Part 10
Non, certes; seulement nous sommes des gens pratiques, voyez-vous, un peu plus avisés peut-être que les furieux réformateurs: et nous avons remarqué que, neuf fois sur dix, un duel étouffe aussi discrètement que possible un scandale; qu'il arrête jusqu'à un certain point, et non sans un dernier reste d'élégance, la goujaterie d'abord, puis la calomnie trop effrontée, comme aussi pas mal de chantages mondains et quelques abus de presse; qu'il permet seul de se défendre encore assez, lorsqu'il le faut, contre la tyrannie des millionnaires ou l'impudence des parvenus; nous sommes sujets enfin--je vous révèle cette suprême niaiserie--à frémir devant l'obligation de faire un procès et de demander de l'argent à quiconque nous aura craché à la figure ou se sera mis en devoir de caresser, contre son gré, notre bonne amie. Allons, nous voilà déjà moins absurdes, n'est-ce pas?
Cependant il y a, répondra-t-on, des dilettantes du duel, des gourmets... Eh bien oui, c'est vrai, il en existe. On cueille une jouissance rare évidemment à guetter dans les yeux ou sur la face d'un rival le signe de faiblesse, le tressaillement léger qui vous indique sa défaillance, sa défaite. Et vous trouverez des fous qui se font des affaires par plaisir. Mais ils sont cinquante dans Paris, et c'est toujours entre eux, entre escrimeurs, entre habitués, qu'ils se battent. C'est leur sport. Ils se divertissent à s'entre-blesser mutuellement, et portent leur courage à la boutonnière, comme une fleur. Mon Dieu, cela les regarde, et l'on ne commet pas un crime, en France, pour avoir mis une fleur à son habit. Ces raffinés, encore une fois, n'iront point chercher noise à d'honorables chefs de famille. S'ils s'offrent de temps en temps un homme public turbulent ou un snob imbécile, qu'est-ce que cela fait aux gens d'esprit?
Vous nous avez couverts d'opprobre et accablés d'injures--j'exagère? c'est vrai, mais je m'accorde à votre ton--parce que nous aimons mieux nous exposer à une épée que de nous envoyer l'huissier, parce que nous préférons un acte traditionnel et qu'on ne peut vraiment pas qualifier de bas, ni de laid, à celui qui consisterait à s'en aller, tout gémissant, raconter à monsieur le commissaire de police, à messieurs les juges, à messieurs les témoins, les avocats, les assistants et les gardes municipaux, qu'on vous aura ri au nez ou battu; vous vous êtes indigné parce que beaucoup de vos concitoyens qui savent également, Monsieur, soigner longtemps un malade, assumer l'éducation d'un enfant et faire vivre leur famille, se paient parfois le luxe d'être braves encore d'une autre façon; vous avez dit des folies («Un duel ne vous rendra pas une femme enlevée; vous n'en serez pas moins une crapule pour vous être battu...»; mais qui a jamais prétendu le contraire?); vous vous êtes abrité derrière un monceau de projets de loi; vous nous avez traités d'Apaches; vous avez à votre tour «gloussé d'enthousiasme» devant le lâche qui ne soutient pas jusqu'au bout ce qu'il a dit ou fait--et tout cela en vous imaginant déconsidérer le duel dans l'opinion publique?
Mais voulez-vous que je vous découvre une grande vérité? Si vous n'étiez pas ainsi quelques-uns à chercher sans cesse des excuses à la peur (pour un homme de mérite qui se déroberait avec quelque haute raison, songez aux dix mille pleutres qui en commettraient plus effrontément leurs ignobles gestes!) et à rouler des yeux tragiques, et à former des ligues, et à méditer des lois restrictives, on irait certainement beaucoup moins sur le terrain. On n'y va le plus souvent qu'à cause de vous. Vous faites du duel un monstre. Vous lui donnez une saveur de fruit horriblement défendu. Comme c'est malin!
