:

Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis. Et qui de leurs toisons voit filer ses habits!

Les jours sont si longs, que nous n'eûmes pas même besoin du secours de la plus belle lune du monde qui nous accompagnera sur la Loire, où nous nous embarquons demain. Quand vous recevrez cette lettre, je serai à Nantes: j'ai trouvé aujourd'hui que je ne suis pas encore plus loin de vous qu'à Paris; et, par un filet que nous avons tiré sur la carte, nous avons vu que Nantes même n'était guère plus loin de vous que Paris. Mais, en vérité, voilà de légères consolations; je n'ai pas même celle de recevoir de vos nouvelles. Vos lettres n'arrivent qu'aujourd'hui à Paris; du But y joindra celles de samedi, et j'aurai les deux paquets ensemble à Nantes: je n'ai point voulu les hasarder par une route incertaine, puisqu'elle dépend du vent: vous croyez donc bien que j'aurai quelque impatience d'arriver à Nantes. Adieu, mon enfant: que puis-je vous dire d'ici? Vous avez des résidents qui doivent vous instruire; je ne suis plus bonne à rien qu'à vous aimer, sans pouvoir faire nul usage de cette bonne qualité: cela est triste pour une personne aussi vive que moi. Mon _Bien bon_ vous assure de ses services: je suis fort occupée du soin de le conserver: les voyages ne sont plus pour lui comme autrefois. Je vous embrasse de tout mon cœur.

[594] Beau-père de George Dandin.

[595] Voyez la scène IV du Ier acte de _George Dandin_.

229.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Blois, jeudi 9 mai 1680.

Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant, rien ne me peut contenter que cet amusement; je _tourne_, je marche, je veux reprendre mon livre; j'ai beau _tourner une affaire_[596], je m'ennuie, et c'est mon écritoire qu'il me faut. Il faut que je vous parle, et qu'encore que ma lettre ne parte ni aujourd'hui, ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée. Mon fils est parti cette nuit d'Orléans par la diligence qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris; cela fait un peu de chagrin à la poste: voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde; j'y ai fait placer le corps de mon grand carrosse, d'une manière que le soleil n'a point entré dedans; nous avons baissé les glaces: l'ouverture du devant fait un tableau merveilleux; les portières et les petits côtés nous donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes que l'abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien à l'air, bien à notre aise; tout le reste comme des cochons sur la paille. Nous avons mangé du potage et du bouilli tout chaud: on a un petit fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le roi et la reine: voyez, je vous prie, comme tout s'est raffiné sur notre Loire, et comme nous étions grossiers autrefois, que le _cœur était à gauche_: en vérité le mien, ou à droite ou à gauche, est tout plein de vous. Si vous me demandez ce que je fais dans ce carrosse charmant, où je n'ai point de peur, j'y pense à ma chère fille, je m'entretiens de la tendre amitié que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays infinis qui nous séparent, de la sensibilité que j'ai pour tous ses intérêts, de l'envie que j'ai de la revoir, de l'embrasser; je pense à ses affaires, je pense aux miennes; tout cela forme un peu l'_Humeur de ma fille_, malgré l'_Humeur de ma mère_[597] qui brille tout autour de moi. Je regarde, j'admire cette belle vue qui fait l'occupation des peintres. Je suis touchée de la bonté du bon abbé, qui, à soixante-treize ans, s'embarque encore sur la terre et sur l'onde pour mes affaires. Après cela je prends un livre que le pauvre M. de la Rochefoucauld me fit acheter, c'est _la Réunion du Portugal_, qui est une traduction de l'italien; l'histoire et le style sont également estimables. On y voit le roi de Portugal (_Sébastien_), jeune et brave prince, se précipiter rapidement à sa mauvaise destinée; il périt dans une guerre en Afrique contre le fils d'Abdalla: c'est assurément une histoire des plus amusantes qu'on puisse lire. Je reviens ensuite à la Providence, à ses ordres, à ses conduites, à ce que je vous ai entendu dire, que nos volontés sont les exécutrices de ses décrets éternels. Je voudrais bien causer avec quelqu'un; je viens d'un lieu où l'on est assez accoutumé à discourir: nous parlons, l'abbé et moi, mais ce n'est pas d'une manière qui puisse nous divertir: nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter: il n'y a pas beaucoup d'_ex voto_ pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance: il y aurait plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin, nous sommes arrivés ici de bonne heure; chacun _tourne_, chacun se rase, et moi j'écris romanesquement sur le bord de la rivière où est située notre hôtellerie; _c'est la Galère_, vous y avez été.

J'ai entendu mille rossignols; j'ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon. Je n'ose vous dire la tristesse que l'idée de votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées; vous le comprenez bien, et à quel point je souhaite qu'elle se rétablisse: si vous m'aimez, vous y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi. Cet endroit est une pierre de touche. Bonsoir, ma très-chère; adieu jusqu'à demain à Tours.

[596] Expression de M. de la Garde.

[597] On a déjà vu que madame de Sévigné avait donné ces noms à certaines allées, soit de Livry, soit des Rochers.

230.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Nantes, vendredi 17 mai 1680.

Je vous assure, ma fille, qu'il m'ennuie ici. M. de Molac, ni les madames qui me font tant d'honnêtetés, ne me consolent point de n'être pas dans mes bois; car je ne pense pas encore à Paris. Ce sont donc les Rochers que je respire, c'est mon _Rochecourbière_[598]; c'est d'être dans de belles allées, et non pas dans une fausse représentation d'une société qui n'a rien d'agréable pour moi. Ma consolation, c'est d'être à mes Filles de Sainte-Marie; elles sont aimables; elles ont conservé une idée de vous, dont elles me font leur cour; elles ne sont point folles, ni prévenues, comme celles que vous connaissez; elles ne croient point le pape d'aujourd'hui (_Innocent XI_)[599] hérétique; elles savent leur religion; elles ne jetteront point par terre l'Écriture sainte, parce qu'elle est traduite par les plus honnêtes gens du monde; elles font honneur à la grâce de Jésus-Christ; elles connaissent la Providence; elles élèvent fort bien leurs petites filles; elles ne leur apprennent point à mentir, ni à dissimuler leurs sentiments; point de _coquesigrues_ ni d'idolâtrie: enfin, je les aime. M. de Grignan les croira jansénistes, et moi je pense qu'elles sont chrétiennes; il y en a deux qui ont bien de l'esprit. J'irai demain écrire dans cette maison, j'y dînerai dimanche: encore une fois, c'est ma consolation. Je commence dès aujourd'hui cette lettre, parce que l'on reçoit les lettres à dix heures du matin, et que la poste repart à six heures du soir; cela est fort juste: et puis je m'en vais vous dire une chose plaisante, c'est que la première fois que je lis vos lettres je suis si émue, que je ne vois pas la moitié de ce qui est dedans; en les relisant plus à loisir, je trouve mille choses sur quoi je veux parler: la première qui me revient, c'est _votre Carthage_[600]; laissez-nous faire, je vous prie, nous l'achèverons plus tôt que la pauvre Didon n'acheva la sienne: cette comparaison m'a charmée. Je suis ici dans l'embarras d'achever un grand compte de dix-neuf années que mon fils n'avait fait qu'ébaucher. On veut me faire passer des lettres que j'ai écrites pour des quittances; c'est une pitié de voir les subtilités où dix mille francs de reste jettent un mauvais payeur. Nous allons tout arrêter: nous aspirons à de certains lods et ventes d'une terre qui relève de nous; nous voulons deux mille francs tout à l'heure: nous avons bien des gens qui nous conseillent; tout ce qui me fâche, c'est de faire du mal: mais quand je joue à noyer, et que je me demande lequel je noie de M. de la Jarie ou de moi, je dis sans balancer que c'est M. de la Jarie, et cela me donne du courage. Voilà, ma pauvre enfant, les nouvelles dont je puis remplir mes lettres; quand je songe combien les détails de cette nature, qui sont dans les vôtres, me touchent sensiblement, je m'imagine que vous êtes de même pour moi, et je ne crois pas que vous vouliez que je mette votre amitié à plus haut prix. La vie est ici à fort bon marché: si c'était la même chose à Aix, vous n'auriez pas tant dépensé l'hiver dernier; c'est encore une belle circonstance que tout y soit comme à Paris: voilà une heureuse ressemblance. Vous avez raison de trouver plaisant qu'en blâmant l'excès de votre dépense, on trouve à dire à la frugalité de vos repas; vous avez très-bien fait de ne les pas augmenter; vous avez un si grand air que vous trompez les yeux, car votre intendant jure qu'on ne peut pas faire une meilleure chère, ni plus grande, ni plus polie. C'est une chose étrange que cinquante domestiques; nous avons eu peine à les compter. Pour Grignan, je ne comprends jamais comment vous y pouvez souhaiter d'autre monde que votre famille. Vous savez bien que quand nous étions seules, nous étions cent dans votre château; je trouvais que c'était assez. Il ne faut pas croire que l'excès du nombre ne vous ôte pas toute la douceur et le soulagement du bon marché et des provisions: c'est une chose que vous n'avez jamais voulu comprendre; mais votre arithmétique, en vous faisant doubler par quatre le nombre de vos bouches, vous les fera trouver aussi chères qu'à Paris. Donnez à tout cela, ma fille, quelques moments des réflexions dont vous vous creusez la tête dans votre cabinet, je vous recommande à vous-même dans cette retraite. Vos rêveries ne sont jamais agréables, vous vous les imprimez plus fortement qu'une autre: vous savez l'effet de ces épuisements, et le besoin que vous avez d'être quelquefois _spensierata_; rien n'est si sain aux personnes délicates: vos lectures même sont trop épaisses, vous vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point: c'est un malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit; on ne s'en porte pas mieux. Ma santé me fait honte; il y a quelque chose de sot à se porter aussi bien que je fais: cela est encore au delà de la médiocrité de mon esprit. Je trouve quelquefois que je mériterais au moins quelque légère incommodité; je voudrais, pour votre soulagement et pour mon honneur, avoir quelques-unes des vôtres. Quand je pense à tant de maux, je vous assure, ma chère enfant, que je suis étonnée que la bonté de mon tempérament puisse soutenir l'inquiétude que j'en ai. Je ne vous ai point assez dit comme j'aime Pauline, ni combien je la trouve jolie, aimable, vive et naturelle: ce serait grand dommage si elle se gâtait; et je vous conseille de ne point la séparer de vous. Il me semble que le marquis ne m'aime plus.

[598] Grotte fort agréable, où on allait se reposer dans les parties de promenades qu'on faisait à Grignan.

[599] Les jansénistes prétendaient que le pape Innocent XI était favorable à leur doctrine.

[600] L'appartement de madame de Grignan, à l'hôtel de Carnavalet.

231.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Nantes, samedi 25 mai 1680.

En attendant vos lettres, je m'en vais un peu vous entretenir. J'espère que vous aurez reçu une si grande quantité des miennes, que vous serez guérie pour jamais des inquiétudes que donnent les retardements de la poste. Pour moi, ma très-chère, il me semble qu'il y a six mois que je suis ici, et que le mois de mai n'a point de fin. Vous souvient-il des fantaisies qui vous prenaient quelquefois de trouver qu'il y a des mois qui ne finissent point du tout? Je n'étais point de cet avis quand j'étais avec vous; ma douleur était de voir courir le temps trop vite. Me voilà dans l'admiration du joli mois de mai; que n'ai-je point fait? que n'ai-je point vu? que n'ai-je point rêvé? et j'arriverai encore aux Rochers avant qu'il finisse. Mon fils avait fort envie que nous allassions à Bodégat[601], où effectivement nous avons beaucoup d'affaires; mais il désirerait surtout que j'allasse chez Tonquedec: comme je ne suis point si touchée de cette visite, je la diffère jusqu'au temps où je serai peut-être obligée d'aller à Rennes pour voir M. et madame de Chaulnes. Je m'en vais présentement aux Rochers, où je ferai venir tous mes gens de Bodégat. Vous allez me demander si personne ne pouvait agir ici pour moi; je vous dirai que non: il a fallu ma présence et le crédit de mes amis; cela m'a un peu consolée, joint au plaisir de passer une partie de mes après-dîners avec mes pauvres filles de Sainte-Marie. Je leur ai fait prêter un livre dont elles sont charmées; c'est _la Fréquente_[602]: mais c'est le plus grand secret du monde. Je vous prie de lire la seconde partie du second traité du premier tome des _Essais de morale_; je suis assurée que vous le connaissez, mais vous ne l'avez peut-être pas remarqué, c'est _De la soumission à la volonté de Dieu_. Vous voyez comme il nous la représente souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout, je m'y tiens: voilà ce que j'en crois; et si, en tournant le Feuillet, ils veulent dire le contraire pour _ménager la chèvre et les choux_, je les traiterai sur cela comme ces _ménageurs politiques_; ils ne me feront pas changer, je suivrai leur exemple, car ils ne changent pas d'avis pour changer de note.

Nous fûmes dîner l'autre jour à la Seilleraye, comme je vous avais dit: mon Agnès fut ravie d'être de cette partie, quoiqu'il n'y eût que le bon abbé et l'abbé de Bruc: elle a dix-neuf ans, mon Agnès, et n'est pas si simple que je pensais; elle a plus que le désir d'apprendre, elle sait assez de choses; c'est comme vous disiez de _Marie_ à Grignan: elle se doute de ce qu'on veut lui dire; elle est aimable. Le confesseur qui la gouverne la fait communier deux fois la semaine: bon Dieu, quelle profanation! elle est de tous les plaisirs quand elle peut en être, et du moins elle le désire toujours, et c'est assez pour n'être pas dans un usage si familier. Elle a lu tout ce qu'elle a pu attraper de romans, avec tout le goût que donne la difficulté et le plaisir de tromper. Vraiment, si je voulais rendre une fille galante, je ne lui souhaiterais qu'une mère et un confesseur comme elle en a. Ma fille, je vous parle de Nantes, en attendant les lettres de Paris. Il y a ici une espèce d'intendante, qui ne l'est point pourtant; c'est madame de Nointel. Elle est fille de madame de Br...., elle a dix-sept ans, et fait la sotte et l'entendue. Son mari est de la vraie maison de Be..., il n'est pas ici: sa femme fait la belle, et croit que c'est mon devoir de l'aller voir; je n'ai pas bien compris pourquoi; et en attendant qu'elle me montre par où, je m'en vais aux Rochers: cela serait bon pour madame de Molac, ce n'est pas une difficulté: elle est à Paris, son mari[603] l'est allé trouver.

Voilà vos lettres du 15 de ce mois infini, car il est vrai que je n'en ai jamais trouvé un pareil. Vous avez reçu toutes les miennes: je vous conjure de n'être point en peine si vous n'en recevez pas; vous voyez bien que cela dépend de l'arrangement de certains moments de la poste qui peuvent très-souvent manquer; jusqu'ici je n'ai pas sujet de m'en plaindre, je ne reçois vos lettres que deux jours plus tard qu'à Paris: c'est tout ce qu'on peut ménager sur une distance aussi extrême que celle-ci. Vous dites que je n'en suis point touchée; cela est d'une personne qui est encore plus loin de moi que je ne pensais, qui m'a tout à fait oubliée, qui ne sait plus la mesure de mon attachement, ni la tendresse de mon cœur, qui ne connaît plus cette faiblesse naturelle, ni cette disposition aux larmes dont votre fermeté et votre philosophie se sont si souvent moquées. C'est à moi à me plaindre: je ne suis que trop pénétrée de tout cela; et, avec toute ma belle Providence que je comprends si bien, je ne laisse pas d'être toujours affligée de ces arrangements au delà de toute raison. Une paix entière, une soumission sans murmure est le partage des parfaits, tandis que la connaissance de cette Providence, et du mauvais usage que j'en fais, ne m'est donnée que pour ma peine et pour ma pénitence. Vous dites qu'on veut que Dieu soit l'auteur de tout ce qui arrive: lisez, lisez ce Traité que je vous ai marqué, et vous verrez qu'en effet c'est à Dieu qu'il faut s'en prendre, mais avec respect et résignation; et les hommes sur qui nous arrêtons notre vue, il faut les considérer comme les exécuteurs de ses ordres, dont il sait bien tirer la fin qu'il lui plaît. C'est ainsi qu'on raisonne quand on lève les yeux; mais ordinairement on s'en tient aux pauvres petites causes secondes, et l'on souffre avec bien de l'impatience ce qu'on devrait recevoir avec soumission: voilà le misérable état où je suis: c'est pour cela que vous m'avez vue me repentir, m'agiter et m'inquiéter tout de même qu'une autre. Je pense comme vous que toutes les philosophies ne sont bonnes que quand on n'en a que faire. Vous me priez de vous aimer davantage et toujours davantage; en vérité, vous m'embarrassez, je ne sais point où l'on prend ce degré-là; il est au-dessus de mes connaissances: mais ce qui est bien à ma portée, c'est de ne vous être bonne à rien, c'est de ne faire aucun usage qui vous soit utile de la tendresse que j'ai pour vous, c'est de n'avoir aucun de ces tons si désirés d'une mère, qui peut retenir, qui peut soulager, qui peut soutenir. Ah! voilà ce qui me désespère, et qui ne s'accorde point du tout avec ce que je voudrais.

[601] Terre de M. de Sévigné, située en basse Bretagne, près du bourg de la Trinité, à peu de distance de Quimper.

[602] Le livre _De la fréquente communion_, par le docteur Arnauld.

[603] M. de Molac était gouverneur des ville et château de Nantes.

232.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Nantes, lundi au soir 27 mai 1680.

Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m'en vais demain dès le grand matin, et même je n'attendrai pas vos lettres pour y faire réponse: je laisse un homme à cheval pour me les apporter à la dînée, et je laisse ici cette lettre qui partira ce soir, afin qu'autant que je le puis, il n'y ait rien de déréglé dans notre commerce. J'écris aujourd'hui comme Arlequin, qui répond avant que d'avoir reçu la lettre.

Je fus hier au Buron, j'en revins le soir; je pensai pleurer en voyant la dégradation de cette terre: il y avait les plus vieux bois du monde; mon fils, dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez grande beauté; tout cela est pitoyable: il en a rapporté quatre cents pistoles, dont il n'eut pas un sou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu'il fait, ni ce que son voyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son cocher à Paris, et qu'il n'eût que le seul _Larmechin_ dans cette ville, où il fut deux mois. Il trouve l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, et de payer sans s'acquitter; toujours une soif et un besoin d'argent, en paix comme en guerre; c'est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n'a aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis hier, tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obscurité, annonçaient, par leurs funestes cris, les malheurs de tous les hommes, tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n'ont point parlé, comme celui où était Clorinde[604]? Ce lieu était _un luogo d'incanto_, s'il en fut jamais: j'en revins donc toute triste; le souper que me donna le premier président et sa femme ne fut point capable de me réjouir. Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier président; vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve comme votre _Ragusse_; point du tout: c'est un jeune homme de vingt-sept ans, neveu de M. d'Harouïs, un petit de la Bunelaie fort joli, qui a été élevé avec le petit de la Seilleraye[605], que j'ai vu mille fois, sans jamais imaginer que ce pût être un magistrat; cependant il l'est devenu par son crédit, et, moyennant quarante mille francs, il a acheté toute l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une compagnie souveraine, qui est la chambre des comptes de Nantes: il a de plus épousé une fille que je connais fort, que j'ai vue pendant cinq semaines tous les jours aux états de Vitré; de sorte que ce premier président et cette première présidente sont pour moi un jeune petit garçon que je ne puis respecter, et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. Ils sont revenus pour moi de la campagne, où ils étaient; ils ne me quittent point. D'un autre côté, M. de Nointel me vint voir samedi en arrivant de Brest: cette civilité m'obligea d'aller le lendemain chez sa femme; elle me rendit ma visite dès le soir, et aujourd'hui ils m'ont donné un si magnifique repas en maigre, à cause des Rogations, que le moindre poisson paraissait la _signora balena_. J'ai été de là dire adieu à mes pauvres sœurs (_de Sainte-Marie_), que je laisse avec un très-bon livre. J'ai pris congé de la belle prairie[606]: mon Agnès pleure quasi mon départ, et moi, ma très-belle, je ne le pleure point: je suis ravie de m'en aller dans mes bois; j'espère au moins en trouver aux Rochers qui ne sont point abattus. Voilà toutes les inutilités que je puis vous mander aujourd'hui.

[604] _Voyez_ le chant XIII de la _Jérusalem délivrée_, du Tasse.

[605] Fils de M. d'Harouïs.

[606] La prairie de _Mauves_, près du cours Saint-Pierre, à Nantes, sur le bord de la Loire.

233.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, vendredi 31 mai 1680.

Quoique cette lettre ne parte que dimanche, je veux la commencer aujourd'hui, afin de dater encore du mois de mai: je crains que celui de juin ne me paraisse encore aussi long; je suis assurée, au moins, de ne pas voir de si beaux pays. Il y a un mois qu'il pleut tous les jours; ce sont vos prières qui nous ont attiré cet excès. Que ne laissez-vous un peu faire à la Providence? tantôt de la pluie, tantôt de la sécheresse, vous n'êtes jamais contents. J'en demande pardon à Dieu; mais cela fait souvenir de Jupiter dans Lucien, qui est si fatigué des demandes importunes des mortels, qu'il envoie Mercure pour donner ordre à tout, et pour faire tomber en Égypte dix mille muids de grêle, afin de ne plus en entendre parler. Je ne vous obligerai plus de répondre sur cette divine Providence que j'adore, et que je crois qui fait et ordonne tout: je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette opinion de mystère inconcevable, avec les disciples de votre père Descartes; ce qui serait vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût fait le monde sans régler tout ce qui s'y fait: les gens qui font de si belles restrictions et contradictions dans leurs livres en parlent bien mieux et plus dignement, quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la politique. Ces _coupeurs de bourse_ sont bien aimables dans la conversation; je ne vous les nommais point, parce qu'il me semblait que vous deviniez le principal: les autres, c'est l'abbé du Pile et M. du Bois, que vous connaissez et qui a bien de l'esprit; le pauvre Nicole est dans les Ardennes, et M. Arnauld sous terre, comme une taupe. Mais voyez, ma très-chère, quelle folie, et où me voilà! ce n'est point de tout cela que je veux vous parler, j'admire comme je m'égare.

Je veux vous conter comme je reçus votre lettre à la dînée, le jour que je partis pour Nantes; et que, n'ayant que cette manière de vous entendre à mille lieues de moi, je me fais de cette lecture une sorte d'occupation que je préfère à tout. Nous avons trouvé les chemins fort raccommodés de Nantes à Rennes, par l'ordre de M. de Chaulnes: mais les pluies ont fait comme si deux hivers étaient venus l'un sur l'autre. Nous avons toujours été dans les bourbiers et dans les abîmes d'eau: nous n'avions osé traverser que Châteaubriant, parce qu'on n'en sort point. Nous arrivâmes à Rennes la veille de l'Ascension; cette bonne Marbeuf voulait m'avaler, et me loger, et me retenir; je ne voulus ni souper ni coucher chez elle: le lendemain, elle me donna un grand déjeûner-dîner, où le gouverneur, et tout ce qui était dans cette ville, qui est quasi déserte, vint me voir. Nous partîmes à dix heures, et tout le monde me disant que j'avais trop de temps, que les chemins étaient comme dans cette chambre, car c'est toujours la comparaison; ils étaient si bien comme dans cette chambre, que nous n'arrivâmes ici qu'après minuit, toujours dans l'eau; et de Vitré ici, où j'ai été mille fois, nous ne les reconnaissions pas; tous les pavés sont devenus impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus haut et bas qu'ils n'étaient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et qu'il fallait tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à Pilois; il vient avec une douzaine de _gars_; les uns nous tenaient, les autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille; et tous parlaient si extrêmement breton, que nous pâmions de rire. Enfin, avec cette illumination, nous arrivâmes ici, nos chevaux rebutés, nos gens tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez fatigués; nous mangeâmes peu; nous avons beaucoup dormi; et ce matin nous nous sommes trouvés aux Rochers, mais encore tout gauches et mal rangés. J'avais envoyé un laquais, afin de ne pas retrouver ma poussière depuis quatre ans; nous sommes au moins proprement.

Nous avons été régalés de bien des gens de Vitré, des Récollets, mademoiselle du Plessis en larmes de sa pauvre mère; et je n'ai senti de joie que lorsque tout s'en est allé à six heures, et que je suis demeurée un peu de temps dans ce bois avec mon ami Pilois. C'est une très-belle chose que ces allées. Il y en a plus de dix que vous ne connaissez point. Ne craignez pas que je m'expose au serein; je sais trop combien vous en seriez fâchée. Vous me dites toujours que vous vous portez bien, Montgobert le dit aussi; cependant je trouve que la pensée de vous plonger deux fois le jour dans l'eau du Rhône ne peut venir que d'une personne bien échauffée; je vous conseille au moins, ma chère enfant, de consulter un auteur fort grave, pour établir l'_opinion probable_ que le bain soit bon à la poitrine. Je fus témoin du mal visible que vous firent les demi-bains; c'était pourtant de l'avis de Fagon. Vous avez eu besoin d'avoir de la force pour soutenir l'excès de monde que vous avez eu: vingt personnes d'extraordinaire à table font mal à l'imagination. Voilà ce que Corbinelli appelait des trains qui arrivaient; il se trouvait pressé dans la galerie, et ne saluait ni ne connaissait personne: en vérité, votre hôtellerie est toute des plus fréquentées; c'est un beau débris que celui qui se fait dans ces occasions. Vous souvient-il, ma fille, quand nous avions ici tous ces Fouesnels, et que nous attendions avec tant d'impatience l'heureux et précieux moment de leur départ? quel adieu gai nous leur faisions intérieurement! quelle crainte qu'ils ne cédassent aux fausses prières que nous leur faisions de demeurer! quelle douceur et quelle joie quand nous en étions délivrés! et comme nous trouvions qu'une mauvaise compagnie était bien meilleure qu'une bonne, qui vous laisse affligée quand elle part; au lieu que l'autre vous rafraîchit le sang, et vous fait respirer d'aise! Vous avez senti ce délicieux état. Je vous gronderais de m'avoir écrit une si grande lettre de votre écriture, sans que j'ai compris que cela vous était encore moins mauvais que de soutenir la conversation. Celle de M. de Louvois[607] avec M. de Vardes a fait du bruit: on me la mande de Paris, et qu'il quitta les Grignan et les Montanègre pour cet exilé. On croit qu'il y a quelque ambassade en campagne, dont ses enfants sont fort effrayés par la crainte de la dépense. Je vois pourtant que M. de Grignan a été fort bien traité de ce ministre; ce voyage ne pouvait pas s'éviter: il a encore plus coûté à Montanègre[608]. Je trouve bien honnête et bien noble de ne point avoir paru fâché de son dîner perdu; je ne sais comment on peut donner de ces sortes de mortifications à des gens qui jettent de l'argent, et qui se mettent en pièces pour vous faire honneur.

Madame de Coulanges me mande que madame de Maintenon a perdu une canne contre M. le Dauphin; c'est madame de Coulanges qui l'a fait faire: la pomme est une grenade d'or et de rubis; la couronne s'ouvre, on voit le portrait de madame la Dauphine; et au-dessous, _il più grato nasconde_. Clément avait fait autrefois cette devise pour vous; elle paraissait une exagération de la manière dont vous étiez faite, et c'est une vérité toute faite pour cette princesse. Cette belle Fontanges est toujours assez mal. Mon fils dit qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies[609] de Corneille charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir que d'être obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en point avoir que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était un chagrin, et que _je me vengeais à en médire_, comme Montaigne de la jeunesse; que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je fais, entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle de Launaie, qu'au milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon.

Ce que je dis pour moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous; ne croyez pas que si M. de Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous ne vous accommodassiez pas fort bien de cette vie: mais la Providence ne veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît dans la plus agréable situation du monde; et puis tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils[610]. Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse? je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi. Vous me peignez fort agréablement la conduite des regards de madame D....; c'est une économie envers ses amants, qui serait digne d'Armide. Vous vous doutiez bien que M. Rouillé[611] ne retournerait pas: j'en suis fâchée, et le serais encore plus si je ne croyais vos séjours de Provence finis. Ainsi vous aurez peu d'affaires avec lui; s'il y avait quelque chose à démêler dans l'assemblée, M. le coadjuteur vous en rendrait bon compte, en l'absence de M. de Grignan.

[607] M. de Louvois avait passé en Provence, allant négocier et signer le traité par lequel le duc de Mantoue céda Casal à la France.

[608] M. de Montanègre commandait en Languedoc, comme M. de Grignan en Provence.

[609] On appela longtemps du nom générique de comédies toutes les pièces de théâtre gaies ou sérieuses.

[610] Madame de Sévigné entend parler sans doute de l'exil de M. de Bussy, chef de sa maison, et de la prison de M. Fouquet, son intime ami.

Ajoutez l'exil des Arnauld, et plus anciennement la prison et les traverses du cardinal de Retz, son parent et son ami.

[611] Intendant de Provence.

234.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 5 juin 1680.

Enfin, j'ai le plaisir, dans notre extrême éloignement, de recevoir vos lettres le neuvième jour, en attendant d'autres consolations. J'admire souvent l'honnêteté de ces messieurs, dont parlent si plaisamment les _Essais de morale_, et qui sont si honnêtes et si obligeants: que ne font-ils point pour notre service? à quels usages ne se rabaissent-ils pas pour nous être utiles? Les uns courent deux cents lieues pour porter nos lettres, les autres grimpent sur les toits de nos maisons, pour empêcher que nous ne soyons incommodés de la pluie; quelques-uns font bien pis. Enfin, c'est un effet de la Providence; et la cupidité, qui est un mal, est le fonds d'où elle tire tant de biens. J'ai apporté ici quantité de livres choisis, je les ai rangés ce matin: on ne met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier; toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel point de vue pour honorer notre religion! l'autre est toute d'histoires admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies et de nouvelles et de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors: il serait digne de vous, ma fille: la promenade en serait digne aussi, mais notre compagnie en vérité fort indigne. Mon pot est étrange à écumer les dimanches[612]; ce qu'il y a de bon, c'est que chacun va souper à six heures, et c'est la belle heure de la promenade, où je cours pour me consoler. Mademoiselle du Plessis, en grand deuil, ne me quitte guère; je dirais volontiers de sa mère, comme de ce M. de Bonneuil, elle a laissé _une pauvre fille bien ridicule_; elle est impertinente aussi. Je suis honteuse de l'amitié qu'elle a pour moi; je dis quelquefois: Y aurait-il par hasard quelque sympathie entre elle et moi? Elle parle toujours, et Dieu me fait la grâce d'être pour elle comme vous êtes pour beaucoup d'autres; je ne l'écoute point du tout. Elle est assez brouillée dans sa famille pour les partages, cela fait un nouvel ornement à son esprit: elle confondait tantôt tous les mots; et en parlant des mauvais traitements, elle disait: Ils m'ont traitée _comme une barbarie, comme une cruauté_. Vous voulez que je vous parle de mes misères, en voilà peut-être plus qu'il ne vous en faut. Toutes mes lettres sont si grandes, que vous devriez, selon votre règle, m'en écrire de petites, et laisser le soin de tout à Montgobert: ma fille, la santé est toujours un solide et véritable bien: on en fait ce qu'on veut.

Madame de Coulanges me mande mille bagatelles que je vous enverrais, si je ne voyais fort bien que c'est une folie. La faveur de _son amie_ (_madame de Maintenon_) continue toujours: la reine l'accuse de toute la séparation qui est entre elle et madame la Dauphine: le roi la console de cette disgrâce; elle va chez lui tous les jours, et les conversations sont d'une longueur à faire rêver tout le monde. Je ne sais, ma très-chère, comment vous pourriez croire que votre présence fût un obstacle à la fortune de vos frères; vous n'êtes guère propre à porter guignon. Vous n'avez point assez bonne opinion de vous; et pour le coin de votre feu, que vous dites qui empêchait peut-être le chevalier de faire sa cour, parce que cela le rendait paresseux, je vous assure qu'il n'a fait que changer de cheminée, et que la fortune l'est venu chercher dans sa chambre, assez incommodé des chicanes de son rhumatisme. L'abbé de Grignan était désolé; il eût jeté sa part aux chiens; et tout d'un coup, par une suite d'arrangements trop longs à vous dire, on le choisit; et le voilà dans le plus agréable évêché qu'on puisse souhaiter. Portez-vous toujours bien, cette provision est bonne; que savons-nous? je regarde l'avenir comme une obscurité, dont il peut arriver des biens et des clartés à quoi l'on ne s'attend pas.

M. de Lavardin se marie[613], c'est tout de bon; et on dit que c'est madame de Mouci[614] qui inspire à madame de Lavardin tout ce qu'il y a de plus avantageux pour son fils: c'est une âme tout extraordinaire que cette Mouci. Ce petit Molac épouse la sœur de la duchesse de Fontanges: le roi lui donne la valeur de plus de quatre cent mille francs. Mon Dieu, que vous dites bien sur la mort de M. de la Rochefoucauld, et de tous les autres! _On serre les files, il n'y paraît plus!_ Il est pourtant vrai que madame de la Fayette est accablée de tristesse, et n'a point senti, comme elle aurait fait, ce qui est arrivé à son fils; madame la Dauphine n'avait garde de ne la pas bien traiter: madame de Savoie lui en avait écrit comme de sa meilleure amie.

Je suis fort aise que M. de Grignan soit content de ma lettre: j'ai dit assez sincèrement ce que je pense; il devrait bien le penser lui-même, et renvoyer toutes les fantaisies ruineuses qui servent chez lui par quartier: il ne faudrait pas qu'elles dormissent, comme cette noblesse de basse Bretagne; il serait à souhaiter qu'elles fussent entièrement supprimées. Adieu, ma très-aimable et très-raisonnable, j'admire et j'aime vos lettres; cependant je n'en veux point; cela paraît un peu extraordinaire, mais cela est ainsi: coupez court, faites discourir Montgobert: je m'engage à vous ôter le dessein de m'écrire beaucoup, par la longueur dont je fais mes lettres; vous les trouverez au-dessus de vos forces, c'est ce que je veux: ainsi ma poitrine sauvera la vôtre. Il me semble que vous avez bien des commerces, quoi que vous disiez; pour moi, je ne fais que répondre, je n'attaque point: mais cela fait quelquefois tant de lettres, que les jours de courrier, quand je trouve le soir mon écritoire, j'ai envie de me cacher sous le lit; comme cette chienne de feu MADAME, quand elle voyait des livres.

[612] A cause de la compagnie qui grossissait ces jours-là, et à laquelle madame de Sévigné se croyait obligée de faire les honneurs des Rochers. Elle appelait cela _écumer son pot_.

[613] Avec Louise-Anne de Noailles, sœur d'Anne-Jules, duc de Noailles, maréchal de France.

[614] Sœur d'Achille de Harlai, alors procureur général, et depuis premier président du parlement de Paris.

235.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, samedi 15 juin 1680.

Je ne réponds point à ce que vous me dites de mes lettres, je suis ravie qu'elles vous plaisent; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais pas supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières, et je dis quelquefois: Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce fatras de bagatelles! Quelquefois même je me repens de tant écrire, je crois que cela vous jette trop de pensées, et vous fait peut-être une sorte d'obligation de me faire réponse. Ah! laissez-moi causer avec vous, cela me divertit; mais ne me répondez point, il vous en coûte trop cher: votre dernière lettre passe les bornes du régime, et du soin que vous devez avoir de vous. Vous êtes trop bonne de me souhaiter du monde, il ne m'en faut point: me voilà accoutumée à la solitude; j'ai des ouvriers qui m'amusent; le bon abbé a les siens tout séparés. Le goût qu'il a pour bâtir et pour ajuster va au delà de sa prudence: il est vrai qu'il en coûte peu, mais ce serait encore moins si l'on se tenait en repos. C'est ce bois qui fait mes délices, il est d'une beauté surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et avec _Louison_: il ne m'en faut pas davantage. Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si bonne compagnie que je dis en moi-même: Ce petit endroit serait digne de ma fille; elle ne mettrait pas la main sur un livre qu'elle n'en fût contente: on ne sait auquel entendre. J'ai pris les _Conversations chrétiennes_; elles sont d'un bon cartésien qui sait par cœur votre _recherche de la vérité_[615], qui parle de cette philosophie, et du souverain pouvoir que Dieu a sur nous; de sorte que nous vivons, nous nous mouvons et nous respirons en lui, comme dit saint Paul, et c'est par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre est à la portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand je ne le suis pas. Je vous assure que je pense comme _nos frères_; et si j'imprimais, je dirais: _Je pense comme eux_. Je sais la différence du langage politique à celui des chambres: enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce qu'il veut, j'entends cela; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le lui donner, voilà tout le mystère. N'allez pas révéler celui de nos filles de Nantes; elles me mandent qu'elles sont charmées de ce livre[616] que je leur ai fait prêter.

Je mandais l'autre jour à madame de Vins que je lui donnais à deviner quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je lui disais que c'était la libéralité. Il est vrai que j'ai donné d'assez grosses sommes depuis mon arrivée: un matin, huit cents francs; l'autre, mille francs; l'autre, cinq; un autre jour, trois cents écus: il semble que ce soit pour rire, ce n'est que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes, et qui n'ont pas un unique sou pour les payer: que fait-on? il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite, puisque c'est par force: mais j'étais toute prise de cette pensée en écrivant à madame de Vins, et je lui dis cette folie. Je me venge de ces banqueroutes sur les lods et ventes. Je n'ai pas encore touché ces six mille francs de Nantes: dès qu'il y a quelque affaire à finir, cela ne va pas si vite. Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermière de Bodégat, avec de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande découpé sur du tabis[617], les manches tailladées: Ah Seigneur! quand je la vis, je me crus bien ruinée: elle me doit huit mille francs. M. de Grignan aurait été amoureux de cette femme, elle est sur le moule de celle qu'il a vue à Paris. Ce matin il est entré un paysan avec des sacs de tous côtés; il en avait sous ses bras, dans ses poches, dans ses chausses; car en ce pays c'est la première chose qu'ils font que de les délier; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une étrange façon: la mode de boutonner le justaucorps par en bas n'y est point encore établie; l'économie est grande sur l'étoffe des chausses; de sorte que depuis le bel air de Vitré jusqu'à mon homme, tout est dans la dernière négligence. Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à jamais: Ah! mon ami, vous voilà bien chargé; combien apportez-vous? Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a bien ici trente francs: c'étaient tous les doubles[618] de France qui se sont réfugiés dans cette province avec les chapeaux pointus, et qui abusent ainsi de notre patience.

Vous m'avez fait un grand plaisir de parler de Montgobert: je crus bien que ce que je vous mandais sur son sujet était inutile, et que votre bon esprit aurait tout apaisé. C'est ainsi que vous devez toujours faire, ma fille, malgré tous les chagrins passagers: le fond de Montgobert est admirable pour vous; le reste est un effet du tempérament indocile et trop brusque: je fais toujours un grand honneur aux sentiments du cœur; on est quelquefois obligé de souffrir les circonstances et dépendances de l'amitié, quoiqu'elles ne soient pas agréables. J'enverrai un de ces jours à Montgobert de méchantes causes à soutenir à Rochecourbières: puisqu'elle a ce talent, il faut l'exercer. Vous aurez M. de Coulanges, qui sera un grand acteur; il vous contera ses espérances; je ne les sais pas: il craint tant la solitude, qu'il ne veut pas même écrire aux gens qui y sont. Grignan est tout propre à le charmer; il en charmerait bien d'autres: je n'ai jamais vu une si bonne compagnie, elle fait l'objet de mes désirs: j'y pense sans cesse dans mes allées, et je relis vos lettres en disant, comme à Livry: Voyons et revoyons un peu ce que ma fille me disait, il y a huit ou neuf jours; car enfin c'est elle qui me parle, et je jouis ainsi de _cet art ingénieux de peindre la parole et de parler aux yeux_[619], etc. Vous savez bien que ce ne sont pas les bois des Rochers qui me font penser à vous: je n'en suis pas moins occupée au milieu de Paris; c'est le fond et le centre; tout passe, tout glisse, tout est par-dessus ou à côté, et ne fait que de légères traces à mon cerveau. J'ai oublié mon Agnès, elle est pourtant jolie; son esprit a un petit air de province. Celui de madame de Tarente est encore dans le grand air. Les chemins de Vitré ici sont devenus si impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de Chaulnes; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. Adieu, ma très-chère: quand je vous dis que mon amitié vous est inutile, ne comprenez-vous point bien comme je l'entends, et où mon cœur et mon imagination me portent? Pensez-vous que je sois bien contente du peu d'usage que je fais de tant de bonnes intentions? Dites-moi si vous ne mettrez point la petite d'Aix avec sa tante[620], et si vous ôterez Pauline d'avec vous: c'est un prodige que cette petite, son esprit est sa dot; voulez-vous la rendre une personne toute commune? Je la mènerais toujours avec moi, j'en ferais mon plaisir, je me garderais bien de la mettre à Aix avec sa sœur: enfin, comme elle est extraordinaire, je la traiterais extraordinairement.

[615] De Malebranche.

[616] La Fréquente communion.

[617] Sorte de gros taffetas ondé.

[618] Les doubles tournois, ou pièces de quatre sous, qui sont aujourd'hui les pièces de deux sous.

[619] Vers de Brébeuf.

[620] Marie Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas.

236.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 26 juin 1680.

Quand je trouve les jours si longs, c'est qu'en vérité, avec cette durée infinie, ils sont froids et vilains; nous avons fait deux admirables feux devant cette porte; c'était la veille et le jour de la Saint-Jean: il y avait plus de trente fagots, une pyramide de fougères qui faisait une pyramide d'ostentation; mais c'étaient des feux à profit de ménage, nous nous y chauffions tous; on ne se couche plus sans fagot, on a repris ses habits d'hiver; cela durera tant qu'il plaira à Dieu. Vous n'êtes point sujets à ces sortes d'hivers; dès que votre bise est passée, le chaud reprend le fil de son discours, et Rochecourbières n'est pas interrompu. Savez-vous comme écrit Montgobert? elle écrit comme nous; son commerce est fort agréable. Elle me parlait la dernière fois d'un déjeuner qu'elle devait donner dans sa chambre, où vous deviez survenir; tout cela est tourné plaisamment. Faites-la écrire pour vous, ma très-chère, et reposez-vous en me parlant; cela me fait un bien que je ne puis vous dire. Je donne à examiner cette question à Rochecourbières, _si cette joie que j'ai de ne guère voir de votre écriture est une marque d'amitié ou d'indifférence_. Je recommande cette cause à Montgobert; c'est que je suis toujours charmée de la confiance, et c'en est une que de croire fermement que j'aime mieux votre repos que mon plaisir, qui devient une peine dès que je me représente l'état où vous met cette écritoire.

Je fais ici des promenades qui me font sentir l'amertume de votre absence, plus tristement encore que vous ne pouvez sentir la mienne au milieu de votre république; car assurément la compagnie de Grignan est si bonne et si grande, qu'elle doit vous donner plus de dissipation que le milieu de Paris. Votre petit bâtiment est achevé; on vous en mandera des nouvelles. En voulez-vous savoir de madame de la Hamelinière[621]? Elle a été ici sept jours entiers, elle ne partit qu'hier, après que j'eus pris ma médecine. J'envie bien les chevaux gris qu'elle fit paraître dans ma cour: la familiarité de cette femme est sans exemple; elle s'en retourne chez M. le marquis de la Roche-Giffard, d'où elle venait; elle a son équipage; elle ne parle que de lui. La scène est à vingt lieues d'ici, mais cela ne l'embarrasse pas. Votre bon cousin ne laisse pas de l'adorer, et d'adorer aussi M. le marquis. On parlerait longtemps là-dessus; les choses singulières me réjouissent toujours. Je vous assure que je fus fort touchée du plaisir de voir partir ce train; j'étais dans mon lit, mais je fus très-bien instruite du bruit du départ; je ne souhaite point qu'il me vienne d'autres visites: j'ai mille petites choses à faire, et j'ai à lire, car il ne faut point parler de lire avec cette compagnie-là. Je m'en vais reprendre _mes conversations_ toutes pleines de _votre père_ (_Descartes_). Mais une bonne fois, ma très-chère, mettez un peu votre nez dans le livre _de la Prédestination des Saints_, de saint Augustin, et _du son de la persévérance_: c'est un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez d'abord comme les papes et les conciles renvoient à ce Père, qu'ils appellent le docteur de la grâce; ensuite les lettres des saint Prosper et Hilaire, où il est fait mention des difficultés de certains prêtres de Marseille, qui disent tout comme vous; ils sont nommés _semipélagiens_[622]. Voyez ce que saint Augustin répond à ces deux lettres, et ce qu'il répète cent fois. Le onzième chapitre _du Don de la persévérance_ me tomba hier sous la main; lisez-le, et lisez tout le livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs; je ne suis pas seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de croire qu'on ne dispute aujourd'hui sur cette matière avec tant de chaleur que faute de s'entendre.

Je serais fort heureuse dans ces bois, si j'avais une feuille qui chantât: ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante! et la triste demeure qu'un bois où les feuilles ne disent mot, et où les hiboux prennent la parole! je suis une ingrate, ce n'est que les soirs, et j'y entends mille oiseaux tous les matins. Vous n'en avez point où vous êtes, et vous ne faites qu'observer, comme vous disiez l'autre jour, de quel côté vient le vent; votre terrasse doit être une fort belle chose: j'y suis souvent avec vous tous, et mon imagination sait bien où vous trouver dans cette belle et grande principauté.

Il me paraît que mon fils est à Fontainebleau, sans être à la cour. On me mande de plusieurs endroits qu'il est toujours dans une grande, _grande maison_, où il paraît qu'il se trouve bien, puisqu'il n'en sort point. Vous savez que ce n'est pas ainsi qu'on fait sa cour, on ridiculise cette conduite fort aisément. Voilà le voyage de Flandre assuré; si les _dauphins_ (_les gendarmes_) y vont, c'est une dépense à quoi l'on ne s'attendait pas.

Le chevalier m'a écrit une très-bonne et honnête lettre. J'ai fait réparation à M. d'Évreux; je n'ai plus rien à demander à ces Grignans-là: pour l'aîné, c'est une autre affaire; tant qu'il aura ma fille si loin de moi, j'aurai toujours bien des choses à démêler avec lui. Il me semble que vous devez avoir maintenant M. l'archevêque, et que vous êtes plus disposée que jamais à jouir de cette bonne et solide compagnie. Vous voilà donc privée de celle de M. Rouillé; vous le regretterez; mais ce n'est plus votre affaire, du moment que le lieutenant général cède la place au gouverneur (_M. de Vendôme_). Je sens présentement le plaisir de voir le coadjuteur à la tête de cette assemblée avec un nouveau gouverneur et un nouvel intendant; il y fera des merveilles; et cela me paraît de la dernière importance pour vous. L'étoile est changée, le sort est rompu pour les Grignans, et peut-être pour l'aîné; ni bonheur ni malheur, rien n'est de longue durée en ce pays-là; j'en excepte les prisonniers et les exilés[623], qui sont hors du commerce.

Madame de Vins m'écrit qu'elle a un plaisir sensible du cercle que nous faisons; vous lui parlez de moi, elle vous en parle; je lui parle de vous, elle m'en parle: ainsi nous tournons autour d'elle; elle me dit cela fort agréablement. Elle est à Pomponne, où elle apprend la philosophie de _votre père_. Le hasard a fait que Corbinelli, par moi, leur a donné un homme admirable pour enseigner le droit au fils aîné: cet homme sait tout, c'est un esprit lumineux[624]; c'est une humeur et des mœurs à souhait: ils sont charmés de cet homme; cette belle marquise en fait son profit: elle est bien heureuse d'être aussi raisonnable qu'elle est, et de n'être point sujette à se pendre. Madame de Mouci me mande qu'elle est persuadée que madame de Lavardin ne s'accommodera jamais avec les jeunes gens: elle les attendait ce jour-là: ils revenaient de la cour: elle était toute troublée de ce dérangement, c'est qu'elle est toute renfermée en elle-même: je connais une autre mère qui ne se compte pour guère; elle a raison; et qui est toute transmise à ses enfants, et ne trouve de vraie douceur que dans sa famille: cette mère, en vérité, aime bien parfaitement sa chère fille: ce partage n'est pas à la mode de Bretagne. On me mande que M. de Cheverni, qui est Clermont, afin que vous ne vous y trompiez pas, sera dans deux ans un des plus grands seigneurs de France: c'est ainsi que la fortune se joue. Je ne sais plus ce qu'est devenu le mariage de M. de Molac; je suis fort aise qu'ils n'aient point eu cette petite de Pomponne; ils l'auraient assommée pour lui apprendre à devenir la fille d'un disgracié. Dieu vous conserve les bonnes et solides pensées qu'il vous donne! vous parlez si sagement de tous les plaisirs et de tout ce qui n'est point en votre puissance, que la philosophie chrétienne n'en sait pas davantage: _j'en connais de plus misérables_[625]. Vous êtes, en vérité, et bien aimable, et bien estimable, et bien aimée, et bien estimée.

[621] Une parente ridicule qui était venue lui rendre visite.

[622] Ces hérétiques croyaient que l'homme pouvait, par ses propres forces, mériter la foi, et la première grâce nécessaire pour le salut.

[623] Fouquet, Lauzun, Bussy-Rabutin, Vardes, etc.

[624] Expression empruntée à MM. de Port-Royal.

[625] Dernier vers du fameux sonnet de Job, par Benserade.

237.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 14 juillet 1680.

Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin: voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures, comme le potier; il en choisit, il en rejette; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa justice; car il n'y a point d'autre justice que sa volonté: c'est la justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux hommes? que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice, quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils. JÉSUS-CHRIST le dit lui-même: «Je connais mes brebis, je les mènerai paître moi-même, je n'en perdrai aucune; je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, _dit-il à ses apôtres_; ce n'est pas vous qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu parler communément; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est repenti, qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l'univers, et comme un être enfin très-parfait, selon la réflexion de _votre père_ (_Descartes_). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui ne m'ôtent point l'espérance d'être du nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous? ma plume va comme une étourdie. Je vous envoie la lettre du pape; serait-il possible que vous ne l'eussiez point? Je le voudrais. Vous verrez un étrange pape: comment? il parle en maître: diriez-vous qu'il fût le père des chrétiens? Il ne tremble point, il ne flatte point, il menace; il semble qu'il veuille sous-entendre quelque blâme contre M. de Paris (_de Harlai_). Voilà un homme étrange; est-ce ainsi qu'il prétend se raccommoder avec les jésuites? et ne devait-il pas plutôt filer doux, après avoir condamné soixante-cinq propositions? J'ai encore dans la tête le pape Sixte (-_Quint_); je voudrais bien que quelque jour vous voulussiez lire cette vie; je crois qu'elle vous arrêterait. Je lis l'_Arianisme_, je n'en aime ni l'auteur (_Maimbourg_), ni le style; mais l'histoire est admirable, c'est celle de tout l'univers; elle tient à tout; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L'esprit d'Arius est une chose surprenante, et de voir cette hérésie s'étendre par tout le monde; quasi tous les évêques embrassent l'erreur, et saint Athanase soutient seul la divinité de Jésus-Christ. Ces grands événements sont dignes d'admiration. Quand je veux nourrir mon esprit et mon âme, j'entre dans mon cabinet, et j'écoute _nos frères_, et leur belle morale, qui nous fait si bien connaître notre pauvre cœur. Je me promène beaucoup, je me sers fort souvent de mes petits cabinets; rien n'est si nécessaire en ce pays, il y pleut continuellement: je ne sais comme nous faisions autrefois; les feuilles étaient plus fortes, ou la pluie plus faible; enfin je n'y suis plus attrapée.

Vous dites mille fois mieux que M. de la Rochefoucauld, et vous en sentez la preuve. _Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute notre force[626]._ Il aurait été bien surpris de voir qu'il n'y avait qu'à retourner sa maxime, pour la faire beaucoup plus vraie.

Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre la Fare et madame de la Sablière; c'est la bassette[627]: l'eussiez-vous cru? C'est sous ce nom que l'infidélité s'est déclarée; c'est pour cette prostituée de bassette qu'il a quitté cette religieuse adoration: le moment était venu que cette passion devait cesser, et passer même à un autre objet: croirait-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu'un que la bassette? Ah! c'est bien dit, il y a cinq cent mille routes qui nous y mènent. Madame de la Sablière regarda d'abord cette distraction, cette désertion; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle, les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les _ne savoir plus que dire_; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisait, et le corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour si brillant, elle prit sa résolution: je ne sais ce qu'elle lui a coûté; mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le confondre, elle s'est éclipsée elle-même; et, sans avoir quitté sa maison, où elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu'elle renoncerait à tout, elle se trouve si bien aux Incurables, qu'elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec plaisir que son mal n'était pas comme celui des malades qu'elle sert. Les supérieurs de la maison sont charmés de son esprit, elle les gouverne tous: ses amis vont la voir, elle est toujours de très-bonne compagnie. La Fare joue à la bassette: voilà la fin de cette grande affaire qui attirait l'attention de tout le monde, voilà la route que Dieu avait marquée à cette jolie femme; elle n'a point dit, les bras croisés, _J'attends la grâce_: mon Dieu, que ce discours me fatigue! hé! mort de ma vie, la grâce saura bien vous préparer les chemins, les tours, les détours, les bassettes, les laideurs, l'orgueil, les chagrins, les malheurs, les grandeurs; tout sert, tout est mis en œuvre par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout ce qu'il lui plaît. Comme j'espère que vous ne ferez pas imprimer mes lettres, je ne me servirai point de la ruse de _nos frères_ pour les faire passer. Ma fille, cette lettre devient infinie; c'est un torrent retenu que je ne puis arrêter; répondez-y trois mots; conservez-vous, reposez-vous; et que je puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon cœur, c'est le but de mes désirs. Je ne comprends pas le changement de goût pour l'amitié solide, sage et bien fondée; mais pour l'amour, ah! oui, c'est une fièvre trop violente pour durer. Adieu, ma très-chère et très-loyale, j'aime fort ce mot: ne vous ai-je point donné du _cordialement_[628]? nous épuisons tous les mots. Je vous parlerai une autre fois de votre hérésie.

[626] M. de la Rochefoucauld a dit: _Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison_. (_Maxime XLIIe._)

[627] Jeu à la mode alors.

[628] Mot que madame de Chantal affectionnait, et qui, de son temps, n'était pas encore généralement admis dans notre langue.

238.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1680.

C'est une république, c'est un monde que votre château; je n'y ai jamais vu cette foule. Montgobert me parle de _quintille_, je ne sais ce que c'est; mais quoique nous soyons dans une solitude en comparaison, nous ne laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, un hombre, un reversi. Nous avons présentement madame de Marbeuf, qui est bonne à tout; elle est commode et complaisante. La princesse éclaire ces bois comme la nymphe Galatée; elle est en deuil de son beau-frère, l'électeur palatin; il faudrait que toute l'Europe se portât fort bien pour qu'elle ne fût pas sujette à perdre ses parents. Nous avons des gens de Vitré que vous ne connaissez non plus que _la Solitaire_[629]; enfin je ne sais comme tout cela va, mais je sais bien que je n'en souhaite pas davantage, et que je voudrais avoir plus de temps pour lire et pour me promener. La _Solitaire_ est justement où vous dites; mais elle est si droite et si bien plantée, qu'elle vous surprendrait. Il est temps cependant que je prenne d'autres pensées. Quand je songe qu'au bout de mon voyage je vous retrouverai, cela me paraît si heureux, que j'ai peur qu'il n'arrive quelque dérangement. La fièvre du chevalier n'a-t-elle pas été la plus désobligeante du monde? J'ai senti le chagrin que vous en auriez. Il m'écrit qu'il sera bientôt en état de partir, et qu'il a été guéri, et M. d'Évreux aussi, par notre Anglais: son remède a fait des merveilles cette année; M. de Lesdiguières en a été guéri comme par miracle, et mille autres. Je mande au chevalier que je me réjouis d'autant plus de sa santé, que je trouve ce voyage nécessaire pour lui. Je suis persuadée que tout se rangera, aussi bien que vos compagnies de Grignan, qui me paraissent comme dans ce tour de jetons où l'on donne à un roi neuf gardes de chaque côté; on fait sortir quatre gardes, il en a toujours neuf; on en fait entrer quatre, il en a toujours neuf. Vous voilà justement: tout est plein quand vous n'êtes que vous, tout est logé quand il y en a trois fois autant. Dieu conserve chez vous, ma chère enfant, cette grâce de multiplication si nécessaire aux dépenses excessives et aux revenus bornés.

Je suis étonnée que vous ne sachiez encore rien de M. de Vendôme ni d'un intendant; cela viendra tout d'un coup. Ce que je vous mandais de cet échange de la charge de votre frère était une pensée de madame de la Fayette, lorsque nous songions à nous tirer d'affaire par M. de Louvois; car il est certain que c'est toujours par quelque changement que l'on entre en propos avec ce ministre; mais c'est l'extrémité que d'en venir là: il faut essayer premièrement de se défaire de la charge, et de consulter nos amis.

J'espère que nous arriverons tous à Paris, où nous parlerons de toutes choses. Mettez-vous seulement en état de marcher sans incommodité: voilà ce que vous devez faire avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Je ne sais quand on dansera ce ballet[630]; vraiment ce sera une belle pièce; vous croyez bien que pour moi je dirai, Ce n'est pas là un ballet comme celui où dansait ma fille; il y avait telle et telle: elle y faisait un petit pas admirable sur le bord du théâtre, et là-dessus je conterai tout le ballet. Mais vous-même, ma belle, je crois que, sans radoterie, vous pourrez dire qu'il ne fait point souvenir du vôtre, et qu'il y avait quatre personnes avec feu MADAME, que des siècles entiers auront peine à remplacer, et pour la beauté, et pour la belle jeunesse, et pour la danse: ah! quelles bergères et quelles amazones! il me semble que tout le monde s'excuse de ce ballet; la duchesse de Sully soutiendra l'honneur de la danse, mais non de la cadence; il y a eu bien des affaires dans sa famille; madame de Verneuil parlait du baptistaire, M. de Sully des affaires et des procès qu'elle a à solliciter; enfin madame la Dauphine a si bien commandé qu'il a fallu obéir. Adieu, ma chère enfant, vous ne devez avoir aucune inquiétude pour ma santé, elle est très-parfaite; et plût à Dieu que je puisse penser la même chose de vous! Je ne sens point le serein; j'ai de petits cabinets qui sont des _brandebourgs_ fort commodes; on y lit, on y cause, on laisse tomber les traits du serein, et puis on rentre dans ce mail que je ne crois pas moins sûr qu'une belle et grande galerie.

[629] Nom d'une nouvelle allée du parc des Rochers.

[630] Le ballet du _Triomphe de l'Amour_, de Quinault.

239.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 5 novembre 1680.

Je vous conseille toujours, ma fille, de partir le plus tôt que vous pourrez: si vous attendez que M. de Grignan ait rempli tous ses devoirs, il ne faut point penser à venir cet hiver. Il me semble que l'amitié qu'il a pour vous le doit obliger à prendre toute autre résolution que celle de vous exposer au froid et aux mauvais chemins; je ne comprendrai jamais une autre conduite. Vous êtes bien née pour n'avoir jamais un moment de joie et de tranquillité, puisque vous passez légèrement sur votre séjour de Paris, pour vous occuper de votre retour à Grignan. Voilà une sorte de _dragon_ dont on n'a jamais accoutumé de se charger, quand on est encore au milieu des agitations d'un départ. Pour moi, ma chère enfant, je ne sais ce qui vous oblige de penser à quitter Paris, quand vous y serez une fois; votre logement y sera commode, votre bail renouvelé pour quatre ans, votre dépense réglée; et si vous voulez éviter, c'est-à-dire M. de Grignan, les dépenses extraordinaires, vous trouverez que c'est le seul lieu où vous pouvez reprendre haleine: la dépense d'Aix est une furie; je me figure que vous êtes un peu revenue de cette économie de Grignan, où vous trouviez que vous pouviez vivre pour rien; cela s'appelle rien, rien du tout; vos trois tables fort souvent dans la galerie, et toutes les visites et les trains; toujours nourrir bêtes et gens, chose qu'il n'y a plus que vous au monde qui fassiez. Toute cette fameuse auberge, tout ce concours de monde me paraît, quoi que vous disiez, un fleuve qui entraîne tout. Enfin, ma fille, je n'ose penser à ce tourbillon, et il me semble que vous allez vous reposer ici: attendez du moins que vous ayez confronté les dépenses pour envisager votre retour; il est question d'arriver, c'est ce que je souhaite de tout mon cœur. Mademoiselle de Méri est fixée; elle s'arrangera tout à loisir, rien ne la presse; elle voit bien que je suis plus aise qu'elle soit ici, quand elle y peut être, que de l'aller chercher plus loin; c'était pour la faire décider que je vous en écrivais; car quand on ne peut se résoudre, la vie se passe à ne point faire ce qu'on veut. Elle est bien mieux qu'elle n'était, elle parle; elle est capable d'écouter; nous causons fort tous les soirs. Ah! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi! qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de confiance même superficielle, que tout cela me mène loin! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le commerce de la vie civile: je voudrais que vous vissiez comme cela va bien quand notre cousine veut: elle me témoigna l'autre jour qu'elle savait en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût bien voulu en savoir davantage: je me tins obligée de cette curiosité, et je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi que de plusieurs autres choses; voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants: mais quand on ne peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on croit avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est pas cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées sur tous les chapitres qu'on pourrait traiter; que les choses les plus répandues se tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance et une injustice; que la défiance, l'aigreur et l'aversion sont visibles et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité cela serre le cœur, et franchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumée à ces chemins raboteux; et quand ce ne serait que pour vous avoir enfantée, on devrait espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce qui fait que je vous en parle, c'est que cela est changé, et que j'en sens la douceur; si ce retour pouvait durer, je vous jure que j'en aurais une joie sensible, mais je vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle pas toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un radoucissement de sang, entretenu par des conversations douces et assez sincères, et point comme si on revenait toujours d'Allemagne. Enfin je suis contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la privation des rudesses me tiendrait lieu d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent vivre, puisse être désormais établi entre elle et moi. Je trouve que la froideur et l'indifférence sont bien marquées entre M. de la Garde et vous, par l'affectation de ne point venir à Grignan quand vous êtes seule, et par celle de prier toute la famille d'aller à la Garde, hormis vous. Je suis très-fâchée de cette séparation, après avoir été si bien et si agréablement ensemble: nous en parlerons.

240.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 2 janvier 1681.

Bonjour et bon an, mon cher cousin. Je prends mon temps de vous demander pardon après une bonne fête, et en vous souhaitant mille bonnes choses cette année, suivie de plusieurs autres. Il me semble qu'en vous adoucissant ainsi l'esprit, je vous disposerai à me pardonner d'avoir été si longtemps sans vous écrire, et à cette jolie veuve que j'aime tant. Je partis de Bretagne le 20 d'octobre, qui était bien plus tôt que je ne pensais, pour venir à Paris. Un mois après j'eus le plaisir d'y recevoir ma fille. Je l'ai trouvée mieux que quand elle est partie; et cet air de Provence, qui devait la dévorer, ne l'a point dévorée: elle est toujours aimable, et je vous défie de vous voir tous deux et de parler ensemble sans vous aimer. J'ai toujours pensé à vous, et j'ai dit mille fois: Mon Dieu! je voudrais bien écrire à mon cousin de Bussy; et jamais je n'ai pu le faire. Pour moi, je crois qu'il y a de petits démons qui empêchent de faire ce qu'on veut, rien que pour se moquer de nous et pour nous faire sentir notre faiblesse. Ils ont un contentement, et je l'ai senti dans toute son étendue. Nous avons ici une comète qui est bien étendue aussi; c'est la plus belle queue qu'il est possible de voir. Tous les plus grands personnages sont alarmés, et croient fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comète qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur dit plaisamment que la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on devrait en dire autant que lui; et l'orgueil humain se fait trop d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres quand on doit mourir. Tout mon silence ne m'a pas fait oublier les charmes de vos traductions[631]. Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère nièce. Mandez-moi de vos nouvelles. Cependant nous allons reprendre, notre ami Corbinelli et moi, le fil de notre discours.

[631] Ce sont des traductions en vers de plusieurs épigrammes de Martial et de Catulle; elles sont en général très-médiocres. Voici la plus courte, et peut-être la meilleure:

_Ad Fidentinum._ Lib. I, ep. 39.

Les vers que tu nous dis, Oronte, sont les miens; Mais quand tu les dis mal, ils deviennent les tiens.

241.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 3 avril 1681.

Faisons la paix, mon pauvre cousin. J'ai tort, je ne sais jamais faire autre chose que de l'avouer. On dit que ma nièce ne se porte pas trop bien. C'est qu'on ne peut pas être heureuse en ce monde: ce sont des compensations de la Providence, afin que tout soit égal, ou qu'au moins les plus heureux puissent comprendre, par un peu de chagrin et de douleur, ce qu'en souffrent les autres qui en sont accablés.

Je vous ai souhaité un lot à la loterie, pour commencer à rompre la glace de votre malheur. Cela se dit-il? Vous me le manderez; car je ne puis jamais raccommoder ce qui vient naturellement au bout de ma plume. Cela donc vous aurait remis en train d'être moins malheureux: mais je crois que ma nièce de Sainte-Marie le saurait, et qu'elle me l'aurait dit. Monsieur votre fils n'a rien gagné aussi: mais nous avons encore toutes nos espérances pour le gros lot, le roi l'ayant redonné au public. Le voyage de Bourbon est rompu. Mais je ne fais que de misérables répétitions: monsieur votre fils vous mandera tout assurément. La cour a voulu l'appeler M. de Bussy. Le nom de Rabutin est demeuré avec celui d'Adhémar que voulait prendre le chevalier de Grignan, et que Rouville seul a empêché de prospérer; il faut l'attache des courtisans pour les noms. Celui d'Estrées est comblé de tous les titres qui peuvent entrer dans une maison.

Il ne faut point s'attacher à des pensées tristes et inutiles: il vaut mieux croire, comme notre ami Corbinelli me le prêche tous les jours, que Dieu règle toutes choses comme il veut qu'elles soient, et que la place que vous tenez dans l'univers, telle qu'elle est, ne pouvait point être dérangée. Le père Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre la prudence humaine, qui fit bien voir combien elle est soumise à l'ordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut, que Dieu nous donne lui-même, qui soit estimable. Cela console, et fait qu'on se soumet plus doucement à sa mauvaise fortune. La vie est courte, c'est bientôt fait; le fleuve qui nous entraîne est si rapide, qu'à peine pouvons-nous y paraître. Voilà des moralités de la semaine sainte, et toutes conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que, hors vous, tout le monde s'élève: car au travers de toutes mes maximes, je conserve toujours beaucoup de faiblesse humaine.

Je ne sais si vous savez que madame de Fontanges est dans un couvent, moins pour passer la bonne fête, que pour se préparer au voyage de l'éternité[632].

Adieu, mon cher cousin; adieu, mon aimable nièce; aimez-moi toujours, et me mandez de vos nouvelles.

[632] Elle mourut peu de temps après. On a prétendu qu'elle fut empoisonnée. MADAME l'assure dans ses lettres; madame de Caylus le nie dans ses Mémoires.

242.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.

A Paris, ce 26 mai 1683.

N'avez-vous pas été bien surpris, monsieur, de vous voir glisser des mains M. de Vardes[633], que vous teniez depuis dix-neuf ans? Voilà le temps que notre Providence avait marqué: en vérité on n'y pensait plus, il paraissait oublié, et sacrifié à l'exemple. Le roi, qui pense et qui range tout dans sa tête, déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans deux ou trois jours: il conta qu'il lui avait fait écrire par la poste, qu'il avait voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de six mois que personne ne lui en avait parlé. Sa Majesté eut contentement; il voulait surprendre, et tout le monde fut surpris; jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni un si grand bruit que celle-là. Enfin il arriva samedi matin avec une tête unique en son espèce, et un vieux justaucorps à brevet[634], comme on le portait en 1663. Il se mit un genou à terre dans la chambre du roi, où il n'y avait que M. de Châteauneuf: le roi lui dit que tant que son cœur avait été blessé, il ne l'avait point rappelé; mais que présentement c'était de bon cœur, et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement bien et d'un air pénétré; et ce don des larmes que Dieu lui a donné ne fit pas mal son effet dans cette occasion. Après cette première vue, le roi fit appeler M. le Dauphin, et le présenta comme un jeune courtisan; M. de Vardes le reconnut et le salua: le roi lui dit en riant: «Vardes, voilà une sottise, vous savez bien qu'on ne salue personne devant moi.» M. de Vardes du même ton: «Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises.—Eh bien! je le veux, dit le roi; reste à vingt-neuf.» Ensuite le roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui dit: «Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non-seulement on est malheureux, mais on est ridicule.» Tout est sur ce ton de liberté et d'agrément. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles. Il est venu un jour à Paris, il m'est venu voir; j'étais sortie pour aller chez lui: il trouva ma fille et mon fils, et je le trouvai le soir chez lui: ce fut une joie véritable; je lui dis un mot de notre _ami_ Corbinelli. «Quoi, madame! mon maître! mon intime! l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation! pouvez-vous douter que je ne l'aime de tout mon cœur?» Cela me plut fort. Il loge chez sa fille, il est à Versailles. Le Cour part aujourd'hui, je crois qu'il reviendra pour rattraper le roi à Auxerre: car il paraît à tous ses amis qu'il doit faire le voyage, où assurément il fera bien sa cour, en donnant des louanges fort naturelles à trois petites choses, les troupes, les fortifications et les conquêtes de Sa Majesté. Peut-être que notre _ami_ vous dira tout ceci, et que ma lettre ne sera qu'un misérable écho; mais à tout hasard je me suis jetée dans ces détails, parce que j'aimerais qu'on me les écrivît en pareille occasion, et je juge de moi par vous, mon cher monsieur; souvent j'y suis attrapée avec d'autres, mais non jamais avec vous. On dit que M. de Noailles, votre digne et généreux ami, a rendu de très-bons offices à M. de Vardes: il est assez généreux pour n'en pas douter. M. de Calvisson est arrivé, cela doit rompre ou conclure notre mariage. En vérité je suis fatiguée de cette longueur, je ne suis pas en humeur de parler bien, que de M. de Vardes, et toujours M. de Vardes; c'est l'évangile du jour.

[633] M. de Vardes, qui était en exil, venait d'être rappelé à la cour.

[634] C'était une casaque bleue, brodée d'or et d'argent, qui distinguait les principaux courtisans.

243.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 16 décembre 1683.

Enfin, après tant de peine, je marierai mon pauvre garçon[635]. Je vous demande votre procuration pour signer à son contrat de mariage. Voilà deux petites lettres d'honnêteté que je vous prie de faire tenir à ma tante de Toulongeon et à mon grand cousin. Il ne faut jamais désespérer de sa bonne fortune. Je croyais mon fils hors d'état de pouvoir prétendre à un bon parti, après tant d'orages et tant de naufrages, sans charges et sans chemin pour la fortune; et pendant que je m'entretenais de ces tristes pensées, la Providence nous destinait ou nous avait destinés à un mariage si avantageux, que, dans le temps où mon fils pouvait le plus espérer, je ne lui en aurais pas désiré un meilleur. C'est ainsi que nous marchons en aveugles, ne sachant où nous allons, prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est mauvais, et toujours dans une entière ignorance. Auriez-vous jamais cru aussi que le père Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du président Perrault, eût fait depuis six jours aux Jésuites la plus belle oraison funèbre qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été admirée avec plus de raison que celle-là. Il a pris le prince dans ses points de vue avantageux; et comme son retour à la religion a fait un grand effet pour les catholiques, cet endroit, manié par le père Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus chrétien panégyrique qui ait jamais été prononcé[636].

[635] Avec Jeanne-Marguerite de Brehant de Mauron, fille du baron de Mauron, conseiller au parlement de Bretagne, et de Louise de Quélen. Elle avait 200,000 francs en mariage, et son père plus de 60,000 livres de rente.

[636] Henri II de Bourbon, prince de Condé. Sa principale gloire fut d'avoir donné le jour au grand Condé.

244.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ, SON FILS.

A Paris, ce 5 août 1684.

Il faut qu'en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite histoire. Vous avez regretté mademoiselle de....; vous avez mis au rang de vos malheurs de ne l'avoir point épousée; vos meilleures amies étaient révoltées contre votre bonheur; c'étaient madame de Lavardin et madame de la Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualité, bien faite, avec cent mille écus! ne faut-il pas être bien destiné à n'être jamais établi, et à finir sa vie comme un misérable, pour ne pas profiter des partis de cette conséquence, quand ils sont entre nos mains? Le marquis de.... n'a pas été si difficile, la voilà bien établie. Il faut être bien maudit pour avoir manqué cette affaire-là: voyez la vie qu'elle mène; c'est une sainte, c'est l'exemple de toutes les femmes. Il est vrai, mon très-cher, jusqu'à ce que vous ayez épousé mademoiselle de Mauron, vous avez été prêt à vous pendre; vous ne pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles dispositions de sa jeunesse, qui faisaient dire à madame de la Fayette qu'elle n'en aurait pas voulu pour son fils avec un million, s'étaient heureusement tournées du côté de Dieu; c'était son amant, c'était l'objet de son amour; tout s'était réuni à cette unique passion. Mais comme tout est extrême dans cette créature, sa tête n'a pas pu soutenir l'excès du zèle et de l'ardente charité dont elle était possédée; et, pour contenter ce cœur de Madeleine, elle a voulu profiter des bons exemples, et des bonnes lectures de la vie des saints Pères du désert, et des saintes pénitentes. Elle a voulu être le _don Quichotte_ de ces admirables histoires, elle partit, il y a quinze jours, de chez elle à quatre heures du matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais; elle trouva dans le faubourg une chaise roulante, elle monte dedans, et s'en va à Rouen toute seule, assez déchirée, assez barbouillée, de crainte de quelque mauvaise rencontre; elle arrive à Rouen, elle fait son marché de s'embarquer dans un vaisseau qui va aux Indes; c'est là où Dieu l'appelle, c'est où elle veut faire pénitence; c'est où elle a vu, sur la carte, les endroits qui l'invitent à finir sa vie sous le sac et sur la cendre; c'est là où l'abbé Zozime[637] la viendra communier quand elle mourra. Elle est contente de sa résolution, elle voit bien que c'est justement cela que Dieu demande d'elle; elle renvoie le petit laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte; il faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent son départ; elle a saintement oublié son mari, sa fille, son père, et toute sa famille; elle dit à toute heure:

Çà, courage, mon cœur, point de faiblesse humaine.

Il paraît qu'elle est exaucée, elle touche au moment bienheureux qui la sépare pour jamais de notre continent; elle suit la loi de l'Evangile, elle quitte tout pour suivre Jésus-Christ. Cependant on s'aperçoit dans sa maison qu'elle ne revient point dîner; on va aux églises voisines, elle n'y est pas; on croit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles; on commence à s'étonner, on demande à ses gens, ils ne savent rien; elle a un petit laquais avec elle, elle sera sans doute à Port-Royal des champs, elle n'y est pas; où pourra-t-elle être? On court chez le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas; le curé dit qu'il a quitté depuis longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant toute pleine de pensées extraordinaires et de désirs immodérés de la Thébaïde, comme il est homme tout simple et tout vrai, il n'a point voulu se mêler de sa conduite. On ne sait plus à qui avoir recours: un jour, deux, trois, six jours, on envoie à quelques ports de mer, et par un hasard étrange on la trouve à Rouen, sur le point de s'en aller à Dieppe, et de là au bout du monde. On la prend, on la ramène bien joliment, elle est un peu embarrassée.

J'allais, j'étais; l'amour a sur moi tant d'empire.

Une confidente déclare ses desseins; on est affligé dans la famille; on veut cacher cette folie au mari, qui n'est pas à Paris, et qui aimerait mieux une galanterie qu'une telle équipée. La mère du mari pleure avec madame de Lavardin, qui pâme de rire, et qui dit à ma fille: Me pardonnez-vous d'avoir empêché que votre frère n'ait épousé cette _infante_? On conte aussi cette tragique histoire à madame de la Fayette, qui me l'a répétée avec plaisir, et qui me prie de vous mander si vous êtes encore bien en colère contre elle; elle soutient qu'on ne peut jamais se repentir de n'avoir pas épousé une folle. On n'ose en parler à mademoiselle de Grignan, son amie, qui mâchonne quelque chose d'un pèlerinage, et se jette, pour avoir plus tôt fait, dans un profond silence. Que dites-vous de ce petit récit? vous a-t-il ennuyé? n'êtes-vous pas content? Adieu, mon fils; M. de Schomberg marche en Allemagne avec vingt-cinq mille hommes: c'est pour faire venir plus promptement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste.

[637] Fameux solitaire du sixième siècle, qui venait communier tous les ans sainte Marie égyptienne, la nuit du jeudi au vendredi saint, dans un désert sur les bords du Jourdain. (_Voyez_ la _Vie des Pères du désert_.)

245.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Angers, ce mercredi 20 septembre 1684.

J'arrivai hier à cinq heures au pont de Cé, après avoir vu le matin à Saumur ma nièce de Bussy, et entendu la messe à la bonne _Notre-Dame_. Je trouvai, sur le bord de ce pont, un carrosse à six chevaux, qui me parut être mon fils; c'était son carrosse et l'abbé Charrier, qu'il a envoyé me recevoir, parce qu'il est un peu malade aux Rochers: cet abbé me fut agréable; il a une petite impression de Grignan par son père et par vous avoir vue, qui lui donna un prix au-dessus de tout ce qui pourrait venir au-devant de moi: il me remit votre lettre écrite de Versailles, et je ne me contraignis point devant lui de répandre quelques larmes, tellement amères, que je serais étouffée s'il avait fallu me contraindre. Ah! ma bonne et très-aimable, que ce commencement a été bien rangé! Vous affectez de paraître une véritable _Dulcinée_; ah! que vous l'êtes peu! et que j'ai vu, au travers de la peine que vous prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même tendresse qui vous fit répandre tant de larmes en nous séparant! Ah! ma bonne, que mon cœur est pénétré de votre amitié! que j'en suis bien parfaitement persuadée, et que vous me fâchez quand, même en badinant, vous dites que je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et que vous êtes imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme elle fait; mais ne me souhaitez jamais rien que vous; vous êtes pour moi toutes choses, et jamais on n'a été aimée si parfaitement d'une fille bien-aimée que je le suis de vous. Ah! quels trésors infinis m'avez-vous quelquefois cachés! Je vous assure pourtant, ma chère bonne, que je n'ai jamais douté du fond; mais vous me comblez présentement de toutes ces richesses, et je n'en suis digne que par la très-parfaite tendresse que j'ai pour vous, qui passe au delà de tout ce que je pourrais vous en dire. Vous me paraissez assez malcontente de votre voyage (_de Versailles_), et du dos de madame de Brancas; vous avez trouvé bien des portes fermées; vous avez, ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre lettre. On mande ici que le voyage de la cour est retardé; peut-être pourrez-vous revoir M. de Louvois: enfin Dieu conduira cela comme tout le reste. Vous savez bien comme je suis pour ce qui vous touche: vous aurez soin de me mander la suite. Je viens d'ouvrir la lettre que vous écrivez à mon fils; quelle tendresse vous y faites voir pour moi! quels soins! que ne vous dois-je point, ma chère bonne? Je consens que vous lui fassiez valoir mon départ dans cette saison: mais Dieu sait si l'impossibilité et la crainte d'un désordre honteux dans mes affaires n'en ont pas été les seules raisons. Il y a des temps dans la vie où les forces épuisées demandent, à ceux qui ont un peu d'honneur et de conscience, de ne pas pousser les choses à l'extrémité. Voilà le fond et la pure vérité, et voilà ce qui a fait marcher le _Bien bon_, qui est en vérité fort fatigué d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le saint évêque (_Henri Arnauld_): je vis l'abbé Arnauld, toujours très-bon ami, et content de votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la visite; et je vis entrer, un moment après, mesdames de Vesins, de Varennes et d'Assé: la dernière vous reverra bientôt. Adieu, ma chère bonne mignonne, je vais dîner chez le saint évêque. J'aime la belle d'Alerac, dites-le-lui et parlez de moi à ceux qui sont auprès de vous, et qui s'en souviennent. Allez à Livry; et si vous y pensez à moi, comme vous me le dites en vers et en prose, croyez qu'il n'y a point de moment où je ne pense à vous, avec une tendresse vive et sensible qui durera autant que moi.

A Angers, ce jeudi 21 septembre.

Je pars, ma bonne, pour les Rochers: je ne puis monter en carrosse sans vous dire encore un petit adieu. J'ai dîné, comme vous savez, avec ce saint prélat: sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut comprendre; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est plus soutenu dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour de Dieu et du prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui; j'ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l'esprit de ses frères; c'est un prodige, je suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai été toute l'après-dîner au Roncerai et à la Visitation. Mademoiselle d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait la malade, et ne m'a pas voulu voir. Ces bonnes Vesins, d'Assé et Varennes ne m'ont point quittée, et m'ont fait une grande collation; et les revoilà encore qui viennent me dire adieu, et le saint prélat, et l'abbé Arnauld: nous ne faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai, ma chère bonne, de vos lettres aux Rochers, et je vous écrirai; mon Dieu! ma chère Comtesse, aimez-moi toujours.

246.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 27 septembre 1684.

Enfin, ma fille, voilà trois de vos lettres. J'admire comme cela devient, quand on n'a plus d'autre consolation: c'est la vie, c'est une agitation, une occupation, c'est une nourriture; sans cela on est en faiblesse, on n'est soutenue de rien, on ne peut souffrir les autres lettres; enfin, on sent que c'est un besoin de recevoir cet entretien d'une personne si chère. Tout ce que vous me dites est si tendre et si touchant, que je serais aussi honteuse de lire vos lettres sans pleurer, que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlons un peu de Versailles; j'ai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois point qu'on veuille vous refuser une chose si juste[638], dans un temps de libéralités: vous voyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire cette tentative; quel plaisir n'auriez-vous pas si, par vos soins et vos sollicitations, vous obteniez cette petite grâce! Elle ne pourrait venir plus à propos; car je crois (et cette peine se joint souvent aux autres) que vous êtes dans de terribles dérangements. Pour moi, je suis convaincue que je ne serais jamais revenue de ceux où m'aurait jetée un retardement de six mois: quand on a poussé les choses à un certain point, on ne trouve plus que des abîmes; et vous êtes entrée la première dans ces raisons; elles font ma consolation, et je me les redis sans cesse.

Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plus de bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de clous; ma belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de vapeurs; elle change cent fois le jour de visage, sans en trouver un bon; elle est d'une extrême délicatesse; elle ne se promène quasi pas; elle a toujours froid; à neuf heures du soir elle est tout éteinte, les jours sont trop longs pour elle; et le besoin qu'elle a d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute ma liberté, afin que je lui laisse la sienne: cela me fait un extrême plaisir. Il n'y a pas moyen de sentir qu'il y ait une autre maîtresse que moi dans cette maison; quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de petits ordres invisibles. Je me promène seule, mais je n'ose me livrer à l'entre-chien et loup, de peur d'éclater en cris et en pleurs; l'obscurité me serait mauvaise dans l'état où je suis: si mon âme peut se fortifier, ce sera à la crainte de vous fâcher que je sacrifierai ce triste divertissement: présentement c'est à ma santé, et c'est encore vous qui me l'avez recommandée; mais enfin c'est toujours vous. Il ne tient pas à moi qu'on ne sache l'amitié tendre et solide que vous avez pour moi, j'en suis convaincue, j'en suis pénétrée; il faudrait que je fusse bien injuste pour en douter: si madame de Montchevreuil a cru que ma douleur surpassait la vôtre, c'est qu'ordinairement on n'aime point sa mère comme vous m'aimez. Pourquoi vous allez-vous blesser à l'épée de voir ma chambre ouverte? Qu'est-ce qui vous pousse dans ce pays désert? C'est bien là où vous me redemandez. Vous m'avez fait un grand plaisir de me parler de Versailles: la place de madame de Maintenon est unique dans le monde; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais: vous n'aurez pas oublié au moins de lui faire remonter quelques paroles par madame de Montchevreuil[639]. Je ne veux point d'aide pour la chaise de M. de Coulanges; laissez-moi faire, je bats monnaie ici. Je suis fort aise que notre mariage n'aille plus a reculons, et que M. le coadjuteur et vous soyez toujours liés par mes deux joues; conservez moi les vôtres, ma très-aimable, conservez votre santé; ne vous fatiguez plus tant, ayez pitié de moi; j'aurais bien de la peine à soutenir plus de tristesse que je n'en ai.

La mort de madame de Cœuvres[640] est étrange, et encore plus celle du chevalier d'Humières[641]: hélas! comme cette mort va courant partout et attrapant de tous côtés! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours quelque scrupule d'attaquer cette perfection par une médecine. Nous attendons les capucins: cette petite femme-ci fait pitié, c'est un ménage qui n'est point du tout gaillard: ils vous font tous deux mille compliments. On ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît trop; point d'empressement, rien qui chagrine, rien qui réveille aussi, cela est tout comme je le souhaitais. Corbinelli est trop heureux des bontés que vous avez pour lui, je l'envie bien présentement: voilà ce qui lui vaut mon amitié. Le _Bien bon_, qui veut que je vous dise bien des choses pour lui, calcule tout le jour et se porte bien. Adieu, ma chère enfant; que puis-je vous dire qui approche de ce que je sens pour vous?

[638] Madame de Grignan sollicitait un dédommagement pour les dépenses extraordinaires que son mari avait été obligé de faire sur les côtes de Provence.

[639] Madame de Montchevreuil, ancienne amie de madame de Maintenon, et gouvernante des filles d'honneur de madame la Dauphine.

[640] Madeleine de Lionne. Il paraît qu'elle mourut d'une saignée faite maladroitement.

[641] Balthazar de Crevant d'Humières, chevalier de Malte, commandeur de Villiers au Liége, abbé de Saint-Maixant et de Preuilly.

247.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 15 novembre 1684.

J'ai envie, ma chère bonne, de commencer à vous répondre par la lettre que m'a écrite le maréchal d'Estrades; il me conte si bonnement et si naïvement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet, et je vois si bien tout l'intérêt que votre amitié vous fait prendre à la vie que je fais ici, que je n'ai pu lire sans pleurer la lettre de ce bon homme: mais, ma chère bonne, quand je suis venue à l'endroit où vous avez pleuré vous-même en apprenant le sensible souvenir que j'ai toujours de votre aimable personne, et de notre séparation, j'ai redoublé mes soupirs et mes sanglots. Ma chère bonne, je vous en demande pardon, cela est passé; mais je n'étais point en garde contre ce récit tout naïf que m'a fait ce bon homme; il m'a prise au dépourvu, et je n'ai pas eu le loisir de me préparer. Voilà, ma chère enfant, une relation toute naturelle de ce qui m'est arrivé de plus considérable depuis que je vous ai écrit: mais il s'est passé dans mon cœur un trait d'amitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif, que je n'ai pu vous le cacher: aussi bien, ma bonne, il me semble que vous êtes assez comme moi, et que nous mettons au premier rang les choses qui nous regardent, et le reste vient après pour arrondir la dépêche. Vous dites que je ne suis point avec vous, ma bonne; et pourquoi? hélas! qu'il me serait aisé de vous le dire, si je voulais salir mes lettres des raisons qui m'obligent à cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu'on m'y doit, de la manière dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et de quelle façon je me serais laissée surmonter et suffoquer par mes affaires, si je n'avais pris, avec une peine infinie, cette résolution! Vous savez que depuis deux ans je la diffère avec plaisir, sans y balancer: mais, ma chère bonne, il y a des extrémités où l'on romprait tout, si l'on voulait se roidir contre la nécessité; je ne puis plus hasarder ces sortes de conduites _hasardeuses_: le bien que je possède n'est plus à moi; il faut finir avec la même probité dont on a fait profession toute sa vie: voilà ce qui m'a arrachée, ma bonne, d'entre vos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous en cache les suites, parce que je veux me bien porter, et que je tâche de me les cacher à moi-même: mais cette espérance dont je vous ai parlé me soutient, et me persuade qu'enfin je vous reverrai; et c'est cette pensée qui me fait vivre. Je suis ici avec mon fils, qui est ravi de m'y voir manger une partie de ce qu'il me doit; cela me fait un sommeil salutaire, et souffrir la perte de tout ce que ses fermiers me doivent, et dont apparemment je n'aurai jamais rien. Je crois, ma chère bonne, que vous entrez dans ces vérités qui finiront, et qui me feront retrouver comme j'ai accoutumé d'être: je n'ai pu m'empêcher de vous dire tout ce détail dans l'intimité et l'amertume de mon cœur, que l'on soulage en causant avec une _bonne_, dont la tendresse est sans exemple. J'ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé; elle est dans la perfection, et j'aime M. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir montré ma lettre; elle doit vous avoir remise de vos imaginations; le style qu'on a en lui écrivant ressemble à la joie et à la santé.

248.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 29 novembre 1684.

Je vous vois, je vous plains: vous avez envie de m'écrire, vous avez bien des choses à me dire; mais madame de Lavardin, qui ne s'en soucie point du tout, dîne à dix heures pour ne point vous manquer; puis madame de Lamoignon, puis M. de Lamoignon: oh! pour celui-là, il devait vous faire oublier votre écriture et votre écritoire; enfin, voilà l'heure qui presse; _tout est perdu si je n'écris point à ma mère_; et vous avez raison, mon enfant, il faut que nécessairement j'en reçoive peu ou prou, comme on dit; il faut que je voie pied ou aile de ma chère fille; et nul ordinaire ne se peut passer sans qu'elle me donne cette consolation: c'est ma vie, c'est manger, c'est respirer; mais ce qu'il faut faire quand vous êtes attrapée comme samedi, c'est ce que vous avez dit: écrivez deux pages, et, sans finir, envoyez-les-moi, et achevez le reste à loisir: j'entendrai fort bien cette manière de précipitation; et je vous prie même, ma très-chère, de ne point vous suffoquer de faire réponse à mes lettres infinies; songez que je cause, et que je ne suis point du tout accablée de visites; j'ai tout le temps qu'il me faut et au delà, et c'est par pitié de vous que je les finis; car si j'en avais autant de moi, je ne les finirais point: laissez-moi donc discourir tant que je voudrai, et ne vous amusez point à parcourir les articles; parlez-moi de vous, de vos affaires, de ce que vous dites à ceux que vous aimez; tout est sûr, rien ne se voit, rien ne retourne, et c'est justement cela qui me touche, et qui fait ma curiosité et mon attention. Vous avez à me redresser sur Versailles: ne souffrez point que je sois de travers sur votre sujet. Madame de la Fayette vous en parle-t-elle? Dites-moi aussi ce qu'est devenue cette _Guadiana_; il me semble qu'elle est longtemps sans reparaître. Vous me faites un grand plaisir d'avoir chassé la princesse _Olympie_[642] de l'hôtel de Carnavalet, je n'aime point cette personne; j'aime bien mieux une bonne petite prestance qui est toute propre à représenter _la duchesse_ de Grignan: c'est ainsi que Coulanges vous nomme dans ses lettres, tout sérieusement, sans hésiter, ni sans dire quelle mouche l'a piqué; j'en ai ri, et je voudrais que cette folie vous portât bonheur. Il est enragé après cette pauvre _Cuverdan_[643], c'est une Furie, et c'est une injustice dont il rendra compte à Dieu; car cette pauvre femme dit mille biens de lui; et, tout bien compté, tout rabattu, il n'y a personne en Bretagne qui ait un si bon cœur et de si nobles sentiments: le voilà qui rit et se moque de moi; je n'en suis point la dupe, point du tout; je ne suis point aveuglée, point du tout; mais je trouve que chacun a ses défauts; et que celui qu'elle a n'est qu'une incommodité en comparaison de ceux qui ont les parties nobles attaquées: cependant je suis une friponne, et je pâme de rire des folies et des visions de Coulanges; mais je n'y réponds point, parce que je craindrais qu'un crapaud ne me vînt sauter sur le visage, pour me punir de mon ingratitude. Je n'ai jamais vu des soins et des amitiés comme ceux de M. et de madame de Coulanges pour moi, c'est le parfait ménage à mon égard; leurs lettres sont agréables d'une manière fort différente. Je fus hier dîner chez la princesse; j'y laissai la bonne Marbeuf: voici comme votre mère était habillée, une bonne robe de chambre bien chaude, que vous avez refusée, quoique fort jolie; et cette jupe violette, or et argent, que j'appelais sottement un jupon, avec une belle coiffure de toutes cornettes de chambre négligées; j'étais en vérité fort bien: je trouvai la princesse tout comme moi; cela me rassura sur l'oripeau. Dites-moi un mot de vos habits; car il faut fixer ses pensées et donner des images. Nous causâmes fort des nouvelles présentes. La princesse de Bade vient par Angers, dont elle est ravie: elle a un cuisinier admirable, mais elle est bien aise de ne pas le mettre en œuvre dans de grandes occasions. Vous me demandiez l'autre jour des nouvelles de quelqu'un: je vous en demande de Corbinelli; il y a plus de quinze jours que je n'ai vu de son écriture, il y avait plus de trois semaines que je n'en avais vu auparavant: il abuse de la liberté d'être irrégulier: son neveu revient-il? Je lui ai conseillé de le mander. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour vous; ce sont des _terres inconnues_.

[642] Allusion à la pâleur et à l'abattement de la princesse Olympie, lorsqu'elle se vit trahie par Birène.

[643] Madame de Marbeuf.

249.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 25 février 1685.

Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade!

_Au marquis de Grignan._

Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre chemin un événement si extraordinaire!

Rodrigue, qui l'eût cru?—Chimène, qui l'eût dit[645]?

Lequel vous a plus serré le cœur, ou le contre-temps, ou quand votre méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le même jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous aient consolé dans cette occasion, avec l'espérance que cette mascarade n'est que différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur tous ces grands mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions mal placées; j'avais été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais tenue droite, je vous avais admiré, j'avais été aussi émue que votre belle maman, et j'ai été trompée.

_A madame de Grignan._

Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne: vraiment oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus vivement que pour soi-même: j'ai tant passé par ces émotions! C'est un plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut la peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît extrêmement; il a quelque chose de piquant et d'agréable dans la physionomie: on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre, on s'arrête. Madame de la Fayette me mande qu'elle avait écrit à madame de Montespan qu'il y allait de son honneur que vous et votre fils fussiez contents d'elle: il n'y a personne qui soit plus aise que madame de la Fayette de vous faire plaisir. Je ne suis pas surprise que vous ayez envie d'aller à Livry: bon Dieu! quel temps! il est parfait; je suis depuis le matin jusqu'à cinq heures dans ces belles allées, car je ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre belle _brandebourg_ qui me pare; ma jambe est guérie, je marche tout comme une autre. Ne me plaignez plus, ma chère bonne; il faudrait mourir si j'étais prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n'ai que faire de lui, que je me promène, et qu'avec cela je l'envoie promener. Ils sont dans les plaisirs de Rennes, d'où ils ne reviendront que la veille du dimanche gras: j'en suis ravie, je n'ai que trop de monde. La princesse vient jouir de mon soleil; elle a donné d'une thériaque céleste au bon abbé, qui l'a tiré d'un mal de tête et d'une faiblesse qui me faisaient grand'peur. Dites à ce _Bien bon_ combien vous êtes ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin du monde; tout de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle guérit une infinité de gens; elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le _Bien bon_ voudrait vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carême, ma bonne, vous y ferez une mauvaise chère, mais songerez-vous à l'entreprendre avec votre côté douloureux? on ne me parle cependant que de votre beauté; madame de Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi: c'est bien à vous à parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose que nous n'ayons pas encore parlé de la mort du roi d'Angleterre! Il n'était point vieux, c'est un roi, cela fait penser que la mort n'épargne personne: c'est un grand bonheur si, dans son cœur, il était catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il me semble que voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes; le prince d'Orange, M. de Montmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur pour les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra représenter après cette tragédie; elle n'empêchera pas qu'on ne se divertisse encore à Versailles, puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille amitiés sur la peine que vous auriez à me quitter, si j'étais à Paris; j'en suis persuadée, ma très-aimable bonne; mais cela n'étant point, à mon grand regret, profitez des raisons qui vous font aller à la cour; vous y faites fort bien votre personnage; il semble que tout se dispose à faire réussir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j'en fais de loin ne sont pas moins sincères ni moins ardents que si j'étais auprès de vous. Hélas! ma bonne, j'y suis toujours, et je sens, mais moins délicatement, ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais: c'est qu'effectivement vous êtes d'une telle sorte dans mon cœur et dans mon imagination, que je vous vois et vous suis toujours: mais j'honore infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.

Vous me parlez de votre _Larmechin_, c'est assez pour mon fils; vous vous en plaignez souvent; il est peut-être devenu bon; parlez-en à _Beaulieu_, et qu'il en écrive à mon fils, j'en rendrai de bons témoignages. Celui qu'il avait était bon, il s'est gâté; il ne gagnerait que ses gages, quarante ou cinquante écus, point de vin, ni de graisse, ni de levûre de lard. Je crois que mon fils ne plaindrait pas de plus gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je craindrais que celui-là ne fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d'avoir quatre personnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et à quoi servent tant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper seulement deux? L'air de _Lachan_ et sa perruque vous coûtent bien cher. Je suis fort malcontente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la maîtresse? Tout est cher à Paris, et trois valets de chambre! Tout est double et triple chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous êtes en bonne ville; faites des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est inutile. N'est-ce point l'avis de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il vouloir cet excès? Ma chère bonne, je ne puis m'empêcher de vous parler bonnement là-dessus. Après cette gronderie toute maternelle, laissez-moi vous embrasser chèrement et tendrement, persuadée que vous n'êtes point fâchée. Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne composition pour souffrir tous vos voyages de Versailles; songez au moins que le maigre vous est mortel, et que le mal intérieur doit être ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits Grignans. Je veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se connaît en sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du tout; _Larmechin_[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne faut pas s'étonner si un cuisinier qui était assez bon s'est entièrement gâté; et moi, que vous méprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de rien sans avoir regardé la mine que je fais. L'ambition de vous conter que je règne sur des ignorants m'a obligée de vous faire ce sot et long discours: demandez à _Beaulieu_.

[644] Le roi Charles II mourut le 16 février 1685, et le roi de France ne voulut point que de toute la semaine il y eût à la cour bal ni comédie. Le petit marquis de Grignan devait faire partie de la mascarade.

[645] _Voyez_ le _Cid_, acte III, scène IV.

[646] Valet de chambre de M. de Sévigné.

250.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Rennes, dimanche 29 avril 1685.

_Nous serons si sots, que nous prendrons la Rochelle[647]._ Je serai assez malheureuse, ma chère enfant, pour me laisser guérir par les capucins. J'ai aimé, j'ai admiré tous vos sentiments; je disais tout comme vous: Si ma jambe est guérie après tant de maux et de chagrins, Dieu soit loué! si elle ne l'est pas, et qu'elle me force d'aller chercher du secours à Paris, et d'y voir ma chère et mon aimable fille, Dieu soit béni! Je regardais ainsi avec tranquillité ce qu'ordonnerait la Providence, et mon cœur choisissait la continuation d'un mal qui me redonnait à vous trois mois plus tôt; car vous jugez bien que, pour ne pas suivre cette pente, il faut que la raison fasse de grands efforts. Je me fusse servie des généreuses offres de madame de Marbeuf, qui sont aussi sincères qu'elles sont solides, et je m'en servirais encore sans balancer, si ma jambe, comme par malice, ne se guérissait à vue d'œil: vous savez ce que c'est aussi que de se charger de rendre ce qu'on prend si agréablement. Ainsi je vais aux Rochers observer la contenance de cette jambe, qui est présentement sans aucune plaie ni enflure; elle est tout amollie; et pour la figure elle est entièrement comme sa compagne, qui depuis près de six mois était _sans pareille_.

