Lettres de Chantilly

Part 11

Chapter 113,666 wordsPublic domain

Dehors, dans la nuit, personne. La gorge du hardi collégien se trouve tout à coup serrée. Allons, pourtant, en avant! En un point qu'il a remarqué, l'autre jeudi, la clôture est accessible. Roger grimpe, se hisse, enjambe, saute. Le voilà dans le camp. Pas un bruit, aucun aboiement, aucun hennissement, rien n'a bougé. Roger n'entend que son coeur qui bat follement sous son pardessus, à tel point qu'il lui faut demeurer plus de dix minutes immobile avant de pouvoir seulement faire un pas.

Il avance enfin tout doucement sur la terre battue, redoutant le gravier. Une mince moitié de lune éclaircit un peu les ténèbres. Ah! voici deux tentes. Roger les évite, afin de ne pas se prendre le pied dans les cordes. Il ne veut d'ailleurs que faire un tour au milieu du camp de Buffalo Bill, puis s'en retourner comme il est venu... Mais en passant près d'une autre tente, située non loin des premières, la catastrophe inévitable se produit: un damné fox-terrier qui rôdait par là se met à hurler atrocement, un homme s'éveille en sursaut, allume une lanterne, passe la tête au dehors...

Un quart d'heure après, il y avait branle-bas général: à demi-évanoui de saisissement et les larmes aux yeux, le jeune garçon se trouvait au centre d'une cinquantaine d'hommes débraillés, mal revêtus de vieux vestons et de pantalons passés à la hâte. Quelques peaux-rouges, hideux sous de mauvaises chemises, s'étaient mêlés à la foule. Des quinquets et des lampes éclairaient confusément cette horde, qui baragouinait à faire peur.

Roger avait balbutié en anglais quelques excuses, expliqué sa curiosité, montré son porte-monnaie, sa montre, et donné son adresse, prouvé enfin qu'il n'était qu'un petit gentleman assez imprudent, non pas un voleur.

Cependant, Aigle-Rouge, fils du célèbre chef sioux Taureau-Volant, élevait beaucoup la voix. Il s'en prenait au palefrenier Jimmy Simley. Le vieil Arthur Coventry, qui commandait en l'absence de Buffalo Bill, dut intervenir:

«--Tais-toi, fit-il, Aigle-Rouge. Tu cries, ce n'est pas convenable.

--Mais c'est moi qui ai vu d'abord le petit Français. Jimmy n'est arrivé qu'après. Par conséquent, le petit Français m'appartient par droit de prise. C'est moi qui dois le reconduire chez lui, dans une voiture.

--Tu ne sais pas parler français. Jimmy sait.

--Je parle anglais.

--Ça ne suffit pas. Et pourquoi tiens-tu tant à reconduire le jeune garçon?

--Parce qu'on me paiera rançon, comme on fit à Grand-Serpent le jour où il trouva dans sa tente le chien d'une lady. C'est la justice. Les Américains m'ont promis la justice, à moi et à mon peuple.

--Aigle-Rouge, tu ne saurais à Paris ni prendre un fiacre, ni réveiller un concierge, ni parler aux parents du petit monsieur. Jimmy, qui l'a aperçu en second, tu l'avoues, et lui a mis la main au collet, ira prévenir les parents. Il te donnera quarante pour cent sur la récompense, voilà. Et ceci est juste. Va, Jimmy. En attendant, et pour qu'il ne se sauve pas, j'emmènerai le petit monsieur sous ma tente. Venez, sir.»

Aigle-Rouge revint écoeuré auprès de Rosée-du-Soir, son épouse. Il jeta son veston rapiécé dans un coin et se recoucha, plein de mépris pour les visages pâles.

Quant à l'aventureux Roger, il se jura une heure plus tard, tandis qu'il rentrait en fiacre vers sa demeure, aux côtés de son père plus ému encore que courroucé, il se jura d'abandonner ses lectures ordinaires. Mais ayant remplacé Gustave Aymard par Alexandre Dumas, il n'a fait que changer de folie: enlèvements, complots et grands coups d'épée ont succédé dans son imagination à la libre vie du Far West. Il vient de se faire abonner dans une salle d'armes, et parions qu'il va tâcher de se battre en duel avant la fin de l'année. On n'est vraiment poète, voyez-vous, qu'avant quatorze ans. Le don du sourire vient en même temps que la moustache, et alors tout est perdu.