Et puis, si vous voulez résolument que cette vieille coutume tombe en désuétude, mais tâchez donc d'abord d'être polis, vous autres du monde où l'on s'assied sur les procès-verbaux! Nous ne tenons pas à nous battre avec vous--si vous croyez que c'est amusant! Mais pourquoi nous chercher querelle, en ce cas? En somme, vous y pensez beaucoup plus que nous, au duel, et je vous soupçonne à la fin de quelque dépit amoureux devant cette institution qui sent toujours sa galanterie, n'est-ce pas? et n'a point encore entièrement perdu toute sa grâce.
LES JEUX SANGLANTS
La chasse est un divertissement de famille. C'est même le seul peut-être que l'on puisse qualifier ainsi. Tous les autres plaisirs, tels que la débauche, les discussions politiques, les cartes, la table ou le sport, ne sauraient être goûtés à la fois par les différents membres d'une même famille. Un père craindra son fils au baccara du cercle; deux frères qui se livrent à quelque match athlétique, à quelque assaut d'escrime ou de boxe, ne se quittent pas sans amertume; les élections ou l'avenir du socialisme divisent le plus souvent oncles et neveux, beaux-frères et cousins; la tradition demande qu'un vieux monsieur respectable ne roule pas autant que possible sous la nappe en présence de ses petits-enfants; et deux époux ne vont généralement point satisfaire aux inquiétudes de leurs âmes dans la même garçonnière. Au lieu que la chasse...
Ah! la chasse, douce et patriarcale volupté, distraction de tout repos, quelles images réconfortantes et saines évoque ce seul mot... On se figure, dès qu'on le prononce, le petit jeune homme qui a fait l'an passé sa première communion, et auquel on a promis, pour son renouvellement, un beau fusil tout flambant neuf. L'engin de carnage arrive un beau matin du mois d'août: c'est grand-papa qui l'offre, mais toute la famille est là pour la solennité. Chacun en prend sa part: la maman a laissé espérer un costume et une culotte pour courir la plaine et les fourrés, le père donnera les cartouches, et l'oncle Emile ou le cousin Jules sont là aussi qui murmurent au galopin en lui pinçant l'oreille: «Et après le premier perdreau, mon gaillard, on fumera une cigarette tous les deux, et allez donc!...» Arrive là-dessus l'ouverture, vous voyez la scène touchante: le petit en tête, un peu pâle, et puis les grands cousins tout guillerets, le père doucement ému, l'aïeul radieux, qui ne sent plus son rhumatisme ni sa goutte, toute l'édifiante et allègre caravane se met en chemin. Les femmes diront dans la journée, discrètement fières et attendries: «Ces messieurs sont à la chasse.»
Or vous savez ce qu'ils y font, ces messieurs, à la chasse. Les plus modestes s'en vont en rang, droit devant eux à travers quatre ou cinq champs, et fusillent le menu gibier qui se lève quelquefois parmi les betteraves ou le long des sillons. Ou bien, s'ils sont opulents, s'ils font partie des heureux de ce monde, les propriétaires d'une «belle» chasse se postent commodément en des abris bien garantis du soleil ou du vent, et ils massacrent alors par vingtaines et cinquantaines les bestioles ahuries, qu'un régiment de paysans revêtus de blouses blanches poussent impitoyablement sur leurs canons de fusils.
Vous connaissez du reste la réponse de ces dévastateurs: «Nous ne chassons pas, disent-ils, nous tirons. C'est notre adresse et notre coup d'oeil que nous expérimentons, et non pas le gibier qui nous intéresse.» D'accord. Néanmoins les oiseaux, ces fleurs de l'air que le plomb fane et flétrit, tombent, tombent sans cesse; les lièvres et les lapins s'alignent, le ventre crevé, la cervelle répandue; de sveltes chevreuils même succombent sous la mitraille... Et le petit jeune homme, exultant, revient au logis; sa mère l'embrasse, sa soeur l'admire, les cousins porteront sa santé au dessert, et l'auteur de ses jours calcule avec l'ancêtre combien de cadavres déchiquetés le jeune prodige a pu en somme jeter bas depuis le matin.
