Lettres d'une amoureuse

Part 6

Chapter 63,894 wordsPublic domain

Souffrir est donc le cri qui se lève de la terre: voici encore qu'Irène m'appelle pour la soutenir dans de nouvelles épreuves. Je ne puis lui refuser le faible appui de ma présence. Je vais donc quitter le lieu de mon repos et, pour un temps, aller habiter le vieux palais abandonné; puis, quand les jours trop lents se seront écoulés, je penserai à venir t'attendre. Déjà tu me parles de retour, déjà tu soulèves doucement la pierre du tombeau, et j'aperçois un premier rayon de jour: car, bien-aimé, comment te dirai-je jamais la lourdeur et le vide des heures depuis que tu m'as quittée, l'espèce de nuit qui enveloppe ma pensée, l'égarement de douleur qui me bouleverse pendant ces secondes affreuses où l'idée me vient que peut-être, à ce moment déjà, tu es perdu pour moi?... Pourtant je sais que tu ne l'es pas; j'entends de loin battre ton coeur; et je crois, puisque tu me le dis, que tu désires encore dormir sur le mien... Oh! viens donc!... l'ombre arrive, le jour décline... laisse-moi jouir encore de la lumière!

LXI

J'ai passé une première nuit dans cette chambre délaissée depuis bien longtemps. En y rentrant, j'avais éprouvé une mortelle tristesse, et, sans les supplications d'Irène, je n'aurais pu y rester, et je serais retournée là où tout me parle de toi, là où des échos de ta voix flottent dans toutes les pièces. Ici rien que silence; les souvenirs du passé n'existent plus; c'est une autre moi-même qui jadis a vécu dans cette demeure, une autre femme dont je ne reconnais aujourd'hui ni le regard, ni la voix... Sans trêve j'entendais le grondement sourd du fleuve: cette rumeur persistante et continue a sur mon âme une attraction indéfinissable; j'imagine que des voix m'appellent. Je me suis levée, et j'ai ouvert les volets pour regarder au dehors; le ciel était d'une clarté presque cruelle (il me semble toujours que les nuits sombres sont plus douces et miséricordieuses aux humains); de l'autre côté du pont, la vieille tour, avec son cadran éclairé, paraissait une sentinelle infatigable. Des lumières dessinaient la ligne du quai; elles vacillaient, car il y avait un grand vent, un vent qui balayait et rendait luisantes les dalles blanches sous les reflets de lune. Tout cela était si triste, si angoissant!... Le fleuve lourd et bourbeux roulait sous les arches des ponts, où ses vagues paraissaient gémir en se brisant. Tous les êtres aussi courent en pleurant vers une issue certaine où ils se perdent.

L'influence des choses inertes, qui nous possèdent bien plus que nous ne les possédons, m'écrasait... Irène, dont la pensée pourtant me tenait éveillée, n'avait aucune forme distincte dans mon esprit. J'essayais de m'arracher à l'obsession déchirante de cette nuit, de retrouver les souvenirs d'autres nuits, nuits de félicité et d'amour... peu à peu ils remontaient, en foule, m'emportant loin de moi, loin de tout, pour me ramener dans tes bras.

