Part 1
MARCEL BOULENGER
LETTRES DE CHANTILLY
H. FLOURY 1, BOULEVARD DES CAPUCINES, 1 PARIS
1907
DU MÊME AUTEUR
La femme baroque, roman (épuisé). Le page, roman. La croix de Malte, roman. Couplées, roman. Au pays de Sylvie, nouvelles. Souvenirs du marquis de Floranges (1811-1834). La querelle de l'orthographe. L'amazone blessée, roman.
Plaquettes:
Quarante escrimeurs.--Les quatre maladies du style.
A Louis Legendre
LETTRES DE CHANTILLY
A LA GLOIRE DE CARDUCCI
Les races latines, le sang latin, qu'est-ce que cela signifie? s'écrieront les ethnographes. Il y a du celte, de l'anglo-saxon, du slave, du sémite, parfois du turc, et souvent de l'arabe dans ce qu'on nomme les races latines. C'est là surtout une expression géographique. Elle ne correspond à rien de rigoureux, au contraire. Et quand les Latins se flattent d'une prétendue hérédité, d'on ne sait quelle finesse du goût, comme d'une aisance charmante ou d'une qualité d'esprit qu'ils doivent à leurs ancêtres, ils s'en font beaucoup accroire.
Possible. N'oublions pas toutefois que les ethnographes sont des savants, par conséquent des logiciens, c'est-à-dire des rêveurs qui suivent leurs chimères au-dessus de l'humble, obscure et inexplicable réalité. Certes il existe, quoi qu'ils en pensent, une race latine, et l'on sent qu'on en fait partie à des mouvements secrets, à certains dégoûts dont on n'est pas maître, ainsi qu'à des allégresses involontaires...
Un auteur barbare et savoureux, l'écrivain anglais Rudyard Kipling, conte en l'un de ses livres une histoire admirable. Il s'agit d'un officier de l'armée des Indes qui fut longtemps le prisonnier et l'esclave des Russes, si longtemps qu'après d'interminables aventures, il a, pour ainsi dire, perdu l'esprit, il est devenu presque un sauvage, presque une bête même. Rentrant par hasard dans son régiment et déjeûnant au mess, il ne reconnaît rien, ne se rappelle rien; à la fin du repas enfin, son colonel, pour l'éprouver, se lève et porte la santé de la Reine. Aussitôt l'ancien officier se trouve debout malgré lui, répond au toast sans s'en rendre compte, et selon le rite consacré, brise son verre. Il s'est souvenu inconsciemment de l'émotion traditionnelle et patriotique que cause à tout bon sujet britannique un toast à Sa Gracieuse Majesté: le pauvre homme, soudain galvanisé, s'est à ce coup retrouvé Anglais, voire impérialiste probablement.
Or tout dernièrement, le prix Nobel fut conféré au glorieux poète italien Giosuè Carducci, mort aujourd'hui. Quiconque, en apprenant cet hommage éclatant rendu au vieil aède d'outre-monts, a ressenti subitement un enthousiasme, un mouvement de triomphe et de joie, de pieux amour aussi et comme de respect filial; quiconque a goûté là l'une des belles et violentes émotions de sa vie; quiconque a, d'instinct, crié: Victoire!--peut se dire de bonne et pure race latine! Où qu'il habite, où qu'il soit né, celui-là est un «méditerranéen». Le jour que l'on donna le prix Nobel, des milliers de _cives romani_ se sont reconnus et félicités dans le monde entier. Ainsi que l'officier anglais de Kipling rompait son verre en l'honneur de la reine Victoria, nous eussions tous brisé nos coupes à la gloire de Carducci le Superbe, de Carducci l'Ancien!
Mais, dira-t-on, vous possédez donc l'italien jusqu'à en saisir toutes les finesses poétiques, jusqu'à entendre le rythme de cette langue musicale, la cadence de ses vers, et jusqu'à vous complaire aux jeux délicats des longues et des brèves, des significations détournées ou imprévues, des mots qui se flattent l'un l'autre?