Si cependant vous parlez à ces mêmes gens de chasse à courre, ou d'une émouvante épreuve de boxe anglaise à poings nus, ou d'un passionnant combat de coqs, ou de quelque splendide et grisante corrida, ah! qu'on les soutienne, ils vont s'évanouir d'horreur et de dégoût!... Des coups de poing, des saignements de nez, quelle barbarie! Lancer l'un contre l'autre deux volatiles irrités, fi donc! voilà qui révolte des nerfs délicats. Les courses de taureaux, cela fait mal au coeur, et quant à la chasse à courre, comment supporter cet amusement cynique et moyen-âgeux, qui forme bien une source importante de revenus pour les paysans de plusieurs contrées comme pour les forêts de l'Etat, mais qui torture d'autre part l'âme fine et tendre des bons citoyens!
Et tous les dignes pères de famille, notaires, magistrats vertueux, bureaucrates et charitables négociants, tous ces braves nemrods de s'unir à l'envi pour former des Sociétés protectrices d'animaux, et de déclamer contre les combats de coqs, assauts de boxe, hallalis et corridas! Les coqs et autres volailles seront réservés aux seules automobiles, qui en font de la bouillie sur les routes. Ce n'est plus un matador qui tuera le taureau dans toutes les formes de l'art, non, c'est l'équarisseur qui l'assommera au fond d'un abattoir. La préfecture de police empêchera l'athlète de combattre publiquement et loyalement dans le «ring»: mais elle a relâché ce matin l'apache qui va suriner dans la nuit quelque vieille, podagre et sourde. Et vous ne voudriez pas que les cerfs et les sangliers continuassent à tomber ainsi devant l'effort intelligent de la meute, au son grandiose et majestueux des fanfares séculaires? Allons donc, une bonne balle, tirée au coin d'un bois, voilà qui convient mieux à nos moeurs, et qui vous supprime une grosse bête en deux secondes, sans faire tant d'histoires!
Eh bien, les sensibles coeurs qui souffrent pour un peu de sang répandu autrement qu'en plaine et en battue, ou bien ailleurs que chez les bouchers, ces coeurs évangéliques ne sont pas très bien inspirés, ce semble. Ils feraient peut-être mieux de songer que ce n'en est point fini sur terre des bestialités et des égorgements, et qu'il s'en faut que le grand sabre des maréchaux ait cessé de retentir avec fracas dans les salons de Berlin, de Londres, de Pétersbourg et de Vienne. Les Barbares sont encore là, qui jadis ont brisé le bel Empire latin. Ils invoquent toujours le droit de la guerre, ces Scythes et ces Goths. Ce n'est pas, je pense, en pleurnichant que l'on prétend former la France aux vertus plus violentes qu'il lui faudrait. Certes un conscrit ne sera pas meilleur patriote pour s'être souvent rougi les mains en tuant, par jeu, des animaux stupides, ou en boxant jusqu'à l'héroïsme. Mais pourra-t-on s'empêcher de penser malgré tout aux rudes divertissements du stade, recherchés par ce petit peuple d'orateurs et d'artistes qui culbuta les hordes de Xerxès? Oubliera-t-on les terribles splendeurs du cirque, dont étaient friands ces légionnaires qui maintinrent pendant cinq siècles l'ordre et la paix romaine dans le monde? Et comment aussi ne pas évoquer, il faut bien le dire, les horreurs jacobines parmi lesquelles avaient grandi les soldats que Napoléon promenait si follement par l'Europe? Assurément nous sommes loin aujourd'hui des «escapades» napoléoniennes, comme disait le marquis de la Seiglière; mais pour défendre seulement contre les Barbares la grâce française, il pourrait être bon que nous fissions tout de même blanc de notre épée quelque jour, et peut-être qu'un peu d'entraînement sanguinaire ne messiérait pas trop...
Toutefois, n'insistons pas sur un argument qui deviendrait vite puéril. Ainsi que tant de grandes vérités, il ne faut qu'indiquer celle-ci. Dès qu'on s'y arrête, elle se voile et se cache de nouveau, délicate et nue, tout au fond de son puits. Une bien autre vertu suffit à faire aimer les «jeux sanglants»: c'est qu'ils sont beaux. Un geste de combat, d'effort, de lutte est presque toujours admirable. Et quand il nous est donné de le voir dans un décor merveilleux, en des arènes provençales par exemple, illuminées par le soleil et pleines d'une foule enivrée, ou parmi les taillis dorés des forêts automnales que traversent au galop les veneurs habillés de pourpre, de sinople ou d'azur--la fête pour notre regard est complète, et presque solennelle, presque divine.
