Part 4
Toutefois, parmi l'ensemble des préoccupations inesthétiques que l'on comprend sous l'étiquette «progrès», il en est une pourtant qui a sauvé jusqu'à présent quelques espaces libres, poussé même à la création de plusieurs bosquets si harmonieusement appelés «squares» par nos spirituels compatriotes: je veux parler de l'hygiène. Par souci de la santé publique, et pour que les petits citoyens puissent quelquefois respirer un air un peu moins pourri que celui des rues, on entretient en quelques quartiers plusieurs milliers d'arbres, des pelouses, des plates-bandes, des eaux courantes et des bassins. Mais c'est alors ici que la malignité des Parisiens et leur antipathie pour la grâce et la beauté se montrent le mieux. Peu à peu en effet, lentement mais sûrement, ils transforment leurs jardins en cimetières. Dès qu'un coin secret se présente à leurs yeux, ou un boulingrin bien exposé, un heureux abri de verdure, vite! on y érige une ignoble statue à quelque célébrité contemporaine, ou un monument plus hideux encore... Et tout à l'entour devient intolérable comme par enchantement: les massifs paraissent avoir été plantés exprès pour «faire bien» derrière le monstre de marbre, les tilleuls ou les chênes voisins ont l'air de monter la garde, les corbeilles prennent un aspect bête, à la fois officiel, prétentieux, endimanché, glacé. Et les Parisiens sont ravis, car ils ont gâté un décor charmant au moyen d'un grotesque tas de pierres. C'est ainsi que se manifeste, chez nous, le culte des morts: on offense en leur nom le goût des vivants.
Mais quoi! le massacre va continuer, et dans le Parc Monceau devenu nécropole, d'autres monuments funèbres s'élèveront encore, croîtront et multiplieront. Les Parisiens soutiendront-ils après cela qu'ils ne haïssent point les arbres? Et n'aura-t-on pas pitié des malheureux enfants condamnés, dans l'âge où l'on rêve le mieux, à jouer parmi des tombes, à contempler tous les jours les traits peu romanesques de Maupassant et de Gounod?
Laissons maintenant les Parisiens qui votent, sculptent, payent et inaugurent des effigies pour déshonorer tous les jardins, et rendons-nous seulement au Bois de Boulogne un dimanche... Ah! c'est là qu'elle se donne carrière, et sous sa forme la plus brutale, la haine de nos concitoyens envers les arbres! Depuis la construction du Métropolitain, chaque jour de fête amène une foule innombrable dans le Bois: et il faut voir l'allégresse avec laquelle les gaillards en rupture de boutique, leurs épouses et leur marmaille, et les bicyclistes débraillés, et les électeurs des boulevards extérieurs avec leurs dames encore en liberté, il faut admirer comment tous ces braves contribuables bouleversent les taillis, anéantissent les pelouses et les jeunes pousses, pillent, rompent, ruinent les fourrés! C'est merveille qu'ils n'y mettent point le feu. Les gardiens sont débordés, et d'ailleurs le plus souvent désarmés. Car ils ne peuvent que verbaliser. Or, trois fois sur cinq le délinquant se trouve hors d'état de payer l'amende. Et en ce cas...
Signalons aussi que récemment encore le Conseil Municipal n'a pas repoussé tout de suite, rejeté avant la moindre discussion et à l'unanimité le projet d'une Exposition des Sports sur la pelouse de Bagatelle. Or une Exposition, nul n'ignore que cela signifiait des arbres abattus, la pelouse forcément défoncée, perdue, des constructions d'un style atroce étouffant toute une partie du Bois, un chemin de fer et trois ou quatre lignes de tramways établis, l'éclairage et l'affichage partout, un désastre enfin dans notre bel et grand parc national.