J'ai vu depuis peu la procureuse générale[648], autrement la petite personne que nous connaissons tant; elle est toujours fort aimable: nous fûmes fort aises de nous voir: je voudrais que vous l'eussiez entendue conter (mais plutôt son mari, car elle était morte) dans quelle extrémité la laissa le grand médecin de ce pays, et de quelle manière habile et miraculeuse les capucins la retirèrent de cette agonie; c'est un récit digne d'attention: vous me direz, C'est qu'elle ne devait pas mourir; je le crois plus que personne, mais je ne puis m'empêcher d'admirer et d'honorer les causes secondes dont Dieu se sert pour redonner la vie à une créature si près du tombeau. On peut appliquer à ces sortes de talents ce que le père Bossu dit si agréablement[649] du respect que les hommes devaient avoir, dans les premiers temps, pour ceux qui étaient visiblement protégés des dieux.

Je fus avant-hier au cours avec un air penché, parce que je ne veux point faire de visites. J'en reçus une jeudi de la princesse de Bade[650], qui me conta tout ce que je savais déjà de sa colère, qui est comme celle d'Achille, et de son exil: je fus le soir chez elle; et comme je voyais qu'elle ne s'ennuyait point, je l'écoutai trois heures: j'avais un siége sous le pied, car sans cette attention je craindrais de ne plus reconnaître la jambe malade, et de m'y tromper comme Arlequin. Voilà mes nouvelles; mandez-moi des vôtres, c'est ma vie. Je pars mardi, au grand déplaisir de notre bonne Marbeuf; le _Bien bon_ languit de mon absence. J'embrasse délicatement vos pauvres malades; mais vous, ma très-aimable, avec moins de façon, et une tendresse qu'il n'est pas aisé d'exprimer. J'écrirai des Rochers à mon petit Coulanges. Voilà les capucins qui vous disent mille choses, et vous assurent de ma bonne guérison: ils sont persuadés que la poudre d'yeux d'écrevisse, dans la première cuillerée du lait du grand maître (_M. du Lude_), ferait des merveilles; son état est digne de compassion.

[647] Discours des grands seigneurs au siége de la Rochelle, en 1628.

[648] Madame de la Bédoyère (Anne-Éléonore du Puy-Murinais.)

[649] Dans son _Traité du poëme épique_.

[650] Cette dame avait été renvoyée de la cour vers l'année 1668, en même temps que madame d'Armagnac.

251.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 13 juin 1685.

_Per tornar dunque al nostro proposito_, je vous dirai, ma bonne, que vous me traitez mal de croire que je puisse avoir regret au port du livre du carrousel; jamais un paquet ne fut reçu ni payé plus agréablement: nous en avons fait nos délices depuis que nous l'avons; je suis assurée qu'à Paris je ne l'aurais lu qu'en courant et superficiellement; je me souviens de ce pays-là, tout y est pressé, poussé; une pensée, une affaire, une occupation pousse ce qui est devant elle; ce sont des vagues; la comparaison du fleuve est juste. Nous sommes ici dans un lac: nous nous sommes reposés dans ce carrousel, nous avons raisonné sur les devises.

Pour des vapeurs, ma chère enfant, je voulus, ce me semble, en avoir l'autre jour: je pris huit gouttes d'essence d'urine, et, contre l'ordinaire, elle m'empêcha de dormir toute la nuit: mais j'ai été bien aise de reprendre de l'estime pour cette essence, je n'en ai pas eu besoin depuis. En vérité, je serais ingrate si je me plaignais des vapeurs: elles n'ont pas voulu m'accabler pendant que j'étais occupée à ma jambe; c'eût été un procédé peu généreux. A l'égard de la jambe, voici le fait: il n'y a plus aucune plaie il y a longtemps; mais l'endroit était demeuré si dur, et tant de sérosités y avaient été recognées par des eaux froides, que nos chers pères l'ont voulu traiter à loisir, sans me contraindre, et en me jouant, avec ces herbes que l'on retire deux fois le jour toutes mouillées: on les enterre, et à mesure qu'elles pourrissent (riez-en si vous voulez) cet endroit sue et s'amollit; et ainsi par une douce et insensible transpiration, avec des lessives d'herbes fines et de la cendre, je guéris la jambe du monde la plus maltraitée par le passé. C'est dommage que vous n'alliez conter cela à des chirurgiens, ils pâmeraient de rire; mais moi je me moque d'eux. Voulez-vous savoir où j'ai été aujourd'hui? J'ai été à la place _Madame_; j'ai fait deux tours de mail avec les joueurs. Ah, mon cher comte! je songe toujours à vous, et quelle grâce vous avez à pousser cette boule. Je voudrais que vous eussiez à Grignan une aussi belle allée: j'irai tantôt au bout de la grande allée voir _Pilois_, qui y a fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le grand chemin. Ma fille, vous ne direz pas que je vous cache des vérités, que je ne fais que mentir; vous en savez autant que moi.

Oui, nos capucins sont fidèles à leurs trois vœux: leurs voyages d'Égypte, où l'on voit tant de femmes comme Ève, les en ont dégoûtés pour le reste de leurs jours. Enfin, leurs plus grands ennemis ne touchent point à leurs mœurs, et c'est leur éloge, étant haïs comme ils le sont: ils ont remis sur pied une de ces deux femmes qui étaient mortes.

Parlons de M. de Chaulnes: il m'a écrit que les états sont à Dinan, et qu'il les a fait commencer le 1er d'août, pour avoir le temps de m'enlever au commencement de septembre; et puis mille folies de vous. Enfin, il est d'une gaillardise qui me ravit; car, en vérité, j'aime ces bons gouverneurs; la femme me dit encore mille petits secrets. Je ne comprends point comme on peut les haïr, et les envier, et les tourmenter; je suis fort aise que vous vous trouviez insensiblement dans leurs intérêts. Si les états eussent été à Saint-Brieuc, c'eût été un dégoût épouvantable: il faut voir qui sera le commissaire; ils ont encore ce choix à essuyer: si vous êtes dans leur confiance, ils ont bien des choses à vous dire; rien n'est égal à l'agitation qu'ils ont eue depuis quelque temps.

Ma bonne, voyez un peu comme s'habillent les hommes pour l'été; je vous prierai de m'envoyer d'une étoffe jolie pour votre frère, qui vous conjure de le mettre du bel air sans dépense, savoir comme on porte les manches, choisir aussi une garniture, et d'envoyer le tout pour recevoir nos gouverneurs. Je vous prie encore de consulter madame de Chaulnes pour l'habit d'été qu'il me faut pour l'aller voir à Rennes; car pour les états, je vous en remercie. Je reviendrai ici commencer à faire mes paquets pour me préparer à la grande fête de vous revoir et de vous embrasser mille fois. Madame de Chaulnes en sera bien d'accord. J'ai un habit de taffetas brun piqué avec des campanes d'argent un peu relevées aux manches et au bas de la jupe; mais je crois que ce n'est plus la mode, et il ne se faut pas jouer à être ridicule à Rennes, où tout est magnifique. Je serai ravie d'être habillée dans votre goût, ayant toujours pourtant l'économie et la modestie devant les yeux. Vous saurez mieux que moi quand il faudra cet habit, puisque vous serez informée du départ des Chaulnes, et je courrai à Rennes pour les voir; tous les ingrats qu'ils ont faits en ce pays me font horreur, et je ne voudrais pas leur ressembler.

On nous mande, (ceci est _fuor di proposito_) que les minimes de votre province ont dédié une thèse au roi, où ils le comparent à Dieu, mais d'une manière qu'on voit clairement que Dieu n'est que la copie. On l'a montrée à M. de Meaux, qui l'a portée au roi, disant que Sa Majesté ne la doit pas souffrir. Le roi a été de cet avis: on a renvoyé la thèse en Sorbonne pour juger; la Sorbonne a décidé qu'il fallait la supprimer. _Trop est trop._ Je n'eusse jamais soupçonné des minimes d'en venir à cette extrémité. J'aime à vous mander des nouvelles de Versailles et de Paris; _ignorante!_

Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de Conti[651]; pour moi, qui ne l'ai plus, je les blâme de quitter un tel beau-père, de ne pas se fier à lui pour leur faire voir assez de guerre: hé, mon Dieu! ils n'ont qu'à prendre patience, et à jouir de la belle place où Dieu les a mis; personne ne doute de leur courage: à quel propos faire les aventuriers et les chevaux échappés? Leurs cousins de Condé n'ont pas manqué d'occasions de se signaler, ils n'en manqueraient pas aussi. Et _con questo_ je finis, ma très-aimable et très-chère bonne, toute pleine de tendresse pour vous, dévorant par avance le mois de septembre où nous touchons.

[651] Les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon étaient partis pour aller servir en Hongrie, où ils se trouvèrent au combat de Gran, et firent des prodiges de valeur.

252.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 17 juin 1685.

Que je suis aise que vous soyez à Livry, ma très-chère bonne, et que vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les pensées de Paris! Quelle joie de pouvoir chanter ma chanson, quand ce ne serait que pour huit ou dix jours! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs tendres et trop aimables que vous avez du bon abbé et de votre pauvre maman; je ne sais où vous pouvez trouver si précisément tout ce qu'il faut penser et dire; c'est en vérité dans votre cœur, c'est lui qui ne manque jamais; et quoi que vous ayez voulu dire autrefois à la louange de l'esprit qui le veut contrefaire, l'esprit manque, il se trompe, il bronche à tout moment; ses allures ne sont point égales, et les gens éclairés par leur cœur n'y sauraient être trompés. Vive donc ce qui vient de ce lieu, et, entre tous les autres, vive ce qui vient si naturellement de chez vous!

Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry; Livry et vous, en vérité, c'est trop; et je ne tiendrais pas contre l'envie d'y retourner, si je ne me trouvais toute disposée pour y retourner avec vous à ce bienheureux mois de septembre; peut-être n'y retournerez-vous pas plus tôt. Vous savez ce que c'est que Paris, les affaires et les infinités de contre-temps qui vous empêchent d'aller à Livry. Enfin me revoilà dans le train d'espérer de vous y voir: mais, bon Dieu! que me dites-vous, ma chère bonne? le cœur m'en a battu: quoi! ce n'est que depuis la résolution de mademoiselle de Grignan de ne s'expliquer qu'au mois de septembre que vous êtes assurée de m'attendre! Comment! vous me trompiez donc, et il aurait pu être possible qu'en retournant à Paris dans deux mois, je ne vous eusse plus trouvée! Cette pensée me fait transir, et me paraît contre la foi: effacez-la-moi, je vous en conjure, elle me blesse, tout impossible que je la voie présentement: mais ne laissez pas de m'en redire un mot. _O sainte Grignan_, que je vous suis obligée, si c'est à vous que je dois cette certitude!

Revenons à Livry, vous m'en paraissez entêtée; vous avez pris toutes mes préventions, je reconnais mon sang: je serai ravie que cet entêtement vous dure au moins toute l'année. Que vous êtes plaisante avec ce rire du père prieur, et cette tête tournée qui veut dire une approbation! Le _Bien bon_ souhaite que _du Harlay_ vous serve aussi bien dans le pays qu'il nous a bien nettoyé et parfumé les jardins. Mais où prenez-vous, ma bonne, qu'on entende des rossignols le 13 de juin? Hélas! ils sont tous occupés du soin de leur petit ménage, il n'est plus question ni de chanter, ni de faire l'amour, ils ont des pensées plus solides. Je n'en ai pas entendu un seul ici; ils sont en bas vers ces étangs, vers cette petite rivière; mais je n'ai pas tant battu de pays, et je me trouve trop heureuse d'aller en toute liberté dans ces belles allées de plain pied.

Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous reviendrons encore à Livry; non, ma bonne, il n'y a plus nulle sorte de plaie, il y a longtemps; mais ces pères voulaient faire suer cette jambe pour la désenfler entièrement, et amollir l'endroit où étaient ces plaies, qui était dur; ils ont mieux aimé, avec un long temps, me faire transpirer toutes ces sérosités par ces herbes qui attirent de l'eau, et ces lessives, et ces lavages; et à mesure que je continue les remèdes, ma jambe redevient entièrement dans son naturel, sans douleur, sans contrainte. On étale l'herbe sur un linge, on le pose sur ma jambe, et on l'enterre après une demi-heure: je ne crois pas qu'on puisse guérir plus agréablement un mal de sept ou huit mois. La princesse (_de Tarente_), qui est habile, est contente de ce remède, et s'en servira dans les occasions. Elle vint hier ici avec un grand emplâtre sur son pauvre nez, qui a pensé en vérité être cassé. Elle me dit tout bas qu'elle venait de recevoir cette petite boîte de _thériaque céleste_ qu'elle vous donne avec plaisir; j'irai la prendre demain dans son parc, où elle est établie; c'est le plus précieux présent qu'on puisse faire. Parlez-en à MADAME, quand vous ne saurez que lui dire. On croit que madame l'électrice[652] pourrait bien venir en France, si on lui assure qu'elle pourra vivre et mourir dans sa religion, c'est-à-dire qu'on lui laisse la liberté de se damner. La princesse nous a parlé du carrousel. Je me doutais bien, ma bonne, que nous étions ridicules de tant retortiller sur ce livre, je vous l'ai mandé; je le disais à votre frère: il en était assez persuadé; mais nous avons cru qu'il suffisait d'avoir fait cette réflexion, et qu'en faveur des Rochers nous pouvions nous y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort distinctement comme tout cela passe vite à Paris; mais nous n'y sommes pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous. Parlons de Livry: vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la mienne; celle du _Bien bon_ est pour les survenants, mademoiselle d'Alerac au-dessus, le chevalier dans la _grande blanche_, et le marquis au pavillon. N'est-il pas vrai, ma bonne? je vais donc dans tous ces lieux, embrasser tous les habitants, et les assurer que s'ils se souviennent de moi, je leur rends bien ce souvenir avec une sincère et véritable amitié. Je souhaite que vous y retrouviez tout ce que vous y cherchez, mais je vous défends de parler encore de votre jeunesse comme d'une chose perdue; laissez-moi ce discours; quand vous le faites, il me pousse trop loin, et tire à de grandes conséquences. Je vous prie, ma chère bonne, de ne point retourner à Paris pour les commissions dont nous vous importunons, votre frère et moi: envoyez _Enfossy_ chez _Gautier_, qu'il vous envoie des échantillons; écrivez à la d'Escars; ne vous pressez point, ne vous dérangez point; vous avez du temps de reste, il ne faut que deux jours pour faire mon manteau, et l'habit de mon fils se fera en ce pays: au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre séjour; jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes et que vous l'avez. J'ai écrit à la d'Escars pour vous soulager, je lui envoie un échantillon d'une doublure or et noir, qui ferait peut-être un joli habit sans doublure, une frange d'or au bas; elle me coûtait sept livres. En voilà trop sur ce sujet, vous ne sauriez mal faire, ma chère bonne. Nous avons ici une lune toute pareille à celle de Livry; nous lui avons rendu nos devoirs: et c'est passer une galerie que d'aller au bout du mail. Cette place _Madame_ est belle, c'est comme un grand belvédère, d'où la campagne s'étend à trois lieues d'ici vers une forêt de M. de la Trémouille: mais cette lune est encore plus belle sous les arbres de votre abbaye; je la regarde, et je songe que vous la regardez: c'est un étrange rendez-vous, ma chère mignonne; celui de Bâville sera meilleur. Si vous avez M. de la Garde, dites-lui bien des amitiés pour moi; vous me parlez de Polignac comme d'un amant encore sous vos lois; un an n'aura guère changé cette noce. Dites-moi comment le chevalier (_de Grignan_) marche, et comme ce comte (_M. de Grignan_) se trouve de sa fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de fatigues! Je vous baise des deux côtés de vos belles joues, et suis entièrement à vous; et le _Bien bon_, il est ravi que vous aimiez sa maison. Je baise la belle d'Alerac et mon marquis. Comment M. du Plessis est-il avec vous? Dites-m'en un mot.

Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je conte souvent ce que c'est que cette madame de Grignan. Cette petite femme dit: «Mais, madame, y a-t-il des femmes faites comme cela?»

[652] Wilhelmine-Ernestine, fille de Frédéric III, roi de Danemark, veuve de Charles II, duc et électeur de Bavière, comte palatin du Rhin.

253.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

Aux Rochers, ce 22 juillet 1685.

Croiriez-vous bien, mon cher cousin, que je n'ai reçu que depuis quatre jours le livre de notre généalogie, que vous me faites l'honneur de me dédier par une lettre trop aimable et trop obligeante? Il faudrait être parfaite, c'est-à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour n'être pas sensible à des louanges si bien assaisonnées. Elles sont même choisies et tournées d'une manière que, si l'on n'y prenait garde, on se laisserait aller à la douceur de croire en mériter une partie, quelque exagération qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir toujours été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aimé, et que je n'ai jamais mérité votre haine. N'en parlons plus, vous réparez trop bien tout le passé, et d'une manière si noble et si belle, que je veux bien présentement vous en devoir le reste. Ma fille n'a pas eu le livre entre les mains, sans se donner le plaisir de le lire; et elle s'y est trouvée si agréablement, qu'elle en a sans doute augmenté l'estime qu'elle avait de vous et de notre maison, comme j'en redouble aussi de tout mon cœur mes remercîments. Mon fils n'est pas si content, vous le laissez guidon, sans parler de la sous-lieutenance qui l'a fait commander en chef quatre ans la compagnie des gendarmes de monseigneur le Dauphin; et comme cette première charge l'a fort longtemps ennuyé, il a soupiré en cet endroit, croyant y être encore. Sa femme est d'une des bonnes maisons de Bretagne, mais cela n'est rien.

Venons à nos Mayeul et à nos Amé. En vérité, mon cher cousin, cela est fort beau; ce sont des vérités qui font plaisir. Ce n'est point chez nous que nous trouvons ces titres, c'est dans des chartes anciennes et dans des histoires. Ce commencement de maison me plaît fort, on n'en voit point la source; et la première personne qui se présente est un fort grand seigneur, il y a plus de cinq cents ans, des plus considérables de son pays, dont nous trouvons la suite jusqu'à nous. Il y a peu de gens qui puissent trouver une si belle tête. Tout le reste est fort agréable; c'est une histoire en abrégé, qui pourrait plaire même à ceux qui n'y ont point d'intérêt. Pour moi, je vous avoue que j'en suis charmé, et touchée d'une véritable joie que vous ayez au moins tiré de vos malheurs, comme vous dites fort bien, la connaissance de ce que vous êtes. Enfin, je ne puis assez vous remercier de cette peine que vous avez prise, et dont vous vous êtes payé en même temps par vos mains. Je garderai soigneusement ce livre. Je crois voir ma fille avant qu'elle retourne en Provence, où il me paraît qu'elle veut passer l'hiver. Ainsi, nos affaires nous auront cruellement dérangées. La Providence le veut ainsi. Elle est tellement maîtresse de toutes nos actions; que nous n'exécutons rien que sous son bon plaisir, et je tâche de ne faire de projets que le moins qu'il m'est possible, afin de n'être pas si souvent trompée; car qui compte sans elle compte deux fois. Qu'est donc devenu mon grand cousin de Toulongeon? Où a-t-il lu qu'on ne fasse point de réponse à sa cousine germaine, quand elle nous console sur la mort d'une mère? J'ai vu son oraison funèbre; elle est bonne, hormis que feu M. de Toulongeon n'était point capitaine _des gardes_, mais seulement capitaine _aux gardes_. Cette différence est grande, et peut faire tort aux vérités.

Le bon abbé (_de Coulanges_) s'est trouvé fort honorablement dans notre généalogie; il en est bien content, et vous assure de ses très-humbles services.

Quand je serai à Paris, nous vous écrirons, Corbinelli et moi. Adieu, mon cher cousin, ayez bon courage.

J'ai peur que vous ne soyez abattu; mais je vous fais tort, et je vous ai vu soutenir de si grands malheurs, que je ne dois pas douter de vos forces.

254.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 22 juillet 1685.

Il est vrai qu'après vous avoir dit vingt fois, Je suis guérie, et m'être servie un peu légèrement de tous les termes les plus forts pour vous persuader ce que je croyais moi-même une vérité, vous êtes en droit de vous moquer de tous mes discours; je m'en moquerais la première, aussi bien que de mon infidélité, qui me faisait toujours approuver les derniers remèdes et maudire ceux que je quittais, sans qu'enfin, enfin, enfin, comme vous dites du mariage de M. de Polignac, il faut que toutes choses prennent fin, et que, selon toutes les apparences, cet honneur soit réservé aux remèdes doux de la princesse (_de Tarente_), et de la femme parfaitement habile qui me vient panser tous les jours; jusqu'à ce petit médecin qui a nommé le mal et commencé les remèdes convenables, je ne faisais rien que pour animer, que pour attirer, que pour mettre ma jambe en furie. Ne raisonnez point sur un érysipèle qui vient d'un cours que la nature veut prendre, et que vous approuvez, parce qu'il ne fait pas mourir: ce n'est pas ici de même, tout a été violenté; ma machine n'est point encore entamée ni dépérie, et jamais elle n'a paru mieux faite qu'en soutenant tous les maux qu'on m'a faits. Vous savez que je ne fais point la jeune, je ne le suis nullement; mais je vous assure que je pourrais encore dire, comme vous disiez à la Mousse: La machine se démanchera; mais elle n'est pas encore démanchée. Je suis donc sous le gouvernement de cette princesse et de sa bonne et capable garde, qui lui fait tous ses remèdes, qui est approuvée des capucins, qui guérit tout le monde à Vitré, et que Dieu n'a pas voulu que je connusse plus tôt, parce qu'il voulait que je souffrisse, et que je fusse mortifiée par l'endroit le plus chagrinant pour moi; et j'y consens, puisqu'il le faut: je suis persuadée que Dieu veut maintenant finir ces légers chagrins; il y a huit jours que ma jambe est enveloppée de pains de roses, trempés dans du lait doux bouilli, et rafraîchis, c'est-à-dire réchauffés, trois fois le jour: ma jambe n'est plus du tout reconnaissable; elle est menue, molle; plus de sérosités, toutes les élevures séchées et flétries, plus de gras de jambes qui me tire: enfin, ma fille, tout ce qui était dans mon imagination et dans mes espérances est devenu vrai: mais je pense que j'ai profané toutes ces mêmes paroles pour des illusions; je n'y saurais que faire: voilà ce que je dois vous dire présentement; il n'y a plus de paroles nouvelles: _a fructibus_. Cette _Charlotte_ me fait marcher, et me dit: «Madame, vous pouvez aller mercredi coucher _godinement_[653] à Fougères; le lendemain à Dol, il n'y a que six lieues; vous verrez madame de Chaulnes, cela vous divertira; vous avez besoin de vous réjouir un peu, et de quitter votre chambre, où vous m'avez accordé huit jours de résidence.» Voilà où j'en suis: elle m'ôte mes roses, qui m'ont fait tout le bien qu'on leur demandait; elle me donne une légère petite espèce de pommade qui dessèche, elle me prie de bander ma jambe sans contrainte d'ici à quelques jours, et de me ménager un peu; elle m'assure qu'avec cette conduite je vous rapporterai une jambe _à la Sévigné_, que vous aimerez d'autant plus que, l'une et l'autre étant moins grasses, elles visent à la perfection: en tout cas, j'ai ma _Charlotte_ à une lieue d'ici: en voilà trop, ma chère enfant. Une de mes joies en retournant à Paris, ce sera de ne plus parler de moi, ni d'aucun de mes maux; j'étais dans la même envie quand j'y retournai après mon rhumatisme; mais s'il y a de l'excès à l'immensité de cet article, il est fondé sur l'excès de votre bonne et tendre amitié, qui ne sera point ennuyée de ces détails: je vous connais; car avec les autres qui n'ont point de ces fonds adorables, je sais couper court, et je n'ai pas oublié comme il faut parler sobrement de soi, et presque à son corps défendant.

_Or sus, verbalisons_: voilà donc le bon homme Polignac[654] arrivé: pour moi, je jette de loin ces paroles en l'air: puisque mademoiselle de Grignan balance, mademoiselle d'Alerac peut-elle balancer? Je passe ensuite à rejeter tout le mal que vous dites de votre esprit et de votre corps; ni l'un ni l'autre ne sauraient être épais comme vous les représentez: je les ai vus trop subtils, trop diaphanes, pour pouvoir jamais être fâchée de les voir dans le train commun des esprits et des corps: mais que dis-je, _commun_? ô plume étourdie et téméraire! c'est vous qu'il faudrait écraser, plutôt que celle que le coadjuteur outragea si injustement à Livry. Jamais le mot de _commun_ ne sera fait pour vous; rien de commun, ni dans l'âme ni dans le corps; je reprends donc ce mot pour l'employer à tout le reste du monde qui n'en mérite point d'autre; je fais pourtant des exceptions, mais guère.

J'avoue ma faiblesse; j'ai lu avec plaisir l'histoire de notre vieille chevalerie: si Bussy avait un peu moins parlé de lui et de son héroïne de fille (_madame de Coligny_), le reste étant vrai, on peut le trouver assez bon pour être jeté dans un fond de cabinet, sans en être plus glorieuse. Il vous traite fort bien: il me veut trop dédommager par des louanges que je ne crois pas mériter[655], non plus que ses blâmes[656]. Il passe gaillardement sur mon fils, et le laisse inhumainement guidon dans la postérité; il pouvait dire plus de bien de sa femme, qui est d'un des beaux noms de la province: mais, en vérité, mon fils l'a si peu ménagé, et l'a toujours traité si incivilement, que lui ayant rendu justice sur sa maison, il pouvait bien se dispenser du reste: vous en avez mieux usé, et il vous le rend.

Votre frère ne pense pas à quitter sa maison; ses affaires ne lui permettent point de songer à Paris de quelques années: il est dans la fantaisie de payer toutes ses dettes; et comme il n'a point de fonds extraordinaires pour cela, ce n'est que peu à peu sur ses revenus: cela n'est pas sitôt fait. Quant à moi, je n'aspire point à tout payer; mais j'attends un fermier qui me doit onze mille francs, et que je n'ai pu encore envisager; et rien ne m'arrêtera pour être fidèle au temps que je vous ai promis, n'ayant pas moins d'impatience que vous de voir la fin d'une si triste et si cruelle absence. Il faut pourtant rendre justice à l'air des Rochers; il est parfaitement bon, ni haut, ni bas, ni approchant de la mer; ce n'est point la Bretagne, c'est l'Anjou, c'est le Maine à deux lieues d'ici. Ce n'était pas une affaire de me guérir, si Dieu avait voulu que j'eusse été bien traitée.

Je ne souhaite nulle prospérité à M. de Montmouth, sa révolte me déplaît; ainsi puissent périr tous les infidèles à leur roi![657]

[653] Mot du pays qui signifie _gaiement_.

[654] Louis-Armand, vicomte de Polignac.

[655] _Voyez_ le Portrait de madame de Sévigné, qui contient aussi l'éloge de madame de Grignan.

[656] La _Diatribe_ insérée dans les _Amours des Gaules_.

[657] Le duc de Montmouth, fils naturel de Charles II et de Lucy Walters, fut décapité le 25 juillet, trois jours après la date de cette lettre. D'un caractère remuant et inquiet, il avait conspiré contre le roi son père, qui lui pardonna. A peine Jacques II fut-il monté sur le trône, qu'il s'embarqua pour l'Angleterre avec quelques mécontents. Il s'annonça comme le fils légitime du feu roi, se fit couronner, et promit de soutenir la religion anglicane. Mais il fut vaincu par les troupes du roi Jacques, et fait prisonnier.

255.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 14 mai 1686.

Il est vrai que j'eusse été ravie de me faire tirer trois palettes de sang du bras de ma nièce de Montataire; elle me l'offrit de fort bonne grâce; et je suis assurée que pourvu qu'une Marie Rabutin eût été saignée, j'en eusse reçu un notable soulagement. Mais la folie des médecins les fit opiniâtrer à vouloir que celle qui avait un rhumatisme sur le bras gauche fût saignée du bras droit; de sorte que l'ayant interrogée sur sa santé, et sa réponse et la mienne ayant découvert la personne convaincue d'une fluxion assez violente, il fallut que je payasse en personne le tribut de mon infirmité, et d'avoir été la marraine de cette jolie créature. Ainsi, mon cousin, je ne pus recevoir aucun soulagement de sa bonne volonté. Pour moi, qui m'étais sentie autrefois affaiblie, sans savoir pourquoi, d'une saignée qu'on vous avait faite le matin, je suis encore persuadée que si on voulait s'entendre dans les familles, le plus aisé à saigner sauverait la vie aux autres, et à moi, par exemple, la crainte d'être estropiée. Mais laissons le sang de Rabutin en repos, puisque je suis en parfaite santé. Je ne puis vous dire combien j'estime et combien j'admire votre bon et heureux tempérament. Quelle sottise de ne point suivre les temps, et de ne pas jouir avec reconnaissance des consolations que Dieu nous envoie, après les afflictions qu'il veut quelquefois nous faire sentir! La sagesse est grande, ce me semble, de souffrir la tempête avec résignation, et de jouir du calme quand il lui plaît de nous le redonner: c'est suivre l'ordre de la Providence. La vie est trop courte, pour s'arrêter si longtemps sur le même sentiment; il faut prendre le temps comme il vient; et je sens que je suis de cet heureux tempérament: _E me ne pregio_, comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin, de ce beau sang qui circule si doucement et si agréablement dans nos veines. Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres et vos vers, m'ont donné une véritable joie, et surtout ce que vous écrivez pour défendre Benserade et la Fontaine contre ce vilain _Factum_[658]. Je l'avais déjà fait en basse note à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire. Je trouve que l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son goût est d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas d'abord: on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des _ballets_ de Benserade, et des _fables_ de la Fontaine: cette porte leur est fermée, et la mienne aussi; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont condamnés au malheur de les improuver, et d'être improuvés aussi des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher de les instruire; mais j'ai trouvé la chose absolument impossible. C'est un bâtiment qu'il faudrait reprendre par le pied; il y aurait trop d'affaires à le réparer: et enfin, nous trouvions qu'il n'y avait qu'à prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable de les éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des _fables_ de la Fontaine. Je ne m'en dédis point; il n'y a qu'à prier Dieu pour un tel homme, et qu'à souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. Je vous embrasse, vous et votre aimable fille. Croyez, l'un et l'autre, que je ne cesserai de vous aimer que quand nous ne serons plus du même sang. Ma fille veut que je vous dise bien des amitiés pour elle. Elle est toujours la belle Madelonne.

[658] Accusé d'avoir profité, pour son _Dictionnaire_, du travail de l'Académie, qui préparait alors le sien, Furetière en fut exclu en 1685, et publia le _Factum_ virulent dont il s'agit, où il attaqua la Fontaine, qui avait donné sa voix pour cette exclusion.

256.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.

A Paris, vendredi 13 décembre 1686.

Je vous ai écrit, monsieur, une grande lettre, il y a plus d'un mois, toute pleine d'amitié, de secrets et de confiance. Je ne sais ce qu'elle est devenue, elle se sera égarée, en vous allant chercher peut-être aux états: tant y a que vous ne m'avez point fait de réponse; mais cela ne m'empêchera pas de vous apprendre une triste et une agréable nouvelle: la mort de M. le Prince, arrivée à Fontainebleau avant-hier mercredi 11 du courant, à sept heures et un quart du soir, et le retour de M. le prince de Conti à la cour, par la bonté de M. le Prince, qui demanda cette grâce au roi un peu avant que de tourner à l'agonie; et le roi lui accorda dans le moment; et M. le Prince eut cette consolation en mourant: mais jamais une joie n'a été noyée de tant de larmes. M. le prince de Conti est inconsolable de la perte qu'il a faite; elle ne pourrait être plus grande, surtout depuis qu'il a passé tout le temps de sa disgrâce à Chantilly, faisant un usage admirable de tout l'esprit et de toute la capacité de M. le Prince, puisant à la source de tout ce qu'il y avait de bon à apprendre sous un si grand maître, dont il était chèrement aimé. M. le Prince avait couru avec une diligence qui lui a coûté la vie, de Chantilly à Fontainebleau, quand madame de Bourbon y tomba malade de la petite vérole, afin d'empêcher M. le Duc de la garder et d'être auprès d'elle, parce qu'il n'a point eu la petite vérole; car sans cela madame la Duchesse, qui l'a toujours gardée, suffisait bien pour être en repos de la conduite de sa santé. Il fut fort malade, et enfin il a péri par une grande oppression qui lui fit dire, comme il croyait venir à Paris, qu'il allait faire un plus grand voyage. Il envoya querir le père Deschamps, son confesseur; et après vingt-quatre heures d'extinction, après avoir reçu tous ses sacrements, il est mort regretté et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis. Le roi en a témoigné beaucoup de tristesse; et enfin on sent la douleur de voir sortir du monde un si grand homme, un si grand héros, dont les siècles entiers ne sauront point remplir la place. Il arriva une chose extraordinaire il y a trois semaines, un peu avant que M. le Prince partît pour Fontainebleau. Un gentilhomme à lui, nommé Vernillon, revenant à trois heures de la chasse, approchant du château, vit à une fenêtre du cabinet des armes, un fantôme, c'est-à-dire un homme enseveli: il descendit de son cheval et s'approcha, il le vit toujours; son valet, qui était avec lui, lui dit: _Monsieur, je vois ce que vous voyez_. Vernillon ne voulant pas lui dire pour le laisser parler naturellement, ils entrèrent dans le château, et prièrent le concierge de donner la clef du cabinet des armes; il y va, et trouva toutes les fenêtres fermées, et un silence qui n'avait pas été troublé il y avait plus de six mois. On conta cela à M. le Prince; il en fut un peu frappé, puis s'en moqua. Tout le monde sut cette histoire, et tremblait pour M. le Prince; et voilà ce qui est arrivé. On dit que ce Vernillon est un homme d'esprit, et aussi peu capable de vision que le pourrait être notre _ami_ Corbinelli, outre que ce valet eut la même apparition. Comme ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y fassiez vos réflexions comme nous. Depuis que cette lettre est commencée, j'ai vu Briole, qui m'a fait pleurer les chaudes larmes par un récit naturel et sincère de cette mort: cela est au-dessus de tout ce qu'on peut dire. La lettre qu'il a écrite au roi est la plus belle chose du monde, et le roi s'interrompit trois ou quatre fois par l'abondance des larmes; c'était un adieu et une assurance d'une parfaite fidélité, demandant un pardon noble des égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps; un remercîment du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce prince; ensuite une recommandation à sa famille d'être unie: il les embrassa tous, et les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer comme frères; une récompense à tous ses gens, demandant pardon des mauvais exemples; et un christianisme partout, et dans la réception des sacrements, qui donne une consolation et une admiration éternelle. Je fais mes compliments à M. de Vardes sur cette perte. Adieu, mon cher monsieur.

257.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.

Le 27 janvier 1687.

Si cette lettre vous fait quelque plaisir, comme vous voulez me flatter quelquefois que vous aimez un peu mes lettres, vous n'avez qu'à remercier M. le chevalier de Grignan de celle-ci: c'est lui qui me prie de vous écrire, monsieur, pour vous parler et vous questionner sur les eaux de Balaruc. Ne sont-elles pas vos voisines? pour quels maux y va-t-on? est-ce pour la goutte? ont-elles fait du bien à ceux qui en ont pris? en quel temps les prend-on? en boit-on? s'y baigne-t-on? ne fait-on que plonger la partie malade? Enfin, monsieur, si vous pouvez soutenir avec courage l'ennui de ces quinze ou seize questions, et que vous vouliez bien y répondre, vous ferez une grande charité à un des hommes du monde qui vous estime le plus, et qui est le plus incommodé de la goutte. Je pourrais finir ici ma lettre, n'étant à autre fin; mais je veux vous demander par occasion comme vous vous portez d'être grand-père. Je crois que vous avez reçu une gronderie que je vous faisais sur l'horreur que vous me témoigniez de cette dignité: je vous donnais mon exemple, et vous disais: _Pæte, non dolet_. En effet, ce n'est point ce que l'on pense: la Providence nous conduit avec tant de bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les sentons quasi pas; cette perte va doucement, elle est imperceptible: c'est l'aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans on nous donnait le degré de supériorité dans notre famille, et qu'on nous fît voir dans un miroir le visage que nous avons ou que nous aurons à soixante ans, en le comparant avec celui de vingt ans, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur de cette figure: mais c'est jour à jour que nous avançons; nous sommes aujourd'hui comme hier, et demain comme aujourd'hui; ainsi nous avançons sans le sentir, et c'est un miracle de cette Providence que j'adore. Voilà une tirade où ma plume m'a conduite, sans y penser. Vous avez été, sans doute, de la belle et bonne compagnie qui était chez le cardinal de Bonzi. Adieu, monsieur; je ne change point d'avis sur l'estime et l'amitié que je vous ai promises.

258.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 10 mars 1687.

Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin. Mais le moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et de la plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis qu'il y a des mortels? c'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite aujourd'hui à Notre-Dame; tous les beaux esprits se sont épuisés à faire valoir tout ce qu'a fait ce grand prince, et tout ce qu'il a été. Ses pères sont représentés par des médailles jusqu'à saint Louis; toutes ses victoires, par des _basses-tailles_ (_ou bas-reliefs_), couvertes comme sous des tentes dont les coins sont ouverts, et portés par des squelettes, dont les attitudes sont admirables. Le mausolée, jusque près de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore plus haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place du chœur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les Espagnols est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent: _Ce qui s'est fait loin du soleil doit être caché_[659]. Tout est semé de fleurs de lis d'une couleur sombre, et au-dessous une petite lampe qui fait dix mille petites étoiles. J'en oublie la moitié: mais vous aurez le livre qui vous instruira de tout en détail. Si je n'avais point eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette lettre: mais ce _duplicata_ ne vous aurait pas fait plaisir.

Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dépense lui fait bien de l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funèbre: nous la verrons imprimée. Voilà, mon cher cousin, fort grossièrement le sujet de la pièce. Si j'avais osé hasarder de vous faire payer un double port, vous seriez plus content.

Je viens de voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. Il nous a dit que M. de Meaux s'était surpassé lui-même, et que jamais on n'a fait valoir ni mis en œuvre si noblement une si belle matière. J'ai vu deux ou trois fois ici M. d'Autun (_M. de Roquette_). Il me paraît fort de vos amis: je le trouve très-agréable, et son esprit d'une douceur et d'une facilité qui me fait comprendre l'attachement qu'on a pour lui quand on est dans son commerce. Il a eu des amis d'une si grande conséquence, et qui l'ont si longtemps et si chèrement aimé, que c'est un titre pour l'estimer, quand on ne le connaîtrait pas par lui-même. La Provençale vous fait bien des amitiés. Elle est occupée d'un procès qui la rend assez semblable à la comtesse de _Pimbêche_. Je me réjouis avec vous que vous ayez à cultiver le corps et l'esprit du petit de Langheac. C'est un beau nom à médicamenter, comme dit Molière; et c'est un amusement que nous avons ici tous les jours avec le petit de Grignan. Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère nièce. Conservez-nous vos amitiés, et nous vous répondons des nôtres. Je ne sais si ce pluriel est bon: mais, quoi qu'il en soit, je ne le changerai pas.

[659] C'est peut-être cette devise qui donna à Michel Corneille l'idée d'un tableau que l'on voyait à Chantilly. La muse de l'histoire arrachait de la vie du héros les feuillets sur lesquels étaient écrits les triomphes qu'il avait obtenus en combattant contre son roi.

259.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 25 avril 1687.

Je commence ma lettre aujourd'hui, et je ne l'achèverai qu'après avoir entendu demain l'oraison funèbre de M. le Prince, par le P. Bourdaloue. J'ai vu M. d'Autun qui a reçu votre lettre, et le fragment de celle que je vous écrivais. Je ne sais si cela était assez bon pour lui envoyer ici: ce qui est bon à Autun, pourrait n'avoir pas les mêmes grâces à Paris. Toute mon espérance est qu'en passant par vos mains vous l'aurez raccommodé, car ce que j'écris en a besoin. Quoi qu'il en soit, mon cousin, cela fut lu à l'hôtel de Guise; j'y arrivai en même temps; on me voulut louer, mais je refusai modestement les louanges, et je grondai contre vous et contre M. d'Autun. Voilà l'histoire du fragment. La pensée d'être fâché de paraître guidon dans le livre de notre généalogie est tellement passée à mon fils, et même à moi, que je ne vous conseille point de rien retoucher à cela. Il importe peu que dans les siècles à venir il soit marqué pour cette charge, qui a fait le commencement de sa vie, ou pour la sous-lieutenance.

Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince, faite par le P. Bourdaloue. Il s'est surpassé lui-même, c'est beaucoup dire. Son texte était: _Que le Roi l'avait pleuré, et dit à son peuple: Nous avons perdu un Prince qui était le soutien d'Israël_.

Il était question de son cœur, car c'est son cœur qui est enterré aux Jésuites. Il en a donc parlé, et avec une grâce et une éloquence qui entraîne ou qui enlève, comme vous voudrez. Il fait voir que son cœur était solide, droit et chrétien. _Solide_, parce que, dans le haut de la plus glorieuse vie qui fut jamais, il avait été au-dessus des louanges; et là il a repassé en abrégé toutes ses victoires, et nous a fait voir, comme un prodige, qu'un héros en cet état fût entièrement au-dessus de la vanité et de l'amour de soi-même. Cela a été traité divinement.

_Un cœur droit._ Et sur cela il s'est jeté sans balancer tout au travers de ses égarements, et de la guerre qu'il a faite contre le roi. Cet endroit qui fait trembler, que tout le monde évite, qui fait qu'on tire les rideaux, qu'on passe des éponges, il s'y est jeté lui à corps perdu, et a fait voir par cinq ou six réflexions, dont l'une était le refus de la souveraineté de Cambrai, et de l'offre qu'il avait faite de renoncer à tous ses intérêts plutôt que d'empêcher la paix, et quelques autres encore, que son cœur dans ses déréglements était droit, et qu'il était emporté par le malheur de sa destinée, et par des raisons qui l'avaient comme entraîné à une guerre et à une séparation qu'il détestait intérieurement, et qu'il avait réparées de tout son pouvoir après son retour, soit par ses services, comme à Tolhuys, Senef, etc., soit par les tendresses infinies et par les désirs continuels de plaire au roi, et de réparer le passé. On ne saurait vous dire avec combien d'esprit tout cet endroit a été conduit, et quel éclat il a donné à son héros, par cette peine intérieure qu'il nous a si bien peinte, et si vraisemblablement.

_Un cœur chrétien._ Parce que M. le Prince a dit dans ses derniers temps que, malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait jamais senti la foi éteinte dans son cœur; qu'il en avait toujours conservé les principes: et cela supposé, parce que le prince disait vrai, il rapporte à Dieu ses vertus même morales, et ses perfections héroïques, qu'il avait consommées par la sainteté de sa mort. Il a parlé de son retour à Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir noble, grand et sincère; et il nous a peint sa mort avec des couleurs ineffaçables dans mon esprit et dans celui de l'auditoire, qui paraissait pendu et suspendu à tout ce qu'il disait, d'une telle sorte qu'on ne respirait pas. De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est impossible; et je gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la _croque_. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël. Enfin, mes chers enfants, voilà ce qui vous doit toujours donner une assez grande curiosité pour voir cette pièce imprimée. Celle de M. de Meaux l'est déjà. Elle est fort belle, et de main de maître. Le parallèle de M. le Prince et de M. de Turenne est un peu violent; mais il s'en excuse en niant que ce soit un parallèle, et en disant que c'est un grand spectacle qu'il présente de deux grands hommes que Dieu a donnés au roi, et tire de là une occasion fort naturelle de louer Sa Majesté, qui sait se passer de ces deux grands capitaines, tant est fort son génie, tant ses destinées sont glorieuses. Je gâte encore cet endroit; mais il est beau. Adieu, mon cousin; je suis lasse, et vous aussi. Je t'embrasse, ma nièce, et ton petit de Langheac.

260.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 13 novembre 1687.

Je reçois présentement une lettre de vous, mon cher cousin, la plus aimable et la plus tendre qui fut jamais. Je n'ai jamais vu expliquer l'amitié si naturellement, et d'une manière si propre à persuader. Enfin vous m'avez persuadée, et je crois que ma vie est nécessaire à la conservation de la vôtre. Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour vous rassurer et vous faire connaître l'état où je suis.

Je reprends dès les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abbé, à qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais la douceur et le repos de ma vie; c'est lui à qui vous devez la joie que j'apportais dans votre société; sans lui, nous n'aurions jamais ri ensemble; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait comprendre ce que vous aviez dit, et deviner ce que vous alliez dire; en un mot, le bon abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait laissée, m'a rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et digne de votre estime et de votre amitié. Je tire le rideau sur vos torts; ils sont grands, mais il les faut oublier, et vous dire que j'ai vivement senti la perte de cette agréable source de tout le repos de ma vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre continue, comme un jeune homme, avec des sentiments très-chrétiens, dont j'étais extrêmement touchée; car Dieu m'a donné un fonds de religion qui m'a fait regarder assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne a duré quatre-vingts ans; il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement: Dieu nous fasse la même grâce! Ce fut à la fin d'août que je le pleurai amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté s'il eût vécu autant que moi. Mais voyant au quinzième ou seizième de septembre que je n'étais que trop libre, je me résolus d'aller à Vichy, pour guérir tout au moins mon imagination sur des manières de convulsions à la main gauche, et des visions de vapeurs qui me faisaient craindre l'apoplexie. Ce voyage proposé donna envie à madame la duchesse de Chaulnes de le faire aussi. Je me joignis à elle; et comme j'avais quelque envie de revenir à Bourbon, je ne la quittai point. Elle ne voulait que Bourbon; j'y fis venir des eaux de Vichy, qui, réchauffées dans les puits de Bourbon, sont admirables. J'en ai pris, et puis de celles de Bourbon: ce mélange est fort bon. Ces deux rivales se sont raccommodées ensemble, ce n'est plus qu'un cœur et qu'une âme: Vichy se repose dans le sein de Bourbon, et se chauffe au coin de son feu, c'est-à-dire dans les bouillonnements de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouvée, et quand j'ai proposé la douche, on m'a trouvée en si bonne santé qu'on me l'a refusée; et l'on s'est moqué de mes craintes; on les a traitées de visions, et l'on m'a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m'en a tellement assurée que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-là. Ma fille en est ravie, qui m'aime comme vous savez.

Voilà, mon cher cousin, où j'en suis. Votre santé dépendant de la mienne, en voilà une grande provision pour vous. Songez à votre rhume, et, comme cela, faites-moi bien porter. Il faut que nous allions ensemble, et que nous ne nous quittions point. Il y a trois semaines que je suis revenue de Bourbon; notre jolie petite abbaye n'était point encore donnée; nous y avons été douze jours; enfin on vient de la donner à l'ancien évêque de Nîmes, très-saint prélat. J'en sortis il y a trois jours, tout affligée de dire adieu pour jamais à cette aimable solitude que j'ai tant aimée; après avoir pleuré l'abbé, j'ai pleuré l'abbaye. Je sais que vous m'avez écrit pendant mon voyage de Bourbon; je ne me suis point amusée aujourd'hui à vous répondre: je me suis laissée aller à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sans mesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu'une autre fois je ne me donnerai pas une pareille liberté; car je sais, et c'est Salomon qui le dit, que _celui-là est haïssable qui parle toujours de lui_. Notre ami Corbinelli dit que, pour juger combien nous importunons en parlant de nous, il faut songer combien les autres nous importunent quand ils parlent d'eux. Cette règle est assez générale: mais je crois m'en pouvoir excepter aujourd'hui, car je serais fort aise que votre plume fût aussi inconsidérée que la mienne, et je sens que je serais ravie que vous me parlassiez longtemps de vous. Voilà ce qui m'a engagée dans ce terrible récit: et, dans cette confiance, je ne vous ferai point d'excuses, et je vous embrasse, mon cher cousin et la belle Coligny. Je rends mille grâces à madame de Bussy de son compliment: on me tuerait plutôt que de me faire écrire davantage.

261.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 13 août 1688.

J'ai toujours eu confiance en votre heureux tempérament, mon cher cousin; et quoique je connusse des gens qui se seraient fort bien pendus dans l'état où vous êtes partis d'ici[660], le passé me répondait un peu de l'avenir. Il me semblait

Qu'un mont pendant en précipices, Qui pour les coups du désespoir Sont aux malheureux si propices,

n'était point du tout le chemin que vous prendriez; et en vérité vous avez raison: la vie est courte, et vous êtes déjà bien avancé: ce n'est pas la peine de s'impatienter. Cette consolation est triste, et ce remède pire que le mal, cependant il doit faire son effet, aussi bien que la pensée, qui n'est guère plus réjouissante, du peu de place que nous tenons dans ce grand univers, et combien il importe peu, à la fin du monde, qu'il y ait eu un comte de Bussy heureux ou malheureux. Je sais que c'est pour le petit moment que nous sommes en cette vie que nous voudrions être heureux: mais il faut se persuader qu'il n'y a rien de plus impossible, et que si vous n'eussiez eu les sortes de chagrins que vous avez, vous en auriez eu d'autres, selon l'ordre de la Providence. Elle veut, par exemple, que notre cousin d'Allemagne soit romanesquement transplanté, et en apparence fort heureux. Nous ne voyons point le dessous des cartes; mais enfin, c'est cette Providence qui l'a conduit par des chemins si extraordinaires, et si loin de nous faire deviner la fin du roman, qu'on ne peut en tirer aucune conséquence, ni s'en faire aucun reproche. Il faut donc revenir d'où nous sommes partis, et se résoudre sans murmure à tout ce qu'il plaît à Dieu de faire de nous.

