Part 6
Mais procédons par ordre. Vous voulez que l'on cause à votre table ou dans votre salon? Eh bien, d'abord, soyez aimables, mesdames! Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de se montrer vaguement bienveillantes et d'accueillir avec une banale cordialité le visiteur ou le dîneur. Non, il faut témoigner d'un art plus subtil dans la flatterie. Paraître heureuse de voir celui qui entre, n'importe qui sait faire cette grimace-là: la plus élémentaire politesse y oblige. Mais on ne passe pour une femme vraiment aimable que si l'on sait bien caresser la vanité de ses hôtes: tout est là. Si donc vous voyez pénétrer chez vous un homme qui, par exemple, se croit très beau garçon, dites à propos d'une femme dont on parle: «D'abord est-elle jolie? Car la beauté, c'est presque tout, hélas! pour une femme, comme d'ailleurs pour un homme...» Si c'est un intellectuel qui s'assied à votre table, ne tarissez pas sur le rôle capital de l'intelligence, dès qu'il est question de séduire. Et si l'on vous fait remarquer que vous vous contredites, déclarez sans façon: «Oh, vous savez, nous autres femmes, tout ce qui brille nous attire!...» Flattez sans cesse, hardiment et infatigablement. Personne ne rira, si personne n'est oublié. La vanité des hommes est insondable, et les compliments les plus énormes passent comme du lait, pourvu cependant qu'ils soient toujours impersonnels. Ainsi vous gêneriez--peut-être--un sportsman en lui jetant tout cru: «Vous êtes, monsieur, l'un de nos dix meilleurs cavaliers.» Au lieu que si vous insinuez: «Il y a de l'élégance, pour un homme, à se trouver parmi les dix meilleurs cavaliers de France...», votre ami va passer une soirée charmante. Vous lui aurez glissé cela comme par inadvertance, et sans même l'avoir regardé... Il ne prendra pas la louange pour lui? Allons donc! C'est bien mal le connaître.
Deuxième règle. Etes-vous chez vous, recevez-vous? En ce cas, ne vous accordez aucun répit, et interrogez continuellement. Que l'interrogation devienne sur vos lèvres presque mécanique et machinale. On vous dit: «Récemment, j'ai fait telle chose...» Ajoutez aussitôt: «Le mois dernier?» On n'a point encore trouvé de meilleur moyen pour contraindre à parler les plus paresseux. Mais n'allez pas lancer directement vos interrogations: elles doivent, comme les louanges, arriver en biaisant et par ricochet. Ne demandez pas soudain à un fameux géographe s'il aime les voyages et s'il a fort couru le monde; mais déclarez à son voisin: «Ce doit être passionnant de voir des vrais sauvages, en liberté!» Ne questionnez pas un auteur dramatique sur ses pièces, mais lancez bien haut, en vous adressant à quelque autre: «Le théâtre sera-t-il sombre ou gai, cette année, pessimiste ou optimiste?» N'écoutez pas un mot de la réponse, d'ailleurs: elle s'adresse à tout votre salon, à toute votre table, elle ne vous regarde plus. Prenez seulement garde que la conversation ne s'arrête jamais chez vous, et que tout le monde s'y mette.
Et ceci m'amène à la troisième règle. La voici: soyez charitables, mesdames! Faites à autrui ce que vous voudriez tant, parfois, qu'il vous fît. Je veux dire par là qu'invitées à un dîner ou à un souper, il faut avoir pitié de votre hôtesse: si l'on s'ennuie, si l'on ne cause plus, elle souffre, la pauvre hôtesse, songez-y bien! Même si cela vous coûte, venez-lui donc en aide. Et pour cela, inutile de lancer des traits ou de faire des conférences: mais répondez seulement dès qu'on vous adresse la parole, répondez toujours, n'importe quoi...