Ce projet semble abandonné pour le moment, mais patience... On a déjà parlé de créer au même endroit un autodrome, accompagné bien entendu de l'inévitable chemin de fer desservant Armenonville, la Cascade, le Pré Catelan, que sais-je! Il serait surprenant que des entrepreneurs n'en vinssent pas un jour à persuader aux Parisiens qu'il faut civiliser le Bois de Boulogne. L'existence de cette pelouse à Bagatelle finit par tourner au scandale. Dame! songez-y donc; une plaine herbue et nue, aux portes de la Ville Lumière, une prairie, un pré... Quelle honte!
II
Messieurs les touristes, lorsque dans la banlieue ou à la campagne les maçons arrivent et s'installent quelque part, quand leurs détestables échafaudages commencent à se dresser le long d'une belle route ombreuse ou dans un carrefour pittoresque, sur une colline ou au fond d'un bosquet, est-ce que vous ne frémissez pas, est-ce que vous n'avez pas le coeur serré?
Personnellement, je vous avoue cette faiblesse: la vue du moindre échafaudage me fait horreur. Et je ne suis point seul à partager cette crainte et cette répugnance: aux yeux de maints Français raisonnables et nullement neurasthéniques ni maniaques, je vous assure, le maçon est devenu l'ennemi, le fléau, l'annonciateur de la calamité... Pourquoi? Parce qu'en chaque lieu où paraît sa blouse blanche, des hommes ont acheté du terrain, des hommes font bâtir, des hommes habiteront tôt ou tard: et aussitôt, avant tout autre travail, que fait-on? On coupe des arbres, d'abord, avec rage!
Oh! cela, c'est un rite, c'est sacré! Songez donc! Jeter bas des tilleuls et des platanes, massacrer des chênes, abattre de gros hêtres et des ormes superbes! Quelle ivresse! Quel plaisir délicat!... Voir tout à coup un bel espace vide s'élargir et s'arrondir devant la villa, comme une cour d'honneur devant un château, cela vous a, n'est-ce pas? je ne sais quoi de seigneurial et de grand siècle... Et cela vaut bien, à coup sûr, la disparition de ce petit bois frais et délicieux au crépuscule; cela console devant ce tournant de route désormais nu et sans mystère, ou devant ce point de vue devenu bête et froid comme une gravure de prospectus, depuis qu'on a mutilé les marronniers touffus et les pins qui le voilaient à demi. Ce jardin, naguère encore romantique et gracieux, se trouve maintenant tout plat, tout laid, tout carré: mais c'est plus hygiénique, car ces grands diables d'arbres le rendaient bien humide! Ce chemin avait une poésie mélancolique et charmante entre ses peupliers: seulement on vient de les livrer au bûcheron, parce que le sol était sans cesse boueux et défoncé sous ces maudites feuilles...
Je n'exagère rien. J'habite un pays boisé: et je n'y ai point vu un seul terrain changer de propriétaires depuis cinq ans, sans qu'aussitôt la cognée ne se mette à l'oeuvre. Ici on bâtit, on dégage, on «donne de la vue» (!); là-bas, il y a un ruisseau, on veut pouvoir le regarder de sa fenêtre couler librement; plus loin, on fera une prairie, plus loin encore une ou deux allées qui ne serviront à rien: et les beaux vieux troncs centenaires tombent l'un après l'autre... Et je ne parle pas même du propriétaire qui a pris une culotte la veille au baccara, et qui liquide sa futaie pour quelques billets bleus dont il a besoin; ni des conseils municipaux imbéciles qui veulent du pâturage à toute force, aujourd'hui, sans songer que demain ils regretteront amèrement ces taillis qu'ils ont rasés trop vite; ni du petit bourgeois qui après déjeuner, pour faire sa digestion, prend sa hachette et tout en cheminant dans son jardinet, taille ici, taille là, un peu plus, toujours un peu plus--jusqu'à ce qu'il ne reste plus un arbuste...