On dit de tous les jeux violents, sanglants ou non, que ce sont des sports. En effet. Et aussi bien les «gens de sport» ont-ils un sens artistique affiné par leur éducation spéciale. Oh, parbleu, ne leur demandez point de jugements sur les arts libéraux! Ils n'ont guère d'opinion, le plus souvent, touchant de tels sujets. Mais en revanche, ils savent, et mieux qu'aucun critique d'art ne le ferait, discerner en plein air, en pleine action, la délicatesse d'une courbe précise, la puissance élégante d'un mouvement. L'expérience leur a enseigné à quel point exact l'effort est superflu, c'est-à-dire mauvais. Ils goûtent en connaisseurs la silhouette d'un pur sang, d'un taureau puissant et racé, d'un hardi chien de meute, les proportions d'un athlète, et cette sobriété, cette aisance, cette force que doit avoir un geste parfait. Ce sont des artistes expérimentaux.
Il ne faut point les contrarier. Et l'on doit non seulement leur permettre d'organiser les plaisirs splendides et un peu sauvages où ils se complaisent, mais encore les remercier de nous y convier, de nous les offrir. Que le peuple acclame les matadors superbes, qu'il applaudisse au courage féroce des coqs de combat, à l'énergie indomptable du pugiliste qui, jeté à terre pour la troisième fois, se relève encore et reprend la lutte. Sachons admirer le chant triomphal des trompes au bord d'un étang que l'ombre envahit, plutôt que de nous tordre désespérément les mains parce qu'un cerf patauge et se noie là-bas, dans l'eau noire, et parce qu'on le donnera tout à l'heure aux chiens en curée. Ira-t-on prêcher une nation, pour l'anoblir, l'instruire et l'élever, lui parlera-t-on vainement de je ne sais quelle morale civique, ou voudra-t-on lui rappeler une religion qui défaille? Lui expliquera-t-on qu'il faut cultiver le Bien ou le Vrai ici-bas? Philosophie, verbiage. La leçon sera meilleure si l'on montre simplement de beaux, de mâles spectacles, et non point dans les musées, parbleu! mais en plein air, en réalité--et fût-ce au prix d'un peu de sang. Un bel effort bien présenté, un beau geste bien téméraire, les chiffonniers, les gars de ferme, les chemineaux mêmes le comprennent et s'y soumettent. Que si ces spectacles confinent parfois à la brutalité, cette vertu de héros est du moins un puissant tonique! Un brutal croit toujours être fort, et les forts crânent et se redressent. Bon exemple.
Mais notre société a des nerfs de femmelette. Elle ne supporte de voir couler que le sang des lapins et des perdrix. Celui de tout autre être vivant la fait tomber en pamoison. Et quand à la beauté, on s'en soucie bien! L'important est d'interdire les corridas et les combats de coqs à Paris! L'important est aussi de couper cinq ou six mille arbres au Bois de Boulogne, afin de bâtir à la place des maisons de rapport. Les arbres qu'on abat saignent pourtant cruellement, eux aussi, Ronsard nous l'a dit autrefois, s'en souvient-on?
Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras; Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas; Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce? Sacrilège meurtrier, si l'on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de détresses Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses!
FAR WEST!
I
De temps à autre, et sur un petit ton ironique ou détaché, les journaux nous donnent des nouvelles du Far West. Ces nouvelles sont navrantes. On apprend, par exemple, qu'une bande de Peaux-Rouges, irritée d'on ne sait quelle injustice, vient d'essayer de se révolter, et que les mitrailleuses dernier modèle l'ont taillée en pièces. Ou bien on lit dans un magazine quelque article désolant sur le dernier des derniers territoires de chasse qui restaient aux naturels américains. Pis que cela, on voit sur une revue illustrée des gravures représentant des Indiens et leurs chefs, Bison-Rouge ou Grand-Taureau. Horreur! ces descendants de guerriers redoutables portent qui des godillots, qui un chapeau melon, qui un veston de confection new-yorkaise. Pis encore! J'ai lu dans une gazette qu'un ingénieux sachem s'était récemment mis à la tête d'un syndicat pour la vente des «menus objets de fabrication indienne». Un syndicat au pays du scalp! Quel scandale!
