Part 8
Baudelaire, après Barbey, parla de la mort comme un amateur ferait d'une plante rare ou d'un parfum de choix: dandysme. Les parnassiens voulurent traiter avec une impassibilité apparente des sujets pathétiques: dandysme. Tout ce qui parut un tant soit peu, à tort ou à raison, recherche d'attitude ou d'élégance, tout ce qui dérouta ou surprit un instant, les psychologues de salon, les dilettantes, les décadents, Paul Bourget en son temps, Maurice Barrès au nôtre--on voulut voir partout des dandys. Rien de plus exagéré.
Les hommes à la mode eux-mêmes, à présent, justifieraient très mal ce titre. Il y a quelques années, l'Angleterre adula et glorifia le poète et le causeur Oscar Wilde. Recherché, somptueux et raffiné, très spirituel et contant à merveille, cet esthéticien fashionable mérita peut-être un peu mieux que tant d'autres qu'on eût parlé de dandysme à son sujet. Mais sa vie finit tristement. On dit aussi que le prince de Sagan, naguère, eut de l'esprit; mais quand même cela serait, nous voilà bien loin de Brummell! Et ce n'est point M. Robert de Montesquiou lui-même qui nous y ramènera, tout dandy que certains publicistes l'ont fait.
Il n'y a plus de dandys. Il n'y en aura plus jamais. Le monde où l'on brille est trop vaste, trop encombré et trop dispersé, maintenant, pour qu'une suprématie indiscutée s'y puisse établir. Puis, allez donc faire l'insolent!... Ce sont là moeurs d'autrefois. Pourtant un homme est mort voici moins de quinze ans, qui avait encore poussé jusqu'à la passion et jusqu'au grand art les plaisirs de l'impertinence: ce fut le légendaire et anachronique boulevardier, le brillant escrimeur Alfonso de Aldama. Mais il n'était pas un dandy puisqu'on le contestait, puisque l'on se fâchait de ses incartades, et qu'il allait pour cela sur le pré tous les mois. Voyez-vous Brummell avec un duel sur les bras! On n'ose seulement songer à ce qui fût arrivé s'il eût dû, pour se battre, déranger les plis de son illustre cravate...
On m'objectera peut-être aussi M. Gabriele d'Annunzio, dont les chevaux, les chiens, le mandat politique, les collections d'art et les préfaces... Mais, allons donc! qu'on ne nomme point Gabriele d'Annunzio un dandy! C'est lui faire tort. Il n'est qu'un grand, qu'un admirable artiste, tel qu'on en vit beaucoup dans son pays à l'âge d'or de la Renaissance. Il s'exprime dans ses préfaces sur le ton de Benvenuto Cellini: il en a bien le droit!
Non, que les chroniqueurs s'y résignent, mais sur le boulevard comme dans les lettres, et comme partout, les dandys ont vécu.
NOBLESSE CHEVALINE
Dès le XVIIIe siècle, le goût du sport déconcertait les Français. D'honnêtes gens rapportent avec indignation que l'on eut toutes les peines du monde à empêcher la reine Marie-Antoinette de posséder (ô scandale!) des chevaux de courses. «Et qu'alliez-vous faire en Angleterre? disait Louis XVI au duc d'Orléans.--Sire, j'y apprenais à penser.--Les chevaux, sans doute», répliquait le gros roi du ton le plus bourru. «Comme si, s'écrie un personnage de Restif de la Bretonne, comme si les jambes de leurs _coureurs_ exerçaient les jambes des chevaux de nos postes, de nos dragons et de nos hussards!» Personne enfin n'y entendait rien.