C'est une maladie terrible, dont souffrent les Français; ils haïssent les arbres, ou plus justement, ils ont la rage de la destruction. Depuis dix ans, depuis vingt ans, on a fait des efforts immenses pour arrêter tous les vandalismes et principalement celui qui s'exerce contre les arbres. On a multiplié les articles et les livres, les conférences, les campagnes de presse, on a organisé des tournées dans les villages, dans les montagnes, harangué les paysans et prêché les grands propriétaires, on a fondé des ligues, institué des fêtes; on a expliqué, démontré au peuple que les arbres étaient la cause de mille bienfaits pour l'agriculture, qu'ils fixaient les terres, influaient heureusement sur l'état climatérique!... Rien n'y fait. Le Français déboise, détruit, ravage. Et il déboisera toujours: il a ça dans le sang. Il faut qu'il abîme tout ce qu'il possède.
On ne me croit pas?
Vous savez que les habitants de Versailles ont signé une vaste pétition afin que les crédits affectés à l'entretien du château et du parc soient augmentés. Eh bien! allez donc y rêver un peu, dans ce parc: hélas! dans quelle misère vous le trouverez, en effet! Mais ce n'est point seulement les charmilles rongées et les allées à l'abandon qui vous feront peine: ce sont aussi, et surtout, les dégâts volontaires commis sur les vases et les statues par des brutes qui y ont écrit leurs noms, à défaut d'immondes ordures, qui les ont mutilés, brisés, etc. Et s'ils en agissent ainsi pour les marbres ou les bronzes, qu'on juge de ce qu'ils peuvent faire aux arbres, leurs ennemis personnels!... Le Français, vous dis-je, aime le sacrilège: il s'y complaît.
Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La beauté d'un pays constitue, pour ce pays même, une source de revenus. Ruiner un château Renaissance ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui se fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. Qu'on prenne exemple sur les Italiens: de quels soins n'entourent-ils point toutes ces merveilles qu'ils possèdent et qui les enrichissent!
Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, un lazzarone de très mauvaise mine se trouvait confortablement assis devant un bas-relief que je voulais voir. Avec une politesse prudente, je lui demandai de se lever. Non seulement il y consentit volontiers, mais encore il se mit à considérer longuement le bas-relief en même temps que moi; puis, et sans me demander l'aumône--notez bien ce détail,--il me dit: «_Ah! signore, che bellezza!_» Je crois entendre et je n'écrirai certainement pas ce qu'un brave apache de Paris m'eût répondu, en pareil cas.
Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de rencontrer dans notre belle France tant de lieux indignement déboisés, de grâce, si jamais vous devenez propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de la plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous dans un coin une hachette, une serpette? Jetez-moi ça dans la rivière... Ne conservez qu'un petit sécateur--tout au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un chêne pour devenir seulement présentable.
Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si vous voulez, mais observez seulement que le bois ne vous gêne en rien dès novembre, puisque les feuilles sont tombées, puisque les branches ne barrent donc point la vue et ne causent pas la moindre humidité: alors attendez le printemps, ou mieux encore, l'été. L'ombre, en ces mois caressants, et les oiseaux vous charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres arbres. Je ne parle point de l'automne: c'est une féerie. Vous ne voudrez pas en priver vos yeux. Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver: mais il n'y aura plus de feuilles, et... (voir plus haut).
DES NUANCES QUI PASSENT ET UN SON QU'ON OUBLIE
De temps à autre un chroniqueur ou un critique déclare que le roman se meurt en France, et même qu'il est mort. Fausse prophétie, faux acte de décès. Toutes ces oraisons funèbres viennent de l'admiration, de l'envie peut-être que causent aux gens de lettres l'aimable succès et la carrière si rapide des auteurs dramatiques. On voit le moindre jeune maître de notre scène glorifié dans toutes les gazettes et bientôt opulent, alors que son égal en âge et en talent, s'il est romancier, gagne petitement sa vie et son brin de laurier après toute une série d'ouvrages honorables, honorés, et qui, de plus, se sont vendus. De là le chroniqueur ou le critique induit rapidement--a-t-on remarqué l'extraordinaire faculté d'induction des journalistes?--que le roman agonise. Eh bien, c'est inexact.