Nullement. Nous lisons, nous autres Français, rebelles aux langues étrangères, l'italien tant bien que mal. Quant aux traductions, s'il s'agit d'un poète surtout, la meilleure ne vaut rien. Aussi est-ce devant la gloire, les idées, les rêves, les gestes et le personnage de Carducci que nous nous inclinons, plutôt que devant son oeuvre elle-même. Nous vénérons ses ambitions artistiques, son énergie, sa fierté, ses attitudes, son rôle en Italie, toute sa vie; nous admirons enfin le héros littéraire qu'il est.
L'humanité a besoin de héros littéraires. Sans quelques écrivains et poètes qui ont réalisé des types parfaits de l'artiste et du lettré, la foule ne saurait comment témoigner son goût pour la littérature. Car elle lit peu, et ne relit presque jamais les très beaux livres: elle est paresseuse, sans curiosité comme sans culture. Mais elle respecte certaines traditions, et s'attache à des modèles convenus et définitifs de grands hommes qui lui sont chers. Ainsi, parce qu'Alfred de Musset a existé, elle reconnaît du charme et de la grâce irrésistible chez les jeunes poètes. Parce que Leconte de Lisle vécut, elle admet l'émouvante noblesse d'une existence dévouée toute entière à la beauté. Renan lui fournit le modèle impérissable d'un penseur quasi-divin. De nos jours, Gabriele d'Annunzio, Edmond Rostand s'inscrivent à leur tour dans cette sorte de Légende Dorée. L'étonnement ou l'enthousiasme universels qu'ils ont suscités auront entretenu la foi populaire. Parce que Giosuè Carducci aura, lui aussi, donné pendant quarante ou cinquante années au monde l'exemple d'un dévouement intransigeant et passionné envers les Muses et les belles-lettres classiques, la postérité inscrira désormais dans son calendrier ce nouveau saint: le poète latin, fier jusqu'à l'orgueil de sa race et de sa tradition, obstiné, presque inattaquable à force de bonne foi, terrible par ses colères, par son mépris, et magnifiquement perdu dans son rêve.
La vie de Carducci fut très simple, et d'une élégance en quelque sorte farouche. Né dans un petit bourg de Toscane, l'an 1836, et fils d'un médecin de campagne, il grandit dans la maremme de Pise, maremme fiévreuse et belle, pareille sans doute à celle qui--Dante l'a chanté--«fit et défit» la tragique Pia. Le jeune Toscan adora tout de suite sa langue maternelle, et l'ancêtre auguste de celle-ci, la langue latine: il fit des vers et devint philologue. Déjà plein de son génie, il gagna vite, comme poète, les suffrages d'un groupe de délicats Florentins, jeunes artistes et lettrés, groupe qu'il nomma lui-même, insolemment et joliment, _les Amis Pédants_. Le journal de ces humanistes de vingt ans s'appelait le _Politien_, en souvenir du savant et fin poète qu'aima si tendrement Laurent de Médicis. En même temps, comme Carducci était pauvre, il donnait des leçons, pour vivre. Sa science était profonde: les plus malveillants rendaient hommage à son enseignement. Bientôt il se voyait titulaire, à l'Université de Bologne, de la chaire de littérature. Il ne devait plus abandonner que rarement et cette chaire et cette ville, où s'écoula presque toute sa vie.
Rappelons qu'au temps où le hautain Carducci présidait _les Amis Pédants_, et contribuait à fonder le _Politien_, la littérature italienne se trouvait en proie au plus gémissant et veule romantisme. Ecoeuré par ce mauvais ton, notre jeune aède jura de ramener la poésie à ses sources primitives et--en ce pays--nationales, c'est-à-dire aux modèles classiques. Pareil à notre Ronsard, Carducci devint «un antique»; sa muse en italien parla grec et latin, et comme Ronsard aussi, il composa, selon les rythmes anciens, les plus mélodieuses, les plus fortes, nerveuses et frémissantes poésies lyriques dont puissent s'enorgueillir ses compatriotes.