LES LIBELLULES DES PLAGES

La Manche soupire, l'Océan gémit et la Méditerranée chante tout le long de nos côtes. Ici les vagues se roulent allègrement sur le galet, là elles couvrent et découvrent le sable le plus fin; un petit golfe s'arrondit, une falaise se rompt soudain devant la mer éternelle; ou bien c'est la campagne même et la verte prairie qui s'arrêtent au bord des flots. On vous dira de tous ces lieux que ce sont des anses, de belles rives, des baies, des estuaires charmants, des havres faits à souhait--mais non pas des plages. Ce qu'on appelle «une plage» est bien autre chose.

Prenez un quartier de Paris, avec ses magasins, ses tramways, ses trottoirs, et transportez-le contre la mer. Remplacez-y seulement les maisons à six étages par d'horribles villas disparates et collées, entassées les unes contre les autres, les unes par-dessus les autres, les unes, dirait-on, dans les autres. Cachez la grève sous un triple rang de cabines, sous des tentes et des pavillons. Que la romance des tziganes et le ronflement des machines étouffe le bruit des flots. Puis lâchez parmi cette cohue de châlets et de boutiques toute une armée d'automobiles hurlantes, de voitures, de bicyclettes, et dix mille Parisiens des deux sexes habillés de blanc et coiffés de panamas: alors vous avez une plage, enfin, une plage élégante où la bonne société s'en va passer le mois d'août, parfois même septembre aussi.

Or les plages offrent, sinon une flore particulière, du moins une faune: car une variété animale tout à fait curieuse y éclôt vers la fin de juillet, pour disparaître au premier souffle de l'automne. Un distingué zoologue parisien, M. Fernand Vandérem, fut des premiers naguère à observer ces jolis êtres qu'il nomma, s'il m'en souvient bien, les _libellules des plages_.

La libellule des plages est une jeune fille, très rarement une jeune femme. Une beauté soudaine et délicieuse se répand sur ses traits à partir du 20 juillet environ. C'est le moment de l'année où sa taille devient souple et s'affine, où son teint se fait plus chaud, plus uni, son sourire plus vif, son regard plus lumineux, ses gestes plus hardis, sa démarche plus libre. Elle se revêt durant le jour de linon blanc et de mousseline candide; le soir elle se présente au casino ensevelie sous un manteau neigeux qui recouvre de précieuses dentelles et des gazes immaculées. Ailes et corsage, tout est blanc chez la libellule.

Ses habitudes sont régulières. Le matin, on n'aperçoit guère avant onze heures ces demoiselles dont la plupart vont alors jouer gracieusement parmi les vagues bleues; les autres demeurent, bruissantes et murmurantes, devant le casino qui les attire; quelques-unes encore se perdent on ne sait où. L'après-midi, jusqu'à trois ou quatre heures, elles se cachent sans doute sous les feuilles ou au plus profond de leurs nids, car on les chercherait en vain; mais dès que le soleil décline un peu vers le couchant, les voici toutes qui s'en viennent butiner autour des tasses de thé, sur les terrains de tennis ou de golf. Puis encore une envolée générale lors du crépuscule, et dès neuf ou dix heures, elles arrivent de nouveau en essaims pressés, pour errer jusqu'à minuit, voleter, bourdonner, scintiller et tourbillonner autour des lumières du casino.

La libellule des plages est éminemment sociable. Elle s'accompagne à l'ordinaire d'hommes de tout âge et de toute nation: cependant elle paraît exercer une espèce de fascination sur les très jeunes gens. Dès son apparition sur nos côtes normandes ou bretonnes, cinq ou six éphèbes, collégiens en vacances, récents bacheliers, futurs Saint-Cyriens ou troupiers de l'année prochaine, accourent et se groupent autour d'elle. Ils ne la quitteront plus jusqu'en octobre. Le nombre de ces pages, d'ailleurs, pourra diminuer graduellement; cela dépendra de l'éclat, du charme de la libellule. Un petit compagnon, pourtant, un seul, lui restera scrupuleusement fidèle pendant toute la saison: c'est le plus jeune de tous, ou bien le moins fort au tennis, ou bien encore celui qui n'a ni automobile, ni yacht, ni tonneau, ni chevaux à sa disposition, le pauvre «patito» qui ne possède tout au plus qu'une chétive bicyclette.

