Lettres de Chantilly

Part 5

Chapter 53,809 wordsPublic domain

Or si les raffinés éprouvent ces tourments en amour, songe-t-on bien à ceux d'un romancier? L'infortuné! ce n'est pas une femme, lui, qu'il doit séduire, mais toute une foule de lectrices et de lecteurs, et qui ont des souvenirs charmants, et qui le lisent de sang-froid, sinon avec malveillance! Et il peut se rappeler, pour s'achever, les navrantes scènes d'aveux qu'il a vues au théâtre, ces scènes où soudain, après quelques manoeuvres préparatoires, les jeunes premiers se mettent à délirer en phrases entrecoupées qui sont d'un comique sans égal, ou avec des périodes éloquentes qu'on ne saurait entendre sans dégoût. Comment donc écrire, dans un roman, l'inévitable «Je vous aime»?

Une sorte de tradition, tout d'abord, paraît s'être ici imposée à tous les romanciers contemporains: c'est de faire la scène extrêmement brève. Jolie non moins qu'utile tradition, et conforme d'ailleurs à la vérité, puisqu'on n'avoue généralement son amour à une femme qu'au terme d'une visite ou d'une soirée, au moment où l'on n'en peut plus, où le regret de se quitter et l'heure qui s'avance vous donnent toutes les audaces, au moment enfin où, dans un livre, le chapitre va être fini. Donc, la scène sera très courte--comme toutes les scènes d'amour, s'il vous plaît: quoi de plus funeste à l'intérêt d'un conte, quoi de plus écoeurant que des amants qui se font des conférences sur l'état de leurs sensibilités? L'auteur habile et concis se trouve forcé de concentrer une émotion en très peu de mots, ce qui est le suprême de l'art. A lui de nous glisser à sa façon cet éternel aveu, si ressassé, si fade, mais qui, pour un rien, nous enchante. A lui de nous présenter, du geste le plus adroit qu'il pourra et dans une clarté favorable, le vieux bijou.

Le mieux serait évidemment de faire entendre seulement avec précision que le «Je vous aime» a déjà été dit, et comment, que c'en est fait, que cela eut son importance, mais que c'est fini et qu'on n'en parlera plus. Dans son gracieux roman, l'_Inconstante_, Mme Gérard d'Houville écrit:

«Quand Valentin de Vérovre lui avait demandé si elle voulait bien l'aimer un peu--comme on se demande entre gosses: «Voulez-vous jouer avec moi?»--elle avait dit oui, sans coquetterie, avec simplicité...»

Ce «Voulez-vous jouer avec moi?» ne peint-il pas toute la scène, et en faut-il davantage pour imaginer l'innocente, gamine et tendre bonhomie de ces deux grands enfants-là, quand ils se lièrent?

On peut aussi suggérer le moment où l'amour, déjà né, s'exprime invinciblement, la minute exquise entre toutes où «Je vous aime» perce sous d'autres mots. Il suffit alors de choisir avec beaucoup d'art et de tact la phrase révélatrice: c'est un second moyen, et délicieux, mais difficile, de tourner la difficulté. René Boylesve s'en est fait un jeu dans _le Parfum des Iles Borromées_:

«--Oh! oh! dit Mme Belvidera, vous voulez faire le mystérieux... ça ne vous va point!

«--Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!...

«--Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois... prétendriez-vous?...

«Le jeune homme prit un ton si suppliant, si grave, que le seul mot qu'il prononça équivalait au plus franc et au plus passionné des aveux:

«--Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi!

«--Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être frappée violemment.»

D'autres auteurs encore, par un procédé très saisissant et plus simple peut-être, n'indiqueront un aveu que par des gestes. Mais prenez garde! la moindre faute ici peut tout abîmer: trop appuyé, le trait devient brutal et choque; pas assez, et l'on ne voit, l'on n'entend rien. Il y faut l'habitude et le goût d'Henri de Régnier, par exemple. Ecoutez-le dans les _Vacances d'un jeune homme sage_:

«Les yeux de Georges se remplirent de larmes.

«--Elle est jolie?

«Il fit signe que oui.

«Ils étaient assis côte à côte sur le banc. Mme d'Esclaragues se pencha. Elle mit sa main sur l'épaule du jeune homme et doucement, par le cou, lui tourna la tête vers elle.