Car les femmes répondent bien rarement aux propos qu'on leur tient, ne l'avez-vous point remarqué? Elles approuvent ou désapprouvent avec des mines méprisantes et mille cris d'indignation ou d'enthousiasme, mais voilà tout. Elles s'écrient: «Moi, j'adore le blanc!» pour peu que vous leur parliez du noir. En vérité, ce n'est pas là répondre. Par «oui» et par «non», vous consentez ou vous protestez, sans plus. Répondre, c'est plus exactement ajouter une idée ou du moins une nuance nouvelle à ce qui vient d'être dit; c'est faire observer, par exemple, au monsieur qui déclare adorer la danse, que les ridicules carnets de bal, pareils à des livres de comptes, sont heureusement tombés en désuétude, ou que l'on devrait toujours valser en robes blanches sous des lampes lumineuses, à la façon de la Loïe Fuller; et ce n'est pas du tout répliquer seulement: «Moi, monsieur, j'ai horreur du bal.»
J'avoue qu'un dîner serait un grand travail, et bien épuisant, s'il fallait trouver sans arrêt des considérations délicates ou de vives observations. Ce labeur appartient aux hommes, qui n'ont guère que ce moyen, en somme, pour étonner et séduire. Mais n'oubliez pas que vos réponses peuvent être baroques, singulières, voire complètement absurdes, il n'importe, pourvu seulement que vous les fassiez... Plus même elles sembleront inexplicables, plus vos voisins, frappés de respect pour votre génie, rivaliseront en votre honneur d'éloquence, d'esprit--ou de sottise.
Puis il est bon aussi de s'exercer, devant sa glace, à prendre l'air très fin. On y atteint en souriant plutôt qu'en riant, et en abaissant légèrement les paupières, en voilant un peu le regard comme pour en éteindre la malice: un rien, mais indispensable!...
Maintenant, un dernier mot. Il ne faut pas prendre ces conseils, exagérément pratiques, peut-être, ou précis à l'excès, pour une plaisanterie ou pour de l'ironie. Il n'y a ici ni l'une ni l'autre: ce ne sont que des moyens mécaniques, tout simplement, pour faire semblant d'avoir de l'esprit. Il va de soi, par conséquent, qu'ils s'adressent seulement aux femmes un peu--comment dire?--un peu distraites, ou préoccupées, ou que sais-je...
Il subsiste heureusement un grand nombre d'entre vous, mesdames, pour qui tant de préceptes seront bien superflus. Car il n'est pas besoin de chercher si loin, et avec beaucoup de gaîté, beaucoup de bonne grâce et un peu d'attention, on arrive à tout. Il suffit de rire à propos, quelquefois, pour rendre possible chez vous même une conversation politique--oui, politique!--et il n'y a qu'à se montrer amie cordiale, sinon pour que tout le monde cause dans votre salon, du moins pour que chacun s'y plaise. C'est l'important.
LE CHOIX D'UN LIVRE
Les femmes sont charmantes, et principalement en ceci qu'elles écoutent en général ce qu'on leur dit. Elles n'en agissent qu'à leur tête; mais elles vous écoutent--qui ne sait la grâce modeste, le regard touchant d'une femme attentive?--et elles font semblant d'avoir confiance en vous.
Eh bien, mesdames, écoutez donc encore ceci: il faut lire. Vous ne lisez plus. Pourquoi? Vous avez la chance d'être nées Françaises, c'est-à-dire d'appartenir au premier peuple littéraire du monde, à celui qui a été, depuis trois siècles, comme le fournisseur spirituel de toutes les autres nations. Aujourd'hui encore, le flot montant de nos livres se déverse sur tout le globe; nous avons des écrivains délicieux ou puissants par centaines, par milliers. Arrêtez-vous aux devantures des libraires! Voyez tous ces titres. Ici, je vous signale un dilettante exquis, aimable et raffiné, qui a tracé pour vous sur trois cents pages blanches les arabesques légères de sa pensée. Cet autre, là-bas, a pincé son esprit par les ailes, et il vous l'offre, tout vif. Voici les historiens, grands dénicheurs de vieux papiers, crocheteurs de tiroirs en bois de rose et de bahuts précieux: ils se présentent à vous, les effrontés, avec leurs poches pleines de surprises et la mémoire farcie de racontars de cour, de cancans à faire frémir et de secrets d'Etat qu'ils ne demandent qu'à vous confier. Voilà enfin les romanciers, vos serviteurs particuliers, vos confidents et vos amis, qui vont vous conter à l'oreille, si vous voulez, tout ce qui tourmente vos voisines et tout ce qui pourrait bien un jour vous arriver, car sait-on jamais?...