Sous la Restauration, on n'avait pas encore compris. Mme Emile de Girardin, qui, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, rédigeait à la _Presse_ de célèbres Courriers de Paris, criblait d'ironies mondaines et de blâmes distingués le nouveau divertissement de la bonne société. Adolphe Dumas, dans une pièce représentée en 1847, craint de ne bientôt plus voir à Paris, grâce à l'envahissement des jockeys et des courses, «ni Français, ni France, ni patrie.» Et Alphonse Karr lui-même écrit avec trivialité, comme toujours, mais cette fois sans bonne humeur, dans ses _Guêpes_ de mai 1841: «Le prétexte est l'amélioration des races de chevaux en France. Jusqu'ici, on n'a fait, pour l'amélioration de la race, qu'estropier et tuer les individus.»
En cette même année 1841 paraissait, sous le titre _La Comédie à cheval_, une petite brochure, aujourd'hui rare et recherchée; elle était signée Albert Cler, et illustrée assez drôlement dans le goût du temps[24]. Cet Albert Cler aimait les chevaux, sans doute; seulement il était très ancien régime, et n'appréciait que les montures de parade, les courbettes et les grâces solennelles des anciens manèges; l'invasion des pur-sang d'outre-mer lui semblait barbare. A son avis, le cheval arabe était demeuré le «roi des coursiers généreux»; et il ne fallait point lui parler de ces bêtes anglaises, hautes sur pattes et dégingandées, dont, assure-t-il, la meilleure n'eût peut-être pas trouvé acheteur pour trois cents francs sur le marché aux chevaux.
[24] _La Comédie à cheval, ou Manies et Travers du monde équestre, Jockey-Club, cavalier, maquignon, olympique, etc._, par ALBERT CLER, ill. par MM. Charlet, Tony Johannot, Eug. Giraud et A. Giroux (Paris, Bourdin, 1841, in-12, 153 p.).
Aussi nous conte-t-il, sur la foi d'un vétérinaire au service de Méhémet-Ali, une historiette ingénue. Certains fils d'Albion, en Egypte, s'en étant venus proposer à des Arabes de faire courir des chevaux de pur sang, qui leur appartenaient, contre des chevaux du pays, les indigènes auraient accepté.
«--Mais il nous faut six semaines pour l'entraînement, observèrent tout d'abord les Anglais.
«--Et pendant combien de jours courra-t-on? répliquent les Bédouins stupéfaits.
«--Combien de jours? On courra pendant une heure.
«--Fi donc! Trois heures pour le moins. Autrement, ce serait une dérision.»
Le jour de l'épreuve, on voit, à la grande stupéfaction des nomades, arriver sur le terrain choisi de petits bonshommes «bottés, maigres, pâles ou jaunes», menant en main «deux grandes machines mouvantes», enveloppées dans des couvertures.
Enfin, dit Albert Cler (p. 79), «tandis que le groom amaigri s'élance sur sa monture efflanquée, décousue, un grand et vigoureux bédouin saisit son arme favorite et se place gravement sur un cheval de taille ordinaire, qui prélude en sautant, jouant autour de la tente qu'habite la famille de son maître. La femme, les enfants viennent le caresser, et l'ami du Bédouin promet du regard, de vaincre l'étranger.»
Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que, selon notre auteur, les pur-sang anglais sont honteusement battus et, la course finie, demeurent sur place roides et demi-morts, tandis que les chevaux arabes, «dispos, impatients, frappent du pied la terre, hennissent avec force, s'agitent, se tourmentent, et semblent appeler leurs adversaires à de nouvelles luttes»?
Que dirait aujourd'hui ce puéril Albert Cler, s'il savait que ses pauvres petits chevaux arabes, en réalité, galopent à peu près comme des ânes ou des mulets derrière les puissantes et splendides machines que sont les chevaux de courses; que dans toutes les luttes hippiques, fussent-elles de vitesse ou de fond, durassent-elles plusieurs jours, comme les grands raids sur route, qu'il s'agît de sauts d'obstacles, de longues manoeuvres militaires ou d'épuisantes chasses à courre, c'est toujours et partout le triomphe universel des animaux de pur sang; que des distances de 2.400 mètres sont couvertes par ces êtres volants en deux minutes vingt-huit secondes, comme dans le Derby français de 1905, et en deux minutes trente secondes, comme dans le Derby anglais de la même saison; qu'il y a des courses pendant toute l'année, d'une façon ininterrompue, sur tout le territoire français; que certains mois durant, les Parisiens s'y rendent presque quotidiennement; que des prix de plusieurs centaines de mille francs y sont disputés; et que le gouvernement se préoccupe enfin du sport hippique comme d'une institution sociale, non moins nécessaire à notre République que les _circenses_ l'étaient à la plèbe romaine?