«--Plus jolie que moi?

«Ils se regardèrent. Georges sourit. Il vit Mme d'Esclaragues approcher son visage du sien. La bouche tendue toucha la sienne et il ferma les yeux.»

Soyez heureux si, par chance, quelque moyen inaccoutumé de tracer la scène vient à se présenter à vous. Ainsi Pierre Louÿs, dans son incomparable _Aphrodite_, a pu renverser en quelque sorte l'aveu d'amour. Car c'est la femme ici qui, brusquant tout et par une manière de coup d'Etat, dit à l'homme sans plus attendre: «Tu es Démétrios de Saïs; tu as fait la statue de ma déesse; tu es l'amant de ma reine et le maître de ma ville. Mais pour moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes.»

Si cependant, dédaignant tous les subterfuges, quelque ingénieux, quelque troublants fussent-ils, on veut absolument tenter l'épreuve et l'écrire enfin en toutes lettres, ce «Je vous aime», que de précautions ne faudra-t-il pas! Jules Renard, je crois, dans _Monsieur Vernet_, les a su prendre:

«--Ecoutez, madame Vernet, il y a un mot si souvent dit, si souvent écrit et lu, si fané sous son tas de feuilles mortes, que je m'étais promis de ne jamais m'en servir pour mon usage personnel...

«--Etrange garçon!

«--S'il faut un jour, pensais-je, que je le dise, ce mot, à une femme, je jure que je ne le dirai pas. Je chercherai autre chose, je trouverai; je ne suis pas un sot... Quel orgueil! L'instant est venu et je suis bien obligé de parler comme les autres, et de vous dire, comme le dirait tout le monde à ma place...

«--Ce n'est pas la peine, j'ai bien compris.

«--Le mot vous déplaît, à vous aussi?

«--Le sens.

«--Il n'a rien d'injurieux; si je vous aime...

«--Ah! vous le dites!

«--Oui, il m'échappe...»

Aussi bien, est-il même tout à fait impossible de l'exprimer tout cru, l'aveu si redoutable? Mais non. Relisez plutôt le _Lys Rouge_:

«Dechartre était près d'elle. Gravement, presque sévèrement, il lui dit:

«--Vous le saviez?

«Elle le regarda et attendit.

«Il acheva:

«--... Que je vous aime?

«Elle continua un moment d'attacher sur lui, en silence, le regard de ses yeux clairs, dont les paupières battaient. Puis elle fit de la tête signe que oui. Et, sans qu'il essayât de la retenir, elle alla rejoindre miss Bell et Mme Marmet qui l'attendaient au bout de la rue.»

Voilà.

Seulement, il faut trouver--et c'est encore, hélas! bien plus difficile de trouver, la plume en main, que d'improviser une déclaration à celle «dont on meurt», même sous l'oeil irrité d'un jaloux, même dans la rue incommode et bruyante, et même lorsqu'en vérité on est épris de toute son âme.

LES LETTRES DE NOS AMIES

Voilà donc un fait bien connu, bien établi, indiscutable, qu'on nous a répété tant et plus au collège, et dont aucun candidat au baccalauréat ne s'aviserait de douter devant l'examinateur, à savoir que les femmes vont plus loin que nous dans le genre épistolaire; ou, en de meilleurs termes, qu'elles écrivent mieux les lettres que nous.

Mais vraiment ces jugements-là sont bientôt portés! Et tous les professeurs qui, de la classe de sixième jusqu'à là rhétorique, nous ont successivement tenu ce propos, d'un petit ton galant et désarmé qui ne leur allait guère, tous ces professeurs nous ont abusés, ou se sont eux-mêmes cruellement trompés. Aux premières lettres d'amies qu'un bachelier reçoit, il peut déjà soupçonner ses maîtres: «Quoi, c'est là, dira-t-il, tout ce talent épistolaire des femmes, qu'on m'aura tant vanté? Peuh! Ne fût le parfum et la douceur du papier, ne fût encore la signature qui m'est si précieuse, ce pauvre billet ne valait pas le timbre.» Puis un âge vient malheureusement où la légende des lettres de femmes ne trompe plus personne. Est-ce que nous les lisons seulement, les épîtres de nos belles et chères correspondantes? Nous les recevons avec des transports de tendresse ou d'affection, c'est entendu, nous les classons pieusement, nous en aimons l'aspect et nous en adorons l'écriture anglaise, mais les lisons-nous? A peine, avouons-le. Et l'instant d'après, il ne nous en souvient plus...