LXII

Tu me reproches de trop te parler d'Irène; mais, mon amour, devant ce pauvre coeur éperdu je m'oublie moi-même. Tous les jours elle me remercie de ma présence comme d'un secours inespéré, et j'ai la certitude que la violence qu'elle s'impose lui aurait fait perdre l'esprit, si au moins devant un être sur terre elle n'avait pu décharger le fardeau de sa pensée. Le drame qui se joue sous ses yeux, qui la touche de si près, et dont elle ignore les péripéties, qu'elle devine seulement, la jette dans un trouble qui l'affole. Maurice, qui avait toujours été doux pour elle, se montre maintenant dur et agressif; il est certain qu'il doit y avoir entre lui et la Riva des scènes violentes; il en sort en proie à une fureur jalouse qu'il ne sait dissimuler qu'en cherchant des prétextes à son irritation. Je devine qu'Irène déteste plus cette femme de le faire souffrir, qu'elle ne la haïssait de l'aimer. Si Maurice l'avait librement abandonnée, Irène en serait peut-être morte de joie, mais qu'il en soit abandonné, elle en ressent l'outrage. L'humiliation de Maurice est la sienne: lorsqu'il est sombre et triste, je vois bien qu'elle a envie de lui crier qu'elle est sa chose, sa créature, prête à pleurer de toutes ses douleurs. Mais lui, plus que jamais, la tient à l'écart, et moi je la conjure de ne rien hâter: si son heure doit enfin venir,--elle l'espère maintenant avec une véhémence qui m'effraie,--il faut l'attendre avec une longue patience... Du reste elle ne laisse voir aux indifférents que cette mine noblement fière qui arrête toutes les questions, tous les témoignages de pitié. Les habitudes anciennes ne sont point changées; elle se rencontre avec la Riva comme elle l'a toujours fait, et Maurice y paraît aux heures accoutumées. La Riva, toute glorieuse de la nouvelle passion qu'elle inspire, plus belle et plus altière que jamais, semble défier le monde entier, et suscite en effet autour de sa personne un regain d'admiration et de désir.

LXIII

Irène est dévorée par un besoin continuel de s'agiter et de se fuir; à tout instant, elle vient me prendre pour des promenades qui sont, en vérité, son seul repos. Hier nous avons été loin dans la campagne, suivant le cours du fleuve, sur lequel glissaient, comme un vol d'énormes papillons au corselet noir, aux ailes roses, des barques, voiles gonflées; elles passaient, entraînées par le courant, dans la splendeur d'incendie du couchant qui éclairait la plaine molle et tendre. Irène suivait des yeux leur mouvement doux et silencieux. Elle m'a dit sans presque élever la voix:

--Hélas! Claudia, la barque de ma vie lutte trop durement contre le courant; il me semble que je vais me briser bientôt,--où, comment, je n'en sais rien; mais je ne pourrai soutenir longtemps la torture d'être le témoin inutile de la puissance de cette femme pour le faire souffrir... Et Gino... car enfin, c'est son fils, à lui!... elle le sait bien, elle, et il est toujours avec l'autre, maintenant!... A quoi bon vivre? je ne puis rien, rien pour eux, pour lui. Je voudrais être emportée dans le sillon de ces barques, vers la mer, pour m'y perdre, y disparaître...

Alors, j'ai résolu de l'arracher de force à tout ce qui la fait souffrir. Et je lui ai répondu:

--Mon Irène, il faut disparaître peut-être, mais pour revenir. Que fais-tu ici, en ce moment? Viens avec moi dans ma maison solitaire, tu y seras mieux, je te le promets...

Elle m'a regardée, de ce regard interrogateur si profond qui m'émeut comme des larmes; elle semblait me supplier de ne pas lui demander de partir, mais ma tendresse pour elle m'a donné la force d'insister... Elle a compris enfin, elle m'a juré... demain nous ne serons plus ici.

LXIV

Nous avons laissé la ville derrière nous...

Voici que je viens d'entendre soudain un chant d'oiseau, tout mon être a vibré avec cette voix qui monte, et du fond de mon coeur s'élancent les tendresses qui y dorment.

Irène me dit sans cesse:

--Parle-moi, Claudia, ne me laisse pas songer à eux; dis-moi ta vie, dis-moi ton amour.