Aussi bien y a-t-il plusieurs de ces belles créatures marines qui attirent indistinctement tous les mâles fréquentant leurs plages, depuis l'écolier jusqu'au vieillard. Il est difficile de se soustraire à leur enchantement, n'y demeurât-on soumis que quelques jours ou quelques heures. Ajoutons que si les prestigieuses et ravissantes bestioles exhalent ainsi continuellement, durant deux mois, des effluves et comme un parfum d'amour, elles-mêmes s'y trouvent prises plus d'une fois, si bien qu'elles contractent avec leurs amis d'août des unions fort tendres, qui par la suite pourront devenir fécondes, et même légitimes.

Cependant septembre s'achève, les volets des villas se ferment peu à peu, les tziganes du casino jouent leurs dernières valses, le flot commence à se lamenter plus haut sur la grève déserte, et des feuilles mortes tombent déjà de tous côtés. C'est l'heure triste pour nos libellules: elles vont mourir. Le vent d'automne les disperse et les tue. Un beau matin, elles quittent la plage, et nul ne les revoit plus...

Ou plutôt, si! on les revoit de temps à autre dans Paris, les pauvres, mais en quel état! Affublées de robes sombres, perdues dans la foule, indiscernables au théâtre ou au restaurant, humbles passantes ou figurantes sans importance, elles ont perdu leur joyeux sourire du mois d'août et leurs fraîches couleurs, et ces cotillons courts, ces blouses légères et parfumées, ces chapeaux de paille qui les coiffaient si galamment. Elles cheminent au Bois de Boulogne ou rue de la Paix, modestes, furtives, et fort éclipsées par le luxe des courtisanes orgueilleuses et des «belle madame Une Telle». A peine si on les distingue.

A quoi tient donc ce phénomène? A notre imagination surexcitée pendant les mois dits «de vacances».

En effet, les petits Parisiens, dès qu'ils savent épeler, s'ennuient beaucoup d'octobre à juillet. Cela vient de ce qu'ils lisent, émerveillés, dans les livres qu'on leur donne, d'admirables aventures de guerres, de voyages, des récits merveilleux de cape et d'épée, des histoires fantastiques et des contes de fée; puis, la tête en feu, enivrés et vibrants comme des poètes, les pauvres petits s'en vont après cela traîner leurs guêtres à travers des rues sinistres, parmi de mornes fiacres et d'affreux autobus. Comment voulez-vous que leurs beaux rêves tumultueux s'accommodent d'un tel décor? Ils s'ennuient, vous dis-je, et cruellement, dans cette Ville-Lumière, où de plus on les met au collège.

Mais arrivent «les vacances», et la fugue au bord de la mer: quelle griserie! La liberté, les jardins pleins de secrets, la falaise immense, les dunes où l'on suivra Bas-de-Cuir sur le sentier de la guerre!... Tous les petits garçons de Paris ont de la sorte contracté, dès leurs plus jeunes ans, l'habitude de «rêver double» et d'être étonnamment heureux pendant août et septembre. Qu'à cet émoi se soit en outre venu joindre, vers l'âge de douze à treize ans, l'éveil des premières amours, presque invariablement nées à l'ombre de quelque casino--et l'on conçoit que nous devions nous trouver tous encore un peu attendris, un peu affolés d'avance et comme en état d'ébriété sentimentale, dès que nous approchons seulement d'une plage...

D'alertes jeunes filles y viennent alors à passer légèrement sous nos yeux. Elles se profilent avec grâce, blanches sur l'horizon bleu, ou gris perle, ou pourpre. Le petit garçon que nous avons été s'est réveillé au rythme des vagues. Une émotion nous a saisis, et aussitôt nous ne critiquons plus, nous croyons voir des sirènes irrésistibles où il n'y a que de petits êtres assez gentils seulement... Ce sont des libellules, écloses pour nous au soleil des plages, et qui vont nous éblouir durant sept à huit semaines, pour disparaître ensuite en octobre, ayant bien chanté, bien dansé, bien séduit tout l'été.