Il est vrai que le fameux axiome, touchant la maîtrise des dames, s'applique au seul passé. Ceux qui nous ont instruits prétendirent, en nous l'apprenant, attirer mieux notre attention sur les grâces inimitables d'une Sévigné ou la mordante vivacité d'une marquise Du Deffand. Toutefois était-ce bien juste, même en ce cas, de soutenir que la gentillesse, la spirituelle coquetterie, le charme souvent inexplicable des anciennes lettres tracées par des doigts féminins l'emportent toujours sur la bonté discrète, l'élégance, la verdeur, la malice ou la noblesse des billets du même temps, signés d'un nom d'homme? Oui, cette Sévigné, délicieux et grand écrivain, porta certes en elle ce qu'on nomme dévotement le «génie de la jolie langue française». Et Mme de Sablé aussi écrivit avec une délicatesse infinie, et l'exquise Ninon de Lenclos eut bien du goût, et l'inquiète Lespinasse nous trouble encore, et tant d'autres... Mais font-elles oublier le souriant Voiture et le limpide Bussy, le bel air de Saint-Evremond ou l'irrésistible majesté de Bossuet, l'étincelante facilité, l'allégresse, l'éloquence, la verve du prince de Ligne, le style nerveux, nombreux, entraînant, leste, admirable de Paul-Louis Courier? Que si même l'on veut s'en tenir aux qualités tout particulièrement féminines, qui donc montra jamais plus d'exigences câlines, plus de séduisantes «chatteries», s'il le jugeait bon, que Voltaire? Et quelle soeur aînée, quelle mère attentive sut trouver des accents plus émus que le sensible, le persuasif et mélodieux Fénelon.

Ne sont-ce point là des hommes qui laissèrent des lettres autant et cent fois plus belles que presque toutes celles dont on fait tant d'honneur aux femmes? Mettons à part Mme de Sévigné: celle-ci est vraiment fée. Mais combien d'autres trop souvent ne cessent de jaboter, non sans agrément ni sans tact sans doute, pourtant avec une abondance insipide et des fadeurs que nous ne goûtons plus. Il faut même que ce soit justement cette abondance-là qui ait donné des illusions aux critiques littéraires. Cependant que maris, fils ou galants travaillaient de leur métier sur les champs de bataille ou dans leur cabinet, les dames d'autrefois n'avaient qu'à se rendre visite, pour causer, ou qu'à écrire, pour causer encore. Elles couvraient ainsi sans fatigue des pages et des pages, afin de s'occuper, et au lieu le lire le journal, qui leur manquait. Si bien que sur dix lettres d'amitié que nous retrouverons, il y en aura bien sept au moins signées par des femmes: et si ce n'est toujours en qualité qu'elles l'emportent, on peut assurer, preuve en main, que c'est en quantité.

Nos professeurs eussent donc mieux fait, je pense, de réviser leur jugement traditionnel avant de nous fournir un nouveau sujet de mélancolie. Il ne faudrait jamais décourager les rhétoriciens. C'est bien assez tôt que la vie en fera des fonctionnaires, des commerçants ou des cercleux réellement incapables d'aligner deux phrases françaises qui aient du ton et de la bonne grâce. Et bien mieux avisé se montrera le professeur qui révèlera à ses jeunes élèves la vérité toute nue, ceci:

«--Messieurs, leur fera-t-il modestement, on ne peut affirmer que les femmes soient allées plus loin que nous dans le genre épistolaire. Il est même certain que nous les y avons presque toujours dépassées, et que nous écrivons encore beaucoup mieux les lettres qu'elles en ce moment même de notre histoire, tout dénués de style et dépourvus de goût que nous soyons malheureusement devenus par l'injure du temps, comme par l'abandon chaque jour plus grand des études classiques.