Et je lui ai découvert mes joies, je lui ai lu quelques-unes de tes lettres: ces dernières, qui sont si douces, et dans lesquelles tu trouves des mots incomparables pour rassurer mes alarmes, et me répéter que tu me gardes ta tendresse. Tu m'écris que mon souvenir est avec toi comme un parfum précieux qui embaume ce qui t'entoure, que tu le respires partout, que tout te paraît fade et triste en regard de nos heures d'amour!... Irène m'écoute, et lorsque je veux m'arrêter, craignant de meurtrir son coeur, elle me fait signe de continuer; son visage grave et affectueux demeure tourné vers moi avec une attention passionnée, des larmes qu'elle refoule embrument l'éclat de ses prunelles noires, sa lèvre supérieure se soulève, et entre ses dents serrées s'exhalent de courts soupirs. J'éprouve, à la voir malheureuse et dédaignée, cette sorte d'horreur dont me remplirait le spectacle de fleurs rares et magnifiques souillées de sang. Elle paraît tellement faite et créée pour l'épanouissement de toute la joie d'amour qui est en elle!... L'autre jour, en la regardant, gracieuse comme une jeune immortelle, descendre presque en volant les marches du perron, je n'ai pu me défendre de lui demander:

--O mon Irène, ne voudrais-tu pas être libérée de cette pensée qui te fait toujours souffrir, ne veux-tu pas essayer d'oublier?

Elle s'est arrêtée net, posée comme un oiseau qui écoute, et m'a répondu:

--Oui, Claudia, aujourd'hui je le voudrais; mais je ne peux pas... La nuit, lorsque je ne dors pas et que je pense à lui, il me semble que des mains cruelles me broient le coeur, et cela me fait si mal, si mal... O Claudia, j'aurais tant aimé être heureuse, heureuse comme toi!...

Sa plainte m'a percé le coeur.

LXV

Les femmes qui enfantent dorment entre les crises qui les brisent, puis se réveillent pour recommencer leurs plaintes. Irène, de même, au bout de quelques jours, dans l'atmosphère paisible, bercée par le silence extérieur, a paru se reprendre et goûter un calme bienfaisant; l'extrême fatigue de son âme la privait presque de la force de sentir; mais soudain, comme réveillée d'un sommeil réparateur, elle a paru revenir à un sentiment plus aigu de la réalité. Au besoin d'être continuellement à mon côté a succédé un désir de solitude, et quand elle en sort c'est pour s'attacher à moi avec une sorte de passion, me conjurant de ne pas la laisser partir.

--Garde-moi ici, Claudia, garde-moi de force, s'il le faut! Ne me permets pas d'aller à lui!

Cette espèce de terreur devant l'inconnu que j'ai déjà observée chez elle, l'a ressaisie. Parfois elle frémit en silence, les mains crispées, la bouche dure, incapable de pleurer, comme figée par l'apparition d'une vision qui l'épouvante... Puis, quand elle parvient à parler, il monte à ses lèvres des phrases brisées et déchirantes; une horrible impatience de sa destinée semble la torturer; elle me demande où elle trouvera le repos, elle cherche à deviner ce que sera sa vie.

--Claudia, j'ai souvent le sentiment que je ne serai pas longtemps où je suis... Imagines-tu ce que je deviendrais si je devais vivre encore vingt ans comme je vis?

--Oui, je l'imagine; tu serais résignée, et c'est ce qui arrivera.

--Non, Claudia, il arrivera autre chose, pas cela, j'en suis sûre...

LXVI

J'ai vu aujourd'hui une des formes les plus poignantes de la douleur, et je ne sais par quelle sympathie obscure mon âme est lasse comme d'avoir porté un fardeau trop lourd.

En entendant tout à coup ce matin la rumeur sourde de roues sur le gravier, j'avais tressailli d'une espérance tumultueuse; l'heure me disait que ton arrivée imprévue était possible. J'ai écouté... mais d'après les portes qui s'ouvraient, j'ai compris que ce n'était pas toi. Alors, par une brusque intuition j'ai pensé à Irène: j'ai eu la certitude qu'une douleur arrivait vers elle du monde extérieur, et c'est en tremblant que j'ai été à la rencontre de ceux qui venaient m'appeler. Quand j'ai su que Donna Angela m'attendait, mes pressentiments sont devenus une terreur inquiète qui sans doute s'est révélée sur mon visage, car, aussitôt qu'elle m'a aperçu, elle m'a dit en essayant de sourire:

--Vous êtes bien surprise de me voir, Claudia...