Certes, Albert Cler serait plus que surpris: et il lui faudrait bien faire amende honorable, avec tous les railleurs de 1840, devant les grandes «machines mouvantes», et les dévoués «fashionables» qui seuls alors en cultivaient l'espèce.
Plaisantons toujours un snobisme, surtout quand il nous vient, comme ici, d'Angleterre. Car c'est à notre nation, fine entre toutes, de donner le ton en Europe, et nous n'avons que faire des élégances anglo-saxonnes, tudesques ou cosaques. Pourtant dès qu'un usage est ingénieux et utile, pourquoi ne pas le franciser allègrement? Que les Barbares travaillent et que les Latins profitent, c'est dans l'ordre.
Grâce aux louables efforts des grands éleveurs anglais et français, ce tour de force fut donc réalisé: une race, créée au XVIIIe siècle, a été amenée par la sélection à un degré d'excellence qui ne paraît pas pouvoir être dépassé. Jalousement préservée de tout mélange, cette supérieure espèce chevaline peut seule aujourd'hui répondre exactement à ce terme: une aristocratie. Et non seulement par droit de naissance (qu'est-ce que le chartrier incomplet ou truqué, les filiations souvent obscures, les naissances suspectes, les substitutions, les usurpations et compromis de toutes sortes qui gâtent nos plus vieilles et vénérables familles, à côté de la noblesse régulière, indiscutable et contrôlée d'un grand crack dont l'origine remonte de héros en héros, sans une faute, jusqu'au-delà de 1700?)--mais aussi par droit de mérite: les pur-sang de haute lignée, en effet, _prouvent_ leur valeur et leurs titres au respect, exemple que nos aristocrates humains les mieux nés se gardent trop souvent de suivre. Quand les princes des chevaux ne démontrent pas dans la vie sociale et publique, c'est-à-dire pour eux sur l'hippodrome, qu'ils sont dignes de soutenir l'éclat de leur nom, on ne les envoie pas au haras, et ils ne deviennent pas chefs de famille. Seuls, les meilleurs feront souche. Et ils sont si parfaits, les animaux ainsi obtenus, que retirés des champs de courses et destinés aux usages les plus pénibles, ils deviennent presque aussitôt endurants à miracle, tous leurs organes physiques étant naturellement d'une qualité plus haute, d'une trempe plus fine et plus dure à la fois que ceux des espèces communes. Ajoutons que cette race d'élite atteint à la plus définitive et classique beauté, à celle que nous montrent les statues éternelles de Lysippe: la force et l'élégance confondues, une grande puissance athlétique dans les lignes sveltes, la physionomie nerveuse. L'Apoxyomène du Vatican, le Lutteur Borghèse du Louvre[25] et le cheval _Ajax_, par exemple, ou tel autre grand pur sang, ce sont des merveilles analogues.
[25] M. Salomon Reinach en attribue l'origine à Lysippe.
Le peuple grec couronnait dans ses jeux solennels les modèles que ses divins sculpteurs reproduisaient ensuite par le bronze ou le marbre. Or, nous acclamons, dans nos jeux olympiques de Longchamp et d'Auteuil, des formes vivantes qui ne le cèdent pas en harmonie, en noblesse, en force ni en grâce aux athlètes hellènes. Seulement, nous n'avons plus ni Polyclètes, ni Lysippes. Prions les dieux que M. Rodin continue à sculpter des ombres et des cauchemars, et qu'il ne soit au grand jamais chargé d'immortaliser le corps admirable, les lignes heureuses d'un gagnant du Derby d'Epsom ou du Grand Prix de Paris!