Mais ce qui ne peut se nier, c'est que les femmes du XVIIe, du XVIIIe et même des premières années du XIXe siècle, n'aient reçu au berceau le plus prodigieux talent d'écrivain, dès qu'on les compare à celles de notre temps, qui ne savent pas seulement mettre en bon français le peu d'esprit qui leur reste--j'entends d'esprit véritable, et non d'argot ou de bagout. Or d'où vient cette décadence, et que le moindre billet d'une humble «caillette» avait jadis tant de saveur et tant de charme? Uniquement de ce que les jeunes filles d'antan étaient mieux élevées que les nôtres.

Je m'explique. J'ai dit mieux élevées, et non pas plus instruites. Assurément on ne leur enseignait point, comme aujourd'hui, un peu de chimie, un peu de physique, un peu de médecine, un peu de droit, un peu d'arts libéraux et de morale civique. Mais on les habillait dès l'enfance comme de petites dames, et on leur apprenait les règles délicates de l'urbanité. On leur montrait à charmer; et charmer, en ce temps-là, c'était à la fois plaire aux yeux, ne jamais choquer le goût qu'on avait difficile, et enchanter l'esprit. Epoques savoureuses, siècles où l'on sut vivre, moeurs divines, une jolie femme alors se croyait engagée d'honneur à causer! Aujourd'hui, elle trouve cela «prétentieux», la sotte. Elle lit son journal, elle s'habille bien, et dispose heureusement des fleurs dans les coupes et les vases de son appartement; mais sa conversation, toute en clichés, en phrases inachevées, en exclamations et en mots de la rue, sa chétive conversation rebute. Hormis la regarder et la caresser, que faire d'une jolie femme aujourd'hui? Au lieu que jadis elles occupaient toute la vie. On venait chez elles «causer la gazette»; et elles s'appliquaient à trouver leurs mots, à ne pas s'embarquer en des phrases ineptes, à respecter les lois du bon langage, à ne dire rien que de gracieux et de bien tourné, de fin s'il se pouvait. Les grands mots eux-mêmes, toujours un peu pénibles à prononcer comme à entendre, pouvaient naître à propos sur leurs lèvres. Tel était l'art et le goût qu'on leur inculquait. Elles s'appliquaient à montrer minutieusement leur esprit. N'en eussent-elles eu qu'un rien, elles savaient le sertir et vous l'offrir. Et l'on s'étonnera que nous relisions voluptueusement jusqu'à leurs lettres les plus familières?

Puis les femmes, avant 1840, avaient le temps de correspondre, de vivre. Elles ne se ruaient pas à chaque instant au télégraphe et au téléphone. Que leur ami lointain se portât un peu moins bien ou un peu mieux, cela ne constituait point l'affaire capitale; tant qu'il ne languissait pas en danger de mort, on ne s'inquiétait guère; on n'éprouvait nul besoin de recevoir trois fois par semaine d'insupportables nouvelles de santé, ou d'autres analogues: l'essentiel étant de savoir si l'esprit se trouvait toujours en bon état, et si la sensibilité demeurait digne d'amour, on s'adressait des billets qui devaient exprimer l'une et témoigner de l'autre.

Cela n'allait pas sans difficulté? Eh non! Mais voyez cette jeune femme, en robe à fleurettes et perruque poudrée: il est midi, elle a donc trois ou quatre bonnes heures avant qu'on ne la vienne visiter ou que le moment de la promenade n'arrive; bien que les toilettes qu'elle porte l'enjolivent à souhait, elle ne passe pas la moitié de ses jours chez le couturier, chez la modiste ou le bottier; ni journaux (on saura les nouvelles tout à l'heure, en causant), ni revues (on n'est pas curieux de tout, on raffine seulement sur quelques points); les romans sont rares; il n'y a donc rien de mieux à faire que d'écrire; et la jeune femme prépare son papier, ses plumes blanches, son cachet à devise, sa cire parfumée, elle approche sa table en bois des îles de la fenêtre qui donne sur le parc ou sur une cour ovale à gros pavés usés; et sans hâte, soigneusement, de tout son coeur, de toute sa malice et de toute sa coquetterie, elle compose sa lettre pimpante et tendre...