Je lui ai répondu que j'étais surtout heureuse, et j'ai baisé son vieux visage fané dont la peau est si fine. Elle m'a rendu mon étreinte en me regardant avec des yeux noyés de douleur. Je lui ai demandé si elle souffrait... elle a fait des efforts pour parler, mais les sons mouraient dans sa gorge. J'avais au coeur un effroi instinctif de ce qu'elle allait dire, et un besoin de cacher encore un peu de temps sa présence à Irène. Je lui ai demandé de monter en haut, où nous serions plus libres; nous avons gravi l'escalier en silence; elle allait si lentement, s'appuyant sur mon bras... Puis nous nous sommes assises côte à côte; je lui ai pris les mains, des mains si diaphanes et agiles, et mes yeux avec mes paroles l'ont interrogée.

--Avez-vous besoin de moi, chère Donna Angela? Vous avez du chagrin, je vois.

--Du chagrin!... Ah! Claudia, je ne veux point dire que parmi tant d'êtres qui souffrent j'avais le droit d'être épargnée... mais j'aurais bien voulu mourir avant, mourir sans avoir vu cela.

--Vu quoi?...

Alors son visage s'est revêtu de cette expression de révolte angélique qui passe sur celui des enfants quand ils sont témoins d'une injustice; elle regardait droit devant elle, et laissait tomber ses mots comme stupéfaite de les articuler:

--Ma belle-soeur... Je l'aimais beaucoup... Et Gino, mon Gino...

Elle a poussé un gémissement déchirant, et s'est retournée un peu vers moi.

--Il ne m'est rien... mon Gino, Claudia, rien... mon frère me l'a dit hier... notre enfant n'est pas notre enfant... Elle l'a emporté avec elle; car elle est partie, Claudia; elle est partie avec un homme...

J'ai pu à peine murmurer, car j'entrevoyais tout possible:

--Avec qui, Angela, dites qui?

Péniblement elle a prononcé le nom que j'espérais:

--Le prince Aurèle!... oh! c'est épouvantable... et c'est elle qui l'a écrit à mon frère: j'ai vu la lettre, l'horrible lettre, et quand je lui ai crié, à lui: «Mais ton fils, mais Gino! va le reprendre, va le chercher...» Claudia, Claudia... il m'a répondu que ce n'était pas son fils... qu'il ne pouvait pas être son fils... il m'a appris des choses affreuses... Mon petit Gino! en qui je chérissais le sang de ma mère, que j'aimais plus que ma vie, sur qui je comptais pour m'aider à mourir... il m'avait promis bien des fois que personne ne me toucherait, quand je serais morte, que lui... car il m'aime: j'ai été sa mère plus que sa mère, et il est parti!... parti avec cette femme de péché; et je ne le verrai plus... J'ai cru mourir, Claudia; et ce matin, j'ai pensé à vous, à Irène, à la chapelle où elle faisait prier Gino pour son père. Et je suis venue... Je ne sais pas pourquoi je suis venue; sans doute parce que je suis folle... Mon Dieu!

Ce n'était pas un vain cri qui sortait de ses lèvres, mais une prière d'une ardeur inexprimable. Et moi, mon bien-aimé, je ne trouvais pas une seule parole à lui répondre! Tout se heurtait dans ma tête contre cette idée unique: Irène va paraître, je ne puis la prévenir? J'entendais son pas rapide au dehors; la porte s'est ouverte, et elle a couru vers Angela:

--Angela, qu'y a-t-il? que venez-vous m'apprendre? qui est mort?... Maurice?...

--Non, non! je lui ai crié cela, non, Irène, rien de Maurice, rien, entends-tu!

Elle s'est redressée dans un mouvement subit qui disait clairement quel avait été son effroi. Angela s'est emparée de ses mains, et, sans que je pusse intervenir, en des phrases plus courtes, plus haletantes, elle a dit tout... La pâleur d'Irène ne ressemblait à rien de ce que j'aie jamais vu. Elle a répété à deux ou trois reprises, d'une voix sans expression, sans une intonation: «Gino... Gino!...» puis paraissant enfin comprendre la désolation de la pauvre femme qui lui parlait, elle lui a jeté les bras autour du cou et a éclaté en pleurs... Cette compassion a semblé rendre Donna Angela à elle-même; elle a essayé de consoler Irène en répétant de sa voix pénétrante:

--Elle l'aimait tant, elle aussi!