Je ne sais comment je me suis embarrassée dans ces moralités: j'en veux sortir en vous disant que c'est le marquis de Villars, qui est revenu d'Allemagne[661], qui nous a dit des merveilles de notre cousin. Je vous dois dire aussi que ma fille a gagné son procès tout d'une voix, avec tous les dépens. Cela est remarquable. Voilà un grand fardeau hors de dessus les épaules de toute cette famille; c'était un dragon qui les persécutait depuis six ans; mais à celui-là qui est détruit il en succède un autre: c'est la pensée de se séparer. N'est-ce pas là ce que je disais de la manière de la Providence? Il faudra donc nous dire adieu, ma fille et moi, l'une pour Provence, l'autre pour Bretagne. C'est ainsi vraisemblablement que la Providence va disposer de nous. Elle a fait mourir aussi la nièce de notre Corbinelli d'une manière étrange. Elle avait emprunté avec son oncle le carrosse d'un de ses amis: un portier qui n'avait jamais mené prit témérairement de jeunes chevaux; il monte sur le siége; il va choquant, rompant, brisant, courant partout. Un cheval s'abat, le timon va enfiler un carrosse, d'où trois hommes sortent l'épée à la main: le peuple s'assemble; un de ces hommes veut tuer Corbinelli: Hélas! messieurs, leur dit-il, vous n'en seriez pas mieux; le cocher n'est point à moi, nous sommes au désespoir contre lui. Cet homme devient son protecteur, le tire de la populace; mais il ne tire pas sa pauvre nièce d'une frayeur si excessive, qu'elle revient chez elle le cœur serré au point que la fièvre lui prend le soir, et quatre jours après elle meurt. Elle a été généralement regrettée de ceux qui la connaissaient. La philosophie de notre ami ne l'a pas empêché d'en pleurer; mais j'espère qu'enfin elle le consolera. C'est à elle que je le recommande; car je n'ai pas la vanité de croire que je puisse en cette rencontre quelque chose sur son esprit. Cependant, mon cher cousin, je lui laisse la plume, après vous avoir embrassé de tout mon cœur, et mon aimable nièce, à qui je prétends écrire comme à vous dans cette longue et ennuyeuse lettre. Je dis ennuyeuse, parce que, comme elle ne m'a point divertie en l'écrivant, je crois qu'elle ne vous divertira point en la lisant. Je voudrais bien embrasser le joli petit marquis de Coligny. Ma fille vous fait à tous deux mille sincères amitiés: elle est toujours flattée et reconnaissante de l'estime et de l'amitié que vous avez pour elle. Je comprends bien que si vous étiez jeune, elle aurait la première place dans votre cœur.

[660] Un procès perdu avait mis Bussy dans cet état.

[661] C'est le maréchal de Villars, le vainqueur de Denain, dont il nous reste des Mémoires intéressants.

262.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 22 septembre 1688.

Il est vrai que j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le marquis de Villars nous en a dit des merveilles à son retour de Vienne, et de sa valeur, et de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et du bon air de sa maison. Vous êtes cause, mon cher cousin, que j'écris à cette duchesse-comtesse, en lui envoyant votre paquet. J'admire toujours les jeux et les arrangements de la Providence. Elle veut que ce Rabutin d'Allemagne, notre cadet de toutes façons, par des chemins bizarres et obliques s'élève et soit heureux; et qu'un comte de Bussy, l'aîné de sa maison, avec beaucoup de valeur, d'esprit et de services, même avec la plus brillante charge de la guerre, soit le plus malheureux homme de la cour de France. Oh bien! Providence, faites comme vous l'entendrez: vous êtes la maîtresse: vous disposez de tout comme il vous plaît, et vous êtes tellement au-dessus de nous, qu'il faut encore vous adorer, quoi que vous puissiez faire, et baiser la main qui nous frappe et qui nous punit; car devant elle nous méritons toujours d'être punis. Je suis bien triste, mon cher cousin; notre chère comtesse de Provence, que vous aimez tant, s'en va dans huit jours; cette séparation m'arrache l'âme, et fait que je m'en vais en Bretagne: j'y ai beaucoup d'affaires, mais je sens qu'il y a un petit brin de dépit amoureux. Je ne veux plus de Paris sans elle: je suis en colère contre le monde entier; je m'en vais me jeter dans un désert. Eh bien! M. et madame, en savez-vous plus que nous sur l'amitié? Nous donnerions des leçons aux autres: mais, en vérité, il est bien douloureux d'exceller en ce genre: ceux qui sont si sensibles sont bien malheureux. Parlons d'autre chose. Vous savez la mort de votre ancien ami Vivonne? Il est mort en un moment, dans un profond sommeil, la tête embarrassée. Le roi va le 28 de ce mois à Fontainebleau. Il y a quelque autre dessein, mais il est encore caché. Il y a un air de ralentissement dans tout le mouvement de guerre qui a paru d'abord. La flotte seule du prince d'Orange, toute prête à mettre à la voile, est digne d'attention. On croit qu'elle menace l'Angleterre. Cependant on garde nos côtes: on a fait partir les gouverneurs de Bretagne et de Normandie. Tout ceci est brouillé; il y a bien des nuages amassés; ce dénoûment mérite qu'on ne le perde pas de vue.

_Monsieur de Corbinelli._

Le prince d'Orange ni ses alliés ne songent point à faire des entreprises sur nous. Ils ne songent qu'à l'Angleterre, ou à empêcher celles que nous voudrions faire sur eux, en nous montrant qu'ils ont de quoi se défendre, sans vouloir persuader qu'ils veulent attaquer. C'est ce que je souhaite dans les règles de la politique. Adieu, monsieur, je vous remercie de tout mon cœur des compliments que vous m'avez faits sur les deux morts qui m'ont affligé depuis deux mois. La mienne viendra quand il lui plaira. Je ne sais si elle m'affligera: mais je sais bien qu'elle ne me surprendra pas.

263.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Paris, lundi 18 octobre 1688.

Nous avons reçu vos lettres de Châlons, ma chère fille, le lendemain des plaintes que nous avions faites d'avoir été huit jours entiers sans en recevoir: ce temps est long, et le cœur souffre dans cette ignorance; c'est ce qui fait que nous sentons vos peines dans l'éloignement des nouvelles de Philisbourg. Jusqu'ici votre enfant se porte fort bien; il y fait des merveilles; il voit et entend les coups de canon autour de lui sans émotion: il a monté la tranchée, il rend compte du siége à son oncle comme un vieil officier; il est aimé de tout le monde: il a souvent l'honneur de manger avec MONSEIGNEUR, qui lui parle et lui fait donner le bougeoir. M. de Beauvilliers en fait son enfant, et Saint-Pouange[662]... Enfin, vous verrez tout cela en détail, dans les lettres que M. le chevalier vous envoie; je ne vous dis tout ceci que pour donner du prix à ce que je mande, en vous entretenant de la chose principale, et qui doit vous tenir le plus au cœur: après cela je reviens à votre voyage. Ah! la vilaine route! Mon pauvre comte, vous devez en être bien honteux. Je savais bien que cette montagne de la Rochepot était un précipice caché derrière une petite haie de rien, et le chemin tout plein de cailloux; mais enfin ce chemin, qui est maudit, le voilà passé: nous reviendrons par l'autre, si Dieu le veut bien, comme je l'espère. Il nous paraît que vous vous embarquez aujourd'hui sur le Rhône, après avoir fait votre détour à Thézé[663]. Le temps est bien horrible ici: le chevalier est toujours très-incommodé de la faiblesse de ses jambes: il n'a plus de douleurs, et c'est ce qui fait sa tristesse; il a grand besoin de la force de son esprit pour soutenir un état si contraire à ce qu'il appelle son devoir; il ne peut aller à Fontainebleau, où il a mille affaires: je suis touchée de le voir comme il est; cependant il n'y paraît pas, son esprit agit et donne ses ordres partout. J'admire que votre santé se puisse conserver au milieu de vos inquiétudes; il y a du miracle: tâchez de le continuer, ne vous échauffez point à l'excès par de cruelles nuits, par ne point manger: mais est-on maîtresse de son imagination? Je suis affligée que vous soyez amaigrie, je crains sur cela l'air de Grignan; j'aime tout en vous, et même votre beauté, qui n'est que le moindre de mes attachements. Vous avez un cœur qu'on ne saurait trop aimer, trop adorer; cependant ayez pitié de votre portrait, ne le rendez point celui d'une autre: ne nous trompez point, soyez toujours comme nous le voyons; rafraîchissez-vous à la Garde. Pour moi, je m'en vais vous dire hardiment ce que je pense: c'est que si l'état du château de Grignan, dont j'ai entendu parler, est tel que vous y soyez incommodée, et que les coups de pic sur le rocher y fassent l'air mortel de Maintenon[664], voici le parti que je prendrais, sans me fâcher, sans gronder personne, sans me plaindre: je prierais M. de la Garde de vouloir bien que je demeurasse chez lui avec Pauline, vos femmes et deux laquais, jusqu'à ce que la place fût nette et habitable. C'est ainsi que j'en userais tout bonnement, sans bruit; cela empêcherait d'ailleurs mille visites importunes, qui comprendraient qu'un château où l'on bâtit n'est guère propre à les recevoir. Vous voulez que je vous parle de ma santé et de ma vie: j'ai été un peu échauffée; de mauvaises nuits, beaucoup de douleurs et de larmes ne sont pas saines, et c'est ce qui m'effraye pour vous: cela s'est passé entièrement avec des bouillons de veau; n'y pensez plus. Ma vie, vous la savez: souvent, souvent dans cette petite chambre de là-bas, où je suis comme destinée; je tâche pourtant de ne point abuser ni incommoder; il me semble qu'on est bien aise de m'y voir. Nous parlons sans cesse de vous, de votre fils, de vos affaires. Je vais chez mesdames de la Fayette et de Lavardin; tout cela me parle encore de vous, et vous aime, et vous estime: un autre jour chez madame de Mouci; hier chez la marquise d'Uxelles. Il n'y a personne à Paris; on revient le soir, on se couche; on se lève; ainsi la vie se passe vite, parce que le temps passe de même. Mademoiselle de Méri se trouve bien de nous, et nous d'elle. Nous avons l'abbé Bigorre, c'est le plus commode et le plus aimable de tous les hôtes. Corbinelli est en Normandie avec le lieutenant civil (_M. le Camus_), jusqu'à la Saint-Martin. Vous ai-je dit que nous allâmes nous promener l'autre jour au bois de Vincennes, le chevalier et moi? Nous causâmes fort: je me promenai longtemps, mais tout cela tristement; je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi.

Du même jour.

Ma lettre est cachetée, et je reçois, ma chère enfant, la vôtre _du bateau au delà de Mâcon_. Tout ce que vous me dites de votre amitié est un charme pour moi: si je ne sentais bien de quelle manière je vous aime, je serais honteuse, et quasi persuadée que vous en savez plus que moi sur ce chapitre. Vous pouvez vous assurer que je ne quitterai Paris, ni pendant le siége de Philisbourg, ni pendant que le chevalier sera ici; je me trouve fort naturellement attachée à ces deux choses. Ne craignez point, au reste, que je sois assez sotte pour me laisser mourir de faim: on mange son avoine tristement, mais enfin on la mange. Pour votre idée, elle brille encore et règne partout; jamais une personne n'a si bien rempli les lieux où elle est, et jamais on n'a si bien profité du bonheur de loger avec vous que j'en ai profité, ce me semble; nos matinées n'étaient-elles pas trop aimables? Nous avions été deux heures ensemble, avant que les autres femmes soient éveillées; je n'ai rien à me reprocher là-dessus, ni d'avoir perdu le temps et l'occasion d'être avec vous; j'en étais avare, et jamais je ne suis sortie qu'avec l'envie de revenir; ni jamais revenue, sans avoir d'avance une joie sensible de vous retrouver et de passer la soirée avec vous. Je demande pardon à Dieu de tant de faiblesses; c'est pour lui qu'il faudrait être ainsi. Vos moralités sont très-bonnes et trop vraies.

Madame de Vins a été en peine de son mari; elle en a reçu une lettre; il est en sûreté présentement; _il est au siége de Philisbourg_; il avait passé par des bois très-périlleux, et l'on n'avait point de ses nouvelles. Si l'air et le bruit de Grignan vous incommodent, allez à la Garde; je ne changerai point d'avis. Mille amitiés à tous vos Grignans; je suis assurée que M. de la Garde sera du nombre. Comment trouvez-vous Pauline? Qu'elle est heureuse de vous voir et d'être obligée de vous aimer!

Je comprends mieux que personne du monde les sortes d'attachements qu'on a pour des choses insensibles, et par conséquent ingrates; mes folies pour Livry en sont de belles marques. Vous avez pris ce mal-là de moi.

[662] Secrétaire du cabinet du roi.

[663] Terre de la maison de Châteauneuf de Rochebonne.

[664] On sait que les terres remuées au camp de Maintenon causèrent beaucoup de maladies.

264.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 25 octobre 1688.

L'impatience que nous avons, ma chère fille, de recevoir vos lettres; l'attention qui nous les fait envoyer chercher jusque dans le sein de la poste; notre joie d'apprendre que vous vous portez bien, malgré toutes vos peines, tout cela est digne des soins que vous avez de nous donner de vos nouvelles; vous pouvez juger, par le besoin que nous en avons, combien nous vous sommes obligés de votre exactitude; je dis toujours _nous_, car les sentiments du chevalier et les miens sont si pareils, que je ne saurais les séparer. Mais parlons de Philisbourg: voilà une lettre de votre enfant, du 18; il se portait fort bien; vous verrez, par tout ce que vous dit M. du Plessis, qu'il ne fera pas de honte à ses parents: mais admirez les arrangements de la Providence; la pluie l'a empêché d'être le lendemain, avec le régiment de Champagne, de l'action la plus brillante et la plus dangereuse qu'il y ait encore eue: c'est la prise d'un ouvrage à cornes, qui fut enlevé le 19, où le marquis d'Harcourt, maréchal de camp, le comte de Guiche, le cadet du prince de Tingry, le comte d'Estrées, Courtin et quelques autres, se sont distingués; le fils de M. Courtin est mortellement blessé, le marquis d'Uxelles légèrement: le pauvre Bordage a payé pour tous, deux jours devant. Le roi a donné son régiment à M. du Maine, et en a promis un autre au fils du Bordage, avec mille écus de pension. Les princes et les jeunes gens sont au désespoir de n'avoir pas été de cette fête, mais ce n'était pas leur jour. Il fallut tenir MONSEIGNEUR[665] à quatre: il voulait être à la tranchée; Vauban le prit par le corps et le repoussa avec M. de Beauvilliers. Ce prince est adoré; il dit du bien de ceux qui le méritent, il demande pour eux des régiments, des récompenses; il jette l'argent aux blessés et à ceux qui en ont besoin. On ne croit pas que la place dure longtemps après ce logement. Le gouverneur malade, celui qui commandait à sa place étant pris et mort, on espère que personne ne voudra soutenir une si mauvaise gageure. Le chevalier me fait rire; il est ravi que le marquis n'ait point été à cette occasion, et il est au désespoir qu'il ne se soit point distingué; en un mot, il voudrait qu'il fût tout à l'heure comme lui, et que sa réputation fût déjà toute parfaite comme la sienne; il faut avoir un peu de patience. Espérons, ma chère fille, que tout se passera désormais selon nos désirs, pour revoir notre enfant en bonne santé.

Vous avez été très-bien reçue à la Garde, et enfin, à force de marcher et de vous éloigner, vous êtes à Grignan. Vous nous direz comment vous vous y trouvez, et comment cette pauvre substance qui pense, et qui pense si vivement, aura pu conserver sa machine si belle et si délicate, dans un bon état, pendant qu'elle était si agitée: vous en faites une différence que votre père (_Descartes_) n'a point faite. Mais, ma fille, on meurt ici plus qu'à Philisbourg: le pauvre la Chaise[666], qui vous aimait tant, qui avait tant d'esprit, qui en avait tant mis dans _la vie de Saint Louis_, est mort à la campagne, d'une petite fièvre; M. du Bois en est très-affligé. Madame de Longueval, ou le _Chanoine_[667], est morte ou mort d'un étranglement à la gorge: elle haïssait bien parfaitement notre Montataire[668]; je suis toujours fâchée qu'on emporte de tels paquets en l'autre monde; voyez comme la mort va, prenant partout ceux qu'il plaît à Dieu d'enlever de celui-ci.

Madame de Lavardin me fit hier cent amitiés pour vous, ainsi que madame d'Uxelles, et madame de Mouci, et mademoiselle de la Rochefoucauld, que nous avons reçue dans le corps des veuves: j'y mets aussi madame de la Fayette; mais comme elle n'était pas hier chez madame de Mouci, je la sépare: rien ne peut se comparer à l'estime parfaite de toutes ces personnes pour vous. Adieu, aimable et chère enfant; je parle souvent de vous avec plaisir, parce que c'est quasi toujours votre éloge. Nous sommes suspendus dans l'attention de Philisbourg et de vos nouvelles: voilà les deux points de nos discours.

[665] MONSEIGNEUR fut nommé par les soldats _Louis le Hardi_, pendant le siége de Philisbourg.

[666] Jean Filleau de la Chaise, auteur d'une Vie de saint Louis fort estimée, et frère de M. de Saint-Martin, auteur de la traduction de _Don Quichotte_.

[667] On connaissait dans le monde madame de Longueval, chanoinesse de Remiremont, sous le nom du _Chanoine_: elle était sœur de la maréchale d'Estrées.

[668] Marie de Rabutin, marquise de Montataire, avait eu de grands procès avec madame de Longueval.

265.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, jour de la Toussaint 1688, à neuf heures du soir.

_Philisbourg est pris_, ma chère enfant, _votre fils se porte bien_. Je n'ai qu'à tourner cette phrase de tous côtés, car je ne veux point changer de discours. Vous apprendrez donc par ce billet que _votre enfant se porte bien, et que Philisbourg est pris_. Un courrier vient d'arriver chez M. de Villacerf, qui dit que celui de Monseigneur est arrivé à Fontainebleau pendant que le père Gaillard prêchait; on l'a interrompu, et on a remercié Dieu dans le moment d'un si heureux succès et d'une si belle conquête. On ne sait point de détail, sinon qu'il n'y a point eu d'assaut, et que M. du Plessis disait vrai, quand il assurait que le gouverneur faisait faire des chariots pour porter son équipage. Respirez donc, ma chère enfant, remerciez Dieu premièrement: il n'est point question d'un autre siége; jouissez du plaisir que votre fils ait vu celui de Philisbourg; c'est une date admirable, c'est la première campagne de M. le Dauphin: ne seriez-vous pas au désespoir qu'il fût seul de son âge qui n'eût point été à cette occasion, et que tous les autres fissent les entendus? Ah! mon Dieu, ne parlons point de cela, tout est à souhait. C'est vous, mon cher comte, qu'il en faut remercier: je me réjouis de la joie que vous devez avoir; j'en fais mon compliment à notre coadjuteur, voilà une grande peine dont vous êtes tous soulagés. Dormez donc, ma très-belle; mais dormez sur notre parole: si vous êtes avide de désespoirs, comme nous le disions autrefois, cherchez-en d'autres, car Dieu vous a conservé votre chère enfant: nous en sommes transportés, et je vous embrasse dans cette joie avec une tendresse dont je crois que vous ne doutez pas.

266.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, ce 3 novembre 1688.

J'ai été si occupée, mon cher cousin, à prendre Philisbourg, qu'en vérité je n'ai pas eu un moment pour vous écrire. Je m'étais fait une suspension de toutes choses, à tel point que j'étais comme ces gens dont l'application les empêche de reprendre leur haleine. Voilà donc qui est fait, Dieu merci; je soupire comme M. de la Souche, je respire à mon aise. Et savez-vous pourquoi j'étais si attentive? c'est que ce petit marmot de Grignan y était. Songez ce que c'est qu'un enfant de dix-sept ans qui sort de dessous l'aile de sa mère, qui est encore dans les craintes qu'il ne soit enrhumé. Il faut que tout d'un coup elle le quitte pour l'envoyer à Philisbourg, et qu'avec une cruauté inouïe par elle-même, elle parte avec son mari pour aller en Provence, et qu'elle s'éloigne ainsi des nouvelles, dont on ne saurait être trop proche; et qu'enfin quinze jours durant elle tourne le dos, et ne fasse pas un pas qui ne l'éloigne de son fils, et de tout ce qui peut lui en dire des nouvelles. Je m'effraye moi-même en vous écrivant ceci, et je suis assurée qu'aimant cette comtesse comme vous l'aimez (car vous savez bien que vous l'aimez), vous serez touché de son état. Il est vrai que Dieu la console de ses peines, par le bonheur de savoir présentement son fils en bonne santé. Elle sera six jours plus longtemps en peine que nous; et voilà les peines de l'éloignement. Voilà donc cette bonne place prise. MONSEIGNEUR y a fait des merveilles de fermeté, de capacité, de libéralité, de générosité et d'humanité, jetant l'argent avec choix, disant du bien, rendant de bons offices, demandant des récompenses, et écrivant des lettres au roi qui faisaient l'admiration de la cour. Voilà une assez belle campagne: voilà tout le Palatinat et quasi tout le Rhin à nous: voilà de bons quartiers d'hiver: voilà de quoi attendre en repos les résolutions de l'empereur et du prince d'Orange. On croit celui-ci embarqué: mais le vent est si bon catholique, que jusqu'ici il n'a pu se mettre à la voile. On dit que M. de Schomberg est avec lui. C'est un grand malheur pour ce maréchal et pour nous. Les affaires de Rome vont toujours mal.

267.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 17 novembre 1688.

C'est donc aujourd'hui, ma chère enfant, que notre marquis a dix-sept ans. Il faut ajouter, à tout ce qui compose le commencement de sa vie, une fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous assure, bien de l'honneur, par la manière toute froide et toute reposée dont il l'a reçue. M. le chevalier vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au roi: il est accablé de compliments à Versailles, et moi ici. Madame de Lavardin me pria d'aller hier la trouver chez madame de la Fayette: elle voulait s'en réjouir avec moi; madame de la Fayette m'avait priée de la même chose; elle me dit d'abord gaiement: «Hé bien! qu'est-ce que madame de Grignan trouvera à épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit être ravie; que ce serait une chose à acheter, si elle était à prix; et qu'en un mot elle est trop heureuse.» Je promis de vous mander tout cela, et je vous le mande avec plaisir. Recevez donc aussi toutes les amitiés sincères de madame de Lavardin, et tous les compliments de madame de Coulanges, de la duchesse du Lude, des _divines_[669], de la duchesse de Villeroi et du père Morel[670], que je vis ensuite, parce que j'allai chez le pauvre Saint-Aubin. Ma chère enfant, les saints désirs de la mort le pressent tellement, qu'il en a précipité tous les sacrements. Le curé de Saint-Jacques ne voulut pas hier lui donner l'extrême-onction, et ce fut une douleur pour lui; car il ne souhaite que l'éternité, il ne respire plus que d'être uni à Dieu: sa paix, sa résignation, sa douceur, son détachement, sont au delà de tout ce qu'on voit: aussi ne sont-ce pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le père Morel et dans son curé, qui sont ses directeurs, ses amis, ses gardes et ses médecins, n'est pas une chose ordinaire, c'est un avant-goût de la félicité. Duchêne est son médecin: c'est un homme admirable; point de tourments, point de remèdes: _Monsieur, tâchez de vous humecter, et prenez patience_. Une chambre sans bruit, sans aucune mauvaise odeur; point de fièvre, qu'intérieure et imperceptible; une tête libre, un grand silence, à cause de la fluxion qui est sur la poitrine, de bons et solides discours, point de bagatelles: cela est divin, c'est ce qu'on n'a jamais vu. Ce pauvre malade se trouve indigne de mourir à la même place[671] où est morte madame de Longueville. Je contai tout cela à Tréville[672], qui était chez madame de la Fayette; il me répondit: _Voilà comme l'on meurt en ce quartier-là_. Duchêne ne croit point que cela finisse sitôt. Mon Dieu, ma fille, que vous seriez touchée de ce saint spectacle! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation et d'envie. Saint-Aubin m'a marqué beaucoup d'amitié, et à vous, sur ce petit marquis: mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient toujours à Jésus-Christ et à sa miséricorde, car il n'est question de nulle autre chose; encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste récit. Je veux vous remercier, et bien sérieusement, d'avoir pris le plus long pour éviter ces petits ruisseaux qui étaient devenus rivières; faites toujours ainsi, ma fille, et ne vous fiez point à l'incertitude d'une entreprise où il n'y a plus de remède, dès qu'on a fait le premier pas dans l'eau. Songez à M. de la Vergne[673], et à moi, si vous voulez; mais enfin, promettez-moi de prendre toujours le plus long et le plus sûr: il n'y a nulle comparaison entre s'ennuyer et se noyer. N'était-ce pas Pauline qui était avec vous dans cette litière? hé bien! son petit nez vous déplaisait-il? Vous me coupez bien court quelquefois sur des détails que j'aimerais à savoir: vous croyez que je vous en écrirai moins; point du tout, ma très-chère, je ne me règle point sur vous. Votre frère est à la noce de mademoiselle de la Coste à Saint-Brieuc: M. de Chaulnes y était; sans ce gouverneur, le marié s'en serait enfui. Il me semble que j'ai bien des excuses à vous faire du siége de Manheim: on m'assurait si fort que ce ne serait rien, que j'espérais de vous le faire passer insensiblement: mais, ma fille, c'en est fait; et si vous aviez souhaité, vous n'auriez pas pu désirer autre chose. Tâchez donc de dormir tout de bon, je vous réponds du reste. La fable du Lièvre[674] est tellement faite pour votre état, qu'il semble que ce soit vous qui la fassiez:

Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers, etc.

Vous y pourriez ajouter encore:

Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. Eh! la peur se corrige-t-elle?

Mais vous ne pourriez pas dire:

Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi;

car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse vieillesse que celle de M. l'archevêque: je suis bien honorée de son souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur; je lui parlerai du bon ménage que nous faisions à Paris; je suis ravie qu'il vous aime, et plus pour lui que pour vous; car ce ne serait pas bon signe pour son esprit et pour sa raison, que de vous être contraire. J'aime Pauline: vous me la représentez avec une jolie jeunesse et un bon naturel: je la vois courir partout, et apprendre à tout le monde la prise de Philisbourg; je la vois et je l'embrasse: aimez, aimez votre fille, c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du monde; mais aimez toujours aussi votre chère maman, qui est plus à vous qu'à elle-même.

M. de Bailli vient de sortir: il vous fait cent mille bredouillements, mais de si bon cœur que vous devez lui en être obligée. Mon cher comte, encore faut-il vous dire un mot de ce petit garçon; c'est votre ouvrage que cette campagne: vous avez grand sujet d'être content: tout contribue à vous persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la mienne: ce n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien de votre fils: on vante son application, son sang-froid, sa hardiesse, et quasi sa témérité.

[669] Madame de Frontenac et mademoiselle d'Outrelaise.

[670] Célèbre directeur de l'Oratoire.

[671] Dans une grande maison contiguë aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques, où mademoiselle de Longueville fit une mort très-chrétienne, après une pénitence de vingt-sept ans.

[672] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait _Tréville_), ancien cornette de la première compagnie des mousquetaires, gouverneur de Foix, fut attaché, ainsi que madame de la Fayette et le duc de la Rochefoucauld, à madame Henriette, duchesse d'Orléans. Témoin de la mort de cette princesse, il en conçut une si profonde douleur, qu'il renonça au monde, pour ne plus s'occuper que de son salut.

[673] M. l'abbé de la Vergne-Tressan fut entraîné dans sa litière comme il passait le Gardon, petite rivière profonde, et fut noyé par l'imprudence et par l'obstination de son muletier le 5 avril 1684.

[674] Fable de la Fontaine, _le Lièvre et les Grenouilles_, livre II, fable 14.

268.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 22 novembre 1688.

Je ne vous dis rien de ma santé, elle est parfaite; nous avons fait des visites tout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame Cornuel, madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du Bois, qui a un petit bobo à la jambe; et je disais chez les _Divines_ que si j'approchais autant de la jeunesse que je m'en éloigne, j'attribuerais à cette agréable route la cessation de mille petites incommodités que j'avais autrefois, et dont je ne me sens plus du tout: tenez-vous-en là, mon enfant; et puisque vous m'aimez, ne soyez point ingrate envers Dieu, qui vous conserve votre pauvre maman d'une manière qui semble n'être faite que pour moi. Je ne songe plus à cette médecine, elle m'a fait du bien, puisqu'elle ne m'a point fait de mal. Je mangerai du riz, par reconnaissance du plaisir qu'il me fait de conserver vos belles joues, et votre santé qui m'est si précieuse. Ah! qu'il faut qu'après tant de maux passés, vous soyez d'un admirable tempérament! peines d'esprit, peines de corps, inquiétudes cruelles, troubles dans le sang, transes, émotions, enfin tout y entre, sans compter les fondrières que vous rencontrez sans doute entre votre chemin au delà de ce que vous pensiez: vous résistez à tout cela, ma chère fille; je vous admire, et crois qu'il y a du prodige au courage que Dieu vous a donné. Cependant vous avez un petit garçon qui n'est plus _ce maillot_, comme vous écrivait l'autre jour madame de Coulanges, c'est un joli garçon, qui a de la valeur, qui est distingué entre ceux de son âge. M. de Beauvilliers en mande des merveilles au chevalier; et sur ce qu'il dit il n'y a rien à rabattre; ce petit homme n'est que trop plein de bonne volonté: nous sommes surpris comment ce silence et cette timidité ont fait place à d'autres qualités. Un si heureux commencement mérite qu'on le soutienne: mais je pense que ce n'est pas à vous que ce discours doit s'adresser, et qu'on ne peut rien ajouter à vos sentiments sur ce sujet.

On ne parle ici que de la rupture entière de la table de M. de la Rochefoucauld; c'est un grand événement à Versailles. Il a dit au roi qu'il en était ruiné, et qu'il ne voulait point tomber dans des injustices; et non-seulement sa table est disparue, mais une certaine chambre où les courtisans s'assemblaient, parce qu'il ne veut pas les faire souvenir, ni lui non plus, de cet aimable corbillard qui s'en allait tous les jours faire si bonne chère. Il a retranché quarante-deux de ses domestiques. Voilà une grande nouvelle et un bel exemple.

Vous avez vu que je n'ai pas été longtemps à Brevannes; je vous ai dit la triste scène qui m'en a fait revenir. Le temps est affreux et pluvieux; jamais il n'y eut une si vilaine automne. Vraiment nous ne craignons point les cousins, nous craignons de nous noyer. Votre soleil est bien différent de celui-ci. J'aime Pauline, je la trouve jolie, je crois qu'elle vous plaît fort; il me paraît qu'elle vous adore. Ah! quelle aimable maman elle est obligée d'aimer! Je dis d'elle comme vous disiez de la princesse de Conti: C'est une jolie chose que d'être obligée à ce devoir. Faites-lui apprendre l'italien; vous avez à Aix M. le prieur, qui sera ravi d'être son maître. Je vois que la harangue de M. le comte a été fort bien tournée. Nous soupâmes samedi, M. le chevalier et moi, chez M. de Lamoignon, qui nous dit celle qu'il fait aujourd'hui aux avocats et aux procureurs: elle est fort belle. Faites bien mes amitiés à vos Grignans, et un compliment, si vous voulez, à M. d'Aix. Que vous êtes heureuse de n'être point sur tout cela comme autrefois! vous avez vu en ce pays le prix qu'il y faut donner. Si vous n'êtes pas mal avec M. d'Aix, sa conversation est vive et agréable; et comme il est content, j'espère que vous serez en paix.

Voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler, c'est que Franckendal s'est rendu le 18 de ce mois: il n'a fallu que lui montrer du canon, il n'y a eu personne de tué ni de blessé. MONSEIGNEUR est parti, et sera à Versailles d'aujourd'hui en huit jours, 29 du mois, et votre enfant aussi. Vous avez de ses lettres: oh! soyez donc tout à fait contente pour cette fois, et remerciez Dieu de tant d'agréments dans ce commencement. Adieu, ma très-chère et très-aimable: je veux vous dire que je fis deviner l'autre jour à la mère prieure[675] (_des Carmélites_) votre occupation présente après celle du procès; vous croyez bien qu'elle se rendit: C'est, lui dis-je, ma mère, puisqu'il ne faut rien vous cacher, qu'elle fait une compagnie de chevau-légers. Je ne sais quel ton elle trouva à cette confiance, mais elle fit un éclat de rire si naturel et si spirituel, que toute notre tristesse en fut embarrassée: je n'oubliai point de conter votre parfaite estime pour le saint couvent. Cette mère sait bien mener la parole.

[675] N..... Gigault de Bellefonds, tante du maréchal de Bellefonds.

269.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Paris, mardi au soir, 30 novembre 1688.

Je vous écris ce soir, ma fille, parce que je m'en vais demain, à neuf heures, au service de notre pauvre Saint-Aubin; c'est un devoir que nos saintes carmélites lui rendent par pure amitié: je les verrai ensuite, et vous serez célébrée comme vous l'êtes souvent; de là j'irai dîner chez madame de la Fayette.

Vous me représentez fort bien votre fille aînée[676]; je la vois, je vous prie de l'embrasser pour moi; je suis ravie qu'elle soit contente. Parlons de votre fils: ah! vous n'avez qu'à l'aimer tant que vous voudrez, il le mérite, tout le monde en dit du bien, et le loue d'une manière qui vous ferait périr; nous l'attendons cette semaine. J'ai senti toute la force de la phrase dont il s'est servi pour cette estime qu'il faut bien qui vienne, ou qu'elle dise pourquoi; j'en eus les larmes aux yeux dans le moment; mais elle est déjà venue, et ne dira point pourquoi elle ne viendrait pas. La réputation de cet enfant est toute commencée, et ne fera plus qu'augmenter. Le chevalier en est bien content, je vous en assure. Je fus d'abord émue de la contusion, en pensant à ce qui pouvait arriver; mais quand je vis que le chevalier en était ravi, quand j'appris qu'il en avait reçu les compliments de toute la cour et de madame de Maintenon, qui lui répondit, avec un air et un ton admirables, sur ce qu'il disait que ce n'était rien: _Monsieur, cela vaut mieux que rien_; quand je me trouvai moi-même accablée de compliments de joie, je vous avoue que tout cela m'entraîne, et je m'en réjouis avec eux tous, et avec M. de Grignan, qui a si bien fixé et placé la première campagne de ce petit garçon. Vous ne pouviez me parler plus à propos de nos dîners et de nos soupers: je viens de souper chez le lieutenant civil avec madame de Vauvineux, l'abbé de la Fayette, l'abbé Bigorre et Corbinelli. J'ai soupé deux fois chez madame de Coulanges toute seule. Les _Divines_ sont éclopées: la duchesse du Lude a été à Verneuil, elle est maintenant à Versailles. MONSEIGNEUR y arriva dimanche; le roi le reçut au bois de Boulogne; madame la Dauphine, MONSIEUR, MADAME, madame de Bourbon, madame la princesse de Conti, madame de Guise, dans le carrosse. MONSEIGNEUR descendit, le roi voulut descendre aussi; MONSEIGNEUR lui embrassa les genoux; le roi lui dit: Ce n'est pas ainsi que je veux vous embrasser; vous méritez que ce soit autrement. Et sur cela bras dessus et bras dessous, avec tendresse de part et d'autre; et puis MONSEIGNEUR embrassa toute la carrossée et prit la huitième place. M. le chevalier pourra vous en dire davantage. Je crois que vous savez présentement avec quelle facilité le roi vous a accordé ce que vous demandiez pour Avignon: ainsi, ma très-chère, il faut remettre à une autre fois la partie que vous aviez faite de vous pendre.

J'ai gardé ma maison: j'ai eu d'abord M. de Pomponne, qui vous aime et vous admire, car vos louanges sont inséparables du souvenir qu'on a de vous. Ensuite madame la présidente Croiset, M. le président Rossignol; et nous voilà à recommencer vos louanges et votre procès. J'ai vu Saint-Hérem, qui vous fait mille compliments sur la contusion, et vous remercie des vôtres sur la culbute de son fils; il se trouvera fort bien de la marmite renversée de M. de la Rochefoucauld[677]; cette abondance le faisait mourir. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je m'en vais me coucher pour vous plaire, comme vous évitez d'être noyée pour me faire plaisir. Il n'y a rien dont je puisse vous être plus obligée que de la conservation de votre santé. Je vous mandais hier, ce me semble, que vos chaleurs et vos cousins me faisaient bien voir que nous n'avions pas le même soleil: il gelait la semaine passée à pierre fendre; il a neigé sur cela, de sorte qu'hier on ne se soutenait pas; il pleut présentement à verse, et nous ne savons pas s'il y a un soleil au monde.

[676] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse au couvent de la Visitation d'Aix.

[677] Il avait réformé sa table.

270.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 5 décembre 1688.

Vous apprendrez aujourd'hui, ma fille, que le roi nomma hier soixante-quatorze chevaliers du Saint-Esprit, dont je vous envoie la liste. Comme il a fait l'honneur à M. de Grignan de le mettre du nombre, et que vous allez recevoir cent mille compliments, gens de meilleur esprit que moi vous conseillent de ne rien dire ni écrire qui puisse blesser aucun de vos camarades. On vous conseille aussi d'écrire à M. de Louvois, et de lui dire que l'honneur qu'il vous a fait de demander de vos nouvelles à votre courrier vous met en droit de le remercier; et qu'aimant à croire, au sujet de la grâce que le roi vient de faire à M. de Grignan, qu'il y a contribué au moins de son approbation, vous lui en faites encore un remercîment. Vous tournerez cela mieux que je ne pourrais faire: cette lettre sera sans préjudice de celles que doit écrire M. de Grignan. Voici les circonstances de ce qui s'est passé. Le roi dit à M. le Grand[678]: Accommodez-vous pour le rang avec le comte de Soissons[679]. Vous remarquerez que le fils de M. le Grand est de promotion, et que c'est une chose contre les règles ordinaires. Vous saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur écrit, et qu'il avait trouvé que la maison de Lorraine les avait précédés en plusieurs occasions: ainsi voilà qui est décidé. M. le Grand parla donc à M. le comte de Soissons: ils proposèrent de tirer au sort: Pourvu, dit le comte, que, si vous gagnez, je passe entre vous et votre fils[680]. M. le Grand ne l'a pas voulu; en sorte que M. le comte de Soissons n'est point chevalier. Le roi demanda à M. de la Trémouille quel âge il avait; il dit qu'il avait trente-trois ans: le roi lui a fait grâce de deux ans. On assure que cette grâce, qui offense un peu la principauté[681], n'a pas été sentie comme elle le devait. Cependant il est le premier des ducs, suivant le rang de son duché. Le roi a parlé à M. de Soubise, et lui a dit qu'il lui offrait l'ordre; mais que, n'étant point duc, il irait après les ducs: M. de Soubise l'a remercié de cet honneur, et a demandé seulement qu'il fût fait mention sur les registres de l'ordre, et de l'offre, et du refus, pour des raisons de famille; cela est accordé. Le roi dit tout haut: «On sera surpris de M. d'Hocquincourt, et lui le premier, car il ne m'en a jamais parlé: mais je ne dois point oublier que quand son père quitta mon service, son fils se jeta dans Péronne, et défendit la ville contre son père.» Il y a bien de la bonté dans un tel souvenir. Après que les soixante-treize eurent été remplis, le roi se souvint du chevalier de Sourdis, qu'il avait oublié: il redemanda la liste, il rassembla le chapitre, et dit qu'il allait faire une chose contre l'ordre, parce qu'il y aurait cent et un chevaliers; mais qu'il croyait qu'on trouverait comme lui qu'il n'y avait pas moyen d'oublier M. de Sourdis, et qu'il méritait bien ce passe-droit: voilà un oubli bien obligeant. Ils furent donc tous nommés à Versailles; la cérémonie se fera le premier jour de l'an; le temps est court: plusieurs sont dispensés de venir, vous serez peut-être du nombre. Le chevalier s'en va à Versailles pour remercier Sa Majesté.

L'abbé Têtu vous fait toutes sortes de compliments. Madame de Coulanges veut écrire à M. de Grignan: elle était hier trop jolie avec le père Gaillard; elle ne voulait que M. de Grignan; c'était son _cordon bleu_; c'est comme lui qu'elle les veut: tout lui était indifférent, pourvu que le roi, disait-elle, vous eût rendu cette justice. Le chevalier en riait de bon cœur, entendant, à travers cette approbation, l'improbation de quelques autres.

[678] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de France.

[679] Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons.

[680] Henri de Lorraine, comte de Brienne.

[681] Les princes peuvent être chevaliers de l'ordre à vingt-cinq ans.

271.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 8 décembre 1688.

Ce petit fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier mardi, arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir, que je n'étais pas revenue de la ville. Son oncle le reçut, et fut ravi de le voir; et moi, quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six fois de très-bonne grâce; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation: je pris enfin possession de sa tête; je le baisai à ma fantaisie: je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne vous déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il adore votre portrait, il voudrait bien voir sa chère maman: mais la qualité de guerrier est si sévère, qu'on n'oserait rien proposer. Je voudrais que vous lui eussiez entendu conter négligemment sa contusion, et la vérité du peu de cas qu'il en fit, et du peu d'émotion qu'il en eut, lorsque dans la tranchée tout en était en peine. Au reste, ma chère enfant, s'il avait retenu vos leçons, et qu'il se fût tenu droit, il était mort: mais, suivant sa bonne coutume, étant assis sur la banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il causait. Vous n'eussiez jamais cru, ma fille, qu'il eût été si bon d'être un peu de travers. Nous causons avec lui sans cesse, nous sommes ravis de le voir, et nous soupirons que vous n'ayez point le même plaisir. M. et madame de Coulanges vinrent le voir le lendemain matin: il leur a rendu leur visite; il a été chez M. de Lamoignon: il cause, il répond; enfin, c'est un autre garçon. Je lui ai un peu conté comment il faut parler des cordons bleus: comme il n'est question d'autre chose, il est bon de savoir ce qu'on doit dire, pour ne pas aller donner à travers des décisions naturelles qui sont sur le bord de la langue: il a fort bien entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon, accoutumé au caquet du petit Broglio[682], ne s'accommoderait pas d'un silencieux; il a fort bien causé: il est, en vérité, fort joli. Nous mangeons ensemble, ne vous mettez point en peine; le chevalier prend le marquis, et moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous séparera, et je garderai M. du Plessis. J'approuve fort le bon augure d'avoir été préservé par son épée. Au reste, ma très-chère, si vous aviez été ici, nous aurions fort bien pu aller à Livry: j'en suis, en vérité, la maîtresse, comme autrefois. Je vous remercie d'y avoir pensé. Je me pâme de rire de votre sotte bête de femme, qui ne peut pas _jouer_, que le roi d'Angleterre n'ait gagné une bataille: elle devrait être armée jusque-là comme une amazone, au lieu de porter le violet et le blanc, comme j'en ai vu. Pauline n'est donc pas parfaite? tant mieux, vous vous divertirez à la repétrir: menez-la doucement: l'envie de vous plaire fera plus que toutes les gronderies. Toutes mes amies ne cessent de vous aimer, de vous estimer, de vous louer; cela redouble l'amitié que j'ai pour elles. J'ai mes poches pleines de compliments pour vous. L'abbé de Guénégaud s'est mis ce matin à vous bégayer un compliment à un tel excès, que je lui ai dit: Monsieur l'abbé, finissez donc, si vous voulez qu'il soit achevé avant la cérémonie[683]. Enfin, ma chère enfant, il n'est question que de vous et de vos Grignans. J'ai trouvé, comme vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands événements; mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus long et plus ennuyeux; je ne pouvais du tout m'accoutumer à ne point vous trouver à tout moment: ce temps a été bien douloureux; votre enfant a fait de la diversion dans le mois passé. Enfin je ne vous dirai plus, Il reviendra; vous ne le voulez pas: vous voulez qu'on vous dise, Le voilà. Oh! tenez donc, le voilà lui-même en personne.

_Le marquis de Grignan._

_Si ce n'est lui-même, c'est donc son frère, ou bien quelqu'un des siens._ Me voilà donc arrivé, madame; et songez que j'ai été voir de mon chef M. de Lamoignon, madame de Coulanges et madame de Bagnols. N'est-ce pas l'action d'un homme qui revient de trois siéges? J'ai causé avec M. de Lamoignon auprès de son feu; j'ai pris du café avec madame de Bagnols; j'ai été coucher chez un baigneur: autre action de grand homme. Vous ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si belle compagnie, je vous en ai l'obligation: je l'irai voir quand elle passera à Châlons. Voilà donc déjà une bonne compagnie, un bon lieutenant, un bon maréchal des logis: pour le capitaine, il est encore jeune, mais j'en réponds. Adieu, madame; permettez-moi de vous baiser les deux mains bien respectueusement.

[682] Le fils aîné de Victor-Maurice, comte de Broglio, maréchal de France, tué au siége de Charleroi en 1693. C'était le neveu de M. de Lamoignon.

[683] C'est-à-dire, avant le premier de l'an 1689.

272.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 10 décembre 1688.

Je ne réponds à rien aujourd'hui; car vos lettres ne viennent que fort tard, et c'est le lundi que je réponds à deux. Le marquis est un peu cru, mais ce n'est pas assez pour se récrier: sa taille ne sera point comme celle de son père, il n'y faut pas penser; du reste, il est fort joli, répondant bien à tout ce qu'on lui demande, et comme un homme de bon sens, et comme ayant regardé et voulu s'instruire dans sa campagne: il y a dans tous ses discours une modestie et une vérité qui nous charment. M. du Plessis est fort digne de l'estime que vous avez pour lui. Nous mangeons tous ensemble fort joliment, nous réjouissant des entreprises injustes que nous faisons quelquefois les uns sur les autres: soyez en repos sur cela, n'y pensez plus, et laissez-moi la honte de trouver qu'_un roitelet sur moi soit un pesant fardeau_[684]. J'en suis affligée, mais il faut céder à la grande justice de payer ses dettes; et vous comprenez cela mieux que personne; vous êtes même assez bonne pour croire que je ne suis pas naturellement avare, et que je n'ai pas dessein de rien amasser. Quand vous êtes ici, ma chère bonne, vous parlez si bien à votre fils, que je n'ai qu'à vous admirer; mais, en votre absence, je me mêle de lui apprendre les manéges des conversations ordinaires qu'il est important de savoir; il y a des choses qu'il ne faut pas ignorer. Il serait ridicule de paraître étonné de certaines nouvelles sur quoi l'on raisonne; je suis assez instruite de ces bagatelles. Je lui prêche fort aussi l'attention à ce que les autres disent, et la présence d'esprit pour l'entendre vite, et y répondre: cela est tout à fait capital dans le monde. Je lui parle des prodiges de présence d'esprit que Dangeau nous contait l'autre jour; il les admire, et je pèse sur l'agrément et sur l'utilité même de cette sorte de vivacité. Enfin, je ne suis point désapprouvée par M. le chevalier. Nous parlons ensemble de la lecture, et du malheur extrême d'être livré à l'ennui et à l'oisiveté; nous disons que c'est la paresse d'esprit qui ôte le goût des bons livres, et même des romans: comme ce chapitre nous tient au cœur, il recommence souvent. Le petit d'Auvergne[685] est amoureux de la lecture; il n'avait pas un moment de reposa l'armée, qu'il n'eût un livre à la main; et Dieu sait si M. du Plessis et nous faisons valoir cette passion si noble et si belle! Nous voulons être persuadés que le marquis en sera susceptible; nous n'oublions rien, du moins, pour lui inspirer un goût si convenable. M. le chevalier est plus utile à ce petit garçon qu'on ne peut se l'imaginer; il lui dit toujours les meilleures choses du monde sur les grosses cordes de l'honneur et de la réputation, et prend un soin de ses affaires, dont vous ne sauriez trop le remercier. Il entre dans tout, il se mêle de tout, et veut que le marquis ménage lui-même son argent; qu'il écrive, qu'il suppute, qu'il ne dépense rien d'inutile: c'est ainsi qu'il tâche de lui donner son esprit de règle et d'économie, et de lui ôter un air de _grand seigneur_, de _qu'importe_, d'_ignorance_ et d'_indifférence_, qui conduit fort droit à toutes sortes d'injustices, et enfin à l'hôpital. Voyez s'il y a une obligation pareille à celle d'élever votre fils dans ces principes. Pour moi, j'en suis charmée, et trouve bien plus de noblesse à cette éducation qu'aux autres. M. le chevalier a un peu de goutte: il ira demain, s'il peut, à Versailles; il vous rendra compte de vos affaires. Vous savez présentement que vous êtes chevaliers de l'ordre: c'est une fort belle et agréable chose au milieu de votre province, dans le service actuel; et cela siéra fort bien à la belle taille de M. de Grignan; au moins n'y aura-t-il personne qui lui dispute en Provence, car il ne sera pas envié de monsieur son oncle[686]; cela ne sort point de la famille.

La Fayette vient de sortir d'ici; il a causé une heure d'un des amis de mon petit marquis: il en a conté de si grands ridicules, que le chevalier se croit obligé d'en parler à son père, qui est son ami. Il a fort remercié la Fayette de cet avis, parce qu'en effet il n'y a rien de si important que d'être en bonne compagnie; et que souvent, sans être ridicule, on est ridiculisé par ceux avec qui on se trouve: soyez en repos là-dessus; le chevalier y donnera bon ordre. Je serai bien fâchée s'il ne peut pas, dimanche, présenter son neveu; cette goutte est un étrange rabat-joie. Au reste, ma fille, pensiez-vous que Pauline dût être parfaite? Elle n'est pas douce dans sa chambre: il y a bien des gens fort aimés, fort estimés, qui ont eu ce défaut; je crois qu'il vous sera aisé de l'en corriger; mais gardez-vous surtout de vous accoutumer à la gronder et à l'humilier. Toutes mes amies me chargent très-souvent de mille amitiés, de mille compliments pour vous. Madame de Lavardin vint hier ici me dire qu'elle vous estimait trop pour vous faire _un compliment_; mais qu'elle vous embrassait de tout son cœur, et ce grand comte de Grignan; voilà ses paroles. Vous avez grande raison de l'aimer.