Je sais que de bons esprits se réjouissent de ces lamentables informations. Ils constatent avec plaisir que le progrès est en marche, qu'il gagne du terrain chaque jour, et qu'il y aura bientôt un Palace Hôtel au milieu du Sahara, ou un poste téléphonique au pôle. Voilà qui démontre jusqu'à l'évidence la force et la hardiesse de nos vastes cerveaux. Assurément. Mais, d'autre part, quoi de plus triste, si toutes ces nobles conquêtes de la science ont pour résultat, finalement, de faire porter des bretelles à quelques rois nègres, qui s'en passaient fort bien, et de changer en bons bourgeois yankees, hélas! toute l'héroïque descendance des glorieux Peaux-Rouges... les Peaux-Rouges de l'immortel Gustave Aymard?
Que des admirateurs--dont je suis--projettent d'élever une statue à Jules Verne, c'est parfait. Toutefois il ne convient pas qu'on oublie, en ce cas, Gustave Aymard, son rival, Gustave Aymard le magicien, dieu de notre jeunesse, conteur incomparable et fécond qui enchanta non pas quelques centaines, mais quelques millions d'enfants, et non pendant un ou deux ans de leur vie, mais bien au delà de l'âge de raison, certes... Car au lycée, mes camarades et moi-même lisions déjà Hector Malot et Alexandre Dumas, voire Daudet et peut-être Paul Bourget, que nous conservions toujours cependant une tendresse sans pareille pour l'extraordinaire «prairie» de Gustave Aymard et son Mexique plus enivrant encore. Et depuis bien des années, gamins ravis et sauvages, nous avions couru à travers le parc Monceau, les Champs-Elysées et autres «savanes immenses», en serrant d'imaginaires _mustangs_ entre nos cuisses nerveuses! Bambins perdus dans nos rêves, nous ne sortions par les rues qu'en nous supposant armés jusqu'aux dents, la carabine au poing, la _navaja_ glissée dans la botte. Nous écoutions le vent des plaines en traversant la place de l'Europe ou la place Malesherbes. Nous fumions, résignés, le calumet de paix pendant les intolérables classes de mathématiques ou de géographie. Nous entendions le soir, sous la lampe, le silence des grandes nuits du désert, nous éprouvions le calme de l'_hacienda_; puis tout à coup, là-bas, naissait un hululement, un signal, puis l'attaque, les coups de feu, l'incendie, le désastre, l'enlèvement des femmes... Quels poètes admirables Gustave Aymard avait donc faits de nous!
On parle de Gambetta. Il me souvient du jour de son enterrement (Dieu! que c'est loin!) J'étais au lit, malade, et dévorais naturellement quelqu'un des cent romans de mon cher auteur. Soudain, une troupe passa dans ma rue, revenant de la cérémonie et martelant le sol en mesure, une, deux, une, deux... A ce moment je lisais l'entrée dans je ne sais quelle ville mexicaine d'un général vainqueur, après son _pronunciamento_. Ce fut l'un des instants de ma vie où je compris le mieux ce mot: «la gloire». Le grand tribun mort et mon général vainqueur se confondirent dans ma petite cervelle; ils m'apparurent tous deux unis, magnifiques et radieux. Ma gorge se serra. La belle émotion! Jamais plus aucun discours sur la gloire ne devait me toucher autant.
Et les héros de Gustave Aymard, qui de nous ne les revoit passer, tragiques et délicieux, dans sa mémoire? Lui, svelte, brun, souriant, mais l'oeil étincelant, d'une force herculéenne malgré ses mains fines; il monte à merveille un cheval terrible, et une seule perle, «d'un prix inestimable», retient négligemment sa cravate de soie... Elle, adorablement belle, spirituelle et raffinée, cruelle avec cela, et d'un orgueil espagnol, mais qui s'humanisera... Ah! les nobles êtres! Quel courage surhumain était le leur! Et comme ils s'aimaient!