Une réponse, non moins flatteuse à lire, lui sera remise par le courrier dans un mois, dans deux mois. Et c'est ainsi que l'on vivait, loin l'un de l'autre, dans un ravissant commerce d'esprit; c'est ainsi que, selon le mot de Mme Du Deffand, on avait l'_absence délicieuse_...»

Telles sont les paroles qu'un professeur de rhétorique, s'il avait le souci de la vérité, devrait prononcer devant ses élèves. Mais les professeurs de rhétorique ne connaissent guère la vérité le plus souvent; ils l'ont apprise dans les livres, où elle n'est pas toujours. Les romanciers les ont renseignés sur les femmes contemporaines qui écrivent des lettres: et chacun sait que les héroïnes des romanciers sont toutes douées d'une âme exceptionnelle et d'un rare talent épistolaire. Eh bien, ne nous en laissons plus conter si aisément.

D'ailleurs, voici l'été. Les chères belles sont parties pour les champs ou l'océan plaintif. Nous les avons quittées après mille promesses: «Vous m'écrirez?--Me répondrez-vous?--Oui, c'est juré.--N'oubliez pas l'adresse.--Y songez-vous!...» Rien ne les presse, n'est-il pas vrai, dans leurs villas ou leurs châteaux? Elles se sont, tout à l'heure, laissé bercer sur le lac langoureux, elles ont joué au tennis tout leur soûl, se sont baignées, ont chevauché dans la forêt. Elles disposent, encore une fois, de tout leur temps. Vous allez, par conséquent, recevoir un chef-d'oeuvre d'amitié, un souvenir exquis, un trait du coeur inattendu?

Eh bien, prenez votre courrier qu'on vous apporte dans l'instant, et lisez donc vite, dégustez, régalez-vous...

Ensuite, allez quérir dans le plus obscur recueil, dans le plus dédaigné paquet d'archives, les plus insignifiantes missives de la dernière des femmelettes du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Je n'en dirai pas plus.

Et cependant, est-il un cadeau plus rare, un souvenir plus personnel et plus exquis que quelques lignes spirituelles ou affectueuses tracées par des doigts de fée sur un papier parfumé? Il n'y a point d'être à qui l'on tienne, il n'y a point d'âme un peu fine enfin qui résiste à cela. Le résultat vaut bien la peine qu'on aura prise. Puis, le geste charmant, pour une femme, que de faire en souriant envoler de ses mains des essaims de lettres légères! Vous savez comment M. Jules Renard a défini les papillons? Des billets doux pliés en deux qui cherchent des adresses de fleurs...

Hélas, qui nous rendra les longues et succulentes correspondances, les lents courriers, la vie sans hâte, la vie artistement vécue!... Le pays où sont tracées ces lignes porte entre tous au regret du vieux temps. Un chemin parmi d'autres s'y trouve, qui s'appelle la Route des Postes, et qui, partant du Château, plonge droit dans la forêt: cette allée servait aux postillons de Condé qui galopaient vers Paris. Il ne faut qu'un peu rêver pour les y voir passer encore à travers la rosée, à l'aube, pressant de leurs grosses bottes leurs chevaux robustes, et portant en leur sacoche plus de billets charmants, avouons-le, qu'il ne s'en écrirait maintenant durant toute une saison sur toutes les plages et dans tous les châteaux de France.

POUR CAUSER

Oui, je sais bien, il y a le bridge... Le bridge pare à tout, tient lieu de tout, le bridge est tout. On arrive, on s'assied, on prend des cartes, et en voilà pour l'après-midi entière, ou la soirée complète, sinon la nuit. La mode le veut ainsi, il n'y a donc qu'à se soumettre--ou qu'à se démettre, c'est-à-dire ne plus voir personne et vivre en ermite.