Voici un fait. Madame de Brinon[687], l'âme de Saint-Cyr, l'amie intime de madame de Maintenon, n'est plus à Saint-Cyr; elle en sortit il y a quatre jours: madame de Hanovre, qui l'aime, la ramena à l'hôtel de Guise, où elle est encore. Elle ne paraît point mal avec madame de Maintenon; car elle envoie tous les jours savoir de ses nouvelles; cela augmente la curiosité de savoir quel est donc le sujet de sa disgrâce. Tout le monde en parle tout bas, sans que personne en sache davantage; si cela vient à s'éclaircir, je vous le manderai.

[684] _Voyez_ la fable du _Chêne et du roseau_.

[685] François-Égon de la Tour, dit le _prince d'Auvergne_.

[686] M. l'archevêque d'Arles.

[687] Supérieure de Saint-Cyr, femme de beaucoup de talent, mais ambitieuse.

273.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 24 décembre 1688.

Le marquis a été seul à Versailles, il s'y est fort bien comporté; il a dîné chez M. du Maine, chez M. de Montausier, soupé chez madame d'Armagnac, fait sa cour à tous les levers et à tous les couchers. MONSEIGNEUR lui a fait donner le bougeoir; enfin, le voilà jeté dans le monde, et il y fait fort bien. Il est à la mode, et jamais il n'y eut de si heureux commencements, ni une si bonne réputation; car je ne finirais point, si je voulais vous nommer tous ceux qui en disent du bien. Je ne me console point que vous n'ayez pas le plaisir de le voir et de l'embrasser, comme je fais tous les jours.

Mais ne semble-t-il pas, à me voir causer tranquillement avec vous, que je n'aie rien à vous mander? Écoutez, écoutez, voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler. La reine d'Angleterre et le prince de Galles, sa nourrice et une remueuse uniquement, seront ici au premier jour. Le roi leur a envoyé ses carrosses sur le chemin de Calais, où cette reine arriva mardi dernier, 21 de ce mois, conduite par M. de Lauzun. Voici le détail que M. Courtin, revenant de Versailles, nous conta hier chez madame de la Fayette. Vous avez su comme M. de Lauzun se résolut, il y a cinq ou six semaines, d'aller en Angleterre; il ne pouvait faire un meilleur usage de son loisir: il n'a point abandonné le roi d'Angleterre, pendant que tout le monde le trahissait et l'abandonnait. Enfin, dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi, qui avait pris sa résolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le servent encore; et une heure après se releva, pour ordonner à un valet de chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de l'antichambre; c'était M. de Lauzun. Le roi lui dit: «Monsieur, je vous confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder, et tâcher de les conduire en France.» M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser; mais il voulut mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé Saint-Victor, que l'on connaît, qui a beaucoup de courage et de mérite. Ce fut Saint-Victor qui prit dans son manteau le petit prince, qu'on disait être à Portsmouth, et qui était caché dans le palais. M. de Lauzun donna la main à la reine: vous pouvez jeter un regard sur l'adieu qu'elle fit au roi; et, suivie de ces deux femmes que je vous ai nommées, ils allèrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Ils se mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où ils eurent un si gros temps, qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à l'embouchure de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun auprès du patron, en cas que ce fût un traître, pour le jeter dans la mer. Mais comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en passe fort souvent, il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu de cinquante bâtiments hollandais, qui ne regardaient seulement pas cette petite barque; et, ainsi protégée du ciel, et à couvert de sa mauvaise mine, elle aborda heureusement à Calais, où M. de Charost reçut la reine avec tout le respect que vous pouvez penser. Le courrier arriva hier à midi au roi, qui conta toutes ces particularités; et en même temps on donne ordre aux carrosses du roi d'aller au-devant de cette reine, pour l'amener à Vincennes, que l'on fait meubler. On dit que Sa Majesté ira au-devant d'elle. Voilà le premier tome du roman, dont vous aurez incessamment la suite. On vient de nous assurer que, pour achever la beauté de l'aventure, M. de Lauzun, après avoir mis la reine et le prince en sûreté entre les mains de M. de Charost, a voulu retourner en Angleterre avec Saint-Victor, pour courir la triste et cruelle fortune de ce roi: j'admire l'étoile de M. de Lauzun, qui veut encore rendre son nom éclatant, quand il semble qu'il soit tout à fait enterré. Il avait porté vingt mille pistoles au roi d'Angleterre. En vérité, ma chère fille, voilà une jolie action, et d'une grande hardiesse; et ce qui l'achève, c'est d'être retourné dans un pays où, selon toutes les apparences, il doit périr, soit avec le roi, soit par la rage qu'ils auront du coup qu'il leur vient de faire. Je vous laisse rêver sur ce roman, et vous embrasse, ma chère enfant, avec une sorte d'amitié qui n'est pas ordinaire.

274.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 29 décembre 1688.

Voici donc ce mercredi si terrible, où vous me priez de négliger un peu ma chère fille; mais ignorez-vous que ce qui me console de mes fatigues, c'est de lui écrire et de causer un peu avec elle? Je me souviens assez de Provence et d'Aix, et je sais assez le sujet que vous avez de vous plaindre de l'élection (_des consuls_) qui fut faite le jour de Saint-André, pour approuver extrêmement que vous l'ayez fait casser par le parlement. J'ai vu le père Gaillard[688], qui en est fort aise; il parlera à M. de Croissi, et fera renvoyer toute l'affaire à M. de Grignan. On ne saurait se venger plus honnêtement, et d'une manière qui doive mieux guérir et corriger de la fantaisie de vous déplaire. J'en fais mon compliment à M. Gaillard; je suis vraiment flattée de la pensée d'avoir ma place dans une si bonne tête; je ne saurais oublier ses regards si pleins de feu et d'esprit. Ne causez-vous pas quelquefois avec lui?

Je comprends, ma chère enfant, cet ouvrage de deux mois, que vous avez à faire cet hiver à Aix; il paraît grand et difficile, à le regarder tout d'une vue: mais quand vous serez en train d'aller et de travailler, étant tous les jours si accablée de devoirs et d'écritures, vous trouverez que, malgré l'ennui et la fatigue, les jours ne laissent pas de s'écouler fort vite. J'en ai passé de bien douloureux, sans compter les mauvaises nuits; et cependant rien n'empêchait le temps de courir: ce qui est de vrai, c'est qu'au bout de trois mois, on croit qu'il y a trois ans qu'on est séparé. Si vous voulez m'en croire, vous demeurerez fort bien à Aix jusqu'à Pâques; le carême y est plus doux qu'à Grignan. La bise de Grignan, qui vous fait avaler la poudre de tous les bâtiments de vos prélats, _me_ fait mal _à votre poitrine_[689], et me paraît un petit camp de Maintenon[690]. Vous ferez de ces pensées tout ce que vous voudrez; pour moi, je ne souhaite au monde que de pouvoir travailler avec ma chère bonne, et achever ma vie en l'aimant, et en recevant les tendres et _pieuses_ marques de son amitié; car vous me paraissez _le pieux Énée_ en femme.

J'ai vu Sanzei; je l'ai embrassé pour vous; il s'est mis à genoux, il m'a baisé les pieds; je vous mande ses folies, comme celles de don Quichotte: il n'est plus mousquetaire, il est lieutenent de dragons: il a parlé au roi, qui lui a dit que, s'il servait avec application, on aurait soin de lui. Voilà où il lui serait bien nécessaire d'être un peu _monsieur du pied de la lettre_. Vous ne sauriez croire comme cette qualité, qui nous faisait rire, est utile à votre enfant, et combien elle contribue à composer sa bonne réputation; c'est un air, c'est une mode d'en dire du bien. Madame de Verneuil, qui est revenue, commença hier par là, et vous fit ensuite mille amitiés et mille compliments. Je crois que mademoiselle de Coislin[691] sera enfin madame d'Enrichemont.

Madame de Coulanges, que j'ai vue ce matin chez la Bagnols, m'a dit qu'elle avait reçu votre réponse, et qu'elle me la montrerait ce soir chez l'abbé Têtu. Vous voilà donc quitte de cette réponse; mais vous me faites grand'pitié de répondre ainsi seule à cent personnes qui vous ont écrit: cette mode est cruelle en France. Mais que vous dirai-je d'Angleterre, où les modes et les manières sont encore plus fâcheuses? M. de Lamoignon a mandé à M. le chevalier que le roi d'Angleterre était arrivé à Boulogne; un autre dit à Brest; un autre dit qu'il est arrêté en Angleterre; un autre, qu'il est péri dans les horribles tempêtes qu'il y a eu sur la mer: voilà de quoi choisir. Il est sept heures; M. le chevalier ne fermera son paquet qu'au bel air de onze heures; s'il sait quelque chose de plus assuré, il vous le mandera. Ce qui est très-certain, c'est que la reine ne veut point sortir de Boulogne, qu'elle n'ait des nouvelles de son mari; elle pleure, et prie Dieu sans cesse. Le roi était hier fort en peine de Sa Majesté Britannique. Voilà une grande scène: nous sommes attentifs à la volonté des dieux,

........ Et nous voulons apprendre Ce qu'ils ont ordonné du beau-père et du gendre[692].

Je reprends ma lettre, je viens de la chambre de M. le chevalier. Jamais il ne s'est vu un jour comme celui-ci: on dit quatre choses différentes du roi d'Angleterre, et toutes quatre par de bons auteurs. Il est à Calais; il est à Boulogne; il est arrêté en Angleterre; il est péri dans son vaisseau; un cinquième dit à Brest; et tout cela tellement brouillé, qu'on ne sait que dire. M. Courtin d'une façon, M. de Reims d'une autre, M. de Lamoignon d'une autre. Les laquais vont et viennent à tout moment. Je dis donc adieu à ma chère fille, sans pouvoir lui rien dire de positif, sinon que je l'aime comme le mérite son cœur, et comme le veut mon inclination, qui me fait courir dans ce chemin à bride abattue.

[688] Célèbre jésuite qui prenait part à cette affaire par rapport à M. de Gaillard son frère, homme de mérite et de beaucoup d'esprit.

[689] La mère ne pouvait exprimer plus laconiquement, ni avec plus d'énergie, le mal qu'elle souffrait quand elle craignait pour la poitrine de sa fille.

[690] Louvois, qui avait eu la surintendance des bâtiments, imagina, pour plaire à son maître, qu'on pourrait faire venir la rivière d'Eure jusqu'à Versailles, dont les fontaines ne s'alimentaient que des eaux fétides d'un étang. Il fallait détourner cette rivière dans un espace de onze lieues. Il fallait surtout joindre deux montagnes vis-à-vis Maintenon. On employa trente mille hommes de l'armée à ces travaux. Les maladies détruisirent en grande partie ce camp. Le projet fut depuis abandonné, et n'a jamais été repris.

[691] Madeleine-Armande du Cambout de Coislin, mariée le 10 avril suivant à Maximilien de Béthune, duc de Sully, prince d'Enrichemont.

[692] _La Mort de Pompée_, tragédie de Corneille.

275.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 3 janvier 1689.

Votre cher enfant est arrivé ce matin; nous avons été ravis de le voir, et M. du Plessis: nous étions à table; ils ont dîné miraculeusement sur notre dîner, qui était déjà un peu endommagé. Mais que n'avez-vous pu entendre tout ce que le marquis nous a dit de la beauté de sa compagnie! Il s'informa d'abord si la compagnie était arrivée, et ensuite si elle était belle: Vraiment, monsieur, lui dit-on, elle est toute des plus belles; _c'est une vieille compagnie_ qui vaut bien mieux que _les nouvelles_. Vous pouvez penser ce que c'est qu'une telle louange à quelqu'un qu'on ne savait pas qui en fût le capitaine. Notre enfant fut transporté le lendemain de voir cette belle compagnie à cheval, ces hommes faits exprès, choisis par vous qui êtes la bonne connaisseuse, ces chevaux jetés dans le même moule. Ce fut pour lui une véritable joie, à laquelle M. de Châlons[693] et madame de Noailles (_sa mère_) prirent part: il a été reçu de ces saintes personnes comme le fils de M. de Grignan. Mais quelle folie de vous parler de tout cela! c'est l'affaire du marquis.

Je voulais vous demander des nouvelles de madame d'Oppède, et justement vous m'en dites: il me paraît que c'est une bonne compagnie que vous avez de plus, et peut-être l'unique. Pour M. d'Aix, je vous avoue que je ne croirais pas les Provençaux sur son sujet. Je me souviens fort bien qu'ils se font valoir et ne subsistent que sur les dits et redits, et les avis qu'ils donnent toujours pour animer et trouver de l'emploi. Il n'en faut pas tout à fait croire aussi M. d'Aix: cependant le moyen de penser qu'un homme _toute sa vie courtisan_, et qui renie chrême et baptême, qui ne se soucie point des intrigues des consuls, voulût se déshonorer devant Dieu et devant les hommes par de faux serments? Mais c'est à vous d'en juger sur les lieux.

La cérémonie de vos _frères_ fut donc faite le jour de l'an à Versailles. Coulanges en est revenu, qui vous rend mille grâces de votre jolie réponse: j'ai admiré toutes les pensées qui vous viennent, et comme cela est tourné et juste sur ce qu'on vous a écrit. Il m'a conté que l'on commença dès le vendredi, comme je vous l'ai dit: ces premiers étaient profès avec de beaux habits et leurs colliers: deux maréchaux de France étaient demeurés pour le samedi. Le maréchal de Bellefonds était totalement ridicule, parce que, par modestie et par mine indifférente, il avait négligé de mettre des rubans au bas de ses chausses de page, de sorte que c'était une véritable nudité. Toute la troupe était magnifique, M. de la Trousse des mieux; il y eut un embarras dans sa perruque, qui lui fit passer ce qui était à côté assez longtemps derrière, de sorte que sa joue était fort découverte; il tirait toujours ce qui l'embarrassait qui ne voulait pas venir; cela fit un petit chagrin. Mais, sur la même ligne, M. de Montchevreuil et M. de Villars s'accrochèrent l'un à l'autre d'une telle furie; les épées, les rubans, les dentelles, les clinquants, tout se trouva tellement mêlé, brouillé, embarrassé, toutes les petites parties crochues[694] étaient si parfaitement entrelacées, que nulle main d'homme ne put les séparer; plus on y tâchait, plus on les brouillait, comme les anneaux des armes de Roger. Enfin, toute la cérémonie, toutes les révérences, tout le manége demeurant arrêté, il fallut les arracher de force, et le plus fort l'emporta. Mais ce qui déconcerta entièrement la gravité de la cérémonie, ce fut la négligence du bon M. d'Hocquincourt, qui était tellement habillé comme les Provençaux et les Bretons, que ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il avait d'ordinaire, sa chemise ne voulait jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fît; car, sachant son état, il tâchait incessamment d'y donner ordre, et ce fut toujours inutilement; de sorte que madame la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire; ce fut une grande pitié; la majesté du roi en pensa être ébranlée, et jamais il ne s'était vu, dans les registres de l'ordre, l'exemple d'une telle aventure. Il est certain, ma chère bonne, que si j'avais eu mon gendre dans cette cérémonie, j'y aurais été avec ma chère fille. Il y avait bien des places de reste, tout le monde ayant cru qu'on s'y étoufferait, et c'était comme à ce carrousel. Le lendemain, toute la cour brillait de cordons bleus; toutes les belles tailles, et les jeunes gens par-dessus les justaucorps, les autres dessous. Vous aurez à choisir, tout au moins en qualité de belle taille. On m'a dit qu'on manderait aux absents de prendre le cordon que le roi leur envoie avec la croix: c'est à M. le chevalier à vous le mander. Voilà le chapitre des cordons bleus épuisé.

Le roi d'Angleterre a été pris, dit-on, en faisant le chasseur et voulant se sauver. Il est à Whitehall[695]. Il a son capitaine des gardes, ses gardes, des milords à son lever; mais tout cela est fort bien gardé. Le prince d'Orange à Saint-James[696], qui est de l'autre côté du jardin. On tiendra le parlement: Dieu conduise cette barque! La reine d'Angleterre sera ici mercredi; elle vient à Saint-Germain, pour être plus près du roi et de ses bontés.

L'abbé Têtu est toujours très-digne de pitié; fort souvent l'opium ne lui fait rien; et quand il dort un peu, c'est d'accablement, parce qu'on a doublé la dose. Je fais vos compliments partout où vous le souhaitez; les veuves vous sont acquises, et sur la terre et dans le troisième ciel. Je fus le jour de l'an chez madame Croiset; j'y trouvai Rubentel, qui me dit des biens solides de votre enfant, et de sa réputation naissante, et de sa bonne volonté, et de sa hardiesse à Philisbourg. On assure que M. de Lauzun a été trois quarts d'heure avec le roi: si cela continue, vous jugez bien qu'il voudra le ravoir.

[693] Louis-Antoine de Noailles, évêque de Châlons-sur-Marne, puis archevêque de Paris et cardinal.

[694] Allusion aux atomes crochus qui, suivant Épicure, forment les parties élémentaires de la matière et de l'universalité des êtres.

[695] Palais des rois d'Angleterre dans le faubourg de Westminster, à Londres.

[696] Autre palais des rois d'Angleterre, voisin de Whitehall.

276.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 5 janvier 1689.

Je menai hier mon marquis avec moi; nous commençâmes par chez M. de la Trousse, qui voulut bien avoir la complaisance de se rhabiller, et en novice et en profès, comme le jour de la cérémonie: ces deux sortes d'habits sont fort avantageux aux gens bien faits. Une pensée frivole, et sans regarder les conséquences, me fit regretter que la belle taille de M. de Grignan n'eût point brillé dans cette fête. Cet habit de page est fort joli: je ne m'étonne point que madame de Clèves aimât M. de Nemours avec ses belles jambes».[697] Pour le manteau, c'est une représentation de la majesté royale: il en a coûté huit cents pistoles à la Trousse, car il a acheté le manteau. Après avoir vu cette belle mascarade, je menai votre fils chez toutes les dames de ce quartier: madame de Vaubecourt, madame Ollier le reçurent fort bien: il ira bientôt de son chef.

La vie de saint Louis m'a jetée dans la lecture de Mézerai; j'ai voulu voir les derniers rois de la seconde race; et je veux joindre Philippe de Valois et le roi Jean: c'est un endroit admirable de l'histoire, et dont l'abbé de Choisi a fait un livre qui se laisse fort bien lire. Nous tâchons de cogner dans la tête de votre fils l'envie de connaître un peu ce qui s'est passé avant lui; cela viendra; mais en attendant, il y a bien des sujets de réflexion à considérer ce qui se passe présentement. Vous allez voir, parla nouvelle d'aujourd'hui, comme le roi d'Angleterre s'est sauvé de Londres, apparemment par la bonne volonté du prince d'Orange. Les politiques raisonnent, et demandent s'il est plus avantageux à ce roi d'être en France: l'un dit oui, car il est en sûreté, et il ne courra pas le risque de rendre sa femme et son fils, ou d'avoir la tête coupée; l'autre dit non, car il laisse le prince d'Orange protecteur et adoré, dès qu'il y arrive naturellement et sans crime. Ce qui est vrai, c'est que la guerre nous sera bientôt déclarée, et que peut-être même nous la déclarerons les premiers. Si nous pouvions faire la paix en Italie et en Allemagne, nous vaquerions à cette guerre anglaise et hollandaise avec plus d'attention: il faut l'espérer, car ce serait trop d'avoir des ennemis de tous côtés. Voyez un peu où me porte le libertinage de ma plume! mais vous jugez bien que les conversations sont pleines de ces grands événements.

Je vous conjure, ma chère fille, quand vous écrirez à M. de Chaulnes, de lui dire que vous prenez part aux obligations que mon fils lui a; que vous l'en remerciez; que votre éloignement extrême ne vous rend pas insensible pour votre frère: ce sujet de reconnaissance est un peu nouveau; c'est de le dispenser de commander le premier régiment de milice qu'il fait lever en Bretagne. Mon fils ne peut envisager de rentrer dans le service par ce côté-là; il en a horreur, et ne demande que d'être oublié dans son pays. M. le chevalier approuve ce sentiment, et moi aussi, je vous l'avoue: n'êtes-vous pas de cet avis, ma chère enfant? Je fais grand cas de vos sentiments, qui sont toujours les bons, principalement sur le sujet de votre frère. N'entrez point dans ce détail; mais dites en gros que qui fait plaisir au frère en fait à la sœur. M. de Momont est allé en Bretagne avec des troupes, mais si soumis à M. de Chaulnes, que c'est une merveille. Ces commencements sont doux, il faut voir la suite.

Je trouvai hier Choiseul avec son cordon; il est fort bien; ce serait jouer de malheur de n'en pas rencontrer présentement cinq ou six tous les jours. Vous ai-je dit que le roi a ôté la communion de la cérémonie? Il y a longtemps que je le souhaitais; je mets quasi la beauté de cette action avec celle d'empêcher les duels. Voyez en effet ce que c'eût été de mêler cette sainte action avec les rires immodérés qu'excita la chemise de M. d'Hocquincourt! Plusieurs pourtant firent leurs dévotions, mais sans ostentation, et sans y être forcés. Nous allons vaquer présentement à la réception de leurs Majestés anglaises, qui seront à Saint-Germain. Madame la Dauphine aura un fauteuil devant cette reine, quoiqu'elle ne soit pas reine, parce qu'elle en tient la place. Ma fille, je vous souhaite à tout, je vous regrette partout, je vois tous vos engagements, toutes vos raisons; mais je ne puis m'accoutumer à ne point vous trouver où vous seriez si nécessaire: je m'attendris souvent sur cette pensée. Mais il est temps de finir cette lettre tout en l'air, et qui ne signifie rien; ne vous amusez point à y répondre; conservez-vous, ayez soin de votre poitrine.

[697] Allusion au roman de madame de la Fayette.

277.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

A Paris, le jour des Rois 1689.

Je commence par vous souhaiter une heureuse année, mon cher cousin: c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie chrétienne; car c'est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends pas qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne regarde Dieu et sa volonté, où par nécessité il se faut soumettre. Avec cet appui, dont on ne saurait se passer, on trouve de la force et du courage pour soutenir les plus grands malheurs. Je vous souhaite donc, mon cousin, la continuation de cette grâce; car c'en est une, ne vous y trompez pas; ce n'est point dans nous que nous trouvons ces ressources. Je ne veux donc plus repasser sur tout ce que vous deviez être et que vous n'êtes pas: mon amitié et pour vous et pour moi n'en a que trop souffert, il n'y faut plus penser. Dieu l'a voulu ainsi, et je souscris à tout ce que vous me dites sur ce sujet. La cour est toute pleine de cordons bleus; on ne fait point de visite qu'on n'en trouve quatre ou cinq à chacune. Cet ornement ne saurait venir plus à propos pour faire honneur au roi et à la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui à Saint-Germain. Ce n'est point à Vincennes, comme on disait. Ce sera justement aujourd'hui la véritable fête des rois, bien agréable pour celui qui protége et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a besoin d'un asile. Voilà de grands objets et de grands sujets de méditation et de conversation. Les politiques ont beaucoup à dire. On ne doute pas que le prince d'Orange n'ait bien voulu laisser échapper le roi, pour se trouver sans crime maître d'Angleterre; et le roi de son côté a eu raison de quitter la partie plutôt que de hasarder sa vie avec un parlement qui a fait mourir le feu roi son père, quoiqu'il fût de leur religion. Voilà de si grands événements, qu'il n'est pas aisé d'en comprendre le dénoûment, surtout quand on a jeté les yeux sur l'état et sur les dispositions de toute l'Europe. Cette même Providence, qui règle tout, démêlera tout; nous sommes ici des spectateurs très-aveugles et très-ignorants. Adieu, je vous embrasse, ma chère nièce; je la plains d'être obligée de se faire saigner pour son mal d'yeux. Tenez, mon cher Corbinelli, prenez la plume.

_Monsieur de Corbinelli._

Je commence, monsieur, comme madame de Sévigné, à vous souhaiter une bonne année, c'est-à-dire le repos de l'esprit et la santé du corps:

—Mens sana in corpore sano,

dit Juvénal, qui comprend tout le repos de la vie. J'ai été fâché de ne vous point voir dans la liste des chevaliers de l'ordre, comme d'une disposition dans le monde que Dieu aurait mise sans ma participation et sans mon consentement, c'est-à-dire que j'aurais changée si j'avais pu. Cette manière de philosophie sauve de ma colère imprudente toutes les causes secondes, et fait que je me résigne en un moment sur tout ce qui arrive à mes amis ou à moi. Je dis la même chose de la fuite du roi d'Angleterre, avec toute sa famille. J'interroge le Seigneur, et je lui demande s'il abandonne la religion catholique, en souffrant les prospérités du prince d'Orange, le protecteur des prétendus réformés, et puis je baisse les yeux. Adieu, monsieur; adieu, madame de Coligny, à qui je désire un fonds de philosophie chrétienne, capable de lui donner une parfaite indolence pour toutes les choses du monde: état capable de nous faire rois, et plus rois que ceux qui en portent la qualité.

278.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 10 janvier 1689.

Nous pensons souvent les mêmes choses, ma chère belle; je crois même vous avoir mandé des Rochers ce que vous m'écrivez dans votre dernière lettre sur le temps. Je consens maintenant qu'il avance; les jours n'ont plus rien pour moi de si cher, ni de si précieux; je les sentais ainsi quand vous étiez à l'hôtel de Carnavalet; je vous l'ai souvent dit, je ne rentrais jamais sans une joie sensible, je ménageais les heures, j'en étais avare: mais dans l'absence ce n'est plus cela, on ne s'en soucie point, on les pousse même quelquefois; on espère, on avance dans un temps auquel on aspire; c'est un ouvrage de tapisserie que l'on veut achever; on est libérale des jours, on les jette à qui en veut. Mais, ma chère enfant, je vous avoue que quand je pense tout d'un coup où me conduit cette dissipation et cette magnificence d'heures et de jours, je tremble, je n'en trouve plus d'assurés, et la raison me présente ce qu'infailliblement je trouverai dans mon chemin. Ma fille, je veux finir ces réflexions avec vous, et tâcher de les rendre bien solides pour moi.

L'abbé Têtu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les médecins ne voudraient pas répondre de son esprit; il sent son état, et c'est une douleur: il ne subsiste que par l'opium; il tâche de se divertir, de se dissiper; il cherche des spectacles. Nous voulons l'envoyer à Saint-Germain pour y voir établir le roi, la reine d'Angleterre et le prince de Galles: peut-on voir un événement plus grand, et plus digne de faire de grandes diversions? Pour la fuite du roi, il paraît que le prince (_d'Orange_) l'a bien voulue. Le roi fut envoyé à Excester, où il avait dessein d'aller: il était fort bien gardé par le devant de sa maison, tandis que toutes les portes de derrière étaient libres et ouvertes. Le prince n'a point songé à faire périr son beau-père; il est dans Londres à la place du roi, sans en prendre le nom, ne voulant que rétablir une religion qu'il croit bonne, et maintenir les lois du pays, sans qu'il en coûte une goutte de sang: voilà l'envers tout juste de ce que nous pensons de lui; ce sont des points de vue bien différents. Cependant le roi fait pour ces Majestés anglaises des choses toutes divines; car n'est-ce point être l'image du Tout-Puissant, que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il fut au-devant de la reine avec toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut le carrosse du prince de Galles, il descendit, et l'embrassa tendrement; puis il courut au-devant de la reine, qui était descendue; il la salua, lui parla quelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta MONSEIGNEUR et MONSIEUR qui furent aussi dans le carrosse, et la mena à Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine, de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette très-riche, avec six mille louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre devait arriver, le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard, parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi alla au bout de la salle des gardes, au-devant de lui: le roi d'Angleterre se baissa fort, comme s'il eût voulu embrasser ses genoux[698]; le roi l'en empêcha, et l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se parlèrent bas un quart d'heure; le roi lui présenta MONSEIGNEUR, MONSIEUR, les princes du sang, et le cardinal de Bonzi: il le conduisit à l'appartement de la reine, qui eut peine à retenir ses larmes. Après une conversation de quelques instants, Sa Majesté les mena chez le prince de Galles, où ils furent encore quelque temps à causer, et les y laissa, ne voulant point être reconduit, et disant au roi: «Voici votre maison; quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versailles.» Le lendemain, qui était hier, madame la Dauphine y alla, et toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des princesses, car elles en eurent à la reine d'Espagne; et la reine mère d'Angleterre était traitée comme fille de France: je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Angleterre: ce dernier paraît vieilli et fatigué, la reine maigre, et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs; un beau teint un peu pâle; la bouche grande, de belles dents, une belle taille, et bien de l'esprit; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà de quoi subsister longtemps dans les conversations publiques.

Le pauvre chevalier ne peut encore écrire, ni aller à Versailles, dont nous sommes bien fâchés, car il y a mille affaires; mais il n'est point malade; il soupa samedi avec madame de Coulanges, madame de Vauvineux, M. de Duras et votre fils chez le lieutenant civil, où l'on but la santé de la première et de la seconde, c'est-à-dire madame de la Fayette et vous; car vous avez cédé à la date de l'amitié. Hier, madame de Coulanges donna un très-joli souper aux goutteux; c'était l'abbé de Marsillac, le chevalier de Grignan, M. de Lamoignon; la néphrétique tient lieu de goutte; sa femme et _les Divines_ toujours pleines de fluxions, moi en considération du rhumatisme que j'eus il y a douze ans, Coulanges qui mérite la goutte. On causa fort: le petit homme chanta, et fit un vrai plaisir à l'abbé de Marsillac, qui admirait et tâtonnait ses paroles avec des tons et des manières qui faisaient souvenir de celles de son père (_le duc de la Rochefoucauld_), au point d'en être touché.

M. de Lauzun n'est point retourné en Angleterre: il est logé à Versailles: il est fort content: il a écrit à MADEMOISELLE; mais, dans la colère où elle est contre lui, je doute qu'il réussisse à l'apaiser. J'ai fait encore un chef-d'œuvre, j'ai été voir madame de Ricouart, revenue depuis peu, très-contente d'être veuve. Vous n'avez qu'à me donner vos reconnaissances à achever, comme vos romans; vous en souvient-il? Je remercie l'aimable Pauline de sa lettre; je suis fort assurée que sa personne me plairait: elle n'a donc pu trouver d'autre alliance avec moi que _madame_? cela est bien sérieux. Adieu, ma chère enfant; conservez votre santé, c'est-à-dire votre beauté, que j'aime tant.

[698] Voy. les _Mémoires de Dangeau_, t. I, p. 264.

279.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 14 janvier 1689.

Me voici, ma chère fille, après le dîner, dans la chambre du chevalier: il est dans sa chaise, avec mille petites douleurs qui courent par toute sa personne. Il a fort bien dormi, mais cet état de résidence et de ne pouvoir sortir lui donne beaucoup de chagrins et de vapeurs; j'en suis touchée, et j'en connais le malheur et les conséquences plus que personne. Il fait un froid extrême; notre thermomètre est au dernier degré, notre rivière est prise; il neige, et gèle et regèle en même temps; on ne se soutient pas dans les rues; je garde notre maison et la chambre du chevalier: si vous n'étiez point quinze jours à me répondre, je vous prierais de me mander si je ne l'incommode point d'y être tout le jour; mais comme le temps me presse, je le demande à lui-même, et il me semble qu'il le veut bien. Voilà un froid qui contribue encore à ses incommodités: ce n'est pas un de ces froids qu'il souhaite; il est mauvais quand il est excessif.

J'ai fait souvenir M. de Lamoignon de la sollicitation que vous lui avez faite pour M. B....; cet homme sentira de loin comme de près votre reconnaissance. J'aime cette manière de n'avoir point de reconnaissances passagères: je connais des gens qui non-seulement n'en ont point du tout, mais qui mettent l'aversion et la rudesse à la place.

M. Gobelin est toujours à Saint-Cyr. Madame de Brinon est à Maubuisson, où elle s'ennuiera bientôt: cette personne ne saurait durer en place; elle a fait plusieurs conditions, changé de plusieurs couvents; son grand esprit ne la met point à couvert de ce défaut. Madame de Maintenon est fort occupée de la comédie qu'elle fait jouer par ses petites filles (_de Saint-Cyr_); ce sera une fort belle chose, à ce que l'on dit. Elle a été voir la reine d'Angleterre, qui, l'ayant fait attendre un moment, lui dit qu'elle était fâchée d'avoir perdu ce temps de la voir et de l'entretenir, et la reçut fort bien. On est content de cette reine; elle a beaucoup d'esprit. Elle dit au roi, lui voyant caresser le prince de Galles, qui est fort beau: «J'avais envié le bonheur de mon fils, qui ne sent point ses malheurs; mais à présent je le plains de ne point sentir les caresses et les bontés de Votre Majesté.» Tout ce qu'elle dit est juste et de bon sens: son mari n'est pas de même; il a bien du courage, mais un esprit commun, qui conte tout ce qui s'est passé en Angleterre avec une insensibilité qui en donne pour lui. Il est bon homme, et prend part à tous les plaisirs de Versailles. Madame la Dauphine n'ira point voir cette reine; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil, cela n'a jamais été; elle sera toujours au lit; la reine la viendra voir. MADAME aura un fauteuil à main gauche, et les princesses du sang n'iront qu'avec elle, devant qui elles n'ont que des tabourets. Les duchesses y seront, comme chez madame la Dauphine: voilà qui est réglé. Le roi a su qu'un roi de France n'avait donné qu'un fauteuil à la gauche à un prince de Galles; il veut que le roi d'Angleterre traite ainsi M. le Dauphin, et passe devant lui. Il recevra MONSIEUR sans fauteuil et sans cérémonie. La reine l'a salué, et n'a pas laissé de dire au roi notre maître ce que je vous ai conté. Il n'est pas assuré que M. de Schomberg ait encore la place du prince d'Orange en Hollande. On ne fait que mentir cette année. La marquise (_d'Uxelles_) reprend tous les ordinaires les nouvelles qu'elle a mandées: appelle-t-on cela savoir ce qui se passe? Je hais ce qui est faux.

L'étoile de M. de Lauzun repâlit; il n'a point de logement, il n'a point ses anciennes entrées: on lui a ôté le romanesque et le merveilleux de son aventure: elle est devenue quasi tout unie: voilà le monde et le temps.

280.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 17 janvier 1689.

Voilà donc ma lettre _nommée_; c'est une marque de son mérite singulier. Je suis fort aise que ma relation vous ait divertie; je ne devine jamais l'effet que mes lettres feront, celui-ci est heureux.

Si vous prenez le chemin de vous éclaircir avec l'archevêque, au lieu de laisser cuver les chagrins qu'on veut vous donner contre lui, vous viderez bien des affaires en peu de temps, ou vous ferez taire _les rediseurs_; l'un ou l'autre est fort bon, et vous vous en trouverez très-bien; vous finirez, à la vérité, le plaisir et l'occupation des Provençaux: mais vous retranchez de sottes _pétoffes_. M. de Barillon est arrivé; il a trouvé _un paquet_ de famille, dont il ne connaissait pas tous _les visages_. Il est fort engraissé. Il dit à M. de Harlai: «Monsieur, ne me parlez point de ma graisse, je ne vous dirai rien de votre maigreur.» Il est vif, et ressemble assez par l'esprit à celui que vous connaissez. Je ferai tous vos compliments, quand ils seront vraisemblables; je les ai faits à madame de Sully, qui vous en rend mille de très-bonne grâce; et à la comtesse (_de Fiesque_), qui est trop plaisante sur M. de Lauzun, qu'elle voulait mettre sur le pinacle, et qui n'a encore ni logement à Versailles, ni les entrées qu'il avait. Il est tout simplement revenu à la cour; son action n'a rien de si extraordinaire; on en avait d'abord composé un fort joli roman.

Cette cour d'Angleterre est toute établi à Saint-Germain; ils n'ont voulu que cinquante mille francs par mois, et ont réglé leur cour sur ce pied. La reine plaît fort; le roi cause agréablement avec elle, elle a l'esprit juste et aisé. Le roi avait désiré que madame la Dauphine y allât la première; elle a toujours si bien dit _qu'elle était malade_, que cette reine vint la voir il y a trois jours, habillée en perfection; une robe de velours noir, une belle jupe, bien coiffée, une taille comme la princesse de Conti, beaucoup de majesté. Le roi alla la recevoir à son carrosse; elle fut d'abord chez lui, où elle eut un fauteuil au-dessus de celui du roi; elle y fut une demi-heure, puis il la mena chez madame la Dauphine, qui fut trouvée debout; cela fit un peu de surprise: la reine lui dit: «Madame, je vous croyais au lit.—Madame, dit madame la Dauphine, j'ai voulu me lever, pour recevoir l'honneur que Votre Majesté me fait.» Le roi les laissa, parce que madame la Dauphine n'a point de fauteuil devant lui. Cette reine se mit à la bonne place, dans un fauteuil, madame la Dauphine à sa droite, MADAME à sa gauche, trois autres fauteuils pour les trois petits princes: on causa fort bien plus d'une demi-heure; il y avait beaucoup de duchesses, la cour fort grosse. Enfin, elle s'en alla; le roi se fit avertir, et la remit dans son carrosse. Je ne sais jusqu'où le conduisit madame la Dauphine; je le saurai. Le roi remonta, et loua fort la reine; il dit: «Voilà comme il faut que soit une reine, et de corps et d'esprit, tenant sa cour avec dignité.» Il admira son courage dans ses malheurs, et la passion qu'elle avait pour le roi son mari; car il est vrai qu'elle l'aime, comme vous a dit cette diablesse de madame de R........ Celles de nos dames qui voulaient faire les princesses n'avaient point baisé la robe de la reine, quelques duchesses en voulaient faire autant: le roi l'a trouvé fort mauvais; on lui baise les pieds présentement. Madame de Chaulnes a su tous ces détails, et n'a point encore rendu ce devoir. Elle a laissé le marquis à Versailles, parce que le petit compère s'y divertit fort bien: il a mandé à son oncle qu'il irait aujourd'hui au ballet, à Trianon: M. le chevalier vous enverra sa lettre. Il est donc là sur sa bonne foi, faisant toutes les commissions que son oncle lui donne, pour l'accoutumer à être exact, aussi bien qu'à calculer: quel bien ne lui fera point cette sorte d'éducation! J'ai reçu une réponse de M. de Carcassonne; c'est une pièce rare, mais il faut s'en taire; j'y répondrai bien, je vous en assure: il a pris sérieusement et de travers tout mon badinage. Ah! ma fille, que je comprends parfaitement vos larmes, quand vous vous représentez ce petit garçon à la tête de sa compagnie, et tout ce qui peut arriver de bonheur et de malheur à cette place! L'abbé Têtu est toujours dans ses vapeurs très-noires. J'ai dit à madame de Coulanges toutes vos douceurs: elle veut toujours vous écrire dans ma lettre; mais cela ne se trouve jamais. M. le chevalier ne veut pas qu'on finisse en disant des amitiés; mais malgré lui je vous embrasserai tendrement, et je vous dirai que je vous aime avec une inclination naturelle, soutenue de toute l'amitié que vous avez pour moi, et de tout ce que vous valez. Eh bien! quel mal trouve-t-il à finir ainsi une lettre, et à dire ce que l'on sent et ce que l'on pense toujours?

Bonjour, monsieur le comte; vous êtes donc tous deux dans les mêmes sentiments pour vos affaires et pour votre dépense? Plût à Dieu que vous eussiez toujours été ainsi! Bonjour, Pauline, ma mignonne; je me moque de vous, après avoir pensé six semaines à me donner un nom entre ma _grand'mère_ et _madame_; enfin vous avez trouvé _madame_.

281.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 24 janvier 1689.

Enfin votre Durance a laissé passer nos lettres: de la furie dont elle court, il faut que la glace soit bien habile pour l'attraper et pour l'arrêter. Nous avons eu de cruels temps et de cruels froids, et je n'en ai seulement pas été enrhumée. J'ai gardé plusieurs fois la chambre de M. le chevalier; et, pour parler comme madame de Coulanges, il n'y avait que lui qui fût à plaindre de la rigueur de la saison; mais je vous dirai plus naïvement qu'il me semble qu'il n'était point fâché que j'y fusse. Voilà le dégel; je me porte si bien, que je n'ose me purger, parce que je n'ai rien à désirer, et que cette précaution me paraît une ingratitude envers Dieu. M. le chevalier n'a plus de douleurs; mais il n'ose encore hasarder Versailles. Il faut que je vous dise un mot de madame de Coulanges, qui me fit rire, et me parut plaisant. M. de Barillon est ravi de retrouver toutes ses vieilles amies; il est souvent chez madame de la Fayette et chez madame de Coulanges: il disait l'autre jour à cette dernière: «Ah! madame, que votre maison me plaît! j'y viendrai bien les soirs, quand je serai las de ma famille.» _Monsieur_, lui dit-elle, _je vous attends demain_. Cela partit plus vite qu'un trait, et nous en rîmes tous plus ou moins.

Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres; il était fort joli; il vous mandera ses prospérités. Il ne faut point, au reste, que vous comptiez sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement qu'il en est incapable présentement; sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas. Nous sommes affligés qu'au moins il n'en ait point d'envie; nous voudrions que ce ne fût que le temps qui lui manquât, mais c'est la volonté. Sa sincérité nous empêcha de le gronder; je ne sais ce que nous ne lui dîmes point, le chevalier et moi, et Corbinelli qui s'en échauffe: mais il ne faut point le fatiguer, ni le contraindre, cela viendra, ma chère bonne; il est impossible qu'avec autant d'esprit et de bon sens, aimant la guerre, il n'ait point d'envie de savoir ce qu'ont fait les grands hommes du temps passé, _et César à la tête de ses commentaires_[699]. Il faut avoir un peu de patience, et ne vous en point chagriner: il serait trop parfait s'il aimait à lire.

Vous m'étonnez de Pauline: ah! ma fille, gardez-la auprès de vous; ne croyez pas qu'un couvent puisse redresser une éducation, ni sur le sujet de la religion, que nos sœurs ne savent guère, ni sur les autres choses. Vous ferez bien mieux à Grignan, quand vous aurez le temps de vous y appliquer. Vous lui ferez lire de bons livres, l'_Abbadie_ même, puisqu'elle a de l'esprit; vous causerez avec elle, M. de la Garde vous aidera: je suis persuadée que cela vaudra mieux qu'un couvent.

Pour la paix du pape, l'abbé Bigorre nous assure qu'elle n'est point du tout prête; que le Saint-Père ne se relâche sur rien, et qu'on est très-persuadé que M. de Lavardin et le cardinal d'Estrées reviendront incessamment: profitez donc du temps que Dieu, qui tire le bien du mal, vous envoie[700]. La vieille Sanguin est morte comme une héroïne, promenant sa carcasse par la chambre, se mirant pour voir la mort au naturel. Il faut un compliment à M. de Senlis et à M. de Livry, mais non pas des lettres, car ils sont déjà consolés: il n'y a que vous, ma chère enfant, qui ne vouliez pas encore parler de l'ordre établi depuis la création du monde. Vous dépeignez mademoiselle d'Oraison de manière qu'elle me paraît aimable; il faudrait la prendre, si son père était raisonnable: mais quelle rage de n'aimer que soi, de se compter pour tout; de n'avoir point la pensée si sage, si naturelle et si chrétienne, d'établir ses enfants! Vous savez bien que j'ai peine à comprendre cette injustice; c'est un bonheur que notre amour-propre se tourne précisément où il doit être. J'ai fait une réponse à M. de Carcassonne[701], que M. le chevalier a fort approuvées et qu'il appelle un chef-d'œuvre. Je l'ai pris à mon avantage; et comme je le tiens à cent cinquante lieues de moi, je lui fais part de tout ce que je pense; je lui dis qu'il faut approcher de ses affaires, qu'il faut les connaître, les calculer, les supputer, les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas; que c'est cela seul qui le fera riche; qu'avec cela rien ne l'empêchera de suffire à tout, et aux devoirs et aux plaisirs, et aux sentiments de son cœur pour un neveu dont il doit être la ressource; qu'avec de l'ordre on va fort loin; qu'autrement on ne fait rien, on manque à tout; et puis il me prend un enthousiasme de tendresse pour M. de Grignan, pour son fils, pour votre maison, pour ce nom qu'il doit soutenir: j'ajoute que je suis inséparablement attachée à tout cela, et que ma douleur la plus sensible, c'est de ne pouvoir plus rien faire pour vous; mais que je l'en charge, que je demande à Dieu de faire passer tous mes sentiments dans son cœur, afin d'augmenter et de redoubler tous ceux qu'il a déjà: enfin, ma fille, cette lettre est mieux rangée, quoique écrite impétueusement. M. le chevalier en eut les yeux rouges en la lisant; et pour moi, je me blessai tellement de ma propre épée, que j'en pleurai de tout mon cœur. M. le chevalier m'assura qu'il n'y avait qu'à l'envoyer, et c'est ce que j'ai fait.

Vous me représentez fort plaisamment votre _Savantasse_; il me fait souvenir du docteur de la comédie, qui veut toujours parler. Si vous aviez du temps, il me semble que vous pourriez tirer quelque avantage de cette bibliothèque; comme il y a de bonnes choses et en quantité, on est libre de choisir ce qu'on veut: mais, hélas! mon enfant, vous n'avez pas le temps de faire aucun usage de la beauté et de l'étendue de votre esprit; vous ne vous servez que du bon et du solide, cela est fort bien; mais c'est dommage que tout ne soit pas employé; je trouve que M. Descartes y perd beaucoup.

Le maréchal d'Estrées va à Brest; cela fait appréhender qu'il ne commande les troupes réglées: je crois cependant qu'on donnera quelque contenance au gouverneur, et qu'on ne voudra point lui donner le dégoût tout entier. M. de Charost est revenu un moment, pour se justifier de cent choses que M. de Lauzun a dites assez mal à propos, et de l'état de sa place, et de la réception qu'il a faite à la reine; il fait voir le contraire de tout ce qu'a dit Lauzun; cela ne fait point d'honneur à ce dernier, dont il semble que la colère de MADEMOISELLE arrête l'étoile; il n'a ni logement, ni entrées; il est simplement à Versailles.

[699] Trait d'ignorance échappé à quelque personnage du temps.

[700] Cette circonstance faisait que M. de Grignan commandait pour le roi dans le Comtat.

[701] Celui qu'on appelait _le bel abbé_ avant qu'il ne fût évêque.

282.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 21 février 1689.

Il est vrai, ma chère fille, que nous voilà bien cruellement séparées l'une de l'autre, _aco fa trembla_[702]. Ce serait une belle chose, si j'y avais ajouté le chemin d'ici aux Rochers ou à Rennes: mais ce ne sera pas sitôt; madame de Chaulnes veut voir la fin de plusieurs affaires, et je crains seulement qu'elle ne parte trop tard, dans le dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain, par plusieurs raisons, dont la première est que je suis très-persuadée que M. de Grignan sera obligé de revenir pour sa chevalerie; et que vous ne sauriez prendre un meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de l'ordre, qui ne le sera qu'en ce temps-là. Je fis la mienne l'autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi, madame de Coulanges, madame de Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées: un officier dit à madame de Coulanges que madame de Maintenon lui faisait garder un siége auprès d'elle; vous voyez quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez choisir; je me mis avec madame de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant c'étaient mesdames d'Auvergne, de Coislin et de Sully; nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les _fontanges_ de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès: on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce: tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant: cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes et de la _Sagesse_, et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes: la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu _Esther_. Le roi vint vers nos places; et, après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit: «Madame, je suis assuré que vous avez été contente.» Moi, sans m'étonner, je répondis: «Sire, je suis charmée, ce que je sens est au-dessus des paroles.» Le roi me dit: «Racine a bien de l'esprit.» Je lui dis: «Sire, il en a beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.—Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.» Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie: comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et madame la Princesse vinrent me dire un mot: madame de Maintenon un éclair; elle s'en allait avec le roi: je répondis à tout, car j'étais en fortune.

Nous revînmes le soir aux flambeaux: je soupai chez madame de Coulanges, à qui le roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachotter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes; il en fut content, et voilà qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé, dans la suite, ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoise: demandez-lui. M. de Meaux (_Bossuet_) me parla fort de vous, M. le Prince aussi: je vous plaignis de n'être pas là; mais le moyen? on ne peut pas être partout. Vous étiez à votre opéra de Marseille: comme _Atys_ est non-seulement _trop heureux_[703], mais trop charmant, il est impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauline doit avoir été surprise du spectacle: elle n'est pas en droit d'en souhaiter un plus parfait. J'ai une idée si agréable de Marseille, que je suis assurée que vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation contre celle d'Aix.

Mais ce samedi même, après cette belle _Esther_, le roi apprit la mort de la jeune reine d'Espagne[704], en deux jours, par de grands vomissements: cela sent bien le fagot. Le roi le dit à MONSIEUR le lendemain, qui était hier: la douleur fut vive, MADAME criait les hauts cris; le roi en sortit tout en larmes.

On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre: non-seulement le prince d'Orange n'est point élu ni roi ni protecteur, mais on lui fait entendre que lui et ses troupes n'ont qu'à s'en retourner: cela abrége bien des soins. Si cette nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agitée, et mon fils n'aura point le chagrin de commander la noblesse de la vicomté de Rennes et de la baronnie de Vitré: ils l'ont élu malgré lui pour être à leur tête: un autre serait charmé de cet honneur; mais il en est fâché, n'aimant, sous quelque nom que ce puisse être, la guerre par ce côté-là.

Votre enfant est allé à Versailles pour se divertir ces jours gras; mais il a trouvé la douleur de la reine d'Espagne: il serait revenu, sans que son oncle le va trouver tout à l'heure. Voilà un carnaval bien triste et un grand deuil. Nous soupâmes hier chez le _Civil_ (_M. le Camus_), la duchesse du Lude, madame de Coulanges, madame de Saint-Germain, le chevalier de Grignan, M. de Troyes, Corbinelli et moi: nous fûmes assez gaillards, nous parlâmes de vous avec bien de l'amitié, de l'estime, du regret de votre absence, enfin un souvenir tout vif: vous viendrez le renouveler.