Les libellules des plages, contrairement aux autres insectes, redeviennent chenilles: c'est quand elles rentrent à Paris.

LA PISTE

CONTE DE NOEL

_A Pierre Valdagne_

Mon ami Francis Ducat se conduisait selon les principes de la raison. Autant dire qu'il était insupportable.

Toutefois je l'aimais bien, parce que c'était mon ami intime. Vous savez ce que l'on nomme un ami intime?... C'est un fâcheux, qui a le droit d'entrer chez vous à toute heure, qui tutoie votre valet de chambre, ou peu s'en faut, qui boit sans se gêner votre meilleur porto, fume vos cigares, critique la distribution de votre appartement, votre manière de vous habiller, vos plus chères habitudes, et jusqu'à votre conduite quotidienne, vous dit mille choses désagréables enfin, et survient toujours quand vous souhaiteriez d'être seul; d'autre part, on l'aime tendrement. Pourquoi? On ne sait pas. Parce qu'il est l'ami intime: personnage incommode, mais cher! On se mettrait au feu pour lui.

Mon ami intime Francis Ducat se conduisait donc suivant les principes de la raison. Il disait aux pauvres: «Voici mon obole, chers frères. Je vous la donne, moi aussi, pour l'amour de l'humanité. Mais j'ai tort, car en encourageant votre mendicité, j'offre une prime à la fainéantise.» Il répondait aux riches: «J'accepte vos invitations, et vous rendrai toutes vos politesses; mais à regret, car en me montrant chez vous avec assiduité, je vous autorise à croire que votre luxe me charme, et je n'ignore pas les ruines et les misères qui forment la rançon de ce luxe cruel.» Deux femmes, l'une laide et l'autre jolie, venaient-elles à lui sourire, qu'il saluait cérémonieusement la première et lui parlait aussitôt de féminisme, puis ne manquait point à baiser la main de la seconde en murmurant: «Quelle injustice!» Quand je lui parlais avec feu d'une belle statue, d'un beau livre, il partageait mon enthousiasme, pour ajouter ensuite: «N'oublie pas, mon cher, que la beauté peut revêtir toutes les formes, et qu'une oeuvre entièrement différente de celle-ci ne méritera pas moins d'éloges...» Je ne pouvais souffrir mon ami Francis Ducat, que j'aimais tant.

Un jour, le 24 décembre, il vint me trouver après le déjeuner, et à brûle-pourpoint: «Ouste! me fit-il, prends ta plume et envoie des petits bleus à tous les Parisiens ou Parisiennes qui t'attendent demain. Je t'emmène à Saint-Prix.

--Mais...

--Allons, allons, quel projet avais-tu?... Quelqu'un de ces absurdes réveillons, sans doute, où l'on essaie d'avoir l'air de s'amuser jusqu'à trois heures du matin en buvant l'éternel champagne. Tu n'iras pas. Le grand malheur! Au lieu de cette fête morne et prévue, je t'enlève en auto demain matin. La neige a beaucoup fondu, les routes sont praticables. Nous arrivons à Saint-Prix pour déjeuner...»

Francis Ducat possédait à 35 kilomètres de Paris, près d'un village nommé Saint-Prix, une vieille maison ornée d'un jardin français et commandant un petit parc et une ferme. Le décor y serait charmant, sans aucun doute, et pour peu que la neige le couvrît, parfait en un jour de Noël.

«--Tu es fort aimable, Francis. Antoinette, toutefois, qu'en feras-tu?...»

Car mon ami était marié. Et la personne blonde et fine qui portait son nom me semblait si délicieuse que je me reprochais chaque jour de ne le lui point dire. Mais que voulez-vous! un ami intime... on ne peut le trahir sans remords: et c'est si bête, un remords, si ennuyeux!