Pourtant, soyons justes, certaines minutes de liberté nous restent encore: il faut dîner ensemble, quelquefois, avant de se livrer aux affres des «sans atout». Devant une table à thé, quand on goûte, ou bien encore sur les terrains de tennis, au polo, au bois, aux courses, en visite même, il arrive qu'on ne tienne point les cartes en main: on n'a rien à faire; alors, on se trouve réduit à causer... Ah, quel désastre! Qui, en effet, n'a connu des minutes bien dures dans ces assemblées d'hommes et de femmes réunis, essayant vainement de causer? Rappelez-vous les tristesses d'un dîner en ville, la pauvreté de l'entretien qui se traîne, lamentable, languissant, plein de navrants: «Le temps me paraît bien compromis, après l'orage d'hier...», ou de chétifs: «Alors, vous voici tout à fait réinstallés, maintenant?...» Et le feint, le lugubre enjouement des convives, et les silences douloureux qu'on sent venir, qui vont arriver, qui arrivent, et l'angoisse de la maîtresse de maison qui voudrait éperdument renouer la causerie, mais qui ne peut pas, qui ne sait pas... Qui de vous ne souffre encore à cette seule pensée?

En vérité, hommes et femmes groupés autour d'une nappe fleurie et d'une volaille truffée font le plus souvent peine à entendre. En fut-il toujours ainsi dans notre pays? Non, si l'on en croit les Mémoires, les souvenirs, anecdotes et récits du temps passé, si l'on relit les simples lettres qu'écrivaient nos arrière-grand'mères, si l'on écoute même encore aujourd'hui parler d'anciennes gens, ou mieux encore si l'on s'entretient tout bonnement avec certaines personnes très bien élevées--entendez par là non pas très instruites, mais d'esprit affiné, souple et soucieux de plaire. Un salon, au temps des chaises de poste et des robes à paniers, devait être un lieu de délices, où dès l'entrée la causerie vous environnait de toutes parts, où la gaîté n'allait jamais sans grâce. De même un souper se passait sans doute un peu moins niaisement que les mornes fêtes auxquelles nous donnons encore, et par abus, le même nom. On ne se fût pas contenté alors de déclarer: «Une telle est jolie, faite à ravir et toujours mise, en outre, dans la perfection.» Mais il fallait que l'on pût ajouter: «Elle cause avec goût, elle a beaucoup d'esprit.» Autrement, on ne comptait point, on n'était qu'une jolie femme, un peu plus qu'une jolie bête, mais guère au-dessus.

Eh bien, même en 1906, est-il donc interdit d'aspirer à cette louange exquise: «La jolie madame X... a la tradition du temps jadis. Tout enchante chez elle: la société y est gaie, animée, la chère délicate, la causerie capiteuse...»

Que faut-il donc pour cela? Mon Dieu, il faut se donner un peu de mal... Mais quoi! ici comme ailleurs, on ne récolte que si l'on a semé, c'est bien évident. Personne, même pas une jolie femme, n'a plus en notre siècle qu'à se donner la peine de naître. Si vous voulez le succès, madame, mais j'entends le succès rare, délicieux, fin et voluptueux entre tous, celui qui vous suit toujours lors même que les rides sont venues, vous devez être de tous points charmante, physiquement et moralement; habillez-vous, chapeautez-vous, corsetez-vous de votre mieux, jouez au tennis à ravir, dansez comme Terpsichore et montez à cheval comme Diane Chasseresse: mais parlez aussi, causez, c'est nécessaire, c'est un devoir, il le faut! Point de paresse, point de mollesses, ne vous laissez pas aller, mais pincez-vous, dans le monde, réveillez-vous, contraignez-vous, dites-vous de toutes vos forces: «L'esprit et l'entrain de tous ceux qui m'entourent ne dépendent que de moi: si la conversation s'éteint une seule minute à la table que je préside, je suis déshonorée; si mon interlocuteur se tait à bout de sujets ou d'idées, il est un sot, mais c'est de ma faute...» Travaillez enfin, travaillez en mangeant, en prenant le thé, en soupant, en jouant aux cartes. C'est très pénible? Oui, mais le résultat est la royauté... ou presque. Toutes les pauvres niaises, toutes les pecques silencieuses qui vous entourent vous traiteront de poseuse et mourront de jalousie. Cela vaut bien qu'on s'applique un peu.

Toutefois: «Parler, m'objecterez-vous, c'est déjà fatigant, et quelquefois difficile. Avoir de l'esprit, par surcroît, quelle entreprise! Comment fait-on? Est-ce que cela s'apprend?» Eh, oui! Tout s'apprend. On apprend du moins si bien à faire illusion...