L'idée de Maurice et de l'enfant ne s'associent à aucun moment dans son esprit; la cruelle vérité dont son frère l'a foudroyée appartient pour elle à un passé ténébreux qu'elle ne cherche pas à sonder, et devant lequel sa pensée recule avec horreur. Elle n'a aucun soupçon du mal qu'Irène a souffert par la Riva... Tout le jour, elle nous a parlé, et la simplicité, la candeur de cette âme enfantine, ne se peuvent imaginer; elle accepte sans murmurer la souffrance, mais en demeure étonnée, comme si la bonté de son propre coeur en était offensée. Vers le coucher du soleil, elle a voulu descendre à Sainte-Euphrasie où on lui a donné une cellule.

LXVII

Je m'épuise à lutter contre l'effroyable agitation d'Irène; son âme est pleine d'un trouble profond, son esprit paraît s'égarer entre ce qu'elle souffre pour Maurice, et ce qu'elle souffre pour elle-même.--Sa pensée se rejette avec désespoir sur l'enfant perdue qui serait en ce moment sa force:

--Ma fille à moi, si belle, si douce, qu'il chérissait..., elle est morte... O malheureuse!...

Puis elle s'imagine que Maurice ira rejoindre la Riva:

--Et je te disais, Claudia, qu'elle ne l'aimait pas, et c'est pour elle que je suis torturée depuis si longtemps!...

La résignation apparente dont elle s'était enveloppée la soutenait comme une armure, qui blesse mais protège; son âme passionnée est aujourd'hui désemparée, et sa violence par instants m'épouvante... Elle me dit qu'elle partira, et je sens que je n'aurai pas le courage de l'en empêcher... Il y a en moi un égoïsme presque cruel qui me fait supporter avec impatience que des pensées étrangères à toi, étrangères à mon amour, dominent dans mon esprit: le contact avec ces coeurs dévastés semble consumer ma vie; reviens, mon bien-aimé, reviens me rendre la joie d'aimer; les yeux les plus beaux deviendraient ternes à demeurer dans la nuit--et tu es ma lumière.

LXVIII

Lorsque tu m'as murmuré en me baisant sur la bouche: «Enfin, enfin, ma Claudia»,--je crois que j'aurais pu m'élever de terre par la force seule du bonheur qui soulevait mon âme... Rien, mon amour, ne pourra jamais exprimer ce que ta voix aura été pour moi: quoi qu'elle dise, elle remue mon âme, elle commande à mes sens, elle les asservit à une seule de tes paroles. J'aime à me figurer que plus tard tu prononceras quelquefois à haute voix ce nom de Claudia, et que, dans ces brèves syllabes, tu retrouveras l'écho de notre amour... Ce nom me sera toujours cher comme un vêtement que tu aurais porté.--Tu m'as demandé pourquoi je te regardais avec une telle intensité, pourquoi mes yeux semblaient perdus dans une contemplation mystérieuse. Mon bien-aimé, ce n'est point pour graver tes traits en moi: ils sont toujours devant mes yeux; mais je voudrais que quelque chose de mon amour, comme un rayon brûlant, transverbère ton coeur et y vive, je voudrais que cette flamme devienne une part de toi-même... Quant à moi, je sais que je tiendrai dans mes mains, jusqu'à la mort, la lampe magique qui est une lumière pour mes pas; mais je sais aussi que ni toi ni moi ne pourrons changer l'ordre immuable des choses, qui veut que ta tendresse meure pour aller refleurir ailleurs!