J'ai vu, de mes yeux vu, des femmes couvertes de fourrures et de bijoux qui descendaient d'une automobile somptueuse, et qui disaient à quelque ami parlant d'un livre nouveau: «Je voudrais bien le lire: vous me le prêterez...» Mais le plus scandaleux, c'était encore que ces mêmes femmes, pourtant intelligentes, et curieuses, et--ne l'oublions pas--millionnaires, attendissent parfaitement un ou deux mois avant qu'on le leur prêtât enfin, ce livre dont elles avaient envie, ce livre que le libraire du coin leur eût vendu, je le répète, trois francs!
A ce prix cependant, il me semble qu'une ou deux journées qui passent un peu plus vite, qu'un motif à rêver, un bon sujet de conversation pour le soir, et peut-être une ou deux idées nouvelles, un jugement--qui sait?--plus tolérant, plus bienveillant, ou plus aigu et plus dédaigneux sur notre pauvre humanité, il me semble bien qu'à ce prix, vraiment c'est donné...
Je connais depuis longtemps l'objection, d'ailleurs. Et il y a sujet de s'y arrêter, j'en conviens. Il est certain qu'on a dégoûté le public avec la réclame et la publicité des libraires. Pas de matin que votre journal ne vous vante un nouveau génie qui vient de se révéler, un livre paru la veille et qui passe tout ce qu'on avait fait en ce genre depuis deux siècles. Il arrive même quelquefois que la rumeur s'étende: échos, médaillons, chroniques, interviews, c'est le grand jeu. Que par surcroît l'auteur se soit donné la peine de naître femme, alors les journalistes, saisis de transports galants, ne se connaissent plus: ils délirent. A demi persuadées, à demi éblouies, vous feuilletez l'ouvrage... et vous jurez, mais trop tard, qu'on ne vous y prendra plus!
Mesdames, ceci repose sur une grosse erreur. Ne vous fiez jamais à ce que les journaux vous apprennent touchant tel ou tel livre. Mais allez tranquillement chez le libraire; et là, gardez-vous également de questionner ce brave homme. Non. Seulement, faites-vous présenter les nouveautés, ouvrez-les, feuilletez-les, flairez-les, pour ainsi dire. Suivez les quelques conseils tout pratiques et très peu littéraires que je vais vous donner ci-dessous: et achetez, hardiment, achetez donc, mes chères compatriotes! Vous faites des aumônes très magnifiques dans mille et une ventes de charité; vous pouvez bien, que dis-je! vous devez donner aussi votre obole, en bonnes Françaises, à la littérature de votre pays.
Toutefois, comprenons-nous. Il ne s'agit nullement pour vous, bien entendu, d'entreprendre des lectures sévères. A quoi bon? Vous n'avez que faire des volumes dits «sérieux». De la philosophie, de la politique, de la théologie? Eh, je vous prie, laissez-nous ces bêtises! Nous n'y entendons déjà presque rien: que si nous en discourons parfois avec prétention, tout le ridicule en rejaillisse uniquement sur nous, de grâce! J'imagine que les seuls ouvrages dignes d'être coupés et maniés par vos doigts fuselés sont les mémoires et les romans.
Oh, je sais bien, il y a les vers; mais un recueil de poèmes demande plutôt à être entendu que lu, et principalement par une nuit de lune. C'est du plaisir en collaboration. Laissons cela. Nous ne traitons ici que des émotions qu'on éprouve, toute seule, au coin du feu.
Aimez-vous à vous déguiser? Ou du moins aimez-vous à vous dire: «Jadis, à telle époque, j'eusse volontiers commis tel ou tel acte. Telle toilette surannée m'eût convenu. J'aurais eu bonne grâce à prononcer telle phrase qui n'est plus de mode, à faire tel geste dont on se moquerait aujourd'hui...» Si vous éprouvez de ces regrets-là, vous êtes une lectrice désignée pour les souvenirs d'autrefois et les mémoires du temps passé. Choisissez donc le siècle entre tous où vous eussiez souhaité de vivre, faites-en confidence à votre libraire, et demandez-lui une liste des mémoires les plus connus qui aient trait à cette époque-là. Notez encore les souvenirs des flâneurs, des gens de lettres, ou des intrigants un peu louches et sans métier défini: ils seront parsemés de potins d'un haut goût. Mais gardez-vous des diplomates et des militaires; car les premiers croient toujours qu'ils font de l'histoire éternelle, et les seconds veulent à tout prix raconter sans fin leurs campagnes. Rien de plus fâcheux que cette obstination.