Dans le même temps encore, l'Italie renaissante s'affranchissait du joug monarchique et clérical de l'Autriche. Frénétiquement patriote et libéral, Carducci exécrait les oppresseurs de son pays, étrangers, prêtres et rois. La tourbe pleurarde des romantiques, ses adversaires littéraires, soutenait volontiers, au contraire, ces prêtres, ces rois que le moyen-âge avait respectés. Logique jusqu'au bout, Carducci devait donc, lui, glorifier le paganisme, la joie de vivre, le règne de la radieuse nature, et jeter l'opprobre à ce sombre catholicisme, triste religion d'esclaves qui ruina le monde antique: il publia l'_Hymne à Satan_, furieuse attaque contre le dieu des humbles et des soumis, contre l'idéal des chrétiens.
Scandale immense! Toute une partie de l'Italie se dressa, indignée, contre Carducci, qui devint alors l'idole des révolutionnaires et des républicains radicaux. Attaque et défense, le combat fut acharné non moins que féroce. Mais le fougueux Giosuè avait bec et ongles. Sa plume était redoutable et son éloquence impétueuse, mordante, âpre[1].
[1] Une anecdote: Giosuè Carducci enfant avait capturé dans la maremme un faucon et un louveteau, qu'il élevait. Son père, pieux catholique, fit abattre ces animaux sanguinaires. De là daterait le premier ressentiment du petit Giosuè contre une religion qui, pensait-il, poussait à détruire les belles bêtes de proie. Sentiment puéril, mais non pas absurde, il s'en faut.
Notons aussi que lors du Congrès de la Paix de 1890, le vieux Carducci publia une Ode sur la Guerre, dans laquelle il exaltait et glorifiait le «sublime fléau», en vouant aux gémonies les pacifistes.
L'unification de l'Italie se fit enfin. Carducci comprit que la Royauté seule pouvait accomplir l'oeuvre de relèvement et de paix. Patriotiquement, il se soumit, et s'inclina, non sans noblesse, devant la grâce infinie de la reine Marguerite, sa tutélaire souveraine. Il termina sa vie, chargé de gloire et d'années, n'ayant pas un instant faibli, ni cessé d'être le plus grand et le plus pur des poètes lyriques, au sens qu'Horace et Ronsard laissèrent à ce titre, comme le plus hardi, le plus indomptable des libres esprits, et--à l'exemple de Pétrarque--le plus raffiné, le plus délicat des savants humanistes. Gabriele d'Annunzio, de nos jours, offre quelques traits de ressemblance avec Giosuè Carducci, qui d'ailleurs fut son maître.
On dressera plus d'une statue--hélas!--à Carducci. Laides et vulgaires, elles encombreront les places de Florence, de Bologne et de Rome. On verra l'émule de Politien, de l'Arioste et du Tasse vêtu d'une redingote de bronze ou de marbre, et ridiculisé à jamais. Au lieu de ces effigies absurdes, je souhaiterais qu'on élevât au poète deux monuments vraiment dignes de lui. L'un à Rome, et non loin du Forum où jadis retentit la voix des Gracques et de Cicéron: là serait placé sur un socle, en un carrefour ou bien au détour d'une rue, ce buste splendide et inachevé de Brutus que tailla Michel-Ange, et qui actuellement se trouve à Florence, au Bargello. Une inscription rappellerait au passant que ce chef-d'oeuvre commémore la mémoire du grand patriote Carducci.
L'autre monument se trouverait dans la baie de Naples, en un site admirable de Sorrente ou du Pausilippe, au lieu que jadis occupa sans doute telle ou telle voluptueuse villa romaine. Là, devant la mer, sous un portique léger, quelque divine statue antique ferait son geste éternel en l'honneur de notre poète, quelque Muse du Vatican ou, qui sait, l'Apollon Citharède lui-même...
Puis, ce n'est pas tout. Il y a dans la vie de Giosuè Carducci une heure charmante: ce fut celle où il sut pencher sa tête, jusque là rebelle, sur la main pleine de grâces de la reine Marguerite. Il n'est plus besoin d'un monument pour conserver ce joli souvenir de galanterie; le marbre ni l'airain ne conviendraient en rien ici, mais bien plutôt il y faudrait quelque commémoration délicate, courtoise, souriante et digne à la fois, quelque louange qui vînt plutôt de chez nous, par exemple un élégant et fin discours, un éloge éloquent, mais en même temps très spirituel, dans le goût de ceux que savent si merveilleusement réussir chaque année, en se jouant, nos messieurs de notre Académie Française.