Le procédé de la sélection, par lequel fut sans cesse maintenue et perfectionnée la descendance des premiers chevaux de sang, remonte d'ailleurs, comme tant d'autres inventions délicates ou belles, jusqu'aux Grecs. Lycurgue y avait déjà songé pour l'amélioration de la race humaine.
«S'il arrive, nous rapporte Xénophon, dans le _Gouvernement des Lacédémoniens_ (ch. I), qu'un vieillard ait une jeune femme, le législateur, voyant qu'à cet âge on met tous ses soins à la garder, fit une loi contre cet abus. Ce vieillard doit donc choisir un homme dont le corps et l'âme lui agréent, et conduire celui-ci auprès de la dite femme afin de se créer des rejetons. Un homme d'autre part, qui ne veut pas épouser une femme, mais qui désire cependant de beaux enfants, est autorisé par la loi, s'il voit une femme intelligente et féconde, à prier le mari de la lui prêter pour en avoir postérité. Lycurgue accorda beaucoup d'autres permissions semblables, se fondant sur ce que les maris désirent donner à leurs fils des frères, qui soient héritiers du même sang et de la même vigueur, sans l'être des biens. Avec un système si contraire à tout autre pour la reproduction de l'espèce, je fais juge qui voudra si Lycurgue a donné à Sparte des hommes supérieurs en force et en stature.»
De pareilles mesures seraient peut-être--qui sait?--appliquées avec fruit parmi nous. Quoi qu'il en soit, la race choisie des pur sang est l'un des plus indiscutables chefs-d'oeuvre de la patience et de l'application humaines. Toutefois, même dans les aristocraties vraiment dignes de ce nom, il y a encore bien des degrés; parmi la cohue des nobliaux sans importance se détachent vivement les groupes des très grands seigneurs, les ducs et pairs, les princes du sang, etc. Ainsi en va-t-il des chevaux: entre la foule des modestes hobereaux de Chantilly ou de Maisons-Laffitte, quelques tribus, quelques familles l'emportent justement sur les autres dans l'opinion publique. De toutes ces hautes lignées, la souveraine en France était en 1905 celle de l'illustre _Flying-Fox_.
M. Edmond Blanc, propriétaire de cet étalon prestigieux, l'a payé, voici quelques années, près d'un million. M. Edmond Blanc s'était tenu un raisonnement d'une étonnante et audacieuse simplicité. «Flying-Fox, s'était-il dit, a gagné le Derby d'Epsom; c'est le plus célèbre, le meilleur et le plus beau des chevaux de sa génération. Je l'achète un million. Mais je retrouverai tout cet argent[26], car il me donnera des fils qui, logiquement, seront à son image les plus célèbres, les meilleurs et les plus beaux de leurs générations». Et il arriva comme il avait prévu. Dès que l'année fut en effet venue où l'on put voir à l'oeuvre les premiers produits de Flying-Fox, c'est-à-dire en 1904, ceux-ci gagnèrent tranquillement les plus grandes épreuves classiques. Son fils _Ajax_ remporta le Derby de Chantilly et le Grand Prix de Paris. Et encore en 1905, les descendants de cet étalon merveilleux devaient, de l'avis général, atteindre presque sans lutte aux mêmes succès--quand survint cette catastrophe imprévue, la maladie. Un par un, tous les chevaux qui devaient triompher souffrirent soudain du même mal. On dut renoncer à les faire courir, et partout déclarer forfait[27].
[26] On sait qu'une simple saillie de Flying-Fox vaut 10.000 francs.
[27] Le seul qu'il fut possible d'isoler et de préserver de la contagion, est arrivé second dans le Derby d'Epsom.
Au moment d'une lutte suprême, il arriva de même jadis qu'un héros fameux dans l'histoire, le légendaire César Borgia, avait tout prévu et s'était assuré toutes les chances de réussite, mais il se trouva brusquement malade, lui aussi, dans le temps qu'il eût fallu le mieux s'employer: et ce grand prix qu'il convoitait, une couronne héréditaire, lui échappa ainsi «sur le poteau», si l'on peut dire. Dans le cas Borgia, il y avait certes du poison. Ne songera-t-on pas aussi à ce vieux moyen de mélodrame pour l'étrange cas Edmond Blanc?