Il est vrai que, dans les mémoires, il y a d'interminables longueurs. Eh bien, sautez-les; courez aux seuls noms propres et aux anecdotes. Non? Vous préférez les aventures mises au point et déjà «cuisinées»? Alors, tentez le roman historique: c'est un genre très facile, et les auteurs y échouent rarement. Eh, quoi! même Alexandre Dumas père? Mais pourquoi non? Il avait beaucoup plus de talent que ceux, parfois, qui le raillent. Lisez-le avec un sourire, voilà tout. Et d'ailleurs, mesdames, tâchez de faire le plus possible de choses avec un sourire: c'est la sagesse.
Passons aux romans, maintenant, aux vrais romans... Ah, le choix se trouvera plus difficile ici! Néanmoins on y arrive, avec un peu de méthode. D'abord, le poids...
Oui, le poids. Il faut bien des signes matériels où reconnaître un bon roman, sinon, vu le nombre, on serait perdu. Donc, le poids. Neuf fois sur dix, un bon roman n'est point trop lourd. Il a de trois cents à trois cent soixante pages. Au-dessous de ce nombre, l'oeuvre pourra vous séduire, mais vous occupera moins longtemps. Au-dessus, craignez le remplissage et les discours. Songez bien que certains auteurs écrivent des romans pour nous exposer leur programme politique. Faites attention!
Quand vous aurez pesé le livre, feuilletez-le rapidement. Si vous y remarquez un excès de dialogue, ce ne sera sans doute qu'une aventure des plus menues et, quelque esprit qu'on y trouve, un peu fade. Vous n'y songerez plus un quart d'heure après l'avoir lue; cela n'en vaut guère la peine. Si vous apercevez, au contraire, d'énormes paragraphes, avec nombre de mots en «isme» et en «phie», des termes inconnus et compliqués, méfiez-vous! Guettez encore les descriptions. Ont-elles plus d'un tiers de page? En ce cas, soyez prudentes: l'auteur est bavard. Il faudra bien qu'il vous ennuie.
Parlons du sujet. Chaque sujet peut plaire. Cependant, si dans les deux premières pages il est question d'un brillant lieutenant de cavalerie dont toutes les femmes tombent amoureuses, ou d'un jeune et digne ouvrier qui rêve de régénérer la société--remettez le volume à sa place.
Puis, parcourez çà et là quelques phrases. Rien de plus indispensable. Rappelez-vous que le billet suivant: «Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour», ne doit pas être écrit: «Belle Marquise, vos beaux yeux d'amour mourir me font». Tout romancier qui use d'un style singulier, mystérieux et déconcertant, tout romancier qui vous parle de sa «désespérance», quand il pourrait dire son «désespoir», ou de son «âme de joie», quand il pourrait écrire tout simplement «sa joie», se moque de vous, madame, ou du moins il vous bluffe. Ne le souffrez pas.
Un moyen mnémotechnique. Il y a cinq mauvaises notes que l'on peut tout de suite, et rien qu'en entr'ouvrant le volume, donner à un roman, si l'on y aperçoit: 1º le mot «âme» répété souvent; 2º un abus des «plusieurs points» ou des points d'exclamations; 3º des paragraphes de deux pages; 4º l'argot, que ce soit celui qu'on parle dans les salons, ou celui dont on se sert chez le marchand de vin; 5º les sottises, comme, par exemple, la phrase suivante: «Le ciel s'éclairait de clartés enfantines...» De pareilles taches vous sautent-elles aux yeux dès le premier chapitre? N'allez pas plus loin.
Après avoir tenu compte de toutes ces remarques, vous courez, je crois, moins de risques. Alors, emportez le livre et placez-le dans votre boudoir. Vous seriez déjà des converties que vous connaîtriez bien, comme nous, la joie profonde et l'émotion de se trouver, bien enfermées au logis, devant une pile de livres neufs, qui vont nous intriguer tour à tour, et nous secouer, ou nous toucher, ou nous convaincre...