LE LATIN
De temps à autre, chez nous, quelqu'un demande que les langues mortes ne figurent plus sur les programmes de l'enseignement secondaire. Parfois cet ennemi de nos chétives études classiques est un délicat, qui sait combien rustiques et incomplètes sont les notions de grec et de latin inculquées aux élèves durant leurs classes. «A quoi bon, dit avec dédain ce fin lettré, ennuyer les pauvres lycéens avec des «chrestomathies» ou des morceaux choisis de Cicéron? Est-ce pour dégoûter à jamais les quelques esprits désintéressés ou artistes qui autrement eussent aimé par la suite à découvrir peu à peu, comme firent jadis les humanistes italiens, la grâce ravissante des Muses antiques? Un potache devenu péniblement bachelier éprouve l'horreur de ce qu'il a si péniblement appris. Et tout au plus un très «fort en thème» connaît-il sa littérature grecque et latine comme un commis de librairie peut connaître les livres de sa boutique. Beau résultat, vraiment! Que nos jeunes gens étudient plutôt les langues vivantes ou les cours de la Bourse. Ce sera plus utile que de savoir enfin, au prix de longs et fastidieux efforts, épeler gauchement Tacite ou déchiffrer Horace tant bien que mal.»
D'autres fois, le réformateur est un politicien qui pense à sauver la République en s'acharnant contre la tradition des études gréco-latines. Monstruosité qu'une tradition! Car chacun sait, n'est-ce pas, que voilà l'ennemi, et que la rente remontera, que la terre redeviendra fertile et boisée, que la natalité augmentera, que l'alcoolisme disparaîtra, et que tous les problèmes sociaux enfin se trouveront résolus le jour où nul souvenir d'un passé fumeux et gothique ne subsistera plus en terre française.
Dans l'un et l'autre cas, la menace n'est pas bien grave. Le fin lettré, en effet, n'apporte généralement pas beaucoup de passion dans un débat dont il se soucie peu, au fond; puis il représente une très petite minorité; et vous ne voudriez pas maintenant que l'on se souciât de l'opinion des fins lettrés, je suppose? Quant au politicien, il a bien d'autres nobles besognes à poursuivre: le pays qu'il gouverne a pour mission de donner au monde attentif le spectacle de vastes expériences sociales; il y a là, on en conviendra, du travail plus intéressant, pour un homme d'Etat, que tout ce qui touche aux belles-lettres, ce jeu, cette amusette de mandarins.
Seulement, dans les derniers mois de 1906, le Touring-Club ayant tenu sa séance annuelle, M. Ballif, président, crut devoir s'y élever, au cours de la harangue qu'il prononça, contre l'instruction que l'on donne aux enfants dans les lycées. On leur fait, a-t-il dit, apprendre trop de choses par coeur, et notamment le latin, le grec: une éducation plus pratique serait à souhaiter, par exemple un peu moins de langues mortes et un peu plus d'anglais ou d'allemand[2]. Or, que le président du Touring-Club forme de tels voeux, voilà qui est sérieux et peut alarmer à juste titre un esprit attaché aux études classiques. La très nombreuse et puissante société que l'on nomme Touring-Club poursuit en effet une oeuvre admirable en France: les efficaces, les continuels services qu'elle rend au point de vue archéologique et artistique témoignent de l'intelligence et du bon esprit qui l'animent. Si le président, dans un discours officiel, y condamne l'enseignement des langues mortes, il faut voir là l'opinion d'un public étendu, important et assez généralement éclairé... Malgré les assentiments qu'elle peut rencontrer, il me paraît pourtant que cette opinion repose sur une grande erreur.
[2] Dans la _Revue du Touring-Club_ de janvier 1907, M. Ballif a repris et développé cette idée.
Laissons le grec. De plus autorisés présenteront sans peine, et j'espère victorieusement, sa défense. Mais il nous faut de toutes nos forces réclamer, exiger les études latines. Loin qu'on les restreigne ou supprime, supplions qu'on leur attribue une place encore plus grande sur les programmes, comme moyen de culture dont nul autre n'approche, et comme la meilleure discipline pour ennoblir et peut-être aussi clarifier l'esprit.