«--Antoinette est partie depuis ce matin, me répondit Francis. Elle est étonnante, cette petite: elle devient tout à fait campagnarde. Pour un oui, pour un non, elle se sauve là-bas...

--Comment, cette fleur de serre, cette fanatique du théâtre, et des bridges, et des thés?...

--On ne peut plus la tenir ici, mon cher... Donc, c'est convenu, à demain?»

Je levai les yeux vers la fenêtre: Paris était ignoble et, à cause du dégel qui commençait, larmoyant et dégouttant. Les champs et les bois de Saint-Prix devaient encore étinceler, au contraire, sous leur voile blanc. J'acceptai.

Le lendemain, à l'heure dite, nous traversions Paris dans la bonne limousine de Francis, et bientôt volions hors de la ville, à travers le faubourg. Mon vieil ami était terrible, ce matin-là. Que ce fût l'équipée qui l'eût mis en verve, ou qu'il trouvât une occasion exceptionnelle de s'écouter discourir dans le demi-silence de cette voiture bien suspendue, il parla vraiment d'abondance, et ne demeura sans avis sur aucun sujet. Politique intérieure, diplomatie, réformes militaires, avenir de l'Eglise, morale publique et privée, littérature, beaux-arts, voyages, sports, hygiène, et même gastronomie, il m'étonna plus que jamais par ses clartés de tout. Je l'envoyais secrètement à tous les diables.

Aucune difficulté ne l'arrêtait, pour délicate qu'elle fût. «Les maris trompés sont des sots, affirmait-il. Ils ont mal choisi leurs amis, voilà tout, sinon leur femme. Dame! soyons logiques: un homme de goût et d'esprit doit pouvoir placer son entière confiance en ceux dont il s'entoure...»

A ce moment, j'effaçai avec mon gant la buée qui couvrait la vitre: nous courions en pleine campagne, et tout était blanc, comme je l'avais prévu, sauf la route. Francis dissertait toujours:

«--Les logiciens, vois-tu, les logiciens seuls nous sauveront. Nous avons assez de poètes et de dilettantes. Il est temps que nous devenions pratiques, enfin, et logiques, surtout! Raisonnons, déduisons à propos du moindre incident, de l'oiseau qui passe, de l'insecte qui bruit, d'un bout de papier trouvé à terre par hasard. C'est une bonne hygiène spirituelle, et Sherlock Holmes, ma foi, est un excellent maître. Nous nous sommes trop longtemps soumis à une politique d'inspiration ou de sentiment, à une religion dégradante et à des superstitions ridicules. Cette fable inepte du petit Noël, tiens, puisqu'à propos c'est aujourd'hui le 25 décembre, eh bien! je la condamne de toutes mes forces. Oui, oui, je t'entends, tu m'objecteras la fête traditionnelle des petits et l'innocuité de cette amusette... Erreur! Elle accoutume tous ces enfants, dont il faudra plus tard faire des hommes, à croire au merveilleux, presque aux fées. On prépare ainsi pour l'avenir des rêveurs et des écoute-s'il-pleut. C'est détestable. Je voudrais que le fait de donner ou de recevoir des «cadeaux du petit Noël» devînt un délit...»

Sur ces derniers mots, grâce au ciel, la voiture s'arrêta. Le mécanicien ouvrit la portière, et montrant un chemin qui s'allongeait, tout couvert de neige, au pied d'un grand mur: «Voyez, Monsieur, dit-il à Francis, nous sommes arrivés. Voici le raccourci qui longe le parc de M. Letaillis. Seulement, je n'ose pas m'y engager: c'est plein de neige, on ne voit ni les ornières, ni les trous. Je ferai le tour par la grand'route, qui est bonne et en plein dégel...

--Si nous allions à pied! s'écria Francis en se tournant vers moi. Tu as des caoutchoucs, moi aussi, nous ne mouillerons pas. C'est quinze cents mètres à faire sur ce beau tapis immaculé, regarde... Ça nous dégourdira. Puis, à pied, nous pourrons couper par le potager.

--Monsieur a-t-il la clef? demanda le mécanicien.

--Oui, oui...»