Mais vous ne savez pas... Eh bien, donc, ne lisez pas tout de suite le roman dont vous venez de faire l'emplette. Rien ne vous presse. Posez-le sur un guéridon, et attendez le moment favorable. Ce moment viendra au cours d'une longue soirée ou d'un doux crépuscule. Le feu aura jasé plus familièrement, la lampe brillé plus finement sous sa crinoline de tulle ou de soie. Vous vous serez sentie toute seule, trop seule, un peu rêveuse... Alors, ce sera l'instant. Vous prendrez votre petit bouquin de trois francs. Et peut-être y glisserez-vous, par la suite, comme un remerciement délicat, quelques pétales de cette rose qui couronnait un vase auprès de vous, et se sera fanée pendant que vous lisiez. Car ce que durent les roses, on l'a dit depuis longtemps: l'espace d'un roman.
NE PAS AIMER LA MUSIQUE
Il y a des problèmes insolubles; il y a des catastrophes quotidiennes, que nul n'évite, ou encore des infirmités dont on est affligé, et qui vous torturent. Seriez-vous, par exemple, de ceux qui n'aiment point la musique?
Car il se trouve, oui, il se trouve de pauvres gens qui n'aiment point la musique. Mais cessez de hausser l'épaule, hélas, ou de ricaner avec mépris, et plaignez-les plutôt, car vous ne savez pas comme ils souffrent, les malheureux!
Comprenons-nous bien toutefois: je n'ai pas accusé ces infortunés d'être complètement sourds, ni même prétendu qu'ils fussent insensibles aux mélodies les plus fines de la nature. Taisez-vous avec eux pendant un crépuscule, et ils entendront fort bien tout ce qui se chuchote et se murmure, à cette heure-là, sous les feuilles ou parmi les brins d'herbe. Qu'une cloche s'émeuve à l'horizon, ils vont en écouter longuement l'écho délicat. La mer qui se roule et qui chante sur les plages de Sicile, la confidence interminable que fait la plaine à la montagne, la futaie qui gémit, blessée par le vent, rien de tout cela ne leur échappe. Allons plus loin: ils supportent, pendant un joli souper, quelque bruit lointain et léger de tziganes, appliquant ainsi le précepte d'Aristote qui nomme expressément la musique un art «orgiaque». Ajoutons qu'une valse en sourdine (celle--vous savez bien--qu'on vous a jouée si souvent dans la coulisse, au Vaudeville ou au Gymnase, pendant les scènes d'amour ou de déclaration) ne leur déplaira point, si, d'aventure, ils courtisent une jeune dame. Certains d'entre eux vont même jusqu'à goûter la tendresse exquise de Mozart, la douleur classique de Glück, la volupté, la grâce de quelques contemporains; et l'on en voit qui frissonnent, quand les archets arrachent aux violons des sanglots humains... Cependant, à leur éternel chagrin, tous ces déshérités du ciel n'aiment point la musique, et cela constitue pour eux une irréparable calamité.
Il ne s'agit pas, en effet, dans les thés, les boudoirs et les salons, ou bien encore au cercle, à Puteaux, partout enfin où l'on pense entre cinq et sept, sinon entre deux parties de bridge, il ne s'agit pas de venir ergoter et faire mille réserves, en soutenant par exemple que ces messieurs musiciens abusent vraiment de l'émotion, qu'ils la gâchent; que c'est bien fatigant, à l'Opéra, d'«éprouver» pendant quatre heures de suite; que l'orchestration compliquée de tel compositeur semble d'une prétention puérile, ou les mélodies de tel autre d'une vulgarité rebutante; il ne s'agit pas de blâmer les procédés mélodramatiques de Wagner, ou de regretter que le remplissage gâte les trois quarts des opéras, presque tous les duos et d'ailleurs à peu près tout ce qu'on nous joue dans les théâtres ou les salles de concert... Non, ce sont là des propos d'original ou d'extravagant qui veut se faire remarquer, des paradoxes.