Je fus en décembre chez mon libraire pour y feuilleter les livres qu'on donne en étrennes, aujourd'hui, aux collégiens. Que d'histoire de France! Mais surtout, que d'aventures scientifiques et commerciales, que d'enfants déjà ingénieurs, que de spéculateurs précoces parcourant le monde avec cinq sous en poche ou faisant une fortune colossale en six mois! On croit que tous ces livres-là donnent une âme industrielle à nos futurs citoyens, et que leur esprit en devient plus pratique. On ne veut plus de contes romanesques, qui éveillent trop vite et mal à propos l'imagination. Soit. Suivons cette mode, comme les autres. Pourtant Gustave Aymard était un bon auteur: il nous inculquait le goût--que dis-je!--la fureur, la passion de l'exploit physique, de l'audace et de l'endurance corporelles: souvenez-vous des raids formidables, des navigations étonnantes, des duels sanglants de tous ces «caballeros», des tortures qu'ils supportaient stoïquement, sans parler de leurs inévitables talents d'écuyer, de tireur à la carabine, de chasseur, d'éclaireur, de lutteur et même d'escrimeur... Puis Gustave Aymard nous mettait dans l'âme je ne sais quoi de téméraire et de généreux, qui n'allait pas sans grâce chez de jeunes Français. Je gage que Maurice Barrès conseilla ces lectures à son petit Philippe.
Gustave Aymard n'a conté que des mensonges?... Pourquoi donc? L'humanité est plus héroïque qu'on ne croit. Et puis, les aventures de petits mécaniciens et de trusteurs prodiges, comme si elles étaient vraisemblables! Et toute cette histoire de France du Jour de l'An, demandez donc aux professeurs, ou même aux gens d'esprit, ce qu'ils en pensent...
Pauvres Peaux-Rouges! Comanches sympathiques et Sioux détestables! Les visages pâles vous ont molestés, dépouillés et massacrés de toutes les manières. Bien mieux, ils vous ont civilisés, c'est-à-dire asservis. Mais un vengeur est venu, qui s'appelait Gustave Aymard, et qui écrivit votre romancero, votre Iliade en des livres innombrables: et depuis plus de soixante ans les ombres de vos sachems illustres, ô peuples errants du Far West, et l'impérissable renommée de vos chasseurs de chevelures troublent les rêves des enfants et des petits-enfants de vos vainqueurs. On vous a volé vos savanes, mais vous avez emporté toutes nos petites âmes frémissantes, ô guerriers peinturlurés, effrayants et charmants! Et il est peut-être plus méritoire de ravir une âme que d'enlever un scalp à son plus mortel ennemi--je dis peut-être...
II
Heureuses, trois fois heureuses furent les générations qui naquirent entre 1876 et 1879, comme entre 1892 et 1895! Car il arriva que pendant leur grand rêve lointain, pendant qu'ils se croyaient le plus ardemment pawnies ou bandits de la savane, Buffalo Bill vint à Paris. Il occupait Neuilly en 89: il campait au Champ-de-Mars en 1905.
Or, le jeune Roger de Monjaron, vieux de treize printemps, en avait littéralement perdu la tête. Saturé d'Aymard, de Cooper et de Jules Verne, il ne rêvait qu'aventures et merveilleux exploits. Il passait des heures au manège à faire de la voltige avec rage, ou à trotter sans étriers. Tirer furieusement contre une cible installée chez lui, au grand effroi de sa famille, manier amoureusement un revolver de poche, un long couteau à virole, et parler anglais du nez, en vrai colon du Far West, telles étaient ses plus voluptueuses distractions. Un soir qu'il se trouvait au bal, sombre et pensif, vêtu il est vrai d'un smoking fort coquet, mais les deux mains passées dans sa ceinture, à la cow-boy, Roger de Monjaron n'y put tenir: il s'échappa tout à coup, réclama son vestiaire et se dirigea résolument vers le camp de Buffalo Bill, qui se trouvait tout proche.