Le roman ne peut pas mourir parce qu'il aide à la songerie et soulage l'oisiveté. Tant que des hommes et surtout des femmes auront du temps à perdre et feront des rêves, on lira des romans. J'entends bien la réponse: l'automobile; depuis que la fureur de rouler à travers pays, dans le fracas et la poussière, s'est emparée de notre nation, c'en est fait des longues lectures au coin du feu ou sous l'orme du mail. Sans doute, l'industrie automobile s'est accrue au détriment des trouveurs de contes. Mais n'exagérons rien. On roule pendant des journées entières, non pourtant du 1er janvier au 31 décembre. Il y a la pluie, le froid, la migraine, que sais-je encore! Si bien qu'il reste malgré tout aux plus occupés d'entre les oisifs nombre de minutes dont ils ne savent que faire. Elles sont pour nous, qui leur écrivons des histoires de brigands ou d'âmes sensibles.
Qu'on ne vienne pas nous dire: aux heures longues, les oisifs lisent les magazines, chaque jour plus répandus. Assurément, mais tant mieux pour nous, car les conteurs écrivent dans les magazines, lesquels publient des romans et font de la publicité forcée aux romanciers. Donc, tout bénéfice.
Puis les souhaits coupables, répétons-le, le rêve sentimental et la fantaisie de chacun, nous viennent en aide. Les gens qui vivent peu voudraient bien avoir des aventures, eux aussi. La platitude ou la douceur de leur train-train les écoeure. Ils cherchent dans les romans ce que peut-être, en des circonstances meilleures, ils auraient également pu entreprendre et mener à bien, «comme dans les livres». Que toutes les femmes aient demain une garçonnière où aimer en paix à leur guise, et je crois qu'un coup terrible serait alors porté aux romanciers. Et encore... qui sait?
N'oublions pas enfin que notre langue exquise et la grâce incomparable de l'esprit français n'ont jamais cessé non plus de charmer, d'étonner les Barbares, je veux dire l'univers entier, et que la clientèle étrangère suffirait seule--tant que la littérature pornographique ne l'aura pas à la longue repoussée--à soutenir tant bien que mal notre librairie romanesque.
Et puis, voulez-vous une preuve évidente et simple que les contes se vendent toujours? C'est que les éditeurs ne sont point des apôtres ni des sots; qu'ils ont tous une famille à soutenir; et que pourtant ils ne ferment point boutique, mais continuent à publier, entre autres oeuvres, une incroyable quantité de romans.
Néanmoins ils se méfient, pour tout dire, et deviennent, à juste titre, très ombrageux. Le public, assurent-ils, est las des in-12 multicolores. En vérité le public ne peut avoir tort ici, et c'est à nous d'aviser. Qu'on y songe bien, le roman ennuyeux a vécu, si le roman en général ne saurait mourir. Et j'entends par roman ennuyeux celui que les grincheux nommaient déjà ainsi en 1885, le roman à mille nuances, le roman dit psychologique. On en fit de subtils et d'exquis, d'émouvants, d'admirables si l'on veut: mais le genre est plus qu'épuisé. Jamais, du reste, on ne le connut bien vivace: vouloir énumérer tous les mouvements de deux âmes qui s'aiment ou se haïssent, quelle folle ambition! Un conteur adroit, un bon ouvrier se contentera d'exposer des faits éloquents par eux mêmes, et autant que possible, surprenants et variés. Le plus habile et sans doute le plus grand romancier français, Alphonse Daudet, n'en agit guère autrement. Que nos jeunes auteurs renoncent donc désormais aux variations infinies sur l'amour de leurs personnages, sur leur foi, leur espérance et leur charité, leur jalousie, leurs sentiments de haine, d'envie, etc. Plus de dissertations, quelque délicates fussent-elles: des faits, beaucoup de faits, de belles aventures, des circonstances inattendues. Le public veut être amusé. Il semble qu'on oublie l'essentiel aujourd'hui, à savoir qu'un roman _est destiné à amuser les gens_. Je viens de lire coup sur coup deux livres de critique, où il est traité du roman, les auteurs y portent sur maints volumes récents tous les jugements possibles, sauf un, celui-ci: tel ouvrage est amusant, tel autre ennuyeux. Il faudrait pourtant commencer par là.