Madame de Durfort se meurt d'un hoquet d'une fièvre maligne. Madame de la Vieuville aussi, du pourpre de la petite vérole. Adieu, ma très-aimable: de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que M. de Grignan est le plus agréablement placé.

[702] Phrase provençale.

[703] Vers de l'opéra d'Atys.

[704] Marie-Louise d'Orléans, fille de MONSIEUR et de Henriette-Anne d'Angleterre, sa première femme.

283.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, lundi 28 février 1689.

Monsieur le chevalier s'en alla hier après dîner à Versailles, pour apprendre sa destinée; car, ne s'étant point trouvé sur les listes qui ont paru, il veut savoir si on le garde pour servir dans l'armée de M. le Dauphin, dont on n'a point encore parlé. Comme il a dit qu'il était en état de servir, il est en droit de croire qu'on ne l'a pas oublié: en tout cas, ce ne serait pas sa faute, il est bien tout des meilleurs.

C'est tout de bon que le roi d'Angleterre est parti ce matin pour aller en Irlande, où il est attendu avec impatience; il sera mieux là qu'ici. Il passe par la Bretagne comme un éclair, et s'en va droit à Brest, où il trouvera le maréchal d'Estrées, et peut-être M. de Chaulnes, s'il peut le trouver encore, car la poste et la bonne chaise que lui a donnée M. le Dauphin le mèneront bien vite. Il doit trouver à Brest des vaisseaux tout prêts et des frégates; il porte cinq cent mille écus. Le roi lui a donné des armes pour armer dix mille hommes. Comme Sa Majesté anglaise lui disait adieu, elle finit par lui dire, en riant, qu'il n'avait oublié qu'une chose, c'était des armes pour sa personne: le roi lui a donné les siennes; nos héros de roman ne faisaient rien de plus galant. Que ne fera point ce roi brave et malheureux, avec ces armes toujours victorieuses? Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de Renaud, d'Amadis, et de tous nos paladins les plus célèbres; je n'ai pas voulu dire d'Hector, car il était malheureux. Il n'y a point d'offres de toutes choses que le roi ne lui ait faites: la générosité et la magnanimité ne vont point plus loin. M. d'Avaux va avec lui; il est parti deux jours plus tôt. Vous allez me dire, Pourquoi n'est-ce pas M. de Barillon? C'est que M. d'Avaux, qui possède fort bien les affaires de Hollande, est plus nécessaire que celui qui ne sait que celles d'Angleterre. La reine est allée s'enfermer à l'abbaye de Poissy avec son fils: elle sera près du roi et des nouvelles; elle est accablée de douleur, et d'une néphrétique qui fait craindre qu'elle n'ait la pierre: cette princesse fait grande pitié. Vous voyez, ma chère enfant, que c'est la rage de causer qui me fait écrire tout ceci; M. le chevalier et la gazette vous le diront mieux que moi. Votre enfant m'est demeuré: je ne le quitte point; il en est content: il dira adieu à ces petites de Castelnau; son cœur ne sent encore rien; il est occupé de son devoir, de son équipage; il est ravi de s'en aller, et de montrer le chemin aux autres. Il n'est encore question de rien; nous n'assiégerons point de place, nous ne voulons point de bataille, nous sommes sur la défensive, et d'une manière si puissante, qu'elle fait trembler; jamais le roi de France ne s'est vu trois cent mille hommes sur pied; il n'y avait que les rois de Perse: tout est nouveau, tout est miraculeux.

Je menai hier le marquis dire adieu à madame de la Fayette, et souper chez madame de Coulanges. Je le mène tantôt chez M. de Pomponne, chez madame de Vins et la marquise d'Uxelles; demain chez madame du Pui-du-Fou et madame de Lavardin, et puis il attendra son oncle, et partira sur la fin de la semaine; mais, ma chère enfant, soutenez un peu votre cœur contre ce voyage, qui n'a point d'autre nom présentement. Parlons un peu de Pauline, cette petite grande fille, tout aimable, toute jolie; je n'eusse jamais cru que son humeur eût été farouche, je la croyais tout de miel: mais, mon enfant, ne vous rebutez point; elle a de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime elle-même, elle veut plaire; il ne faut que cela pour se corriger, et je vous assure que ce n'est point dans l'enfance qu'on se corrige; c'est quand on a de la raison; l'amour-propre, si mauvais à tant d'autres choses, est admirable à celle-là; entreprenez donc de lui parler raison, et sans colère, sans la gronder, sans l'humilier, car cela révolte; et je vous réponds que vous en ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire d'honneur, et même de conscience: apprenez-lui à être habile; c'est un grand point que d'avoir de l'esprit et du goût comme elle en a.

_Esther_ n'est pas encore imprimée. J'avais bien envie de dire un mot de vous à madame de Maintenon, je l'avais tout prêt: elle fit quelques pas pour me venir dire un demi-mot; mais comme le roi, après ce que je vous ai mandé qui s'était passé, s'en allait dans sa chambre, elle le suivait, et je n'eus que le moment de faire un geste de remerciement et de reconnaissance; c'était un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos nouvelles. Je dis à M. le Prince, en courant: _Ah! que je plains ceux qui ne sont pas ici!_ Il m'entendit, et tout cela était si pressé, qu'il n'y avait pas moyen de placer une pensée: vous croyez bien cependant que j'en mourais d'envie. Racine va travailler à une autre tragédie, le roi y a pris goût, on ne verra autre chose; mais l'histoire d'Esther est unique; ni Judith, ni Ruth, ni quelque sujet que ce puisse être, ne saurait si bien réussir.

284.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, vendredi 11 mars 1689.

Monsieur le duc de Chaulnes a fait en toute perfection les honneurs de son gouvernement au roi d'Angleterre: il avait fait préparer deux soupers sur la route, l'un à dix heures, l'autre à minuit: le roi poussa jusqu'au dernier à la Roche-Bernard, au delà de Nantes; il embrassa fort M. de Chaulnes; il l'a connu autrefois. M. de Chaulnes lui dit qu'il y avait une chambre préparée pour lui, et voulut l'y mener; le roi lui dit: Je n'ai besoin de rien que de manger. Il entra dans une salle où les fées avaient fait trouver un souper tout servi, tout chaud, les plus beaux poissons de la mer et des rivières, tout était de la même force, c'est-à-dire, beaucoup de commodités, beaucoup de noblesse, bien des dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette, et voulut le servir à table; le roi ne le voulut jamais, et le fit souper avec lui, et plusieurs personnes de qualité. Il mangea, ce roi, comme s'il n'y avait point de prince d'Orange dans le monde. Il partit le lendemain, et s'embarqua à Brest le 6 ou le 7 de ce mois. Quel diantre d'homme que ce prince d'Orange! quand on songe que lui seul met toute l'Europe en mouvement! quelle étoile! M. de la Feuillade exaltait l'autre jour la grandeur du génie de ce prince; M. de Chandenier[705] disait qu'il eût mieux aimé être le roi d'Angleterre; M. de la Feuillade lui répondit brusquement: «Cela est d'un homme qui a mieux aimé être comme M. de Chandenier que comme M. de Noailles.» Cela fit rire.

Je vous renvoie la lettre de M. de Grignan, elle me fait peur seulement de l'avoir dans ma poche: est-il possible qu'il ait passé par les horreurs dont il me parle? C'est grand dommage qu'il n'avait pas le _superbe_, comme en allant à Monaco. Faites-lui mes compliments sur son retour _de deux doigts des abîmes_. Comment suis-je avec le coadjuteur? Notre ménage allait assez bien à Paris; dites-lui ce que vous voudrez, ma chère enfant, selon que vous êtes ensemble; car vous croyez bien que je ne veux point m'entendre avec vos ennemis.

[705] François de Rochechouart, marquis de Chandenier, avait été premier capitaine des gardes du corps du roi; mais étant tombé en disgrâce, il donna la démission de sa charge, et ce fut Anne, comte, puis duc de Noailles, qui lui succéda en 1651.

285.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Chaulnes, dimanche 17 avril 1689.

Me voici à Chaulnes[706], ma chère fille, et toujours triste de m'éloigner encore de vous. J'attends votre lettre vendredi: quelle tristesse de ne pouvoir plus recevoir réglément de vos nouvelles trois fois la semaine! c'est justement cela que j'ai sur le cœur, et que j'appelais _ma petite tristesse_; vraiment elle n'est pas petite, et je sentirai cette privation. Monsieur le chevalier m'écrivit de Versailles un petit adieu tout plein de tendresse; j'en fus touchée, car il laisse ignorer assez cruellement la part qu'on a dans son estime; et comme on la souhaite extrêmement, c'est une véritable joie dont il prive ses amis. Je le remerciai de son billet par un autre que je lui écrivis en partant: il me mandait que votre enfant ne serait point d'un certain détachement, parce qu'il n'était plus question de la chose qu'on avait dite: cela me soulagea fort le cœur: et comme il vous l'aura mandé, vous aurez respiré comme moi. Je ne comprends que trop toutes vos peines; elles retournent sur moi, de sorte que je les sens de deux côtés.

Je partis donc jeudi, ma très-chère, avec madame de Chaulnes et madame de Kerman; nous étions dans le meilleur carrosse, avec les meilleurs chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de cavaliers, de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer. Nous vînmes coucher à Pont (_Saint-Maxence_) dans une jolie petite hôtellerie, et le lendemain ici. Les chemins sont fort mauvais: mais cette maison est très-belle et d'un grand air, quoique démeublée, et les jardins négligés. A peine le vert veut-il montrer le nez; pas un rossignol encore: enfin l'hiver le 17 d'avril. Mais il est aisé d'imaginer les beautés de ces promenades: tout est régulier et magnifique, un grand parterre en face, des boulingrins vis-à-vis des ailes; un grand jet d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins, et un autre tout égaré dans le milieu d'un pré, qui est admirablement bien nommé le _Solitaire_; un beau pays, de beaux appartements, une vue agréable, quoique plate; de beaux meubles que je n'ai point vus; toutes sortes d'agréments et de commodités; enfin une maison digne de tout ce que vous avez ouï dire en vers et en prose. Mais une duchesse si bonne et si aimable, et si obligeante pour moi, que, si vous m'aimez, chose dont je ne doute nullement, il faut nécessairement que vous lui soyez fort obligée de toutes les amitiés que j'en reçois. Nous serons dans cette aimable maison encore six ou sept jours; et puis, par la Normandie, nous gagnerons Rennes vers le deux ou trois du mois prochain. Je vous ai mandé comme un voyage de M. de Chaulnes avait dérangé le nôtre. Voilà, ma chère bonne, tout ce que je puis vous dire de moi, et que je suis dans la meilleure santé du monde: mais vous, mon enfant, comment êtes-vous? que je suis loin de vous! et que votre souvenir en est près! et le moyen de n'être pas triste?

Je reçois votre lettre du samedi-saint, neuvième avril. Ma fille, vous prenez trop sur vous, vous abusez de votre jeunesse; vous voyez que votre tête ne veut plus que vous l'épuisiez par des écritures infinies: si vous ne l'écoutez pas, elle vous fera un mauvais tour; vous lui refusez une saignée: pourquoi ne pas la faire à Aix pendant que vous mangiez gras? enfin, je suis malcontente de vous et de votre santé. Vos raisons d'épargner le séjour d'Avignon sont bonnes; sans cela, comme vous dites, il était trop matin pour Grignan; le cruel hiver et les vents terribles y sont encore à redouter. Pour votre requête civile, nous voilà, M. le chevalier et moi, hors d'état de vous y servir; il croit s'en aller dans un moment: me voilà partie, ce n'est pas une affaire d'un jour; Hercule ne saurait se défaire d'Antée, ni le déraciner de sa chicane en trois mois: c'est donc M. d'Arles qui sera chargé de cette affaire. C'est tout cela qui me faisait dire que si vous eussiez pu venir cet hiver avec M. de Grignan, c'était bien le droit du jeu que vous eussiez fini entièrement cette affaire: votre présence y aurait fait des merveilles. Vous me parlez des esprits de Provence; ceux de ces pays-ci ne sont point si difficiles à comprendre; cela est vu en un moment: mais vous, ma très-chère, vous êtes trop aimable, trop reconnaissante: vraiment c'est bien de la reconnaissance que tout ce que vous me dites: je m'y connais; c'est de la plus tendre et de la plus noble qu'il y ait dans le monde: conservez bien vos sentiments, vos pensées, la droiture de votre esprit; repassez quelquefois sur tout cela, comme on sent de l'eau de la reine de Hongrie, quand on est dans le mauvais air: ne prenez rien du pays où vous êtes, conservez-y ce que vous y avez porté; et surtout, ma chère enfant, ménagez votre santé, si vous m'aimez, et si vous voulez que je revienne.

[706] Chaulnes, en Picardie, entre Roye et Péronne.

286.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Chaulnes, mardi 19 avril 1689.

J'attends vos lettres: la poste arrive ici trois fois la semaine, j'ai envie d'y demeurer. Je commence donc à vous écrire pour vous rendre compte de mes pensées; car je n'ai plus d'autres nouvelles à vous mander: cela ne composera pas des lettres bien divertissantes, et même vous n'y verrez rien de nouveau, puisque vous savez depuis longtemps que je vous aime, et comme je vous aime: vous feriez donc bien, au lieu de lire mes lettres, de les laisser là, et de dire, Je sais bien ce que me mande ma mère: mais, persuadée que vous n'aurez pas la force d'en user ainsi, je vous dirai que je suis en peine de vous, de votre santé, de votre mal de tête. L'air de Grignan me fait peur: un vent qui _déracine des arbres dont la tête au ciel était voisine, et dont les pieds touchaient à l'empire des morts_[707], me fait trembler. Je crains qu'il n'emporte ma fille, qu'il ne l'épuise, qu'il ne la dessèche, qu'il ne lui ôte le sommeil, son embonpoint, sa beauté: toutes ces craintes me font transir, je vous l'avoue, et ne me laissent aucun repos. Je fus l'autre jour me promener seule dans ces belles allées; madame de Chaulnes était enfermée avec notre Rochon[708] pour des affaires. Madame de Kerman est délicate, je répétais donc pour les Rochers; je portai toutes ces pensées, elles sont tristes: je sentais pourtant quelque plaisir d'être seule. Je relus trois ou quatre de vos lettres; vous parlez de bien écrire: personne n'écrit mieux que vous: quelle facilité de vous expliquer en peu de mots, et comme vous les placez! Cette lecture me toucha le cœur et me contenta l'esprit. Voici une maison fort agréable, on y a beaucoup de liberté; vous connaissez les bonnes et solides qualités de cette duchesse. Madame de Kerman est une fort aimable personne, j'en ai tâté; elle a bien plus de mérite et d'esprit qu'elle n'en laisse paraître; elle est fort loin de l'ignorance des femmes, elle a bien des lumières, et les augmente tous les jours par les bonnes lectures: c'est dommage que son établissement soit au fond de la basse Bretagne. Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes, je leur donne ma part; vous me ferez écrire par Pauline; je connais votre style, c'est assez. Je vous souhaite M. de Grignan; je n'aime point que vous soyez seule dans ce château, pauvre petite _Orithye_! mais _Borée_ n'est point civil ni galant pour vous, c'est ce qui m'afflige. Adieu, ma très-chère; respectez votre côté, respectez votre tête; on ne sait où courir. Je comprends vos peines pour votre fils, je les sens, et par lui que j'aime, et par vous que j'aime encore plus; cette inquiétude tire deux coups sur moi.

Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde, et toujours abîmé dans sa philosophie _christianisée_; car il ne lit que des livres saints.

[707] Fable du _Chêne et du Roseau_, par la Fontaine, fable XXII, liv. I.

[708] M. Rochon était aussi chargé des affaires de M. de Grignan.

287.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Pont-Audemer, lundi 2 mai 1689.

Je couchai hier à Rouen, d'où je vous écrivis un mot pour vous dire seulement que j'avais reçu deux de vos lettres avec bien de la tendresse. Je n'écoute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je me dissipe, je serais trop souvent hors de combat, c'est-à-dire hors de la société; c'est assez que je la sente, je ne m'amuse point à l'examiner de si près. Il y a onze lieues de Rouen à Pont-Audemer; nous y sommes venus coucher. J'ai vu le plus beau pays; j'ai vu toutes les beautés et les tours de cette belle Seine pendant quatre ou cinq lieues, et les plus agréables pays du monde; ses bords n'en doivent rien à ceux de la Loire; ils sont gracieux, ils sont ornés de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande rivière: en vérité, cela est beau. Je ne connaissais point la Normandie, j'étais trop jeune quand je la vis; hélas! il n'y a peut-être plus personne de tous ceux que j'y voyais autrefois: cette pensée est triste. J'espère trouver à Caen, où nous serons mercredi, votre lettre du 21 et celle de M. de Chaulnes. Je n'avais point cessé de manger avec le chevalier avant que de partir; le carême ne nous séparait point du tout; j'étais ravie de causer avec lui de toutes vos affaires; je sens infiniment cette privation; il me semble que je suis dans un pays perdu, de ne plus traiter tous ces chapitres. Corbinelli ne voulait point de nous les soirs, sa philosophie allait se coucher; je le voyais le matin, et souvent l'abbé Bigorre venait nous conter des nouvelles.

Je vous observerai pour votre retour, qui réglera le mien, je vis au jour la journée. Quand je partis, M. de Lamoignon était à Bâville avec Coulanges. Madame du Lude, madame de Verneuil[709] et madame de Coulanges sortirent de leurs couvents pour venir me dire adieu; tout cela se trouva chez moi avec madame de Vins, qui revenait de Savigny. Madame de Lavardin vint aussi avec la marquise d'Uxelles, madame de Mouci, mademoiselle de la Rochefoucauld et M. du Bois: j'avais le cœur assez triste de tous ces adieux. J'avais embrassé la veille madame de la Fayette, c'était le lendemain des fêtes, j'étais tout étonnée de m'en aller; mais, ma chère belle, c'est proprement le printemps que j'allais voir arriver dans tous les lieux où j'ai passé; il est d'une beauté, ce printemps, et d'une jeunesse, et d'une douceur que je vous souhaite à tout moment, au lieu de cette cruelle bise qui vous renverse, et qui me fait mourir quand j'y pense.

J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer à lire des histoires; c'est un grand amusement: aime-t-elle au moins _les Essais de morale_ et _Abbadie_[710], comme sa chère maman? Madame de Chaulnes vous fait mille amitiés; elle a des soins de moi, en vérité, trop grands. On ne peut voyager, ni dans un plus beau vert, ni plus agréablement, ni plus à la grande, ni plus librement. Adieu, ma très-chère belle; en voilà assez pour le Pont-Audemer, je vous écrirai de Caen.

[709] Charlotte Séguier, fille puînée du chancelier, veuve en secondes noces du duc de Verneuil.

[710] Auteur d'un excellent _Traité de la religion chrétienne_.

288.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Caen, jeudi 5 mai 1689.

Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril, que je n'avais point reçue à Rouen; c'eût été dommage qu'elle eût été perdue; bon Dieu! de quel ton, de quel cœur (car les tons viennent du cœur), de quelle manière m'y parlez-vous de votre tendresse? Il est vrai, ma chère comtesse, que l'affaire d'Avignon est très-consolante: si, comme vous dites, elle venait à des gens dans le courant de leurs revenus, quelle facilité cela donnerait pour venir à Paris! Vos dépenses ont été extrêmes, et l'on ne fait que réparer; mais aussi, comme je disais l'autre jour, c'est pour avoir vécu qu'on reçoit ces faveurs de la Providence: cependant, ma fille, cette même Providence vous redonnera peut-être d'une autre manière les moyens de venir à Paris: il faut voir ses desseins.

Il n'est pas aisé de comprendre que M. le chevalier, avec tant d'incommodités, puisse faire une campagne; mais il me paraît qu'il a dessein au moins de faire voir qu'il le veut et qu'il le désire bien sincèrement: je crois que personne n'en doute. Il a une véritable envie d'aller aux eaux de Balaruc; j'ai vu l'approbation naturelle que nos capucins donnèrent à ces eaux, et comme ils le confirmèrent dans l'estime qu'il en avait déjà; il faut lui laisser placer ce voyage comme il l'entendra; il a un bon esprit, et sait bien ce qu'il fait. Mais notre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-vous une autre fois? Quand vous vouliez tirer des conséquences de toutes ses frayeurs enfantines, nous vous disions que ce serait un foudre de guerre, et c'en est un, et c'est vous qui l'avez fait: en vérité, c'est un aimable enfant, et un mérite naissant qui prend le chemin d'aller bien loin: _Dieu le conserve!_ Je suis persuadée que vous ne doutez pas du ton.

Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père _Lanterne_: voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en faire quelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et _Polyeucte_, et _Cinna_, et les autres? N'avoir de la dévotion que ce retranchement, sans y être portée par la grâce de Dieu, me paraît être bottée à cru: il n'y a point de liaison ni de conformité avec tout le reste. Je ne vois point que M. et madame de Pomponne en usent ainsi avec _Félicité_[711], à qui ils font apprendre l'italien et tout ce qui sert à former l'esprit: je suis assurée qu'elle étudiera et expliquera ces belles pièces dont je viens de vous parler. Ils ont élevé madame de Vins[712] de la même manière, et ne laisseront pas d'apprendre parfaitement bien à leur fille comme il faut être chrétienne, ce que c'est que d'être chrétienne, et toute la beauté et la solide sainteté de notre religion: voilà tout ce que je vous en dirai. Je crois que c'est votre exemple qui fait haïr les histoires à Pauline; elles sont, ce me semble, fort amusantes: je me trouve fort bien de la vie du duc d'Épernon par un nommé Girard; elle n'est pas nouvelle; mais elle m'a été recommandée par mes amies et par Croisilles, qui l'ont lue avec plaisir.

Un mot de notre voyage, ma chère enfant. Nous sommes venues en trois jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un printemps charmants, ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous couchant de bonne heure, et n'ayant aucune sorte d'incommodité. Nous sommes arrivées ici ce matin, nous n'en partirons que demain, pour être dans trois jours à Dol, et puis à Rennes: M. de Chaulnes nous attend avec des impatiences amoureuses. Nous avons été sur les bords de la mer à Dive, où nous avons couché: ce pays est très-beau, et Caen la plus jolie ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies, des promenades, et enfin la source de tous nos plus beaux esprits[713]. Mon ami Segrais est allé chez messieurs de Matignon, cela m'afflige. Adieu, ma très-aimable, je vous embrasse mille fois. Vous voilà donc dans la poussière de vos bâtiments.

[711] Catherine-Félicité Arnauld de Pomponne, qui fut mariée à Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, ministre d'État.

[712] Sœur de madame de Pomponne.

[713] Jean-Renauld de Segrais, de l'Académie française, était de Caen, ainsi que Malherbe, Huet, etc.

289.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Rennes, mercredi 11 mai 1689.

Nous arrivâmes enfin hier au soir, ma chère enfant; nous étions parties de Dol: il y a dix lieues; c'est justement cent bonnes lieues que nous avons faites en huit jours et demi de marche. La poussière fait mal aux yeux; mais trente femmes qui vinrent au-devant de madame la duchesse de Chaulnes, et qu'il fallut baiser au milieu de la poussière et du soleil, et trente ou quarante messieurs, nous fatiguèrent beaucoup plus que le voyage n'avait fait. Madame de Kerman en tombait, car elle est délicate: pour moi, je soutiens tout sans incommodité. M. de Chaulnes était venu à la dînée, il me fit de bien sincères amitiés. Je démêlai mon fils dans le tourbillon, nous nous embrassâmes de bon cœur; sa petite femme était ravie de me voir. Je laissai ma place dans le carrosse de madame de Chaulnes à M. de Rennes, et j'allai avec M. de Chaulnes, madame de Kerman et ma belle-fille, dans le carrosse de l'évêque; il n'y avait qu'une lieue à faire. Je vins chez mon fils changer de chemise, et me rafraîchir, et de là souper à l'hôtel de Chaulnes, où le souper était trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marbeuf chez qui je revins coucher, et où je suis logée comme une vraie princesse de Tarente, dans une belle chambre meublée d'un beau velours rouge cramoisi, ornée comme à Paris, un bon lit où j'ai dormi admirablement, une bonne femme qui est ravie de m'avoir, une bonne amie qui a des sentiments pour nous, dont vous seriez contente. Me voilà plantée pour quelques jours; car ma belle-fille regarde comme moi les Rochers du coin de l'œil, mourant d'envie d'aller s'y reposer; elle ne peut soutenir longtemps l'agitation que donne l'arrivée de madame de Chaulnes: nous prendrons notre temps; je l'ai toujours trouvée fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup, charmée de vous et de M. de Grignan; elle a un goût pour lui qui nous fait rire[714]. Mon fils est toujours aimable; il me paraît fort aise de me voir; il est fort joli de sa personne: une santé parfaite, vif, et de l'esprit; il m'a beaucoup parlé de vous et de votre enfant, qu'il aime; il a trouvé des gens qui lui en ont dit des biens dont il a été touché et surpris; car il a, comme nous, l'idée d'un petit marmot, et tout ce qu'on en dit est solide et sérieux. Un mot de votre santé, ma chère enfant; la mienne est toute parfaite, j'en suis surprise; vous avez des étourdissements, comment avez-vous résolu de les nommer, puisque vous ne voulez plus dire des _vapeurs_? Votre mal aux jambes me fait de la peine: nous n'avons plus ici notre capucin, il est retourné travailler avec ce cher camarade, dont les yeux vous donnent de si mauvaises pensées; ainsi je ne puis rien consulter ni pour vous ni pour Pauline. Je vous exhorte toujours à bien ménager le désir qu'a cet enfant de vous plaire; vous en ferez une personne accomplie: je vous recommande aussi d'user de la facilité que vous trouvez en elle de vous servir de petit secrétaire, avec une main toute rompue, une orthographe correcte; aidez-vous de cette petite personne. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous écrirai plus exactement dimanche.

[714] Madame de Sévigné, belle-fille, n'avait jamais vu M. de Grignan.

290.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Rennes, dimanche 15 mai 1689.

Monsieur et madame de Chaulnes nous retiennent ici par tant d'amitiés, qu'il est difficile de leur refuser encore quelques jours. Je crois qu'ils iront bientôt courir à Saint-Malo, où le roi fait travailler: ainsi nous leur témoignerons bien de la complaisance, sans qu'il nous en coûte beaucoup. Cette bonne duchesse a quitté son cercle infini pour me venir voir, si fort comme une amie, que vous l'en aimeriez: elle m'a trouvée comme j'allais vous écrire, et m'a bien priée de vous mander à quel point elle est glorieuse de m'avoir amenée en si bonne santé. M. de Chaulnes me parle souvent de vous; il est occupé des milices: c'est une chose étrange que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête; ils ne peuvent comprendre l'exercice, ni ce qu'on leur défend: quand ils avaient leurs mousquets sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient le saluer, l'arme tombait d'un côté, et le chapeau de l'autre: on leur a dit qu'il ne fallait point saluer; le moment d'après, quand ils étaient désarmés, s'ils voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux avec les deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que, lorsqu'ils sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller ni à droite, ni à gauche; ils se laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on pût leur dire. Enfin, ma fille, nos bas Bretons sont étranges: je ne sais comment faisait Bertrand du Guesclin pour les avoir rendus en son temps les meilleurs soldats de France. Expédions la Bretagne: j'aime passionnément mademoiselle Descartes[715]; elle vous adore; vous ne l'avez point assez vue à Paris; elle m'a conté qu'elle vous avait écrit que, avec le respect qu'elle devait à son oncle, _le bleu_ était une couleur[716], et mille autres choses encore sur votre fils: cela n'est-il point joli? Elle me doit montrer votre réponse. Voilà une manière d'_impromptu_ qu'elle fit l'autre jour; mandez-moi ce que vous en pensez: pour moi, il me plaît fort, il est naturel et point commun. Votre marquis est tout aimable, tout parfait, tout appliqué à ses devoirs, c'est un homme. Je trouve ici sa réputation tout établie; j'en suis surprise: enfin, _Dieu le conserve!_ vous ne doutez pas de mon ton. Ah! que vous êtes plaisante de l'imagination que madame de Rochebonne ne peut être toujours dans l'état où elle est qu'à _coups de pierre_[717]! la jolie folie! j'en suis très-persuadée, et c'est ainsi que Deucalion et Pyrrha raccommodèrent si bien l'univers; ceux-ci en feraient bien autant en cas de besoin: voilà une vision trop plaisante.

[715] Nièce de René Descartes.

[716] M. de Grignan venait d'obtenir le cordon bleu.

[717] Madame de Rochebonne avait un grand nombre d'enfants.

291.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 29 juin 1689.

Je ne puis vous dire à quel point je plains M. le chevalier: il y a peu d'exemple d'un pareil malheur: sa santé est tellement déplorée depuis quelque temps, qu'il n'y a ni maux passés, ni régime, ni saison, sur quoi il puisse compter. Je sens cet état, et par rapport à lui, et par rapport à votre fils, qui y perd tout ce qu'on y peut perdre; tout cela se voit d'un coup d'œil, le détail importunerait sa modestie: je suis remplie de ces vérités, et je regarde toujours Dieu qui redonne à ce marquis un M. de Montégut, la sagesse même; et tous les autres de ce régiment, qui, pour plaire à M. le chevalier, font des merveilles à ce petit capitaine. N'est-ce pas une espèce de consolation qui ne se trouve point dans d'autres régiments moins attachés à leur colonel? Ce marquis m'a écrit une si bonne lettre, que j'en eus le cœur sensiblement touché: il ne cesse de se louer de ce M. de Montégut; il badine et me fait compliment sur la belle pièce que j'ai faite sur M. d'Arles: vous êtes bien plaisante de la lui avoir envoyée. Il dit qu'il a renoncé à la poésie, qu'à peine ils ont le temps de respirer; toujours en l'air, jamais deux jours en repos: ils ont affaire à un homme[718] bien vigilant. Mandez-moi bien des nouvelles de M. le chevalier; j'espère au changement de climat, à la vertu des eaux, et plus encore à la douceur consolante d'être avec vous et avec sa famille. Je le crois un fleuve bienfaisant, avec plus de justice que vous ne le croyez de moi: il me semble qu'il donnera un bon tour, un bon ordre à toute chose. Il est vrai que le comtat d'Avignon est une Providence qu'il n'était pas aisé de deviner: mais détournons nos tristes pensées, vous n'en êtes que trop remplie, sans en recevoir encore le contre-coup dans mes lettres. Il faut conserver la santé, dont la ruine serait encore un plus grand mal; la mienne est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, où il n'y a point de séné, me paraît comme un verre de limonade, et c'en est en effet: je la pris, pour n'y plus penser, parce qu'il y avait longtemps que je n'avais été purgée; je ne m'en sentis pas. Vous faites trop d'honneur à ce remède; mon fils n'en sort pas moins le matin; c'est un remède pour ôter le superflu, bien superflu, qui ne va point chercher midi à quatorze heures, ni réveiller tous les chats qui dorment. Nous faisons une vie si réglée, qu'il n'est guère possible de se mal porter. On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu'à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois: après la messe, on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, on dîne, on lit, ou l'on travaille, jusqu'à cinq heures. Depuis que nous n'avons plus mon fils, je lis, pour épargner la petite poitrine de sa femme: je la quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables allées, j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de place, et je varie le tour de mes promenades: un livre de dévotion et un livre d'histoire, on va de l'un à l'autre, cela fait du divertissement; un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le souper; je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la marquise dans son beau parterre; nous nous sommes une compagnie: on soupe pendant l'entre-chien et loup: je retourne avec elle à la place _Coulanges_, au milieu de ces orangers; je regarde d'un œil d'envie _la sainte Horreur_, au travers de la belle porte de fer[719] que vous ne connaissez point; je voudrais y être; mais il n'y a plus de raison: j'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes; cette solitude n'est-elle pas bien convenable à une personne qui doit songer à soi, et qui est ou veut être chrétienne? Enfin, ma chère bonne, il n'y a que vous que je préfère au triste et tranquille repos dont je jouis ici; car j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que je pourrai, si Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous. Il faut être bien persuadée de votre amitié, pour avoir laissé courir ma plume dans le récit d'une si triste vie. J'ai envoyé un morceau de votre lettre à mon fils, elle lui appartient: _quand c'est pour Jupiter qu'on change_, cet endroit est fort joli; votre esprit paraît vif et libre. Vous êtes adorable, ma chère fille, et vous avez un courage et une force et un mérite au-dessus des autres; vous êtes bien aimée aussi au-dessus des autres. Adieu, ma très-chère et très-aimable; j'espère que vous me parlerez de Pauline et de M. le chevalier. J'embrasse ce comte, qu'on _aime trop_.

[718] Louis-François, marquis, puis duc de Boufflers, pair et maréchal de France.

[719] Cinq belles grilles placées dans un mur demi-circulaire, en face du château, séparent le parterre du parc des Rochers.

292.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Rennes, lundi 25 juillet 1689.

Je pars demain à la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes, pour un voyage de quinze jours: voici, ma chère enfant, comme cela s'est fait. M. de Chaulnes me dit l'autre jour: «Madame, vous devriez venir avec nous à Vannes, voir le premier président (_M. de la Faluère_[720]); il vous a fait des civilités depuis que vous êtes dans la province, c'est une espèce de devoir à une femme de qualité.» Je n'entendis point cela, je lui dis: «Monsieur, je meurs d'envie de m'en aller à mes Rochers, dans un repos dont on a besoin quand on sort d'ici, et que vous seul pouviez me faire quitter.» Cela demeure. Le lendemain, madame de Chaulnes me dit tout bas à table: «Ma chère gouvernante, vous devriez venir avec nous; il n'y a qu'une couchée d'ici à Vannes; on a quelquefois besoin de ce parlement: nous irons ensuite à Auray, qui n'est qu'à trois lieues de là: nous n'y serons point accablées: nous reviendrons dans quinze jours.» Je lui répondis encore un peu trop simplement: «Madame, vous n'avez pas besoin de moi, c'est une bonté: je ne vois rien qui m'oblige à ménager ces messieurs; je m'en vais dans ma solitude, dont j'ai un véritable besoin.» Madame de Chaulnes se retire assez froidement; tout d'un coup mon imagination fait un tour, et je songe: Qu'est-ce que je refuse à des gens à qui je dois mille amitiés et mille complaisances? Je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela m'est commode, et je leur refuse un petit voyage où peut-être ils seraient bien aises de m'avoir: ils pourraient choisir, ils me demandent cette complaisance avec timidité, avec honnêteté; et moi, avec beaucoup de santé, sans aucune bonne raison, je les refuse, et c'est dans le temps que nous voulons la députation pour mon fils, dont apparemment M. de Chaulnes sera le maître cette année! Tout cela passa vite dans ma tête, je vis que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, je lui dis: «Madame, je n'ai pensé d'abord qu'à moi, et j'étais peu touchée d'aller voir M. de la Faluère; mais serait-il possible que vous le souhaitassiez pour vous, et que cela vous fît le moindre plaisir?» Elle rougit, et me dit avec un air de vérité: _Ah! vous pouvez penser_. «C'est assez, madame, il ne m'en faut pas davantage, je vous assure que j'irai avec vous.» Elle me laissa voir une joie très-sensible, et m'embrassa, et sortit de table, et dit à M. de Chaulnes: Elle vient avec nous. Elle m'avait refusé, dit M. de Chaulnes; mais j'ai espéré qu'elle ne vous refuserait pas. Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuadée que je fais bien, et selon la reconnaissance que je leur dois de leur continuelle amitié, et selon la politique, et que vous me l'auriez conseillé vous-même. Mon fils en est ravi, et m'en remercie: le voilà qui entre.

_Monsieur de Sévigné._

Rien n'est si vrai, ma très-belle petite sœur: madame de Chaulnes fut saisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit, elle s'appuya; et quand ma mère eut fait sa réflexion, et lui eut dit qu'elle était toute prête d'aller, si cela lui était bon, ce fut une joie si vraie et si naturelle que vous en auriez été touchée. Je ne savais ce qui se passait; je le sus peu de temps après: et, indépendamment de ce qu'ils veulent faire tomber sur moi cette année, s'ils en sont les maîtres, il était impossible de manquer à cette complaisance, sans manquer en même temps à tous les devoirs de l'amitié et de l'honnêteté; de sorte que je vous prie de l'en bien remercier, ainsi que j'ai fait. Madame de Chaulnes a des soins de sa santé qui nous doivent mettre en repos.

_Madame de Sévigné._

Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie, et trop plaisante: j'ai ri toute seule de l'embarras de vos maçons et de vos ouvriers: j'aime fort la liberté et le libertinage de votre vie et de vos repas, et qu'un coup de marteau ne soit pas votre maître. Mon Dieu! que je serais heureuse de tâter un peu de cette sorte de vie avec une telle compagnie! rien ne peut m'ôter au moins l'espérance de m'y trouver quelque jour. Comme cette partie dépend de Dieu, je le prie de le vouloir bien, et je l'espère. Je n'eusse jamais cru que le beurre dût être compté dans l'agrément de vos repas; je pensais qu'il fallait que vous fussiez en Bretagne. Mais je ne veux jamais oublier la raison qui fait que vous mangez tant que l'on veut; c'est que vous n'avez point de faim. _Je mangerai tant que l'on voudra, car je n'ai plus de faim_; je vous remercie de cette phrase. Je vous assure que je suis bien lasse des grands repas; _je mangerais tant que l'on voudrait, s'il n'y avait rien à manger_: voilà celle que je vous rends. Hélas! je suis bien loin de la tristesse et de la solitude de l'_entre-chien et loup_; je ne souhaite que de m'y retrouver; je ne fais rien que par raison et par politique. Voici une invention de me faire passer les jours avec une langueur qui me fera vivre plus longtemps qu'à l'ordinaire: Dieu le veut: je conserverai ma santé autant que je pourrai; je suis ravie de la perfection de la vôtre, et du meilleur état de M. le chevalier. Ma chère enfant, je vous embrasse, et vous dis adieu. Nous n'étions pas encore assez loin. Voyez _Auray_ sur la carte.

[720] Premier président du parlement de Bretagne.

293.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

A Auray, samedi 30 juillet 1689.

Regardez un peu où je suis, ma chère bonne; me voilà sur la côte du midi, sur le bord de la mer. Où est le temps que nous étions dans ce petit cabinet à Paris, à deux pas l'une de l'autre? Il faut espérer que nous nous y retrouverons. Cependant voici où la Providence me jette: je vous écrivis lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage: nous en partîmes mardi: rien ne peut égaler les soins et l'amitié de madame de Chaulnes: son attention principale est que je n'aie aucune incommodité, elle vient voir elle-même comme je suis logée. Et pour M. de Chaulnes, il est souvent à table auprès de moi, et je l'entends qui dit entre bas et haut: «Non, madame, cela ne lui fera point de mal, voyez comme elle se porte; voilà un fort bon melon, ne croyez pas que notre Bretagne en soit dépourvue; il faut qu'elle en mange une petite côte.» Et enfin, quand je lui demande ce qu'il marmotte, il se trouve que c'est qu'il vous répond, et qu'il vous a toujours présente pour la conservation de ma santé. Cette folie n'est point encore usée, et nous a fait rire deux ou trois fois. Nous sommes venus en trois jours de Rennes à Vannes, c'est six ou sept lieues par jour; cela fait une facilité et une manière de voyager fort commode, trouvant toujours des dîners et des soupers tout prêts et très-bons; nous trouvons partout les communautés, les compliments, et le tintamarre qui accompagnent _vos grandeurs_; et de plus, des troupes, des officiers et des revues de régiments, qui font un air de guerre admirable. Le régiment de Kerman est fort beau: ce sont tous bas Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres, qui n'entendent pas un mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire l'exercice, qu'ils font d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des passe-pieds: c'est un plaisir de les voir. Je crois que c'était de ceux de cette espèce que Bertrand du Guesclin disait qu'il était invincible à la tête de ses Bretons. Nous sommes en carrosse, M. et madame de Chaulnes, M. de Revel et moi: un jour je fais épuiser à Revel la Savoie, où il y a beaucoup à dire[721]; un autre la R...., dont les folies et les fureurs sont inconcevables; une autre fois le passage du Rhin: nous appelons cela _dévider_ tantôt une chose, tantôt une autre. Nous arrivâmes jeudi au soir à Vannes: nous logeâmes chez l'évêque, fils de M. d'Argouges; c'est la plus belle et plus agréable maison, et la mieux meublée qu'on puisse voir: il y eut un souper d'une magnificence à mourir de faim; je disais à Revel: Ah! que j'ai faim! on me donnait un perdreau, j'eusse voulu du veau; une tourterelle, je voulais une aile de ces bonnes poulardes de Rennes: enfin je ne m'en dédis point: si vous dites, _Je mangerai tant que l'on voudra, parce que je n'ai point de faim_; je dirai, Je mangerais le mieux du monde, s'il n'y avait rien sur la table: il faut pourtant s'accoutumer à cette fatigue.

M. de la Faluère me fit des honnêtetés au delà de tout ce que je puis dire: il me regardait, et ne me parlait qu'avec des exclamations: Quoi, c'est là madame de Sévigné! quoi, c'est elle-même! Hier, vendredi, il nous donna à dîner en poisson; ainsi nous vîmes ce que la terre et la mer savaient faire: c'est ici le pays des festins. Je causai avec ce premier président; il me disait tout naïvement qu'il improuvait infiniment la requête civile, parce qu'ayant su par M. Ferrand, son beau-frère, comme l'affaire avait été gagnée tout d'une voix, il était convaincu que la justice et la raison étaient de votre côté. Je lui dis un mot de notre petite bataille du grand conseil: il admira notre bonheur, et détesta cet excès de chicane. Je discourus un peu sur les manières de madame de Bury, sur cette inscription de faux contre une pièce qu'elle savait véritable, sur l'argent que cette chicane avait coûté, sur la plainte qu'elle faisait qu'on avait étranglé son affaire après vingt-deux vacations, sur la délicatesse de cette conscience, sur cette opiniâtreté contre l'avis de ses meilleurs amis. M. de la Faluère m'écoutait avec attention et sans ennui: je vous en réponds: sa femme est à Paris. Ensuite on dîna, on fit briller le vin de Saint-Laurent, et en basse note, entre M. et madame de Chaulnes, l'évêque de Vannes et moi, votre santé fut bue, et celle de M. de Grignan, gouverneur de ce nectar admirable: enfin, ma belle, il est question de vous à l'autre bout du monde. Nous vîmes une fort jolie fille qui ferait de l'honneur à Versailles; mais elle épouse M. _de Querignisignidi_, fort proche voisin du Conquêt[722], et fort loin de Trianon. M. de Revel est parti ce matin pour aller voir Brest, qui est présentement la plus belle place qu'on puisse voir. Il trouvera M. de Seignelai dans son bord, M. le maréchal d'Estrées sur le pavé des vaches à Brest; il admirera l'armée navale, la plus belle qu'il est possible; il partagera l'impatience de l'arrivée du chevalier de Tourville; il apprendra au juste le nombre des vaisseaux de nos ennemis à l'île d'Ouessant, et reviendra dans quatre jours, content de sa curiosité, et nous dira tout ce qu'il aura vu; ce sera de quoi _dévider_.

[721] Le comte de Revel était Piémontais.

[722] Le Conquêt est situé au fond de la Bretagne, dans un endroit appelé le bout du monde, _ad fines terræ_. Aujourd'hui le Finistère.

294.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 25 septembre 1689.

Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de Grignan: il a une attention perpétuelle sur mes actions; il craint que je ne lui donne un beau-père: cette captivité me fera faire une escapade, mais ce ne sera pas pour _monsieur_ le comte de Revel; oui, _monsieur_, c'est non-seulement _monsieur_, mais c'est _monsieur le comte_ de Revel. Nous ne savons ce que c'est, dans cette province, que de nommer quelqu'un _sans titre_: cependant nous nous oublions quelquefois, et nous l'appelons _Revel_; mais c'est sous le sceau de la confession. Je ne veux point l'épouser, soyez en repos; il est trop galant. Vous voulez donc savoir, ma chère belle, qui sont ses _Chimènes_. Vous en nommez deux très-bretonnes: en voici trois autres: une jeune sénéchale qui était ici, et qui n'est point parente de celle que vous avez vue; mademoiselle de K....., fort jolie, qui était à Rennes; et sur le tout, une petite madame de M. C...., _votre nièce_, car elle est petite-fille de _votre père_ Descartes; elle a bien de l'esprit, et a toute la mine de croire que le feu est chaud, et qu'elle peut brûler et être brûlée. Cependant tout cela est si honnête, que leur amant commun paraît s'ennuyer mortellement à Rennes. Il mandait l'autre jour à M. de Louvois que s'il avait besoin pour quelque guerre d'hiver de l'officier du monde le plus reposé, il le faisait souvenir de lui.

Parlons tout d'un trait, ma fille, de la prévention de M. le chevalier; l'amitié fait-elle un tel aveuglement? Je crois la connaître; mais il me semble qu'elle se laisse toujours convaincre par la lumière: on n'en aime pas moins ceux qui ont tort; mais on voit clair. Quoi! une inconnue nommée _la raison_, soutenue de la vérité, heurtera à la porte, et elle en sera chassée comme de l'université de Paris (vous avez vu le charmant ouvrage de Despréaux), et on ne voudra pas seulement l'entendre, accompagnée de ses (_pièces_) justificatives! quoi! deux et deux ne feront plus quatre! Une gratification donnée par le maréchal de la Meilleraie, de cent écus en deux ans, qui n'a jamais été sur aucun état de pension, et qu'on ne savait pas, fera un crime de n'être pas continuée, quand on dit: «Monsieur, il faudra voir aux états prochains; si je m'étais trompé, cela serait aisé à réparer.» Car pour celle du mort rayée et donnée aux états de 71, Coëtlogon n'en disconvient pas. Peut-on avoir tort quand on fait voir clairement toutes ces choses[723]? Ah! si M. le chevalier avait une telle cause en main, avec ce beau sang bouillant qui fait la goutte et les héros, il la saurait bien soutenir d'une autre manière que je fais! Mais peut-on, avec un si bon esprit, fermer les yeux et la porte à cette pauvre vérité? Non vraiment, ma chère comtesse, ce n'est point sur ce chapitre que M. le duc de Chaulnes[724] a tort; c'est son chef-d'œuvre d'amitié; il en a rempli tous les devoirs, et au delà: c'est avec nous qu'il a tort, et qu'il a un procédé qui m'est entièrement incompréhensible: telle est la misère des hommes; tout est à facettes, tout est vrai, c'est le monde. Ce bon duc de Chaulnes m'a encore écrit de Toulon: il ne cesse de penser à moi, sans y avoir songé un seul moment pendant huit jours qu'il a été à Paris; pas un mot au roi de cette députation tant de fois promise, et avec tant d'amitié et de raison de croire qu'il en faisait son affaire; pas un mot à M. de Croissi, dont il emmenait le fils, et qui aurait nommé votre frère: il dit une parole en l'air à M. de Lavardin: mais croyait-il qu'il eût plus de pouvoir que lui pour faire un député? Nous étions persuadés que c'était après en avoir dit un mot au roi. Enfin il part, il apprend que Lavardin ne tiendra point les états; il fallait donc écrire. Il va à Grignan, vous lui en parlez; il semble qu'il ait quelque envie d'écrire, mais cela ne sort point; il m'écrit de Grignan et de Toulon, il ne m'en dit pas un mot. Madame de Chaulnes en doit parler à M. de Croissi, mais ce sera trop tard: la place sera prise par M. de Coëtlogon. Pour M. le maréchal d'Estrées, il ne s'est engagé qu'à madame de la Fayette avec une joie sensible, pourvu que la cour le laisse le maître; nous étions trop bien de ce côté-là; mais, ma fille, nous n'y songeons plus: M. de Cavoie aura la députation pour son beau-frère, et fera bien. La bonne duchesse a trop perdu de temps; elle est timide, elle trouvera les chemins barrés; tout le monde ne sait pas parler. De vous dire que je concilie ce procédé léthargique avec une amitié dont je ne saurais douter, non très-assurément, je ne le comprends pas, ni mon fils non plus: mais notre résolution, c'est d'être assez glorieux pour ne nous point plaindre; cela donnerait trop de joie aux ennemis de ce duc, ce serait un triomphe. Nous sommes dans ces bois; il nous est aisé de nous taire; il peut arriver des changements pour une autre année: ainsi, ma chère enfant, nous sommes fort aises que vous l'ayez reçu si magnifiquement; nous ne rompons nous-mêmes aucun commerce; je dirai seulement le fait, et demanderai _à son excellence_ comment elle a pu faire pour penser sans cesse à nous, et pour nous oublier et s'oublier elle-même. Nous n'irons point du tout aux états, et nous nous moquerons de l'arrière-ban, qui ne nous est bon qu'à nous donner du chagrin. Voilà nos sages résolutions: si vous les approuvez, nous les trouverons encore meilleures. Cependant nous sommes très-sensibles à la perte que vous allez faire de votre aimable Comtat; nous ne saurions trop regretter tant de belles et bonnes choses qui en revenaient, ni vous voir sans peine rentrer dans la sécheresse et l'aridité des revenus. Je sens ce coup tout comme vous, et peut-être davantage; car vous êtes _sublime_, et je ne le suis pas.

A propos de sublime, M. de Marillac[725] ne fait point mal, ce me semble. La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise qualité; il a un bon nom, il est dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa mère, qui sont à l'infini: le mérite de cette mère est fort distingué; elle assure tout son bien, et l'abbé[726] le sien. Il aura un jour trente mille livres de rente: il ne doit pas une pistole: ce n'est point une manière de parler. Qui trouvez-vous qui vaille mieux, quand on ne veut point de la robe? La demoiselle a deux cent mille francs, bien des nourritures; madame de la Fayette pouvait-elle espérer moins? Répondez-moi un peu, car je ne dis rien que de vrai. M. de Lamoignon est le dépositaire des articles qui furent signés il y a quatre jours entre M. de Lamoignon, M. le lieutenant civil, et madame de Lavardin qui a fait le mariage.