Nous voici donc, tous deux, suivant le chemin creux et contournant le parc si jalousement clos de M. Roger Letaillis, lieutenant de chasseurs--un joli cavalier, certes!--et voisin familier de mes amis Ducat. Il était presque midi, et rien, depuis le matin, n'avait blessé la belle neige éclatante. Ah! si, pourtant, et comme nous parvenions devant une porte dérobée qui s'ouvrait dans le mur de M. Letaillis, une trace de pas se montra tout à coup. Francis s'arrêta, toujours en verve et gai comme un pinson.

«--Halte-là! commanda-t-il. Je souhaitais tout à l'heure que l'on devînt pratique, et que l'on apprît enfin à raisonner. Plus de poésie, ni de songeries, mais des connaissances utiles, de la science et de la logique! A nous Sherlock Holmes, notre maître! Appliquons nos théories, et tâchons de définir avec intelligence ce que c'est que cette trace mystérieuse...»

Puis, se penchant vers le sol, il poursuivit: «Nous avons là, mon cher, un pied de femme ou de jeune garçon... De femme, plutôt, car le talon est très petit, très étroit, et très haut: vois en effet combien il a enfoncé dans la neige... Maintenant, depuis combien de temps cette dame, puisque c'en est une, a-t-elle passé par ici? Depuis cinq ou dix minutes à peine, car le dégel a commencé, et la neige par conséquent conserve peu les empreintes: or celle-ci est extraordinairement nette... Par conséquent, la belle fugitive est devant nous, à peu de distance, et nous devons, en nous hâtant, l'apercevoir au moins, sinon la rejoindre... Courons!...»

Nous courûmes, mais pas longtemps, vu que, le parc de M. Letaillis enfin dépassé, nous nous trouvâmes bientôt devant le potager des Ducat. O surprise! la trace s'arrêtait là, contre la porte même. Francis, assez étonné, prit sa clef, ouvrit. Nouveau miracle! La piste s'étendait de l'autre côté, traversant en droite ligne les carrés de choux poudrés à frimas, et les pieds de salade qui semblaient préparés par le confiseur et tout couverts de sucre blanc. Au-delà du potager, la trace était plus visible encore et presque charmante, filant sous les grands arbres nus, coupant sans respect cette belle galette de farine que figurait une pelouse ronde, s'imprimant en noir au milieu d'une allée, puis d'une sente, puis d'une cour... et aboutissant enfin à Mme Antoinette Ducat elle-même qui, trottinant devant nous, rentrait ainsi chez elle par la porte des cuisines, et s'apprêtait à en gravir le perron.

«--Antoinette!» cria François.

Elle se retourna, stupéfaite: «Bah! fit-elle. Mais d'où diable venez-vous, tous les deux?

--Et toi? demanda son mari.

--Moi?... Je viens de faire un tour de parc.

--Ah?... De quel côté, donc?

--Mais... du côté du jardin français.»

Bon! Le jardin français se trouvait au Nord, alors que l'allée, la sente que nous avions suivies, la pelouse que nous avions traversée, le potager... et la demeure de M. Roger Letaillis s'étendaient précisément à l'opposé, c'est-à-dire au Sud.

J'aime tendrement, je vous le répète, Francis Ducat, puisqu'il est mon ami intime. D'où vint donc que je fus si joyeusement satisfait, en mon for intérieur, de constater qu'il venait là de recevoir, lui aussi, un plaisant cadeau de ce petit Noël dont il avait médit, et qui, j'imagine, se vengeait?

TABLE DES MATIÈRES

pages A la gloire de Carducci 1 Le latin 9 Cavaliers antiques 17 Histoire contemporaine d'un mot 31 Le goût français 37 La haine des arbres 45 Des nuances qui passent, et un son qu'on oublie 55 Pour écrire: «Je vous aime» 61 Les lettres de nos amies 69 Pour causer 77 Le choix d'un livre 85 Ne pas aimer la musique 93 En être 99 Le jeune homme thé, ou Mascarille 105 Le dandysme 111 Noblesse chevaline 117 Noblesse humaine 127 A propos du duel 143 Les jeux sanglants 149 Far West! 157 Les libellules des plages 165 La piste 171

Niort. Imprimerie Nouvelle G. Clouzot.