De graves esprits peuvent tenir en mépris les courses et ceux qui s'y attachent. Il n'en est pas moins vrai que plus d'un psychologue, et plus d'un artiste surtout, y trouveront matière à méditer comme à longuement admirer. Il est plus raisonnable d'applaudir la noblesse chevaline et les belles bêtes victorieuses sur l'hippodrome, que de se laisser surprendre par des aristocraties moins évidentes et des héros moins purs. Voulez-vous une émouvante nouvelle? La glorieuse jument _Camargo_ fut amenée un jour dans le harem de Flying-Fox. On n'ose songer sans trouble au poulain qui sera né de tels parents. Et quel est le rêveur un peu teinté de lettres qui, lisant l'annonce de cette entrevue impressionnante, se sera défendu d'évoquer la noble Thalestris, reine des Amazones, en ce jour mémorable où elle se présenta, suivie de trois cents guerrières toutes resplendissantes d'airain et d'or, devant le camp d'Alexandre le Grand.
«--Que viens-tu faire, illustre Thalestris? lui demanda le Macédonien.
«--Je viens pour avoir un enfant de toi, ô roi des rois. J'en suis digne. Si c'est une fille, je la garderai. Si c'est un garçon, il te sera remis.»
Treize jours, assure Quinte-Curce, furent employés à la satisfaction de son désir.
Le souvenir d'une pareille scène en impose.
NOBLESSE HUMAINE
Un gentilhomme ne réussissait point à Chicago. Non qu'il fût laid ou gauche--au contraire! Mais on avait beaucoup épousé ces messieurs pendant ces derniers mois. Bref, on se trouvait un peu las en Amérique des marquis et des comtes; il fallait réveiller l'attention. Que fit donc notre gentilhomme? Une annonce, tout simplement, une belle annonce dans les journaux de Chicago: «M. le comte de X..., au dernier bal du milliardaire Y..., a perdu une bague d'or ancienne à ses armes (ici, description des armes); le comte de X... tient par dessus toute chose à cette bague dont la reine Elisabeth fit jadis le don gracieux à l'un de ses ancêtres. Le comte de X... promet mille francs de récompense à qui la lui restituera.» Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que le dit comte n'avait jamais ni possédé, ni par conséquent perdu la moindre bague donnée par Elisabeth. Mais dans la semaine, huit ou dix demandes en mariage arrivaient à son hôtel.
Un autre gentilhomme, d'ancienne et célèbre famille, se trouve dans une situation financière peu magnifique. Il est même couvert de dettes, s'il faut tout dire. Or un abominable laideron existe de par le monde: c'est la fille d'un roi du sucre américain, d'un grand banquier juif ou d'un richissime propriétaire bulgare. Le gentilhomme d'ancienne et célèbre famille, au lieu de travailler en quelque autre métier, n'hésite pas: il épouse publiquement le laideron, lui loue son titre, et voilà le gîte, la nourriture, le chauffage, le blanchissage et les voitures assurés pour longtemps.
Un monsieur, d'autre part, sent que la vie lui est à charge parce qu'il ne s'appelle que M. Untel. Au lieu que si on le nommait le comte Untel, il se trouverait infiniment soulagé. Eh bien, son cas n'est pas désespéré. Il y a toujours dans l'univers chrétien quelque ordre monastique en détresse et qu'on pourrait aider pécuniairement; une église va s'effondrer, faute d'argent, un nonce apostolique n'est pas bien logé, une oeuvre pie, une crèche ou un hôpital manquent dans tel ou tel pays. Que le monsieur qui ne s'appelle qu'Untel contribue donc de ses deniers à relever l'ordre monastique, à soutenir l'église vacillante, qu'il offre un petit hôtel au nonce, établisse la crèche ou dote l'hôpital; qu'il fasse après cela quelques démarches à Rome, qu'il consente à payer en outre des droits de chancellerie assez élevés, et le voilà comte ou duc du Pape, le comte Untel, le duc Untel.