D'ailleurs l'histoire elle-même et les faits nous servent ici. Sait-on bien que dans le pays le plus utilitaire du monde, en Amérique, on commence à réclamer à grands cris les humanités? Une revue universitaire de Chicago, _The School review_ (juin 1906), en fait foi[3]. Des professeurs de sciences et de médecine demandent que leurs élèves aient une culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'on leur polisse l'esprit. Un professeur d'hydraulique a été jusqu'à composer un programme où le latin occupe la plus belle place, «avant la géométrie, la physique et l'algèbre». Le latin est en effet considéré par eux comme la meilleure gymnastique intellectuelle. Et leurs élèves en ont grand besoin, d'une gymnastique intellectuelle, vu qu'ils ne peuvent tirer parti de l'enseignement qu'on leur donne par rudesse d'esprit, par gaucherie, par défaut de souplesse, de précision et d'ingéniosité. Ils n'ont pas pris l'habitude de soigner leur besogne, ils bâclent, ils ne savent pas travailler. Le niveau intellectuel des étudiants baisse, si bien que les jeunes gens américains tombent dans une espèce de paysannerie. Devenus ingénieurs après cela, ils ne sont capables ni d'écrire, ni de parler convenablement; ils ne peuvent même pas rédiger un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des ingénieurs, «la plupart des procès viennent de ce qu'ils se sont mal expliqués». La _School review_ préconise chaleureusement, pour remédier à cet état de choses, les études latines.
[3] V. _Les Débats_ du 5 décembre 1906.
Elle a raison. Imitons-la. Il y aurait à ce sujet une belle campagne à tenter dans les journaux et l'opinion publique: il faudrait que des jeunes gens (et non plus ici des professeurs) démontrassent comment ils n'ont jamais eu que faire de ces fameuses notions pratiques, si puériles et vaines, qu'on s'est ingénié à leur inculquer dans les collèges. Six mois d'expérience en apprendront toujours davantage à un futur mécanicien ou directeur d'usine que trois ou quatre ans de vagues conseils au lycée. Rappelez-vous les absurdes bataillons scolaires: une petite semaine de régiment ou deux heures de manoeuvres valaient mieux que ces bêtises. Pour tout citoyen appelé un jour à parler (défendre ses intérêts), à écrire (rédiger des rapports, exposer des affaires, composer des lettres), à penser (ne faut-il pas voter?), il est utile d'avoir acquis la plus grande souplesse d'esprit possible, la meilleure culture, la finesse du raisonnement, le talent d'être clair et précis. Les humanités mènent vite à tout cela.
Et si même elles n'y conduisaient pas aussi sûrement, il y a du moins certaines qualités, entre toutes, que les auteurs latins sont merveilleusement propres à suggérer, par exemple la dignité, la gravité. Il ne convient pas de lever les épaules: un peu plus de gravité nous sauverait de la niaiserie, où nous tombons parfois, et nous préserverait en partie de ces enthousiasmes désordonnés autant que turbulents, dont les suites ne nous font pas toujours honneur. Niera-t-on également que l'estime de soi-même, dont se compose en grande partie la dignité, ne nous fasse parfois défaut? Qu'est-ce que notre admiration continuelle et inexplicable des étrangers, et principalement des Anglo-Saxons? Un citoyen de la grande Rome, jadis, n'éprouvait rien de tel. Au lieu que nous n'osons, nous autres, rien entreprendre, tant nous nous défions sottement ou bassement de nous-mêmes.
Un auteur latin, Ausone, l'a pourtant dit:
Incipe, dimidium facti est coepisse. Supersit Dimidium: rursum hoc incipe, et efficies.