En outre, il y a le ton du récit. On écrit court aujourd'hui, on écrit humble, on écrit, pour ainsi dire, démocratiquement. N'en concluez pas qu'on évite les descriptions funestes, les bavardages insipides; bien loin de là, certes! Mais la phrase est brève, cursive et haletante, pauvre en un mot. Pourquoi? Ce ton XVIIIe siècle et «encyclopédique» convient peut-être à la critique, mais non certes à ces poèmes en prose que devraient être par endroits les romans. Il serait beau que dans tous les passages où ne se trouve ni un dialogue, ni le récit d'un évènement soudain ou violent, un romancier fît retentir sous sa plume les longues, les opulentes périodes que l'on aimait autrefois. Oublie-t-on tout à fait l'éloquence et le nombre, les ressources infinies de notre syntaxe si riche voilà deux siècles, la magnifique orchestration des grands classiques? Le langage français fut si divinement noble jadis! Ils durent avoir si bel air, ceux qui le parlaient alors, ou qui l'écrivaient!
Je tiens sous mes yeux un méchant livre de piété intitulé _De la dévotion aisée_. Pauvre et fade bouquin que composa pour ses ouailles un obscur jésuite nommé Le Moine. Or, on y entend des phrases comme celles-ci: «De semblables considérations sont des extraits qui épuisent le cerveau et le dessèchent, des essences qui se tirent avec peine et goutte à goutte, et sitôt qu'elles sont tirées, elles s'évaporent.
... Les jeux de la sagesse divine sont bien aussi divertissants que les tours d'un bateleur; le concert des cieux est bien aussi agréable, et l'harmonie des saisons mérite bien autant d'attention qu'un concert de bois résonnants, et qu'une harmonie de cordes tendues: et il n'y a point de baladin si juste, et il n'y a point de baladine si parée, qu'il fasse si beau voir danser que le soleil et la lune.
... Il est arrivé de là qu'on a donné le nom de galant à tout ce qu'il y a de plus ingénieux et de plus exquis, de plus raffiné et de plus spirituel dans les arts: on l'a donné à ce je ne sais quoi, qui est comme la fleur et le lustre de chaque chose; et non seulement il y a de la galanterie dans les beaux vers, dans les belles-lettres, dans les belles devises, qui sont des ouvrages de pur esprit; il s'en est même trouvé pour les armes et pour les meubles, pour les exercices et pour les jeux, pour les plaisirs et pour les délices, je dis pour les plaisirs des savants polis, et pour les délices des sages de bel esprit.»
Oh, parbleu, il ne s'agit point d'écrire tous nos récits sur ce ton, non plus que de tomber du roman psychologique au roman d'aventures grossières, au roman qui n'est qu'ingénieux; et certes il ne convient pas moins de fuir la rhétorique vaine que de craindre d'imiter Wells ou Jules Verne. Mais il y a une mesure en tout cela, un tact et un certain goût, dont il est bien permis de croire, en somme, qu'on ne se départira pas de sitôt chez nous. Soyons seulement persuadés que les contes à mille nuances subtiles sont entièrement démodés; qu'enfin le roman gorge-de-pigeon ne se porte plus du tout; et que la langue française ne doit pas servir seulement à dépeindre ou à démontrer, mais qu'encore elle chante, et qu'elle est sonore.
POUR ÉCRIRE «JE VOUS AIME»
Jusqu'à vingt-trois, vingt-cinq ou trente ans lorsqu'on n'est point né trop timide, tout va bien. On ne réfléchit qu'à demi, on se jette aux pieds des femmes, et on leur dit: «Je vous aime» avec une assez glorieuse allégresse. Non certes que l'on croie: «J'ai tant de grâce, je puis tout oser»--mais bien plutôt: «Bah! je suis jeune, j'ai le temps. Si à présent elle se moque de moi, il n'en sera sans doute plus ainsi dans deux jours, dans huit jours, dans six mois. En outre, il y en a tant d'autres...»