Un monsieur délicat et bien élevé, un homme du monde, ne gâte pas ainsi ses impressions. Et d'abord il n'aime pas la musique: il l'adore. On l'adore. On a un regard spécial, soudain sérieux, et un certain ton de voix pour dire cela, un ton de voix qui ne sert qu'en cette occasion--ou aussi pour parler chevaux, de temps à autre, entre initiés. On «adore» le cheval; on «adore» la musique. Dès qu'on s'est confié cette précieuse faiblesse, la conversation se trouve à la fois enivrante et simplifiée; car elle ne consiste plus, ou presque plus, qu'en l'énoncé de quelques noms propres, compositeurs, chanteurs ou titres de symphonies ou d'opéras, noms prononcés d'une façon lyrique, ou encore avoués avec une sorte de gourmandise, et aussitôt suivis de «Oh», de «Ah», de sourires voluptueux, de «Il est merveilleux dans ce rôle-là», et de «Elle a divinement chanté l'autre soir». Sur quoi, l'un des communiants dans l'enthousiasme général lève un sourcil languissant et fredonne comme malgré lui quelques notes de la partition chérie; son voisin l'imite, un peu en retard; une troisième personne attaque un autre air: deux minutes après la plus horrible cacophonie règne dans la salle, et le malheureux, le pelé, le galeux, celui qui n'aime pas la musique enfin, a, contre toute apparence, l'air d'un sot parce qu'il se tait.
Si, par hasard, la convenance ou la cérémonie arrêtaient sur les lèvres l'essor de ces chansons ailées, l'entretien se bornerait alors aux interjections dévotes ou indignées, non moins laconiques, en tous cas, que passionnées. Et celui qui ne participe pas à cette débauche de sensibilité musicale, celui-là connaît alors toutes les misères, toutes les humiliations de l'exil. Que l'on parle devant lui, en effet, de métallurgie où il n'entend rien, ou de littérature qui ne l'intéresse nullement, son abstention ne fera pas scandale; son silence même, s'il est déférent et poli, semblera du meilleur goût. Il n'en va pas de même dès que l'on se pâme au sujet de musique, et quiconque ne donne pas quelque signe de piété aux mots Schubert, Schumann, quiconque ne hoche pas au moins la tête si l'on cite Berlioz, ou n'a point d'avis sur Claude Debussy,--ah! ce paysan-là n'est qu'un lourdaud sans nerfs, un être bien peu séduisant, peut-être un monstre. On lui dira: «Mais, monsieur, à chacun ses goûts, à chacun ses plaisirs. Je vous comprends parfaitement...» Qu'il n'en croie rien. Il est perdu dans l'esprit des femmes charmantes, celles qui ont une âme, et qui s'en servent.
Un jeune homme, au contraire, se présente modestement dans un salon. Il est distingué, correct, insignifiant, comme il faut être enfin, comme il faut. Aucune grâce physique particulière ne le distingue de son aimable voisin. Nulle grâce spirituelle non plus, car il ne se montre ni éloquent, ni gai, ni fertile en anecdotes ou en bons mots, ni rien enfin. Mais je dirai de lui qu'il a de la musique, comme on disait jadis d'un honnête homme: il a des lettres. Aussi, n'est-il pas plutôt arrivé que des affinités savoureuses le rapprochent des dames qui se trouvent là. Ils se murmurent les uns aux autres: «La neuvième symphonie... la quinzième sonate... Beethoven (avec l'accent allemand)...» Et les âmes se lient, les coeurs s'entendent. Sent-on bien à quels paradis clos il touche ainsi, ce jeune homme, de quelles régions secrètes et désirables on lui donne la clef? Toutes les sensations que, faute d'adresse ou faute de syntaxe, nos belles amies ne savent exprimer, non plus que leurs amoureux d'ailleurs, toutes les rêveries, toutes les éternelles caresses des poètes, d'un seul mot, qui est le titre d'une cavatine célèbre, voilà que notre mélomane vient de les évoquer. Il faudra que les profanes accomplissent des prodiges en parlant, et encore dira-t-on: «Un tel est gentil, mais un peu lassant avec sa manie de bavardise et d'esprit.» Le musicien, au contraire, à l'aide de huit ou dix noms propres, pas davantage, et de cinq à six jeux de physionomie exprimant la béatitude, le musicien fait sa cour. C'est une cour économique. Mais elle suffit. On ne vérifie pas entre dilettantes, et après les premiers mots de passe, on s'embarque tout de suite ensemble pour l'Ile Heureuse. Le compagnon n'est qu'un escroc, ou qu'un niais, et l'île n'existe pas. Mais qu'est-ce que cela fait!...