Quant à la manière d'exprimer sa pensée ou de l'écrire, il n'est sans doute point d'entraînement ni de sport intellectuel plus propre à nous aider en cela que la version latine. Outre qu'un usage assidu des auteurs latins est de nature à nous donner le goût et peut-être l'habitude du «style noble»--grâce véritable et trop négligée aujourd'hui,--cet usage nous peut apprendre aussi à user d'une syntaxe moins pauvre et moins monotone que celle du XXe siècle. Un sujet, un verbe, un attribut, voilà l'humble canevas de toutes nos phrases contemporaines. Et plus la langue d'un auteur est ainsi mesquine, plus on dit qu'elle est «pure». Le latin, avec ses longues périodes infiniment variées, nous enseigne au contraire l'art de jeter d'un seul trait sur le papier une idée complète, en un seul paragraphe ou mieux encore en une seule belle phrase, gracieuse ou superbe, ornée d'incidentes toutes diverses entre elles, et aussi bien attachées à la proposition principale que des rameaux délicats à la branche d'un arbre.
Puis les mots latins sont charmants. Leurs significations pleines de nuances aiguisent et forment le jugement, la critique, bientôt le goût. Les verbes, surtout, ont de la malice. Il faudrait les traduire presque tous par «avoir une tendance à...». D'où l'on ne sait quoi de non-exprimé, d'inexprimable peut-être, qui donne soit à une phrase descriptive, tableau de foule, décor ou portrait, soit à une apostrophe oratoire, le plus tragique, si ce n'est le plus savoureux et surprenant éclat. Ailleurs encore, ce sont des verbes presque trop précis et comme frémissants sur la page. Pour le verbe _carpere_, le lexique donne ce sens: «enlever quelque chose du temps ou de l'espace», ainsi par exemple qu'on dirait en sport: «il enleva ses trente kilomètres dans l'heure». Or, Virgile a écrit des poulains qu'on doit les dresser, dès quatre ans, à savoir, sur la vaste plaine, «_carpere gyrum_...» Les voyez-vous là-bas, les poulains, enlever au galop leur tournant? Mais Horace a dit aussi: «_Carpe diem_...» Et comment traduire, cette fois? On ne sait. Peut-être par: «Cueille le jour»?...[4].
[4] Dans une des comédies de Maurice Donnay, et comme le héros et l'héroïne se disposent à sortir, celui-ci considère doucement sa frivole amie et se murmure à lui-même: «_Carpe diem!_...» Se retournant, surprise: «Qu'est-ce que cela veut dire?» lui demande la jeune femme. «Cela veut dire...», il hésite un moment, puis il sourit et répond: «Cela veut dire: Va mettre ton petit chapeau, et viens...» Tout cela dans un verbe latin!
Il n'y a pas que les verbes. Substantifs et adjectifs ont aussi leurs délicatesses. Voici l'un de ceux-ci, entre mille: _lubricus_. On trouve dans le dictionnaire: 1º glissant, où l'on glisse; 2º glissant, qui glisse dans la main, poli, lisse; 3º mobile, inconstant, incertain; 4º difficile, chanceux; 5º qui fuit, qui échappe, trompeur. Arrivé à ce dernier sens, qui se défendrait de songer au faune capricieux bondissant le long d'une rive, entre les saules et parmi les roseaux? Or, le faune poursuit la nymphe, elle-même toujours en fuite et souriant un peu plus loin. D'où finalement notre «lubrique». Le trajet est délicieux.
Ajoutons qu'à lire, qu'à étudier sans cesse les auteurs latins, on peut acquérir le respect et même le culte de la beauté. Car on aura beau dire, les mots français sont usés, pour les collégiens surtout qui n'en sauraient, comme de bons lettrés, goûter encore toute la saveur. Une très admirable phrase française finira toujours par leur sembler un peu fade: leur goût étant mal éveillé, ces «graphies» dont ils ont trop l'habitude ne les toucheront jamais beaucoup. Au contraire le professeur qui leur fait entrevoir la splendide noblesse enclose dans une formule latine, ou tout le charme qui s'exhale d'un mélodieux et doux hexamètre, ce professeur, s'il est adroit, leur présente ce qu'il y a de plus émouvant au monde pour de jeunes esprits, c'est-à-dire un mystère qu'on aperçoit un peu, une merveille à demi tirée de l'ombre, la beauté enfin pieusement recouverte d'un voile comme un objet sacré. Ou plutôt, ce maître habile leur parle des sirènes, que nul ne voit, sans doute, mais qui chantent et qu'on entend sur la mer.