Puis le moment vient, peu à peu, de songer: «Si je ne séduis pas tout de suite celle que j'aime, si je la fais rire aujourd'hui, si je la manque en cet instant même, qui sait ce que demain me réserve? Demain j'aurai moins de cheveux et plus de rides, demain le rhumatisme ou la dyspepsie me guette...» De plus, les fringales irrésistibles du début se sont apaisées. Un homme, passé l'adolescence, s'accommode moins bien d'émotions mal venues ou imparfaites, de même qu'un civilisé, moins affamé, fait fi des mets grossiers qui plaisent au sauvage ou au paysan. Enfin, un amant qui n'est plus Chérubin voudra ne rien devoir à l'indulgence de son amie. Celle-ci le trompera, le bafouera, soit; mais il faudra du moins qu'elle ne puisse pas se dire à elle-même, plus tard: «Peuh! il était si ridicule...» Et «la jeune dame» non plus ne devra se montrer ni vulgaire, ni choquante, ni trop sotte: faute de quoi, tout sera gâté. L'amour ira son chemin, mais sans élégance, sans finesse; une fois mort, il ne laissera pas de souvenirs flatteurs, autant dire--soyons francs--pas de souvenirs du tout.
Aussi le délicat craint-il toujours un peu en réalité les scènes d'amour. Quelque ému soit-il, il redoute malgré lui les maladresses qu'il peut commettre, non moins que celles de sa bien-aimée. Il sait fort bien qu'à la moindre défaillance, dans l'avenir, il se rappellera: «Ce n'est pas étonnant! En telle circonstance, ne fut-elle pas déjà niaise, ou étrangement commune? J'aurais dû deviner qu'elle me déplairait un jour...» Quant à ses bévues, à lui, il n'ignore pas les beaux sujets de raillerie qu'elles peuvent fournir, et qu'un moment viendra où tout son prestige, s'il en eut, toute sa domination, tout son charme n'y résisteront point. Or, entre toutes les scènes d'amour, la plus périlleuse peut-être, celle où les chances d'erreur et de balourdise font frémir un homme d'esprit, celle qui est la plus difficile à réussir, mais celle aussi qui, conduite avec tact, a le plus de grâce, c'est assurément la scène angoissante et fugitive de l'aveu. Dire «Je vous aime» d'un ton juste, quand on tremble d'amour, il semble que ce ne soit rien. Mais quelle entreprise!
Je dois et je n'ose Lui dire au matin... La terrible chose Que Saint-Valentin!
Le verbe _aimer_ lui-même, d'abord, s'il est un des plus usités de la langue française, en est aussi l'un des plus chétifs et des plus laids. Aux yeux, rien de moins pittoresque. Regardez bien ce mot: aimer, aime; ni court, ni long, il n'a point de style, il est mou, et la pauvre consonne _m_, qui le soutient à peine en son milieu, ne lui prête guère de vie. Pour l'oreille, c'est un son nasal et sans nuance, un son neutre, en qui seules des voix bien expertes de comédiennes savent mettre quelque musique. Que vous tâchiez, hors du théâtre, d'en faire autant, et vous prêterez à rire. Une femme spirituelle vous répondra justement que vous n'êtes pas sincère, que vous jouez un rôle. Si d'autre part vous lâchez votre: «Je vous aime», comme vous constateriez: «Il pleut», ou bien: «Allons souper», on n'entendra même pas votre murmure inutile, mieux vaut se taire.
Ce n'est pas tout. Vous ignorez souvent comment l'aveu sera reçu, si l'on se fâchera, si l'on plaisantera. Qu'on fasse du tapage à côté de vous, qu'on vous bouscule, que vous soyez pressé, et vous ne pourrez rien dire, le moment n'étant pas favorable. Parlez comme un livre, on se souviendra «d'avoir déjà lu ça quelque part». Abandonnez-vous à une bonne grosse émotion, l'on sera touchée, certainement, mais non pas séduite, non pas étonnée, ce qu'il faudrait. Comme c'est simple, vraiment, de faire un simple aveu!