[723] Voyez l'arrêt burlesque donné en la grand'chambre du Parnasse en faveur des maîtres ès-arts, pour le maintien de la doctrine d'Aristote. _OEuvres de Boileau._

[724] Ce passage est relatif à l'affaire de M. d'Harouïs, trésorier des états de Bretagne, allié de madame de Sévigné. Elle justifie ici le duc de Chaulnes aux yeux de la famille de Grignan, qui lui donnait tort.

[725] René de Marillac, doyen des conseillers d'État, mariait Marie-Madeleine de Marillac, sa fille, avec René-Armand Mothier, comte de la Fayette, fils puîné de madame de la Fayette.

[726] Louis Mothier, abbé de la Fayette, fils aîné de madame de la Fayette.

295.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 2 octobre 1689.

Il y aura demain un an que je ne vous ai vue, que je ne vous ai embrassée, que je ne vous ai entendue parler, et que je vous quittai à Charenton. Mon Dieu! que ce jour est présent à ma mémoire! et que je souhaite en retrouver un autre qui soit marqué par vous revoir, par vous embrasser, par m'attacher à vous pour jamais! Que ne puis-je ainsi finir ma vie avec la personne qui l'a occupée tout entière! Voilà ce que je sens, et ce que je vous dis, ma chère enfant, sans le vouloir, et en solennisant ce bout de l'an de notre séparation.

Je veux vous dire, après cela, que votre dernière lettre est d'une gaieté, d'une vivacité, d'un _currente calamo_ qui m'a charmée, parce qu'il est impossible de penser et d'écrire si plaisamment, sans être gaie et en parfaite santé. Parlons d'abord de M. le chevalier; je trouve son état très-différent de celui où je l'ai vu: comment, je pourrais entendre frapper le pied droit! car pour le gauche, nous trouvions qu'il faisait souvent l'entendu et le glorieux, quoiqu'il fût assez humilié par la contenance de l'autre, qui nous donnait autant de chagrin qu'à lui. En vérité, c'est un vrai miracle de voir ce pied-là redressé; car il s'en allait dans cet air de M. de la Rochefoucauld, qui faisait pleurer; et tout ce changement, par trois quarts d'heure de bain dans cette eau salutaire, s'est fait en trois jours: le Mont-d'Or, ni Barége, n'en savent pas tant. On est donc quitte en trois jours de ce remède. Assurez bien M. le chevalier de la joie sincère que j'ai du soulagement qu'il a trouvé dans l'usage de ces eaux admirables, en attendant que nous disions _guérison_. Vous louez beaucoup les soins de M. de Carcassonne, en les comparant à ceux que vous auriez de moi; j'en puis juger, il n'y en a jamais eu de si tendres, ni de si consolants. M. le chevalier trouva donc madame de Ganges bien changée; cela est fort plaisant: elle avait grand tort, en effet, de ne pas ressembler à l'idée qu'il s'en était faite: pour moi, je l'ai vue assez tournée sur ce beau moule, mais cent mille lieues au-dessous; car, après le visage, tant de choses manquent, et de l'air, et de la grâce, et de ce qui fait valoir la beauté, que cette ressemblance devient à rien. Si j'avais su qu'elle eût été femme de mon Gange que j'ai tant vu, il me semble que je l'aurais regardée tout d'une autre façon: mais cela est fait.

Parlons de votre madame de Montbrun; bon Dieu! avec quelle rapidité vous nous dépeignez cette femme! Votre frère en est ravi, mais il ne vous le dira pas; il vous embrasse seulement, il est avec son honnête homme d'ami; et c'est moi qui vous remercie d'avoir pris la peine de tout quitter, pour venir impétueusement me redonner cette personne; le plaisant caractère! toute pleine de sa bonne maison qu'elle prend depuis le déluge, et dont on voit qu'elle est uniquement occupée: tous ses parents Guelphes et Gibelins, amis et ennemis, dont vous faites une page la plus folle et la plus plaisante du monde; ses rêveries d'appeler le marquis d'Uxelles, les ennemis; elle croit parler des Allemands; et toutes ces couronnes dont elle s'entoure et s'enveloppe; son étonnement à la vue de votre teint naturel; elle vous trouve bien négligée de laisser voir la couleur des petites veines et de la chair qui composent le vrai teint: elle trouve bien plus honnête d'habiller son visage; et parce que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez toute négligée et toute déshabillée. MM. de Grignan sont bien habiles d'avoir trouvé son teint naturel: voilà comme sont les hommes, ils ne savent, ni ce qu'ils voient, ni ce qu'ils disent; j'en ai vu qui admiraient des beautés bien peu admirables.

Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit; vous avez vu M. de Bâville[727], la terreur du Languedoc; vous y avez vu encore M. de Broglio[728]. Je crois notre Revel _le César_, et Broglio _le Laridon négligé_[729]. Ils n'ont pas toujours été bien ensemble. M. le chevalier ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chaînes de mademoiselle du Bouchet? Broglio était un si furieux amant, qu'il fut une des raisons qui la jetèrent aux Carmélites.

Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nos bons gouverneurs; j'en suis ravie; j'étais au désespoir qu'ils eussent tort. Il est certain, et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas dire un seul mot au roi, ni de Bretagne, ni de députation, qui n'eût été mal placé; Rome occupait tout. Il parla à M. de Lavardin, il a écrit au maréchal d'Estrées: madame de Chaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui se peut dire, et rien n'est plus aisé à comprendre que l'envie qu'ils avaient l'un et l'autre de réussir; mais nous n'y pensons plus; et si, par hasard, la chose revenait à nous, elle nous paraîtrait miraculeuse. Ce n'est pas le plus grand mal que me cause la mort du pape: je suis véritablement affligée, quand je pense à la perte que vous allez faire par cette mort.

Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre société, en me disant ce qui s'y passe; rien ne m'est si cher que ce qui vient de vous et de votre famille. Je vous recommande votre belle santé, et de conserver votre jeunesse, et pour cause. Je suis fort aise de la goutte de M. de Grignan, j'en ris avec vous; voilà une belle consolation pour un pauvre homme qui crie; mais tout est moins mauvais que de méchantes _entrailles_. Dieu vous conserve tous! mes compliments, mes amitiés, mes caresses où elles doivent être; et pour vous, ma chère enfant, vous savez votre part, c'est moi tout entière.

[727] Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous le nom de Bâville, remplaça, au mois de septembre 1685, M. d'Aguesseau dans l'intendance du Languedoc. Ce fut lui qui organisa ces étranges missions qui, du nom de leurs _missionnaires_, furent appelées _dragonades_. Il remplit les fonctions d'intendant du Languedoc pendant trente-trois ans, sans revenir à Paris.

[728] Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en Languedoc. Il était frère de Charles-Amédée de Broglio, comte de Revel.

[729] _Voyez_ la fable de l'_Éducation_, par la Fontaine, fable 24, livre VIII.

296.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 12 octobre 1689.

Les voilà toutes deux; mais, mon Dieu! que la première m'aurait donné de violentes inquiétudes, si je l'avais reçue sans la seconde, où il paraît que la fièvre de ce pauvre chevalier s'est relâchée, et lui a donné un jour de repos! Cela ôte l'horreur d'une fièvre continue avec des redoublements et des suffocations, et des rêveries, et des assoupissements, qui composent une terrible maladie. Quel sang! quel tempérament! quelle cruelle humeur de goutte s'est jetée dans tout cela! Quelle pitié que ce sang si bouillant, qui fait de si belles choses, en fasse quelquefois de si mauvaises, et rende inutiles les autres! Enfin, voilà une grande tristesse pour vous tous, et pour vous particulièrement, dont le bon cœur vous rend la garde de tous ceux que vous aimez. Me voilà encore bien plus avec vous à Grignan, quoique j'y fusse beaucoup, par le redoublement d'intérêt que j'y prends depuis cette maladie. On est exposé, quand on est loin, à écrire d'étranges sottises; elles le deviennent en arrivant mal à propos: on est triste, on est occupé, on est en peine; une lettre de Bretagne se présente, toute libre, toute gaillarde, chargée de mille détails inutiles; j'en suis honteuse: mais je vous l'ai dit cent fois, ce sont les contre-temps de l'éloignement.

Je vous ai mandé comme je ne suis plus du tout fâchée contre M. et madame de Chaulnes. Il est certain, et mes amies me l'ont mandé, qu'il ne pouvait parler des affaires de Bretagne, sans prendre fort mal son temps. Il recommanda mon fils à M. de Lavardin, croyant qu'il aurait la même envie que lui de nous servir, et cela était vrai. Il a depuis écrit à M. le maréchal d'Estrées; et cette lettre ferait son effet, si le roi n'avait dit tout haut à tous les prétendants à cette députation, qu'il y avait longtemps qu'il était engagé: madame de la Fayette me le mande, sans me dire à qui; on le saura bientôt. Elle m'ajoute que M. de Croissi a nommé mon fils au roi, qui ne marqua nulle répugnance à cette proposition; mais que le même jour Sa Majesté se déclara; et voilà ce qu'attendait le maréchal, qui se soucie fort peu que le gouverneur de Bretagne perde ce beau droit, pourvu qu'il fasse sa cour. Madame de la Fayette lui a rendu tous ses engagements, et l'affaire finit ainsi. Mon fils est à Rennes, agréable au maréchal, qu'il connaît fort, et qu'il a vu cent fois chez la marquise d'Uxelles, contestant hardiment Rouville; il joue tous les soirs avec lui au trictrac: il attend M. de la Trémouille, afin de rendre tous ses devoirs, et puis revenir ici avec sa femme; c'est le plus honnête parti qu'il puisse prendre. Je suis encore seule, je ne m'en trouve point mal; j'aurai demain cette femme de Vitré; elle avait des affaires.

Il faut que je vous conte que madame de la Fayette m'écrit, du ton d'un arrêt du conseil d'en haut, de sa part premièrement, puis de celle de madame de Chaulnes et de madame de Lavardin, me menaçant de ne me plus aimer, si je refuse de retourner tout à l'heure à Paris, et me disant que je serai malade ici, que je mourrai, que mon esprit baissera; qu'enfin point de raisonnements, il faut venir, et qu'elle ne lira seulement pas mes méchantes raisons. Ma fille, cela est d'une vivacité et d'une amitié qui m'a fait plaisir, et puis elle continue; voici les moyens: j'irai à Malicorne avec l'équipage de mon fils; madame de Chaulnes y fait trouver celui de M. le duc de Chaulnes: j'arriverai à Paris, je logerai chez cette duchesse; je n'achèterai deux chevaux que ce printemps; et voici le beau: je trouverai mille écus chez moi de quelqu'un qui n'en a que faire, qui me les prête sans intérêt, qui ne me pressera point de les rendre; et que je parte _tout à l'heure_. Cette lettre est longue[730] au sortir d'un accès de fièvre; j'y réponds aussi avec reconnaissance, mais en badinant, l'assurant que je ne m'ennuierai que médiocrement avec mon fils, sa femme, des livres, et l'espérance de me mettre en état de retourner cet été à Paris, sans être logée hors de chez moi, sans avoir besoin d'équipage, parce que j'en aurai un, et sans devoir mille écus à un généreux ami, dont la belle âme et le beau procédé me presseraient plus que tous les sergents du monde; qu'au reste je lui donne ma parole de n'être point malade, de ne point vieillir, de ne point radoter, et qu'elle m'aimera toujours, malgré sa menace: voilà comme j'ai répondu à ces trois bonnes amies. Je vous montrerai quelque jour cette lettre de madame de la Fayette. Mon Dieu, la belle proposition de n'être plus chez moi, d'être dépendante, de n'avoir point d'équipage, et de devoir mille écus! En vérité, ma chère enfant, j'aime bien mieux sans comparaison être ici: l'horreur de l'hiver à la campagne n'est que de loin; de près ce n'est pas de même. Mandez-moi si vous ne m'approuvez point: si vous étiez à Paris, ah! ce serait une raison étranglante; mais vous n'y êtes point. J'ai pris mon temps et mes mesures là-dessus; et si, par miracle, vous y voliez présentement comme un oiseau, je ne sais si ma raison ne prierait point la vôtre, avec la permission de notre amitié, de me laisser achever cet hiver certains petits payements qui feront le repos de ma vie. Je n'ai pu m'empêcher de vous conter cette bagatelle, espérant qu'elle n'arrivera point mal à propos, et que M. le chevalier se portera aussi bien que je le souhaite.

J'ai été surprise de votre songe: vous le croyez un mensonge, parce que vous avez vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette porte; cela vous fait rire, il n'y a rien de si vrai; mon fils les fit tous, je dis tous, couper il y a deux ans; il se pique de belle vue, tout comme vous l'avez songé, et à tel point qu'il veut faire un mur d'appui dans son parterre, et mettre le jeu de paume en boulingrin, ne laisser que le chemin, et faire encore là un fossé et un petit mur. Il est vrai que si cela s'exécute, ce sera une très-agréable chose, et qui fera une beauté surprenante dans ce parterre, qui est tout fait sur le dessin de M. le Nostre, et tout plein d'orangers dans cette place _Coulanges_[731]. Vous deviez avoir vu cet avenir dans votre songe, puisque vous y avez vu le passé. Je garde vos lettres et votre songe à mon fils et à sa femme, qui seront ravis d'y avoir vos aimables amitiés.

Je ne suis point du tout mal avec M. et madame de Pontchartrain[732]; je les ai vus à Paris depuis que vous êtes partie: je leur ai écrit à tous deux; le mari m'a déjà répondu et à mon fils, très-agréablement; je n'ai rien du tout de marqué à leur égard; car ce n'est pas un crime d'être amie de nos gouverneurs. Je rends au double toutes les amitiés de mon cher comte, je salue et honore le sage la Garde, je donne un baiser à Pauline, et mon cœur à ma chère bonne. Dieu guérisse M. le chevalier, et que cette lettre vous trouve tous en joie et en santé! Dites-moi la chambre du chevalier, afin que j'y sois avec vous. L'abbé Bigorre me mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans la chambre du roi; il se fit une contusion; Félix le saigna, et lui coupa l'artère; il fallut lui faire à l'instant la grande opération: M. de Grignan, qu'en dites-vous? Je ne sais lequel je plains le plus, ou de celui qui l'a soufferte, ou d'un premier chirurgien du roi, qui pique une artère.

[730] Les lettres de madame de la Fayette étaient toujours fort courtes.

[731] Ces travaux furent exécutés, et M. de Monmerqué dit qu'ils existent encore à peu près dans l'état où Mme de Sévigné les décrit en cet endroit.

[732] Louis Phélipeaux, comte de Pontchartrain, venait de succéder à M. le Pelletier, contrôleur général des finances, qui avait demandé la permission de se retirer.

297.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 16 octobre 1689.

Quelle joie, ma chère enfant, que le quinquina ait produit ses effets ordinaires! Je vous avoue que je tremblais en ouvrant votre lettre, car tout est à craindre d'un tempérament comme celui de M. le chevalier. Quel bonheur qu'un remède si chaud se soit accommodé avec la chaleur de son sang! vous avez grande raison de croire que je prenais un extrême intérêt à la suite de cette terrible maladie. Mais comme vous êtes le centre de toutes les conduites, et la cause de toutes les santés, je me réjouis infiniment avec vous de tant de bons succès, car M. de Grignan s'en veut mêler aussi. Savez-vous bien que je suis encore plus surprise que la goutte ait guéri les entrailles de M. de Grignan, et que le beau temps ait chassé la goutte, que je ne suis étonnée que le quinquina ait guéri la fièvre? Vous pouvez donc vous applaudir du régime du riz, qui est si adoucissant, et qui peut avoir fait tous ces miracles. Je n'ai garde de m'éloigner de Grignan, pendant que vous avez la joie de voir vos Grignans en si bonne santé; j'y prends trop de part. Je ne veux pas même aller à Paris, de peur de me distraire: c'est une chose plaisante que la manière dont madame de Lavardin m'en presse, et m'en facilite tous les moyens, et de quels tons madame de Chaulnes se sert aussi; il semble qu'elle soit gouvernante de Bretagne; mais je lui ferai bien voir que c'est à présent la maréchale d'Estrées[733], et que je ne suis plus sous ses lois. En vérité, elles sont aimables; je ne crois pas qu'on puisse employer des paroles plus fortes, ni plus pressantes, ni trouver de plus solides expédients; et le tout, parce qu'elles craignent que je ne m'ennuie, que je ne sois malade, que mon esprit ne se rétrécisse, que je ne meure enfin; elles veulent me voir, me gouverner: M. du Bois s'en mêle aussi: cette conspiration est trop jolie; je l'aime et je leur en suis très-obligée, sans en être émue. Je veux vous garder leurs lettres; vous verrez si l'amitié et la vérité n'y brillent pas.

On me mande que c'est M. de Coëtlogon qui aura la députation[734]; je n'en ai pas douté, et je crois que M. de Chaulnes n'en doutait pas non plus. Il avait bon esprit, il voyait le retour du parlement, le présent de la ville de Rennes, la part que M. de Coëtlogon paraissait avoir à tout cela, comme gouverneur de cette ville, où l'on tient les états: tout parle pour lui; il fait une dépense enragée: c'est un bonheur que le voyage de Rome brouille et confonde tout cela: je doute que ce bon duc en corps et en âme eût pu l'emporter; ainsi Dieu fait tout pour le mieux. Mais quand j'ai accusé M. de Chaulnes de négligence, je n'étais pas moins pour lui dans _les pièces justificatives_. Quoi, ma fille! vous toute cartésienne, toute raisonnable, toute juste dans vos pensées, je vous attraperais à juger qu'il a tort sur un sujet où il a raison, parce qu'il aurait manqué d'activité dans une autre occasion! et cet endroit vous empêcherait de voir les autres! Voilà une étrange justice! vous seriez bien fâchée que la quatrième des enquêtes eût jugé ainsi votre procès: moi misérable, je me trouvai toute telle à cet égard que si nous avions eu la députation. Je sentis pourtant cet endroit en l'écrivant: mais je crus qu'il trouverait son passeport auprès de vous, et que vous vous souviendriez d'une chose que je dis souvent: _ce qui est bon, est bon; ce qui est vrai, est vrai_, cela doit être toujours vu de la même façon: s'il y a des facettes sur d'autres sujets, il ne faut point les mêler, non plus que de certaines eaux dans certaines rivières. Je crus encore que vous vous souviendriez que l'ingratitude est ma bête d'aversion; de bonne foi, je ne la puis souffrir, et je la poursuis en quelque lieu que je la trouve: mais je vois bien que vous avez oublié tout cela, puisque vous avez cru voir quelque chose _de forcé_ dans ce que je vous disais: je le sentis, mais sauvez-moi du moins de la pensée que j'aie voulu me parer de cette sotte générosité de province; je serais fâchée que vous me crussiez si changée: je trouvai ce beau sentiment si naturellement au bout de ma plume, que je vous en reparle fort naïvement, et je vous conjure qu'avec la même justice vous soyez persuadée que si la lenteur et la négligence ont paru dans cette dernière occasion, _les justificatives_ n'en sont pas moins vraies, ni les ingrats moins ingrats; en vérité, cela ne se doit point confondre, et même vous voyez présentement que ces bons gouverneurs n'ont pas tort.

Je ne suis point encore revenue de mon étonnement au sujet de l'esprit de M. de Chaulnes, et du changement que vous me dites y avoir remarqué: en vérité, je ne le reconnais pas; il était tout un autre homme dans notre petit voyage; c'était votre _génie_ qui le ressuscitait, votre présence était trop forte, jointe avec les affaires de Rome; il en était accablé. Il y a un cardinal vénitien, nommé _Barbarigo_, évêque de Padoue, qui avait plus de voix qu'il ne lui en fallait au scrutin pour être pape; mais l'_accessit_[735] gâta tout; je ne sais ce que c'est, je vois bien seulement que c'est quelque chose qui empêche qu'on ne soit pape: cependant il n'y en aura un que trop tôt; je me promène souvent avec cette triste pensée.

J'aime tout à fait les louanges naturelles de Coulanges pour Pauline; elles lui conviennent fort, et m'ont fait comprendre sa sorte d'agrément, bridé pourtant par des gens qui ont un peu mis leur _nez_[736] mal à propos: si ce comte avait voulu ne donner que ses yeux et sa belle taille, et vous laisser le soin de tout le reste, Pauline aurait _brûlé le monde_[737]. Cet excès eût été embarrassant: ce joli mélange est mille fois mieux, et fait assurément une aimable créature. Sa vivacité ressemble à la vôtre; votre esprit _dérobait tout_, comme vous dites du sien; voilà une louange que j'aime. Elle saura l'italien dans un moment, avec une maîtresse meilleure que n'était la vôtre. Vous méritiez bien une aussi parfaitement aimable fille que celle que j'avais: je vous avais bien dit que vous feriez de la vôtre tout ce que vous voudriez, par la seule envie qu'elle a de vous plaire; elle me paraît fort digne de votre amitié. Me revoilà seule; mon fils et sa femme sont encore à Rennes; ma femme de Vitré s'en est allée; je suis fort bien, ne me plaignez pas. Mon fils attend M. de la Trémouille, qui vient incessamment. Il est avec ce maréchal (_d'Estrées_), comme avec un homme dont il est connu; il joue tous les soirs au trictrac avec lui. Tout brille de joie à Rennes, du retour du parlement, qui sera le premier de décembre; les états s'ouvriront le 22 de ce mois; le maréchal a des manières agréables et polies; les Bretons en sont fort contents; on aime le changement: voilà, ma très-chère, tout ce que je sais. Ne soyez point en peine de ma solitude, je ne la hais pas; ma belle-fille reviendra incessamment. J'ai soin de ma santé; je ne voudrais point être malade ici: quand il fait beau, je me promène; quand il fait mouillé, quand il fait brouillard, je ne sors point; je suis devenue sage; mais vous, la reine et la _cause efficiente_ de la santé des autres, ayez soin de la vôtre, reposez-vous de vos fatigues, et songez que votre conservation est encore un plus grand bien pour eux que celui que vous leur avez fait.

[733] Le maréchal d'Estrées commandait en Bretagne en l'absence de M. de Chaulnes.

[734] M. de Chaulnes avait promis de faire avoir cette députation à M. de Sévigné, et ne l'avait pas fait.

[735] L'arrivée des cardinaux français, savoir: les cardinaux de Bouillon, de Bonzi, et de Furstemberg; le cardinal d'Estrées était déjà dans le conclave.

[736] Le nez de Pauline ressemblait d'abord à celui de madame de Sévigné, et plus tard à celui de M. de Grignan.

[737] Mot de Tréville sur madame de Grignan.

298.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 30 novembre 1689.

Vous avez donc été frappée du mot de madame de la Fayette, mêlé avec tant d'amitié[738]. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité, j'avoue que j'en fus tout étonnée; car je ne me sens encore aucune décadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire souvent des réflexions et des supputations, et je trouve les conditions de la vie assez dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il faut souffrir la _vieillesse_; je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des _défigurements_ qui sont près de m'outrager; et j'entends une voix qui dit: Il faut marcher malgré vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait prendre patience: prenez-la donc aussi, ma très-chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit condamner.

Je n'eus pas une grande peine à refuser les offres de mes amies; j'avais à leur répondre, _Paris est en Provence_, comme vous, _Paris est en Bretagne_: mais il est extraordinaire que vous le sentiez comme moi. Paris est donc tellement en Provence pour moi, que je ne voudrais pas être cette année autre part qu'ici. Ce mot, _d'être l'hiver aux Rochers_, effraye: hélas! ma fille, c'est la plus douce chose du monde; je ris quelquefois, et je dis: C'est donc là ce qu'on appelle passer l'hiver dans des bois. Madame de Coulanges me disait l'autre jour: Quittez vos _humides_ Rochers: je lui répondis: _Humide_ vous-même: c'est Brevannes[739] qui est humide, mais nous sommes sur une hauteur; c'est comme si vous disiez, Votre humide Montmartre. Ces bois sont présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait; un terrain sec, et une place _Madame_, où le midi est à plomb; et un bout d'une grande allée, où le couchant fait des merveilles; et quand il pleut, une bonne chambre avec un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme présentement; il y a bien du monde qui ne m'incommode point, je fais mes volontés; et quand il n'y a personne, nous sommes encore mieux, car nous lisons avec un plaisir que nous préférons à tout. Madame de Marbeuf nous est fort bonne; elle entre dans tous nos goûts; mais nous ne l'aurons pas toujours. Voilà une idée que j'ai voulu vous donner, afin que votre amitié soit en repos.

Vous devriez bien m'envoyer la harangue de M. de Grignan; puisqu'il en est content, j'en serai encore plus contente que lui. Mandez-lui comme je l'appelais à mon secours; et dans quelle occasion. Vous m'épargnez bien dans vos lettres, je le sens; vous passez légèrement sur les endroits difficiles, je ne laisse pas de les partager avec vous. C'est une grande consolation pour vous d'avoir M. le chevalier; c'est le seul à qui vous puissiez parler confidemment, et le seul qui soit plus touché que vous-même de ce qui vous regarde; il sait bien comme je suis digne de parler avec lui sur ce sujet: nous sommes si fort dans les mêmes intérêts, qu'il n'est pas possible que cela ne fasse pas une liaison toute naturelle. Je dis mille douceurs à ma chère Pauline, j'ai très-bonne opinion de sa petite vivacité et de ses révérences; vous l'aimez, vous vous en amusez, j'en suis ravie; elle répond fort plaisamment à vos questions. Mon Dieu! ma fille, quand viendra le temps où je vous verrai, que je vous embrasserai de tout mon cœur, et que je verrai cette petite personne? J'en meurs d'envie; je vous rendrai compte du premier coup d'œil.

[738] Madame de la Fayette écrivait à madame de Sévigné, le 8 octobre précédent: «Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste, et baissera, etc.»

[739] Maison de campagne de madame de Coulanges.

299.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 14 décembre 1689.

Si M. le chevalier lisait vos lettres, ma chère comtesse, il n'irait pas chercher, pour se divertir, celles qui viennent de si loin. Ce que vous me mandiez l'autre jour sur Livry, que nous prêtons à M. Sanguin, lui permettant même d'y faire une fontaine; tout cet endroit, celui de madame de Coulanges, et dans vos amitiés même, tout est si plein de sel, que nous croyons que vous n'avez point d'autre poudre pour vos lettres. J'admire la gaieté de votre style au milieu de tant d'affaires épineuses, accablantes, étranglantes. Vraiment, c'est bien vous, ma chère enfant, qu'il faut admirer, et non pas moi; je suis seule comme une violette, aisée à cacher; je ne tiens aucune place, ni aucun rang sur la terre, que dans votre cœur, que j'estime plus que tout le reste, et dans celui de mes amis. Ce que je fais est la chose du monde la plus aisée. Mais vous, dans le rang que vous tenez, dans la plus brillante et la plus passante province de France, joindre l'économie à la magnificence d'un gouverneur, c'est ce qui n'est pas imaginable, et ce que je ne comprends pas aussi qui puisse durer longtemps, surtout avec la dépense de votre fils, qui augmente tous les jours. Comme ces pensées troublent souvent mon repos, je crains bien qu'étant plus près de cet abîme, vous ne soyez aussi plus livrée à ces tristes réflexions; voilà, ma chère comtesse, ma véritable peine; car pour la solitude, elle ne m'attriste point du tout. Notre bonne et commode compagnie s'en est allée: j'ai chassé en même temps mon fils et sa femme; l'un devait aller chez sa tante; l'autre à une visite pressée; je les ai envoyés tous deux chacun de leur côté; j'en suis ravie, nous nous retrouverons dans deux jours, nous en serons plus aises, et même je ne suis point seule; on m'aime en ce pays; j'eus hier deux hommes de très-bonne compagnie, _molinistes_[740], je ne m'ennuyai point: j'ai mes lectures, des ouvriers, un beau temps. Si ma chère fille était un peu moins accablée, avec l'espérance de la revoir qui me soutient, que me faudrait-il?

J'ai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon compliment; je le prie de lire dans cette vilaine garnison où il n'a rien à faire; je lui dis que puisqu'il aime la guerre, c'est quelque chose de monstrueux de n'avoir point envie de voir les livres qui en parlent, et de connaître les gens qui ont excellé dans cet art; je le gronde, je le tourmente; j'espère que nous le ferons changer: ce serait la première porte qu'il nous aurait refusé d'ouvrir. Je suis moins fâchée qu'il aime un peu à dormir, sachant bien qu'il ne manquera jamais à ce qui touche sa gloire, que je ne le suis de ce qu'il aime à jouer. Je lui fais entrevoir que c'est sa ruine: s'il joue peu, il perdra peu: mais c'est une petite pluie qui mouille; s'il joue mal, il sera trompé: il faudra payer; et s'il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il prendra sur son nécessaire.

On est malheureux aussi parce qu'on est ignorant; car, même sans être trompé, il arrive qu'on perd toujours. Enfin, ma fille, ce serait une très-mauvaise chose, et pour lui, et pour vous qui en sentiriez le contre-coup. Le marquis serait donc bien heureux d'aimer à lire, comme Pauline qui est ravie de savoir et de connaître. La jolie, l'heureuse disposition! on est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes. Les romans sont bientôt lus: je voudrais que Pauline eût quelque ordre dans le choix des histoires, qu'elle commençât par un bout, et qu'elle finît par l'autre, pour lui donner une teinture légère, mais générale, de toutes choses. Ne lui dites-vous rien de la géographie? Nous reprendrons une autre fois cette conversation. _Davila_ est admirable: mais on l'aime mieux quand on connaît un peu ce qui conduit à ce temps-là, comme Louis XII, François Ier, et d'autres. Ma fille, c'est à vous à gouverner et à rectifier; c'est votre devoir, vous le savez. Pour le reste, je me doutais bien que dans très-peu de temps vous la rendriez très-aimable et très-jolie; de l'esprit et une grande envie de vous plaire: il n'en faut pas davantage.

[740] Contre-vérité; c'est-à-dire jansénistes.

300.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 21 décembre 1689.

Je recommence, ma chère comtesse, à l'endroit où je vous quittai dimanche[741]. Les belles petites juments étaient échappées; elles coururent longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle a la bride sur le cou. Enfin, l'une se trouve à Vitré, dans une métairie: ceux de Vitré furent étonnés de voir la nuit cette petite créature, tout échauffée, toute harnachée, et voulaient lui demander des nouvelles de mon fils. Vous souvient-il du cheval de _Rinaldo_, qu'_Orlando_ trouva courant avec son harnais, sans son maître? Quelle douleur! il ne savait à qui en demander des nouvelles: enfin il s'adresse au cheval: _Dimmi caval gentil, che di Rinaldo, il tuo caro signore, è divenuto_. Je ne sais pas bien ce que _Rabicano_ répondit; mais je vous assure que les deux petites bêtes sont dans l'écurie fort gaillardes, au grand contentement _del caro signore_.

Coulanges m'a écrit une fort grande et fort jolie lettre; il vous aura écrit en même temps. Il m'a envoyé des couplets que j'honore; car il y nomme tous les beaux endroits de Rome, que j'honore aussi: il est gai, il est content, il est favori de M. de Turenne[742]; comment vous fait ce nom? Il est amoureux de Pauline, il demande permission au pape de l'épouser, et le prie de lui donner Avignon, qu'il veut faire rentrer dans votre maison; elle s'appellera _comtesse d'Avignon_. Enfin, il dit que la vieillesse est autour de lui: il se doute de quelque chose par de certaines supputations; mais il assure qu'il ne la sent point du tout, ni au corps, ni à l'esprit; et je vous avoue à mon tour que je me trouve quasi comme lui, et ce n'est que par réflexion que je me fais justice.

Pour nos lectures, elles sont délicieuses. Nous lisons _Abbadie_[743] et l'_Histoire de l'Église_; c'est marier le luth à la voix. Vous n'aimez point ces gageures: je ne sais comme nous pûmes vous captiver un hiver ici. Vous voltigez, vous n'aimez point l'histoire, et on n'a de plaisir que quand on s'affectionne à une lecture, et que l'on en fait son affaire. Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons _les petites Lettres_ (_de Pascal_): bon Dieu, quel charme! et comme mon fils les lit! je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse et de raisonnement serait digne d'elle; mais votre frère dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah, mon Dieu! tant mieux; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, qui sont si beaux? Et lorsqu'après les dix premières lettres il s'adresse aux révérends (_jésuites_), quel sérieux! quelle solidité! quelle force! quelle éloquence! quel amour pour Dieu et pour la vérité! quelle manière de la soutenir et de la faire entendre! c'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en courant, grappillant les endroits plaisants: mais ce n'est point cela, quand on les lit à loisir. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi si le marquis n'aura pas un bon quartier d'hiver; c'est une consolation. Je crois que M. le chevalier n'abandonne pas tout à fait son régiment, et que M. de Montégut donne des conseils salutaires au jeune colonel.

[741] La lettre précédente finissait par ces mots: «Ma belle-fille a mal à la tête, elle a versé dans son petit voyage, elle s'est cognée, et deux de ses belles juments, qu'on avait dételées, se sont échappées; on ne sait encore où elles sont: mon fils en est en peine: voilà un petit ménage affligé. Ils vous parleront mercredi.

[742] Louis de la Tour, prince de Turenne, neveu du cardinal de Bouillon.

[743] Auteur _de la Vérité de la religion chrétienne_.

301.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, mercredi 8 janvier 1690.

C'est entre vos mains, ma chère belle, que mes lettres deviennent de l'or: quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si pleines de paroles, que je dis: Ma fille n'aura pas le temps de lire tout cela. Mais vous ne me rassurez que trop, et je ne pense pas que je doive croire en conscience tout ce que vous m'en dites. Enfin prenez-y garde; de telles louanges et de telles approbations sont dangereuses; je ne vous cacherai pas, au moins, que je les aime mieux que celles de tout le reste du monde. Mais raccommodons-nous, il me semble que nous sommes un peu brouillées; j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les _petites lettres_, je m'en repens: elles sont belles, et trop dignes de vous, pour avoir douté que vous ne les eussiez toutes lues avec application. Vous m'offensez aussi en croyant que je n'ai point lu _les imaginaires_; c'est moi qui vous les prêtai: ah! qu'elles sont jolies et justes! je les ai lues et relues. Sur ces offenses mutuelles, nous pouvons nous embrasser; je ne vois rien qui nous empêche de nous aimer; n'est-ce pas l'avis de M. le chevalier, puisqu'il est notre confident? je suis, en vérité, ravie de sa meilleure santé; ce sentiment est bien plus fort que mes paroles. Mais revenons à la lecture; nous en faisons ici un grand usage: mon fils a une qualité très-commode, c'est qu'il est fort aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouvé beau; il le goûte, il y entre davantage, il le sait par cœur, cela s'incorpore; il croit avoir fait ce qu'il lit ainsi pour la troisième fois. Il lit _Abbadie_ avec transport, et admirant son esprit d'avoir fait une si belle chose: dès que nous voyons un raisonnement bien conduit, bien conclu, bien juste, nous croyons vous le dérober de le lire sans vous. Ah! que cet endroit charmerait _ma sœur_, charmerait _ma fille_! Nous mêlons ainsi votre souvenir à tout ce qu'il y a de meilleur, et il en augmente le prix. Je vous plains de ne point aimer les histoires; M. le chevalier les aime, et c'est un grand asile contre l'ennui; il y en a de si belles, on est si aise de se transporter un peu en d'autres siècles! cette diversité donne des connaissances et des lumières: c'est ce retranchement de livres qui vous jette dans les _Oraisons_ du père Coton, et dans la disette de ne savoir plus que lire. Je voudrais que vous n'eussiez pas donné le dégoût de l'histoire à votre fils; c'est une chose très-nécessaire à un petit homme de sa profession. Il m'a écrit de _Kaysersloutre_; mon Dieu, quel nom! Il ne me paraît pas encore assuré de venir à Paris; il me dit mille amitiés fort jolies, fort bien tournées; il me remercie des nouvelles que je lui mandais, il me conte tous les petits malheurs de son équipage. J'aime passionnément ce petit colonel.

302.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 11 janvier 1690.

Quelles étrennes, bon Dieu! quels souhaits! en fut-il jamais de plus propres à me charmer, moi qui en connais les tons, et qui vois le cœur dont ils partent? Je m'en vais vous dire un sentiment que je trouve en moi; s'il pouvait payer le vôtre, j'en serais fort aise, car je n'ai pas d'autre monnaie: au lieu de ces craintes si aimables que vous donnent toutes ces morts qui volent sans cesse autour de vous, et qui vous font penser à d'autres, je vous présente la véritable consolation et même la joie que me donne souvent l'avance d'années que j'ai sur vous: vous savez que je ne suis pas insensible à la tristesse de ces états; mais je le suis encore moins à la pensée que les premiers vont devant, et que vraisemblablement et naturellement je garderai mon rang avec ma chère fille; je ne puis vous représenter la véritable douceur de cette confiance. Que n'ai-je point souffert aussi dans les temps où votre mauvaise santé me faisait craindre un dérangement? Ce temps a été rigoureux: ah! n'en parlons point, _ne parlons point de cela_; vous vous portez bien, Dieu merci! toutes choses ont repris leur place naturelle, _Dieu vous conserve!_ Je pense que vous entendez mon ton aussi, et que vous me connaissez.

Je viens à M. le chevalier: je n'ai point de peine à croire que le climat de Provence lui soit meilleur l'hiver que celui de Paris. Tous ceux qui, comme des hirondelles, s'en vont chercher votre soleil, en sont de bons témoins. Mais, en me réjouissant de ce qu'il sent cette différence, je m'afflige qu'il ait perdu mille écus de rente, et par où? et comment? son régiment lui valait-il cela? il le vendra donc au marquis[744]? mais l'argent qu'il en recevra, en lui payant des dettes, ne diminuera-t-il pas aussi des intérêts? Faites-moi ce calcul, qui m'inquiète: je ne saurais me représenter M. le chevalier de Grignan à Paris, sans son petit équipage si honnête, si bien troussé; je ne le verrai point à pied, ni mendier des places pour Versailles; cela ne peut point entrer dans ma tête: cet article est _interloqué_; ah! que ce mot de chicane est joliment placé! Je ne m'en tiens pas non plus à vos soixante-quatre personnes sans les gardes: vous me trompez: ce n'est pas là votre dernier mot; il me faut une démonstration de mathématiques.

Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le parti d'en faire quelque chose de bon ou quelque chose de mauvais. La supériorité de votre esprit vous fera suivre facilement la bonne route: tout vous convie d'en faire votre devoir, et l'honneur, et la conscience, et le pouvoir que vous avez en main. Quand je pense comme elle s'est corrigée en peu de temps pour plaire, comme elle est devenue jolie, cela vous rendra coupable de tout le bien qu'elle ne fera pas. Pour vos lectures, ma chère enfant, vous avez trop à parler, à raisonner, pour trouver le temps de lire: nous sommes ici dans un trop grand repos, et nous en profitons. Je relis même avec mon fils de certaines choses que j'avais lues en courant, à Paris, et qui me paraissent toutes nouvelles. Nous relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des _rogatons_ que nous trouvons sous la main; par exemple, toutes les belles oraisons funèbres de M. Bossuet, de M. Fléchier, de M. Mascaron, du père Bourdaloue: nous repleurons M. de Turenne, madame de Montausier, M. le Prince, feu MADAME, la reine d'Angleterre; nous admirons ce portrait de Cromwell[745]; ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit: il ne faut point dire, Oh! cela est vieux; non, cela n'est point vieux, cela est divin. Pauline en serait instruite et ravie: mais tout cela n'est bon qu'aux Rochers. Je ne sais quel livre conseiller à Pauline: Davila est beau en italien; nous l'avons lu; Guichardin est long; j'aimerais assez les anecdotes de Médicis[746], qui en sont un abrégé; mais ce n'est pas de l'italien. Je ne veux plus nommer Bentivoglio[747]; qu'elle s'en tienne à sa poésie, ma fille; je n'aime point la prose italienne; le Tasse, l'Aminte, le _Pastor fido_, la _Filli di Sciro_[748], je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits fâcheux; et du reste, qu'elle lise l'histoire, qu'elle entre dans ce goût, qui peut si longtemps consoler son oisiveté: il est à craindre qu'en retranchant cette lecture, on ne trouve plus rien à lire: qu'elle commence par la vie du grand Théodose, et qu'elle me mande comme elle s'en trouvera. Voilà, mon enfant, bien des bagatelles; il y a des jours qu'on destine à causer sans préjudice des choses sérieuses, à quoi l'on prend toujours un très-sensible intérêt. Adieu, ma très-aimable; nous vous souhaitons toutes sortes de bonheur cette année, et _quanto va_.

[744] M. le chevalier de Grignan, devenu maréchal de camp en 1688, ne put pas conserver son régiment, et le roi en fit don au jeune marquis de Grignan.

[745] _Voyez_ Bossuet, _Oraison funèbre de la reine d'Angleterre_.

[746] _Les Anecdotes de Florence_, ou l'_Histoire secrète de la maison de Medicis_, par Varillas.

[747] Le cardinal Bentivoglio, auteur de l'_Histoire des guerres civiles de Flandre_, et de plusieurs autres ouvrages.

[748] Du comte Guidubaldo de Bonarelli. C'est une imitation de l'_Aminta_ du Tasse, et du _Pastor fido_ de Guarini.

303.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1690.

Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer à la date de cette année; cependant la voilà déjà bien commencée; et vous verrez que, de quelque manière que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientôt passée, et nous trouverons bientôt le fond de notre sac de mille francs[749].

Vraiment vous me gâtez bien, et mes amies de Paris aussi: à peine le soleil remonte du saut d'une puce, que vous me demandez de votre côté quand vous m'attendrez à Grignan; et mes amies me prient de leur fixer, dès à cette heure, le temps de mon départ, afin d'avancer leur joie. Je suis trop flattée de ces empressements, et surtout des vôtres, qui ne souffrent point de comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, avec sincérité, que, d'ici au mois de septembre, je ne puis recevoir aucune pensée de sortir de ce pays; c'est le temps que j'envoie mes petites _voitures_ à Paris, dont il n'y a eu encore qu'une très-petite partie. C'est le temps que l'abbé Charrier traite de mes lods et ventes, qui est une affaire de dix mille francs: nous en parlerons une autre fois; mais contentons-nous de chasser toute espérance de faire un pas avant le temps que je vous ai dit: du reste, je ne vous dis point que vous êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes d'une manière dans mon cœur, que je craindrais fort que M. Nicole ne trouvât beaucoup à y _circoncire_; mais enfin telle est ma disposition. Vous me dites la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point voir la fin des heureuses années que vous me souhaitez. Nous sommes bien loin de nous rencontrer dans nos souhaits; car je vous ai mandé une vérité qui est bien juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute voudra bien exaucer, qui est de suivre l'ordre tout naturel de la sainte Providence: c'est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la vieillesse; ce sentiment est raisonnable, et le vôtre trop extraordinaire et trop aimable.

Je vous plaindrai quand vous n'aurez plus M. de la Garde et M. le chevalier; c'est une très-parfaitement bonne compagnie; mais ils ont leurs raisons, et celle de faire ressusciter la pension d'un homme qui n'est point mort me paraît tout à fait importante. Vous aurez votre enfant qui tiendra joliment sa place à Grignan, il doit y être le bien reçu par bien des raisons, et vous l'embrasserez aussi de bon cœur. Il m'a écrit encore une jolie lettre pour me souhaiter une heureuse année: il me paraît désolé à Kaysersloutre; il dit que rien ne l'empêche de venir à Paris, mais qu'il attend des ordres de Provence; que c'est ce ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites bien languir: sa lettre est du 2; je le croyais à Paris; faites-l'y donc venir, et qu'après une petite apparition, il coure vous embrasser. Ce petit homme me paraît en état que, si vous trouviez un bon parti, Sa Majesté lui accorderait aisément la survivance de votre très-belle charge. Vous trouvez que son caractère et celui de Pauline ne se ressemblent nullement; il faut pourtant que certaines qualités du cœur soient chez l'un et chez l'autre; pour l'humeur, c'est une autre affaire. Je suis ravie que ses sentiments soient à votre fantaisie: je lui souhaiterais un peu plus de penchant pour les sciences, pour la lecture; cela peut venir. Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tâté de Lucien? est-elle à portée _des petites Lettres_? ensuite il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Quant aux beaux livres de dévotion, si elle ne les aime point, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que, même sans dévotion, on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez ni dans _Montaigne_, ni dans _Charron_, ni dans les autres de cette sorte: il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps pour causer avec elle, c'est assurément ce qui serait le plus utile: je ne sais si tout ce que je dis vaut la peine que vous le lisiez; je suis bien loin d'abonder dans mon sens.

Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut guère; oui, justement, voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, à mon grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma religion, et de quoi il est question; je ne prendrai point le faux pour le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui n'en a que l'apparence; j'espère ne m'y point méprendre, et que Dieu m'ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore: les grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront; ainsi je vis dans la confiance, mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde de trouver notre Corbinelli _le mystique du diable_; votre frère en pâme de rire; je le gronde comme vous. Comment, _mystique du diable!_ un homme qui ne songe qu'à détruire son empire; qui ne cesse d'avoir commerce avec les ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes de l'Église; un homme qui ne compte pour rien son chien de corps; qui souffre la pauvreté _chrétiennement_, vous direz _philosophiquement_; qui ne cesse de célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge jamais son prochain, qui l'excuse toujours; qui passe sa vie dans la charité et le service du prochain; qui est insensible aux plaisirs et aux délices de la vie; qui enfin, malgré sa mauvaise fortune, est entièrement soumis à la volonté de Dieu! Et vous appelez cela _le mystique du diable_! Vous ne sauriez nier que ce ne soit là le portrait de notre pauvre ami: cependant il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui fait rire d'abord, et qui pourrait surprendre les simples. Mais je résiste comme vous voyez, et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de ma grand'mère (_sainte Chantal_), et du bienheureux Jean de la Croix[750].

A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon: les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le père Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit? Despréaux ne voulut pas le nommer; Corbinelli lui dit: Monsieur, je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. Despréaux lui répondit en riant: «Ah! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré.» Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, _un cotal riso amaro_, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit: «Mon père, ne me pressez point.» Le père continue. Enfin, Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit: «Mon père, vous le voulez; hé bien! morbleu, c'est Pascal.—Pascal, _dit le père tout rouge, tout étonné_, Pascal est autant beau que le faux peut l'être.—Le faux, _reprit Despréaux_, le faux! sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable; on vient de le traduire en trois langues.» Le père répond: «Il n'en est pas plus vrai.» Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou: «Quoi! mon père, direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres, _qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu_? Osez-vous dire que cela est faux?» «Monsieur, _dit le Père en fureur_, il faut distinguer.» «Distinguer, _dit Despréaux_, distinguer, morbleu! distinguer, distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu!» et prenant Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre; puis revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange: ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste dans une conversation; mais moi, qui suis persuadée que vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris, et je crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez contente. Ma fille, je vous gronde d'être un seul moment en peine de moi, quand vous ne recevez pas mes lettres; vous oubliez les manières de la poste, il faut s'y accoutumer; et quand je serais malade, ce que je ne suis point du tout, je ne vous en écrirais pas moins quelques lignes, ou mon fils, ou quelqu'un: enfin vous auriez de mes nouvelles; mais nous n'en sommes pas là.

On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ont été enragées, étant à Versailles, de n'être pas du souper du jour des Rois[751]: voilà ce qui s'appelle des afflictions. Vous savez mieux que moi les autres nouvelles.

Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les échecs; si elle savait combien ce jeu est au-dessus de ma portée, je craindrais son mépris. Ah! oui, je m'en souviens, je n'oublierai jamais ce voyage: hélas! est-il possible qu'il y ait vingt-un ans? je ne le comprends pas; il me semble que ce fut l'année passée; mais je juge, par le peu que m'a duré ce temps, ce que me paraîtront les années qui viendront encore.

[749] Madame de Sévigné comparait les douze mois de l'année à un sac de mille francs, qui finit presque aussitôt qu'on a commencé d'y puiser.

[750] Il réforma les carmes, qui prirent alors le nom de _carmes déchaussés_.

[751] Ce repas eut lieu le 5 janvier 1690. Il y avait cinq tables tenues par le roi, par Monseigneur, par Monsieur, par Madame et par Mademoiselle. Le roi, Monseigneur et Monsieur furent _rois_ chacun à leur table.

304.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.

Aux Rochers, dimanche 19 février 1690.

Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m'ordonneriez de faire le carême; et, ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodité, vous seriez persuadée, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne santé que pour me faire obéir au commandement de l'Église. Nous faisons ici une bonne chère; nous n'avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la mer; en sorte que le poisson ne nous manque pas. Il nous vient toutes les semaines du beurre de la Prévalaie; je l'aime et le mange comme si j'étais Bretonne: nous faisons des beurrées infinies: nous pensons toujours à vous en les mangeant; mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les miennes: nous y mettrons bientôt de petites herbes fines et des violettes; le soir un potage avec un peu de beurre, à la mode du pays, de bons pruneaux, de bons épinards; enfin, ce n'est pas jeûner, et nous disons avec confusion: _Qu'on a de peine à servir la sainte Église!_ Mais pourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait? c'est que vous haïssez le lait, car sans cela vous trouveriez que c'est la plus jolie chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir; vous croyez le dénigrer en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre pulmonique: vraiment, c'est une grande louange; et s'il fait vivoter une mourante, il fera vivre fort agréablement une personne qui se porte bien. Voilà le chapitre du carême vidé.