Si, par contre, trop fier pour condescendre à tous ces marchandages, il parvient seulement à retrouver quelque nom à particule dans son ascendance maternelle ou dans celle de cousins éloignés; si encore son père a représenté jadis avec éclat un département ou une ville dans quelque Assemblée Nationale--nous apprendrons bientôt à connaître soit Untel de Quelquechose, fils de madame née de Quelquechose, soit Untel du Calvados ou Untel du Vésinet, fils de Untel, délégué du Calvados ou député du Vésinet. Qui l'empêche même d'adopter tout simplement le nom du lieu où il est né, du château qu'il habite?--ce qui va donner Untel de Chatou ou Untel de Préfleury, bientôt M. de Chatou ou M. de Préfleury, et enfin--Napoléon également se couronna de ses propres mains--M. le baron de Chatou ou M. le vidame de Préfleury. (Car on n'est pas juste, en vérité, pour ce titre inexplicablement dédaigné de «vidame». Pourquoi ne le choisit-on jamais? Il sonne aussi bien que «vicomte», à tout prendre, et fleure plus délicatement peut-être la bulle et la charte partie, le polyptique et le censier.)
Sans doute est-elle bien agréable, bien confortable, notre société démocratique où tant de messieurs Untel peuvent ainsi devenir sans bourse délier, et par un simple acte de leur volonté, barons de Chatou, vidames de Préfleury ou princes du Voisinage. Et il faut louer aussi la bonté du Souverain Pontife qui enrichit notre République et les autres Etats chrétiens d'un si grand nombre de comtes et de ducs. Il ne convient pas moins de se réjouir lorsque de nobles jeunes gens pauvres trouvent le moyen de se placer comme consorts dans de bonnes maisons; et comment ne pas admirer l'ingénieuse adresse, l'espiègle et charmante audace avec laquelle ces messieurs savent gagner à l'étranger le coeur des héritières en mal de titre? Toutefois de telles moeurs, on ne saurait le nier, rendent la noblesse suspecte aux uns et doucement bouffonne pour les autres. La pullulation des grands du Pape, et tous ces titres qui naissent par génération spontanée, prêtent à rire, et finissent par indisposer maintes familles où il y aurait preneur pour de bons titres vérifiés. Le peuple lui-même perd tout respect, si les bourgeois se méfient; de vertueux citoyens se croient autorisés à prononcer de fortes paroles contre ces distinctions d'un autre âge; et tandis qu'en Amérique on a vu, par exemple, les sénateurs du Texas proposer en 1903 un projet de loi frappant d'un impôt tous les nobles célibataires existant sur ce territoire, afin de préserver les jeunes filles contre des attaques matrimoniales, on peut lire ici chaque année dans les journaux quelque proposition périodique tendant à supprimer définitivement en France les titres de noblesse. Ce qui arrivera tôt ou tard, d'ailleurs.
Tôt ou tard, parce que les réformes égalitaires sont inévitables. C'est la marée qui monte. Je crois cependant qu'une loi touchant les titres de noblesse ne verra le jour que dans fort longtemps chez nous, à cause du dédain que nos députés auront toujours soin d'affecter dans une telle affaire. Mais quelque éloignée que nous apparaisse encore cette réforme, elle ne sera jamais qu'injuste et vexatoire. Et je ne songe plus là aux sénateurs du Texas: qu'ils désirent réserver pour leurs seuls fils les riches demoiselles indigènes, c'est faire preuve d'un protectionnisme farouche, et le discuter nous entraînerait trop loin à travers l'économie politique. Laissons donc le Texas, et ne méditons que sur notre pays, où vouloir effacer les titres constituerait une entreprise impudente contre la liberté du travail, en même temps qu'une très grave atteinte à la propriété.