Disons un mot des sermons: que je vous plains d'en entendre si souvent de si longs et de si médiocres! c'est ce que M. Nicole n'a jamais pu gagner sur moi que cette patience, quoiqu'il en ait fait un beau traité. Quand je serai aussi bonne que M. de la Garde, si Dieu me fait cette grâce, j'aimerai tous les sermons; en attendant, je me contente des évangiles expliqués par M. le Tourneux: ce sont les vrais sermons, et c'est la vanité des hommes qui les a chargés de tout ce qui les compose présentement. Nous lisons quelquefois des Homélies de saint Jean-Chrysostome: cela est divin, et nous plaît tellement, que pour moi j'opine à n'aller à Rennes que pour la semaine sainte, afin de n'être point exposée à l'éloquence des prédicateurs qui s'évertuent en faveur du parlement. Je me suis souvenue du jeûne austère que vous faisiez autrefois le mardi-gras, ne vivant que de votre amour-propre, que vous mettiez à toutes sauces, hormis à ce qui pouvait vous nourrir; mais en cela même il était trompé, car vous deveniez quelquefois couperosée, tant votre sang était échauffé; vous contempliez votre essence comme un coq en pâte: que cette folie était plaisante! vous répondiez aussi à la Mousse, qui vous disait: _Mademoiselle, tout cela pourrira_. Oui, monsieur, _mais cela n'est pas pourri_. Bon Dieu! qui croirait qu'une telle personne eût été capable de s'oublier elle-même au point que vous avez fait, et d'être une si habile et si admirable femme? Il faudrait présentement vous redonner quelque amour, quelque considération pour vous-même: vous en êtes trop vide, et trop remplie des autres. Un équipage, des chevaux, des mulets, de la subsistance; enfin, vivre au jour la journée: mais entreprendre des dépenses considérables, sans savoir où trouver le nerf de la guerre; mon enfant, cela n'appartient qu'à vous: mais je vous conjure de songer à Bourbilly: c'est là que vous trouverez peut-être du secours, après l'avoir espéré inutilement d'ailleurs.

305.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.

Grignan, ce 13 novembre 1690.

Quand vous verrez la date de cette lettre, mon cousin, vous me prendrez pour un oiseau. Je suis passée courageusement de Bretagne en Provence. Si ma fille eût été à Paris, j'y serais allée: mais sachant qu'elle passerait l'hiver dans ce beau pays, je me suis résolue de le venir passer avec elle, jouir de son beau soleil, et retourner à Paris avec elle l'année qui vient. J'ai trouvé qu'après avoir donné seize mois à mon fils, il était bien juste d'en donner quelques-uns à ma fille; et ce projet, qui paraissait de difficile exécution, ne m'a pas coûté trop de peine. J'ai été trois semaines à faire ce trajet en litière, et sur le Rhône. J'ai pris même quelques jours de repos, et enfin j'ai été reçue de M. de Grignan et de ma fille avec une amitié si cordiale, une joie et une reconnaissance si sincères, que j'ai trouvé que je n'ai pas fait encore assez de chemin pour venir voir de si bonnes gens, et que les cent cinquante lieues que j'ai faites ne m'ont point du tout fatiguée. Cette maison est d'une grandeur, d'une beauté et d'une magnificence de meubles dont je vous entretiendrai quelque jour. J'ai voulu vous donner avis de mon changement de climat, afin que vous ne m'écriviez plus aux Rochers, mais bien ici, où je sens un soleil capable de rajeunir par sa douce chaleur. Nous ne devons pas négliger présentement ces petits secours, mon cher cousin. Je reçus votre dernière lettre avant que de partir de Bretagne: mais j'étais si accablée d'affaires, que je remis à vous faire réponse ici. Nous apprîmes l'autre jour la mort de M. de Seignelai[752]. Quelle jeunesse! quelle fortune! quels établissements! Rien ne manquait à son bonheur: il nous semble que c'est la splendeur qui est morte. Ce qui nous a surpris, c'est qu'on dit que madame de Seignelai renonce à la communauté, parce que son mari doit cinq millions. Cela fait voir que les grands revenus sont inutiles quand on en dépense deux ou trois fois autant. Enfin, mon cher cousin, la mort nous égale tous; c'est où nous attendons les gens heureux. Elle rabat leur joie et leur orgueil, et console par là ceux qui ne sont pas fortunés. Un petit mot de christianisme ne serait pas mauvais en cet endroit; mais je ne veux pas faire un sermon, je ne veux faire qu'une lettre d'amitié à mon cher cousin, lui demander de ses nouvelles, de celles de sa chère fille, les embrasser tous deux de tout mon cœur, les assurer de l'estime et des services de madame de Grignan et de son époux qui m'en prient, et les conjurer de m'aimer toujours: ce n'est pas la peine de changer après tant d'années.

[752] Fils de Colbert; il mourut de langueur et d'épuisement.

306.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.

Lambesc, le 1er décembre 1690.

Où en sommes-nous, mon aimable cousin? Il y a environ mille ans que je n'ai reçu de vos lettres. Je vous ai écrit la dernière fois des Rochers par madame de Chaulnes: depuis cela, pas un seul mot de vous. Il faut donc recommencer sur nouveaux frais, présentement que je suis dans votre voisinage: que dites-vous de mon courage? il n'est rien tel que d'en avoir. Après avoir été seize mois en Bretagne avec mon fils, j'ai trouvé que je devais aussi une visite à ma fille, sachant qu'elle n'allait point cet hiver à Paris; et j'ai été si parfaitement bien reçue d'elle et de M. de Grignan, que si j'ai eu quelque fatigue, je l'ai entièrement oubliée; et je n'ai senti que la joie et le plaisir de me trouver avec eux. Ce trajet n'a point été désapprouvé de madame de Chaulnes, ni de mesdames de Lavardin et de la Fayette, auxquelles je demande volontiers conseil; de sorte que rien n'a manqué au bonheur ni à l'agrément de ce voyage: vous y mettrez la dernière main en repassant par Grignan, où nous allons vous attendre. L'assemblée de nos petits états est finie; nous sommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan soit en état d'aller à Grignan, et puis, s'il se peut, à Paris. Il a été mené quatre ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fièvre continue, avec deux redoublements par jour. Cette maladie allait beau train, si elle n'avait été arrêtée par les miracles ordinaires du quinquina; mais n'oubliez pas qu'il a été aussi bon pour la colique que pour la fièvre; il faut donc se remettre. Nous n'irons à Aix qu'un moment pour voir la petite religieuse de Grignan[753], et dans peu de jours nous serons pour tout l'hiver à Grignan, où le petit colonel (_le marquis de Grignan_), qui a son régiment à Valence et aux environs, viendra passer six semaines avec nous. Hélas! tout ce temps ne passera que trop vite; je commence à soupirer douloureusement de le voir courir avec tant de rapidité, j'en vois et j'en sens les conséquences. Vous n'en êtes pas encore, mon _jeune_ cousin, à de si tristes réflexions.

J'ai voulu vous écrire sur la mort de M. de Seignelai: quelle mort! quelle perte pour sa famille et pour ses amis! On me mande que sa femme est inconsolable, et qu'on parle de vendre Sceaux à M. le duc du Maine. Oh! mon Dieu, que de choses à dire sur un si grand sujet! Mais que dites-vous de sa dépouille sur un homme que l'on croyait déjà tout établi[754]? Autre sujet de conversation; mais il ne faut faire à présent que la table des chapitres pour quand nous nous verrons. M. le duc de Chaulnes nous a écrit de fort aimables lettres, et nous donne une espérance assez proche de le voir bientôt à Grignan; mais auparavant il me paraît qu'il ne serait pas impossible d'envoyer enfin ces bulles si longtemps attendues, et trop tôt chantées; qui n'eût pas cru que l'abbé de Polignac les apportait? Je n'ai jamais vu un enfant _si difficile à baptiser_; mais enfin vous en aurez l'honneur, vous le méritez bien après tant de peines; venez donc recevoir nos louanges. Je n'ose presque vous parler de votre déménagement de la rue du Parc-Royal pour aller demeurer au Temple; j'en suis affligée pour vous et pour moi; je hais le Temple autant que j'aime la déesse (_madame de Coulanges_) qui veut présentement y être honorée; je hais ce quartier qui ne mène qu'à Montfaucon; j'en hais même jusques à la belle vue dont madame de Coulanges me parle; je hais cette fausse campagne, qui fait qu'on n'est plus sensible aux beautés de la véritable, et qu'elle sera plus à couvert des rigueurs du froid à Brévannes[755], qu'à la ruelle de son lit dans ce chien de Temple; enfin tout cela me déplaît à mourir, et ce qui est beau, c'est que je lui mande toutes ces improbations avec une grossièreté que je sens, et dont je ne puis m'empêcher. Que ferez-vous, mon pauvre cousin, loin des hôtels de Chaulnes, de Lamoignon, du Lude, de Villeroi, de Grignan? comment peut-on quitter un tel quartier? Pour moi, je renonce quasi à la déesse; car le moyen d'accommoder ce coin du monde tout écarté avec mon faubourg Saint-Germain[756]? Au lieu de trouver, comme je faisais, cette jolie madame de Coulanges sous ma main, prendre du café le matin avec elle, y courir après la messe, y revenir le soir comme chez soi; enfin, mon pauvre cousin, ne m'en parlez point: je suis trop heureuse d'avoir quelques mois pour m'accoutumer à ce bizarre dérangement; mais n'y avait-il point d'autre maison? et votre cabinet, où est-il? y retrouverons-nous tous nos tableaux? Enfin Dieu l'a voulu; car le moyen, sans cette pensée, de vouloir s'en taire? Il faut finir ce chapitre, même cette lettre.

J'ai trouvé Pauline tout aimable, et telle que vous me l'avez dépeinte. Mandez-moi bien de vos nouvelles; je vous écris en détail, car nous aimons ce style, qui est celui de l'amitié. Je vous envoie cette lettre par M. de Montmort, intendant à Marseille, autrefois M. du Fargis, qui mangeait des tartelettes avec mes enfants; si vous le connaissez, vous savez que c'est un des plus jolis hommes du monde, le plus honnête, le plus poli, aimant à plaire et à faire plaisir, et d'une manière qui lui est particulière; en un mot, il en sait assurément plus que les autres sur ce sujet: je vous en ferai demeurer d'accord à Grignan, où je vais vous attendre, mon cher cousin, avec une bonne amitié et une véritable impatience.

[753] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse aux Filles de Sainte-Marie.

[754] M. de Pontchartrain, alors contrôleur des finances, et depuis chancelier de France en 1699.

[755] Maison de campagne de madame de Coulanges.

[756] Où demeurait madame de la Fayette, qu'elle allait voir souvent.

307.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.

A Grignan, le 10 avril 1691.

Nous avons reçu une lettre, du 31 mars, de notre cher ambassadeur; elle est venue en sept jours; cette diligence est agréable, mais ce qu'il nous mande l'est encore davantage; on ne peut écrire plus spirituellement. Ma fille prend le soin de lui répondre; et comme je la prie de lui envoyer le Saint-Esprit en diligence, non-seulement pour faire un pape[757], mais pour finir promptement toutes sortes d'affaires, afin de nous venir voir, elle m'assure qu'elle lui enverra la prise de Nice en cinq jours de tranchée ouverte, par M. de Catinat, et que cette nouvelle fera le même effet pour nos bulles.

Mais parlons de votre affliction d'avoir perdu cet aimable ménage[758], qui a si bien célébré votre mérite en vers et en prose, tandis que vous avez si bien senti l'agrément de leur société. La douleur de cette séparation est aisée à comprendre; M. de Chaulnes ne veut pas que nous croyions qu'il la partage avec vous; il ne faut pas qu'un ambassadeur soit occupé d'autres choses que des affaires du roi son maître, qui, de son côté, prend Mons avec cent mille hommes d'une manière tout héroïque, allant partout, visitant tout, s'exposant trop. La politique du prince d'Orange, qui prenait tranquillement des mesures, avec les princes confédérés, pour le commencement du mois de mai, s'est trouvée un peu déconcertée de cette promptitude; il menace de venir au secours de cette grande place; un prisonnier le dit ainsi au roi, qui répondit froidement: _Nous sommes ici pour l'attendre_. Je vous défie d'imaginer une réponse plus parfaite et plus précise. Je crois donc, mon cher cousin, qu'en vous mandant encore dans quatre jours cette belle conquête[759], votre Rome ne sera point fâchée de vivre paternellement avec son fils aîné. Dieu sait si notre ambassadeur soutiendra bien _l'identité du plus grand roi du monde_, comme dit M. de Nevers!

Revenons un peu terre à terre. Notre petit marquis de Grignan était allé à ce siége de Nice comme un aventurier, _vago di fama_. M. de Catinat lui a fait commander plusieurs jours la cavalerie, pour ne le pas laisser volontaire; ce qui ne l'a pas empêché d'aller partout, d'essuyer tout le feu, qui fut fort vif d'abord, de porter des fascines au petit pas, car c'est le bel air; mais quelles fascines! toutes d'orangers, mon cousin, de lauriers-roses, de grenadiers! ils ne craignaient que d'être trop parfumés. Jamais il ne s'est vu un si beau pays, ni si délicieux; vous en comprenez les délices par ceux d'Italie. Voilà ce que M. de Savoie a pris plaisir de perdre et de ruiner: dirons-nous que c'est un habile politique? Nous attendons ce petit colonel[760], qui vient se préparer pour aller en Piémont, car cette expédition de Nice n'est que _peloter en attendant partie_; il ne sera plus ici quand vous y passerez; mais savez-vous qui vous y trouverez? mon fils, qui vient passer l'été avec nous, et qui vient au-devant de son gouverneur sur les pas de sa mère.

A propos de mère et de fils, savez-vous, mon cher cousin, que je suis depuis dix ou douze jours dans une tristesse dont vous êtes seul capable de me tirer, pendant que je vous écris? C'est de la maladie extrême de madame de Lavardin la douairière, mon intime et mon ancienne amie; cette femme d'un si bon et si solide esprit, cette illustre veuve, qui nous avait toutes rassemblées sous son aile; cette personne, d'un si grand mérite, est tombée tout d'un coup dans une espèce d'apoplexie; elle est assoupie, elle est paralytique, elle a une grosse fièvre; quand on la réveille, elle parle de bon sens, mais elle retombe; enfin, mon enfant, je ne pouvais faire dans l'amitié une plus grande perte; je la sens très-vivement. Madame la duchesse de Chaulnes m'en apprend des nouvelles, et en est très-affligée; madame de la Fayette encore plus; enfin, c'est un mérite reconnu, où tout le monde s'intéresse comme à une perte publique: jugez ce que ce doit être pour toutes ses amies. On m'assure que M. de Lavardin en est fort touché; je le souhaite, c'est son éloge que de regretter bien tendrement une mère à qui il doit, en quelque sorte, tout ce qu'il est. Adieu, mon cher cousin, je n'en puis plus; j'ai le cœur serré: si j'avais commencé par ce triste sujet, je n'aurais pas eu le courage de vous entretenir.

Je ne parle plus du Temple, j'ai dit mon avis; mais je ne l'aimerai ni ne l'approuverai jamais. Je ne suis pas de même pour vous; car je vous aime, et vous aimerai, et vous approuverai toujours.

[757] Alexandre VIII était mort depuis deux mois et quelques jours.

[758] Le duc et la duchesse de Nevers.

[759] La ville de Mons se rendit au roi le 9 de ce même mois d'avril, après seize jours de tranchée ouverte.

[760] Le marquis de Grignan.

308.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES.

A Grignan, le 15 mai 1691.

Mais, mon Dieu, quel homme vous êtes, mon cher gouverneur! on ne pourra plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas, qui nous jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne? Pensez-vous que ce soit une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle tracasserie faites-vous encore à celui de l'empereur sur les franchises? Ce pauvre sbirre si bien épousseté en est une belle marque[761]; enfin, vous êtes devenu tellement pointilleux, que toute l'Europe songera à deux fois comme elle se devra conduire avec Votre Excellence. Si vous nous apportez cette humeur, nous ne vous reconnaîtrons plus. Parlons maintenant de la plus grande affaire qui soit à la cour. Votre imagination va tout droit à de nouvelles entreprises; vous croyez que le roi, non content de Mons et de Nice, veut encore le siége de Namur: point du tout; c'est une chose qui a donné plus de peine à Sa Majesté et qui lui a coûté plus de temps que ses dernières conquêtes; c'est la défaite des _fontanges_ à plate couture: plus de coiffures élevées jusques aux nues, plus de _casques_, plus de _rayons_, plus de _bourgognes_, plus de _jardinières_: les princesses ont paru de trois quartiers moins hautes qu'à l'ordinaire; on fait usage de ses cheveux, comme on faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et un désordre à Versailles qu'on ne saurait vous représenter. Chacun raisonnait à fond sur cette matière, et c'était l'affaire de tout le monde. On nous assure que M. de Langlée a fait un traité sur ce changement pour envoyer dans les provinces: dès que nous l'aurons, monsieur, nous ne manquerons pas de vous l'envoyer; et cependant je baise très-humblement les mains de Votre Excellence.

Vous aurez la bonté d'excuser si ce que j'ajoute ici n'est pas écrit d'une main aussi ferme qu'auparavant: ma lettre était cachetée, et je l'ouvre pour vous dire que nous sortons de table, où, avec trois Bretons de votre connaissance, MM. du Cambout, de Trévigni et du Guesclin, nous avons bu à votre santé en vin blanc, le plus excellent et le plus frais qu'on puisse boire; madame de Grignan a commencé, les autres ont suivi: la Bretagne a fait son devoir; à la santé de M. l'ambassadeur, à la santé de madame la duchesse de Chaulnes! _tope_ à notre cher gouverneur, _tope_ à la grande gouvernante! Monsieur, je vous fais raison. Enfin, tant a été procédé, que nous l'avons portée à M. de Coulanges; c'est à lui de répondre.

[761] Voir le journal manuscrit de Dangeau, 31 juillet 1691. M. de Chaulnes était ambassadeur à Rome.

309.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.

A Grignan, le 26 juillet 1691.

Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très-subite de M. de Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place; dont _le moi_, comme dit M. Nicole, était si étendu; qui était le centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire! Ah! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cette étrange aventure? non, en vérité, il y faut réfléchir dans son cabinet. Voilà le second ministre[762] que vous voyez mourir, depuis que vous êtes à Rome; rien n'est plus différent que leur mort, mais rien n'est plus égal que leur fortune, et les cent millions de chaînes qui les attachaient tous deux à la terre.

Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave: mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un homme d'un très-bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en conclut qu'il fallait que la religion chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse, de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordres et de profanations: faites donc comme lui, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers siècles, toutes les intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après l'autre, sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une place où la mort était attachée: et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistante par un miracle continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut être une imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi: lisez saint Augustin dans sa _Vérité de la religion_, lisez l'_Abbadie_[763], bien différent de ce grand saint; mais très-digne de lui être comparé, quand il parle de la religion chrétienne: demandez à l'abbé de Polignac s'il estime ce livre. Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez point si légèrement; croyez que, quelque manége qu'il y ait dans le conclave, c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en bon lieu: _Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voilà sur quoi je vous laisse, mon cher cousin.

[762] M. de Seignelai était mort l'année précédente.

[763] Auteur d'un livre sur la _Vérité de la religion chrétienne_. Il était protestant.

310.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES, QUI ÉTAIT ALORS A ANCI-LE-FRANC, CHEZ Mme DE LOUVOIS.

A Grignan, le 9 septembre 1694.

J'ai reçu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin; il n'y en a point de perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutes leur mérite particulier, et font la joie de toute notre société: ce que vous mettez pour adresse sur la dernière, en disant adieu à tous ceux que vous nommez, ne vous a brouillé avec personne: _Au château royal de Grignan_. Cette adresse frappe, donne tout au moins le plaisir de croire que, dans le nombre de toutes les beautés dont votre imagination est remplie, celle de ce château, qui n'est pas commune, y conserve toujours sa place, et c'est un de ses plus beaux titres: il faut que je vous en parle un peu, puisque vous l'aimez. Ce vilain degré par où l'on montait dans la seconde cour, à la honte des _Adhémars_, est entièrement renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer; je ne dis point grand, ni magnifique, parce que ma fille n'ayant pas voulu jeter tous les appartements par terre, il a fallu se réduire à un certain espace, où l'on a fait un chef-d'œuvre. Le vestibule est beau, et l'on y peut manger fort à son aise; on y monte par un grand perron; les armes de Grignan sont sur la porte; vous les aimez, c'est pourquoi je vous en parle. Les appartements des prélats, dont vous ne connaissez que le salon, sont meublés fort honnêtement, et l'usage que nous en faisons est très-délicieux. Mais puisque nous y sommes, parlons un peu de la cruelle et continuelle chère que l'on y fait, surtout en ce temps-ci; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on mange partout, des perdreaux, cela est commun; mais il n'est pas commun qu'ils soient tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en faisant une certaine mine, et criant: Ah, quel fumet! sentez un peu; nous supprimons tous ces étonnements; ces perdreaux sont tous nourris de thym, de marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets; il n'y a point à choisir: j'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut que la cuisse se sépare du corps à la première semonce (elle n'y manque jamais), et des tourterelles toutes parfaites aussi. Pour les melons, les figues et les muscats, c'est une chose étrange: si nous voulions, par quelque bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris; il ne s'en trouve point ici; les figues blanches et sucrées, les muscats comme des grains d'ambre que l'on peut croquer, et qui vous feraient fort bien tourner la tête si vous en mangiez sans mesure, parce que c'est comme si l'on buvait à petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent: mon cher cousin, quelle vie! vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil; elle ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle sorte de détail je me suis jetée, c'est le hasard qui conduit nos plumes; je vous rends ceux que vous m'avez mandés, et que j'aime tant; cette liberté est assez commode, on ne va pas chercher bien loin le sujet de ses lettres.

Je loue fort le courage de madame de Louvois d'avoir quitté Paris, contre l'avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur du mauvais air: hé, où est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu'il n'est point à Paris? Nous le trouvons quand il plaît à Dieu, et jamais plus tôt. Parlez-moi bien de vos grandeurs de Tonnerre et d'Anci-le-Franc; j'ai vu ce beau château, et une reine de Sicile sur une porte, dont M. de Noyon vient directement[764]. Je vous trouve trop heureux; au sortir des dignités de M. le duc de Chaulnes, vous entrez dans l'abondance et les richesses de madame de Louvois; suivez cette étoile si bienfaisante, tant qu'elle vous conduira. Je le demandais l'autre jour à madame de Coulanges: elle m'a parlé de Carette; ah! quel fou!

Comment pourrons-nous passer de tout ceci, mon cher cousin, au maréchal d'Humières, le plus aimable, le plus aimé de tous les courtisans. Il a dit à M. le curé de Versailles: _Monsieur, vous voyez un homme qui s'en va mourir dans quatre heures, et qui n'a jamais pensé, ni à son salut, ni à ses affaires_; il disait bien vrai, et cette vérité est digne de beaucoup de réflexions: mais je quitte ce sérieux, pour vous demander, sur un autre ton sérieux, si je ne puis pas assurer ici madame de Louvois de mes très-humbles services; elle est si honnête, qu'elle donne toujours envie de lui faire exercer cette qualité. Mandez-moi qui est de votre troupe, et me payez avec la monnaie dont vous vous servez présentement. Je suis aise que vous soyez plus près de nous, sans que cela me donne plus d'espérance; mais c'est toujours quelque chose. M. de Grignan est revenu à Marseille; c'est signe que nous l'aurons bientôt. La flotte qui est vers Barcelone fait mine de prendre bientôt le parti que la saison lui conseille. Tout ce qui est ici vous aime et vous embrasse chacun au _prorata_ de ce qui lui convient, et moi plus que tous. M. de Carcassonne est charmé de vos lettres.

[764] Trait dirigé contre la vanité de M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.

311.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.

A Grignan, le 26 avril 1695.

Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible; vos lettres sont agréables comme vous; on les lit avec un plaisir qui se répand partout; on aime à vous entendre, on vous approuve, on vous admire, chacun selon le degré de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous ne m'écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point; je dis, Mon cousin est dans quelque palais enchanté; mon cousin n'est point à lui; on aura sans doute enlevé mon pauvre cousin; et j'attends avec patience le retour de votre souvenir, sans jamais douter de votre amitié; car le moyen que vous ne m'aimiez pas? c'est la première chose que vous avez faite quand vous avez commencé d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui ai commencé la mode de vous aimer et de vous trouver aimable; une amitié si bien conditionnée ne craint point les injures du temps. Il nous paraît que ce temps, qui fait tant de mal en passant sur la tête des autres, ne vous en fait aucun; vous ne connaissez plus rien à votre baptistaire; vous êtes persuadé qu'on a fait une très-grosse erreur à la date de l'année; le chevalier de Grignan dit qu'on a mis sur le sien tout ce qu'on a ôté du vôtre, et il a raison; c'est ainsi qu'il faut compter son âge. Pour moi, que rien n'avertit encore du nombre de mes années, je suis quelquefois surprise de ma santé; je suis guérie de mille petites incommodités que j'avais autrefois; non-seulement j'avance doucement comme une tortue, mais je suis prête à croire que je vais comme une écrevisse[765]: cependant je fais des efforts pour n'être point la dupe de ces trompeuses apparences, et dans quelques années je vous conseillerai d'en faire autant.

Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin, c'est un lieu très-enchanté, dont M. et madame de Chaulnes vont prendre possession; vous allez retrouver les enfants de ces petits rossignols que vous avez si joliment chantés; ils doivent redoubler leurs chants, en apprenant de vous le bonheur qu'ils auront de voir plus souvent les maîtres de ce beau séjour. J'ai suivi tous les sentiments de ces gouverneurs; je n'en ai trouvé aucun qui n'ait été en sa place, et qui ne soit venu de la raison et de la générosité la plus parfaite. Ils ont senti les vives douleurs de toute une province qu'ils ont gouvernée et comblée de biens depuis vingt-six ans; ils ont obéi cependant d'une manière très-noble; ils ont eu besoin de leur courage pour vaincre la force de l'habitude, qui les avait comme unis à cette Bretagne: présentement ils ont d'autres pensées; ils entrent dans le goût de jouir tranquillement de leurs grandeurs; je ne trouve rien que d'admirable dans toute cette conduite; je l'ai suivie et sentie avec l'intérêt et l'attention d'une personne qui les aime, et qui les honore du fond du cœur. J'ai mandé à notre duchesse comme M. de Grignan est à Marseille, et dans cette province sans aucune sorte de dégoûts; au contraire, il paraît, par les ordres du maréchal de Tourville, qu'on l'a ménagé en tout; ce maréchal lui demandera des troupes quand il en aura besoin; et M. de Grignan, comme lieutenant général des armées, commandera les troupes de la marine sous ce maréchal. Voilà de quoi il est question; on veut agir, quoi qu'il en coûte. Je plains bien mon fils de n'avoir plus la douceur de faire sa cour à nos anciens gouverneurs; il sent cette perte, comme il le doit. Je suis en peine de madame de Coulanges, je m'en vais lui écrire. Recevez les amitiés de tout ce qui est ici, et venez que je vous baise des deux côtés.

[765] Moins d'un an après, elle n'existait plus.

312.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.

A Grignan, ce 5 juin 1695.

J'ai dessein, monsieur, de vous faire un procès: voici comme je m'y prends. Je veux que vous le jugiez vous-même. Il y a plus d'un an que je suis ici avec ma fille, pour qui je n'ai pas changé de goût. Depuis ce temps vous avez entendu parler, sans doute, du mariage du marquis de Grignan avec mademoiselle de Saint-Amand. Vous l'avez vue assez souvent à Montpellier pour connaître sa personne; vous avez aussi entendu parler des grands biens de monsieur son père; vous n'avez point ignoré que ce mariage s'est fait avec un assez grand bruit dans ce château que vous connaissez. Je suppose que vous n'avez point oublié ce temps où commença la véritable estime que nous avons toujours conservée pour vous. Sur cela je mesure vos sentiments par les miens, et je juge que, ne vous ayant point oublié, vous ne devez pas aussi nous avoir oubliées.

J'y joins même M. de Grignan, dont les dates sont encore plus anciennes que les nôtres. Je rassemble toutes ces choses, et de tout côté je me trouve offensée; je m'en plains à vos amis, je m'en plains à notre cher Corbinelli, confident jaloux, et témoin de toute l'estime et l'amitié que nous avons pour vous; et enfin je m'en plains à vous-même, monsieur. D'où vient ce silence? est-ce de l'oubli? est-ce une parfaite indifférence? Je ne sais: que voulez-vous que je pense? A quoi ressemble votre conduite? donnez-y un nom, monsieur; voilà le procès en état d'être jugé. Jugez-le: je consens que vous soyez juge et partie.

313.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE SÉVIGNÉ.

A Grignan, le mardi 20 septembre 1695.

Vous voilà donc à nos pauvres Rochers, mes chers enfants! et vous y trouvez une douceur et une tranquillité exempte de tous devoirs et de toute fatigue, qui fait respirer notre chère petite marquise. Mon Dieu! que vous me peignez bien son état et son extrême délicatesse! j'en suis sensiblement touchée; et j'entre si tendrement dans toutes vos pensées, que j'en ai le cœur serré et les larmes aux yeux. Il faut espérer que vous n'aurez, dans toutes vos peines, que le mérite de les souffrir avec résignation et soumission; mais si Dieu en jugeait autrement, c'est alors que toutes les choses _impromises_ arriveraient d'une autre façon: mais je veux croire que cette chère personne, bien conservée, durera autant que les autres; nous en avons mille exemples. Mademoiselle de la Trousse (_mademoiselle de Méri_) n'a-t-elle pas eu toute sorte de maux? En attendant, mon cher enfant, j'entre avec une tendresse infinie dans tous vos sentiments, mais du fond de mon cœur. Vous me faites justice quand vous me dites que vous craignez de m'attendrir, en me contant l'état de votre âme; n'en doutez pas, et que je n'y sois infiniment sensible. J'espère que cette réponse vous trouvera dans un état plus tranquille et plus heureux. Vous me paraissez loin de penser à Paris pour notre marquise. Vous ne voyez que Bourbon pour le printemps. Conduisez-moi toujours dans tous vos desseins, et ne me laissez rien ignorer de tout ce qui vous touche.

Rendez-moi compte d'une lettre du 23 d'août et du 30. Il y avait aussi un billet pour Galois, que je priais M. Branjon de payer. Répondez-moi sur cet article. Il est marié, le bon Branjon; il m'écrit, sur ce sujet, une fort jolie lettre. Mandez-moi si ce mariage est aussi bon qu'il me le dit. C'est une parente de tout le parlement et de M. d'Harouïs. Expliquez-moi cela, mon enfant. Je vous adressais aussi une lettre pour notre abbé Charrier. Il sera bien fâché de ne plus vous trouver: et M. de Toulon! vous dites fort bien sur ce bœuf, c'est à lui à le dompter, et à vous à demeurer ferme comme vous êtes. Renvoyez la lettre de l'abbé à Quimperlé.

Pour la santé de votre pauvre sœur, elle n'est point du tout bonne. Ce n'est plus de sa perte de sang, elle est passée; mais elle ne se remet point, elle est toujours changée à n'être pas reconnaissable, parce que son estomac ne se rétablit point, et qu'elle ne profite d'aucune nourriture; et cela vient du mauvais état de son foie, dont vous savez qu'il y a longtemps qu'elle se plaint. Ce mal est si capital, que, pour moi, j'en suis dans une véritable peine. On pourrait faire quelques remèdes à ce foie; mais ils sont contraires à la perte de sang, qu'on craint toujours qui ne revienne, et qui a causé le mauvais effet de cette partie affligée. Ainsi ces deux maux, dont les remèdes sont contraires, font un état qui fait beaucoup de pitié. On espère que le temps rétablira ce désordre: je le souhaite; et si ce bonheur arrive, nous irons promptement à Paris. Voilà le point où nous en sommes, et qu'il faut démêler, et dont je vous instruirai très-fidèlement.

Cette langueur fait aussi qu'on ne parle point encore du retour des guerriers. Cependant je ne doute pas que l'affaire[766] ne se fasse; elle est trop engagée: mais ce sera sans joie, et même si nous allions à Paris, on partirait deux jours après, pour éviter l'air d'une noce et les visites, dont on ne veut recevoir aucune: _chat échaudé_, etc.

Pour les chagrins de M. de Saint-Amand, dont il a fait grand bruit à Paris, ils étaient fondés sur ce que ma fille ayant véritablement prouvé, par des mémoires qu'elle nous a fait voir à tous, qu'elle avait payé à son fils neuf mille francs sur dix qu'elle lui a promis, et ne lui en ayant par conséquent envoyé que mille, M. de Saint-Amand a dit qu'on le trompait, qu'on voulait tout prendre sur lui, et qu'il ne donnerait plus rien du tout, ayant donné les quinze mille francs du bien de sa fille (qu'il a payés à Paris en fonds, et dont il a les terres qu'on lui a données et délaissées ici), et que c'était à M. le marquis à chercher son secours de ce côté-là. Vous jugez bien que quand ce _côté-là_ a payé, cela peut jeter quelques petits chagrins; mais cela s'est passé. M. de Saint-Amand a songé, en lui-même, qu'il ne lui serait pas bon d'être brouillé avec ma fille. Ainsi il est venu ici, plus doux qu'un mouton, ne demandant qu'à plaire et à ramener sa fille à Paris; ce qu'il a fait, quoiqu'en bonne justice elle dût nous attendre: mais l'avantage d'être logée, avec son mari, dans cette belle maison de M. de Saint-Amand, d'y être bien meublée, bien nourrie pour rien, a fait consentir sans balancer à la laisser aller jouir de tous ces avantages; mais ce n'a pas été sans larmes que nous l'avons vue partir; car elle est fort aimable, et elle était si fondue en pleurs en nous disant adieu, qu'il ne semblait pas que ce fût elle qui partît, pour aller commencer une vie agréable, au milieu de l'abondance. Elle avait pris beaucoup de goût à notre société. Elle partit le premier de ce mois avec son père.

Croyez, mon fils, qu'aucun Grignan n'a dessein de vous faire des finesses, que vous êtes aimé de tous, et que si cette bagatelle avait été une chose curieuse, on aurait été persuadé que vous y auriez pris bien de l'intérêt, comme vous avez toujours fait.

M. de Grignan est encore à Marseille; nous l'attendons bientôt, car la mer est libre; et l'amiral Russel, qu'on ne voit plus, lui donnera la liberté de venir ici.

Je ferai chercher les deux petits écrits dont vous me parlez. Je me fie fort à votre goût. Pour ces lettres à M. de la Trappe, ce sont des livres qu'on ne saurait envoyer, quoique manuscrits. Je vous les ferai lire à Paris, où j'espère toujours vous voir: car je sens mille fois plus l'amitié que j'ai pour vous, que vous ne sentez celle que vous avez pour moi. C'est l'ordre, et je ne m'en plains pas.

Voilà une lettre de madame de Chaulnes, que je vous envoie entière, par confiance en votre sagesse. Vous vous justifierez des choses où vous savez bien ce qu'il faut répondre, et vous ne ferez point d'attention à celles qui vous pourraient fâcher. Pour moi, j'ai dit ce que j'avais à dire, mais en attendant que vous me répondissiez vous-même sur ce que je ne savais pas; et j'ai ajouté que je vous manderais ce que cette duchesse me mandait. Écrivez-lui donc tout bonnement comme ayant su de moi ce qu'elle écrit de vous. Après tout, vous devez conserver cette liaison; ils vous aiment, et vous ont fait plaisir; il ne faut pas blesser la reconnaissance. J'ai dit que vous étiez obligé à l'intendant[767]. Mais je vous dis à vous, mon enfant, cette amitié ne peut-elle compatir avec vos anciens commerces et du premier président et du procureur général? Faut-il rompre avec ses vieux amis, quand on veut ménager un intendant? M. de Pommereuil n'exigeait point cette conduite. J'ai dit aussi qu'il vous fallait entendre, et qu'il était impossible que vous n'eussiez pas fait des compliments au procureur général sur le mariage de sa fille. Enfin, mon enfant, défendez-vous, et me dites ce que vous aurez dit, afin que je vous soutienne.

Ceci est pour mon bon président:

J'ai reçu votre dernière lettre, mon cher président; elle est aimable comme tout ce que vous m'écrivez. Je suis étonnée que _Dupuis_ ne vous réponde point, je crains qu'il ne soit malade.

Vous voilà trop heureux d'avoir mon fils et notre marquise. Gouvernez-la bien, divertissez-la, amusez-la; enfin, mettez-la dans du coton, et nous conservez cette chère et précieuse personne. Ayez soin de me faire savoir de ses nouvelles; j'y prends un sensible intérêt.

Mon fils me fait les compliments de _Pilois_[768] et des ouvriers qui ont fini le labyrinthe. Je les reçois, et je les aime, et les remercie. Je leur donnerais de quoi boire si j'étais là.

Ma fille, et votre idole, vous aiment fort; et moi par-dessus tout. Adieu, mon bon président: mon fils vous fera part de ma lettre. J'embrasse votre tourterelle.

[766] Le mariage de Pauline de Grignan avec le marquis de Simiane était convenu: on n'attendait pour le célébrer que le retour du marquis, qui était à l'armée.

[767] Madame de Chaulnes se plaignait de ce que le marquis de Sévigné voyait plus l'intendant de la province que le premier président et le procureur général du parlement de Bretagne.

[768] Jardinier des Rochers.

314.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.

A Grignan, le 15 octobre 1695.

Je viens d'écrire à notre duc et à notre duchesse de Chaulnes; mais je vous dispense de lire mes lettres, elles ne valent rien du tout. Je défie tous vos bons tons, tous vos points et toutes vos virgules, d'en pouvoir rien faire de bon: ainsi laissez-les là; aussi bien je parle à notre duchesse de certaines petites affaires peu divertissantes. Ce que vous pourriez faire de mieux pour moi, mon aimable cousin, ce serait de nous envoyer, par quelque subtil enchantement, tout le sang, toute la force, toute la santé, toute la joie que vous avez de trop, pour en faire une transfusion dans la machine de ma fille. Il y a trois mois qu'elle est accablée d'une sorte de maladie qu'on dit qui n'est point dangereuse, et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue, mon cher cousin, que je m'en meurs, et que je ne suis pas la maîtresse de soutenir toutes les mauvaises nuits qu'elle me fait passer; enfin, son dernier état a été si violent, qu'il en a fallu venir à une saignée du bras: étrange remède, qui fait répandre du sang quand il n'y en a déjà que trop de répandu! c'est brûler la bougie par les deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait; car, au milieu de son extrême faiblesse et de son changement, rien n'est égal à son courage et à sa patience. Si nous pouvions reprendre des forces, nous prendrions bien vite le chemin de Paris; c'est ce que nous souhaitons; et alors nous vous présenterions la marquise de Grignan, que vous deviez déjà commencer de connaître, sur la parole de M. le duc de Chaulnes, qui a fort galamment forcé sa porte, et qui en a fait un fort joli portrait. Cependant, mon cher cousin, conservez-nous une sorte d'amitié, quelque indignes que nous en soyons par notre tristesse; il faut aimer ses amis avec leurs défauts; c'en est un grand que d'être malade: Dieu vous en préserve, mon aimable! J'écris à madame de Coulanges sur le même ton plaintif qui ne me quitte point; car le moyen de n'être pas aussi malade par l'esprit, que l'est dans sa personne cette comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux? Madame de Coulanges est bien heureuse d'être hors d'affaire; il me semble que les mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans de pareils embarras; je m'en plains respectueusement à la Providence.

Nous venons de lire un discours qui nous a tous charmés, et même M. l'archevêque d'Arles, qui est du métier: c'est l'oraison funèbre de M. de Fieubet, par l'abbé Anselme. C'est la plus mesurée, la plus sage, la plus convenable et la plus chrétienne pièce qu'on puisse faire sur un pareil sujet; tout est plein de citations de la sainte Écriture, d'applications admirables, de dévotion, de piété, de dignité, et d'un style noble et coulant: lisez-la: si vous êtes de notre avis, tant mieux pour nous; et si vous n'en êtes pas, tant mieux pour vous, en un certain sens; c'est signe que votre joie, votre santé et votre vivacité vous rendent sourd à ce langage: mais, quoi qu'il en soit, je vous donne cet avis, puisqu'il est sûr qu'on ne rit pas toujours; c'est une chanson qui dit cette vérité.

315.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.

A Grignan, mardi 10 janvier 1696.

J'ai pris pour moi les compliments qui me sont dus, monsieur, sur le mariage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d'avoir extrêmement approuvé ce que ma fille a disposé dans son esprit il y a fort longtemps. Jamais rien ne saurait être mieux assorti: tout y est noble, commode et avantageux pour une fille de la maison de Grignan, qui a trouvé un homme et une famille qui comptent pour tout son mérite, sa personne et son nom, et rien du tout le bien; et c'est uniquement ce qui se compte dans tous les autres pays: ainsi on a profité avec plaisir d'un sentiment si rare et si noble. On ne saurait mieux recevoir vos compliments que M. et madame de Grignan les ont reçus, ni conserver pour votre mérite, monsieur, une estime plus singulière. Nous n'avons qu'un sentiment sur ce sujet, et vous avez fait dans nos cœurs la même impression profonde que vous dites que nous avons faite sur vous: ce coup double est bien heureux, c'est dommage qu'on ne s'en donne plus souvent des marques. Votre style nous charme et nous plaît; il vous est particulier, et, plus que nous ne saurions vous le dire, dans notre goût; c'est dommage que nous n'ayons encore quatre ou cinq enfants à marier. Il est triste de penser que nous ne reverrons jamais une seule de vos aimables lettres; les traits que vous donnez à celle qui cache la moitié de son esprit, et au degré de parenté de l'autre, nous font voir que vous seriez un bon peintre, si c'était encore la mode des portraits.

C'est à vous, monsieur, qu'il faut souhaiter une longue vie, afin que le monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses: pour moi, je ne suis plus bonne à rien; j'ai fait mon rôle, et par mon goût je ne souhaiterais jamais une si longue vie: il est rare que la fin et la lie n'en soit humiliante; mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de Dieu qui la règle, comme toutes les choses de ce monde: tout est mieux entre ses mains qu'entre les nôtres.

Vous me parlez de Corbinelli; je suis honteuse de vous dire que m'écrivant très-peu, quoique nous nous aimions toujours cordialement, je ne lui ai point parlé de vous; ainsi son tort n'est pas si grand; je m'en vais lui en écrire sans lui parler d'autre chose: nous verrons si c'est tout de bon que le crime de l'absence soit irrémissible auprès de lui. Je ne le crois pas en me souvenant du goût que je lui ai vu pour vous: je serais quasi dans le même cas à son égard, si j'étais encore longtemps ici; mais il nous fera voir comme vous, monsieur, que le fond de l'estime et de l'amitié se conserve, et n'est point incompatible avec le silence; et c'est cette seule vérité qui peut me consoler du vôtre.

316.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES[769].

A Grignan, le 29 mars 1696.

Toutes choses cessantes, je pleure et je jette les hauts cris de la mort de Blanchefort, cet aimable garçon, tout parfait, qu'on donnait pour exemple à tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur reconnue et digne de son nom, une humeur admirable pour lui (car la mauvaise humeur tourmente), bonne pour ses amis, bonne pour sa famille; sensible à la tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'mère[770], les aimant, les honorant, connaissant leur mérite, prenant plaisir à leur faire sentir sa reconnaissance, et à les payer par là de l'excès de leur amitié; un bon sens avec une jolie figure; point enivré de sa jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens, qui semblent avoir le diable au corps: et cet aimable garçon disparaît en un moment, comme une fleur que le vent emporte, sans guerre, sans occasion, sans mauvais air! Mon cher cousin, où peut-on trouver des paroles pour dire ce que l'on pense de la douleur de ces deux mères, et pour leur faire entendre ce que nous pensons ici? Nous ne songeons pas à leur écrire; mais si dans quelque occasion vous trouvez le moment de nommer ma fille et moi, et MM. de Grignan, voilà nos sentiments sur cette perte irréparable. Madame de Vins a tout perdu, je l'avoue[771]; mais quand le cœur a choisi entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre chose. Je fais la révérence à la sainte et modeste sépulture de madame de Guise, dont le renoncement à celle des rois, ses aïeux, mérite une couronne éternelle[772]. Je trouve M. de Saint-Géran trop heureux; et vous aussi, d'avoir à consoler madame sa femme: dites-lui pour nous tout ce que vous trouverez à propos. Et pour madame de Miramion, cette mère de l'Église, ce sera une perte publique[773]. Adieu, mon cher cousin, je ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant voyage de Saint-Martin a suivi de près le sac et la cendre dont vous me parliez. Les délices dont M. et madame de Marsan jouissent présentement méritent bien que vous les voyiez quelquefois, et que vous les mettiez dans votre hotte; et moi, je mérite d'être dans celle où vous mettez ceux qui vous aiment; mais je crains que vous n'ayez point de hotte pour ces derniers.

[769] Cette lettre est vraisemblablement la dernière que madame de Sévigné ait écrite. Elle mourut le 17 d'avril.

[770] La maréchale de Créqui et madame du Plessis-Bellière.

[771] Madame de Vins avait perdu son fils unique.

[772] Elle avait voulu être enterrée aux Carmélites.

[773] «Madame de Miramion mourut à Paris; c'est une grande perte pour les pauvres, à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait travaillé à beaucoup de bons établissements de charité, qui presque tous avaient réussi. Le roi l'aidait dans les bonnes œuvres qu'elle faisait, et ne lui refusait jamais rien.» (_Mémoires de Dangeau_, 24 mars 1696, tome II, page 41.)

317.—DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.

Le 28 avril 1696.

Votre politesse ne doit point craindre, monsieur, de renouveler ma douleur[774], en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu'il trouve si vivement gravé dans mon cœur, que rien ne peut l'augmenter ni le diminuer. Je suis très-persuadée, monsieur, que vous ne sauriez avoir appris le malheur épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des larmes; la bonté de votre cœur m'en répond. Vous perdez une amie d'un mérite et d'une fidélité incomparables; rien n'est plus digne de vos regrets: et moi, monsieur, que ne perdé-je point! quelles perfections ne réunissait-elle point, pour être à mon égard, par différents caractères, plus chère et plus précieuse! Une perte si complète et si irréparable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs que dans l'amertume des larmes et des gémissements. Je n'ai point la force de lever les yeux assez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours; je ne puis encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette personne qui m'a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu'à me donner tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec l'agrément de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privations. J'étais bien loin d'y être préparée: la parfaite santé dont je la voyais jouir, un an de maladie qui m'a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que l'ordre de la nature pût avoir lieu à mon égard. Je me flattais, je me flattais de ne jamais souffrir un si grand mal; je le souffre, et le sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre pitié, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre amitié, si on la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération pour votre vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je vous connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous honorer plus que je fais.

_La comtesse_ DE GRIGNAN.

[774] Madame de Sévigné était morte le 17 avril, et l'on avait caché pendant quelques jours ce malheur à madame de Grignan.

318.—DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE COULANGES.

A Grignan, le 23 mai 1696.

Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte que nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de madame de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une belle-mère que je regrette, ce nom n'a pas accoutumé d'imposer toujours; c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est une femme forte dont il est question, qui a envisagé la mort, dont elle n'a point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté et une soumission étonnante. Cette personne, si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle, et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes lectures, pour lesquelles madame de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes provisions dans les derniers moments de sa vie. Je vous conte tous ces détails, monsieur, parce qu'ils conviennent à vos sentiments, et à l'amitié que vous aviez pour celle que nous pleurons: et je vous avoue que j'en ai l'esprit si rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi propre que vous à les écouter, et à les aimer. J'espère, monsieur, que le souvenir d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me conserver dans l'amitié dont vous m'honorez depuis longtemps; je l'estime et la souhaite trop pour ne pas la mériter un peu. J'ai l'honneur, etc.

FIN.

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Liste des modifications:

Page V: «déploie» remplacé par «déploient» (Ces lettres, où se déploient toute son imagination et tout son cœur). Page 46: ajouté «d'» (et puis s'est retourné en riant vers d'Artagnan). Page 82: «faits» remplacé par «fais» (Je me fais des dragons). Page 107: «Vivonnne» par «Vivonne» (M. de Vivonne a bonne mémoire). Page 118, note 133: «compte» par «comte» (du comte de Bussy.) Page 166: «Ces» par «C'est» (C'est par ces mots que Neptune). Page 168: «veillards» par «vieillards» (des femmes et même des vieillards). Page 176: «1621» par «1671» (Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1671.) Page 190: «L'anglade» par «Langlade» (c'est Langlade qui dit). Page 206: «soise» par «sois» (que j'en sois la confidente). Page 209: «bizarrre» par «bizarre» (cet événement est bizarre). Page 209: «selette» par «sellette» (Madame de Courcelles sera bientôt sur la sellette). Page 221: «acccablé» par «accablé» (Il est accablé de douleur). Page 259: «isulte» par «insulte» (nous faisions quelque insulte). Page 259: «et et» par «et» (madame de Richelieu et trois ou quatre dames). Page 264, note 359: «I» par «Ier» (au roi François Ier). Page 265: «desssus» par «dessus» (d'une étoffe au-dessus du commun). Page 293: «cachotant» par «cachottant» (et en se cachottant il avait donné ses ordres). Page 307: «n'aurait» par «m'aurait» (cette folie m'aurait bien réjouie). Page 309: «d'Ormessson» par «d'Ormesson» (cousine de M. d'Ormesson). Page 326: «1975» par «1675» (dimanche 29 décembre 1675.) Page 376: «expèce» par «espèce» (Il vint une espèce d'honnête homme). Page 397: «honnêté» par «honnêteté» (une sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie). Page 420: «Faitez» par «Faites» (Faites-vous envoyer promptement). Page 443: «pusique» par «puisque» (et puisque cette santé si précieuse). Page 451: «inconu» par «inconnu» (que ce seul crime vous soit inconnu?) Page 518: «et et» par «et» (c'est une Furie, et c'est une injustice). Page 554: «Saint-Brieux» par «Saint-Brieuc» (mademoiselle de la Coste à Saint-Brieuc). Page 558: «carrosée» par «carrossée» (embrassa toute la carrossée). Page 621: «grapillant» par «grappillant» (grappillant les endroits plaisants).

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