LXIX

Irène t'a écouté: elle ne cherchera pas à voir Maurice encore, elle s'en ira à la campagne, attendre, seule et fidèle, l'heure où il ira la rejoindre--car elle espère, car elle l'aime malgré tout... comment peut-elle l'aimer? Elle s'en va vers un avenir obscur: ce coeur tourmenté connaîtra-t-il jamais le repos? il me semble qu'elle disparaît dans la nuit; j'ai peur pour elle. Souvent j'ai pensé que cette vie d'Irène n'irait pas jusqu'à la vieillesse, que quelque chose de brusque et d'imprévu interviendrait pour elle; maintenant qu'elle me quitte, je voudrais la retenir, lui donner dans l'oubli, l'apaisement qu'elle repousse... mais toi, tu me dis qu'il faut la laisser partir et accomplir sa destinée.

LXX

Les mois ont passé, mon amour.--J'ai un sentiment confus et profond que le soir approche pour moi... les aubes sont tristes, mais les couchants ne le sont point. Hier, comme mon coeur était ravi en ta pensée, et pénétré d'une tristesse délicieuse, toi qui m'observais sans que je le sache, tu m'as dit soudain en m'attirant dans tes bras:

--O ma Claudia, que je t'aime d'aimer comme tu aimes!... Ne me laisse pas aller, Claudia, mets les bras chéris autour de mon cou...

Tu as ajouté plus bas:

--Ne sois pas jalouse, ne le sois jamais...

Non, mon bien-aimé, je ne suis pas jalouse des ombres qui passent devant tes yeux: il est un degré d'amour qui ne connaît pas la jalousie et je sais y être parvenue. J'ai l'espérance que, si même tu croyais m'avoir oubliée, tu m'aimerais encore, et que même le voulant tu ne pourras reprendre tout à fait ce coeur que tu m'as donné; toujours il en restera un lambeau pour moi. Tes yeux se levaient vers les miens avec supplication et je sentais toute ton âme venir à moi... et pourtant je n'ignore pas que dans ces mêmes minutes un attrait contraire te sollicite et veut t'enlever à moi... Tu me retiens parce que tu as peur de me perdre.

LXXI

Il me semble que notre vie est comme une promenade très douce à travers une forêt ombreuse dont le calme nous enchante et nous trompe. Nous nous attardons dans les sentiers sans issue, comme craignant de trouver l'au-delà de ce qui nous entoure; nous nous taisons, et nos regards se cherchent constamment. Les miens, mon amour, se fondent de tendresse en rencontrant les tiens, surtout lorsque j'y découvre un reflet douloureux; les inquiétudes de l'avenir, dont tu as peur, je le devine, t'oppressent en ce moment, et donnent à ton visage une expression à la fois fatiguée et forte. Tu m'as laissée hier passer ma main sur ton front, et baiser tes paupières sur lesquelles une ombre bleue fait un reflet que j'aime, et pendant que ton front était soucieux encore, tes lèvres s'entr'ouvraient et souriaient; je les voyais sous ta moustache sombre, comme avides et prêtes à boire les baisers, et cependant je ne t'ai pas offert les miens: je sentais que ma caresse légère te rassérénait.

LXXII

Je t'agite et te trouble en te parlant d'Irène. Tu ne crois pas que Maurice ait oublié la Riva, et tu ne peux comprendre l'ardente espérance qui perce dans les lettres d'Irène; déjà je m'aperçois que le passé s'efface rapidement dans son esprit; et à peine paraît-il qu'elle se souvienne de celle qui pendant si longtemps lui a pris Maurice. Son coeur, palpitant d'espoir, s'est redonné plus généreux et plus soumis; je t'ai lu les cris d'amour qui lui viennent aux lèvres, mais qu'elle n'ose prononcer tout haut, on la sent frémir du désir d'ouvrir grandes les ailes qu'elle tient repliées.

Pourquoi soupçonnes-tu qu'il veuille la tromper encore? N'est-elle pas exquise dans sa jeunesse ardente, et que lui manque-t-il pour donner toutes les joies? Si je pouvais enfin la voir ayant rassasié la grande faim de son coeur!... Pourquoi sa longue patience d'amour ne recueillerait-elle pas son salaire?... Tu m'as dit que sûrement un jour Irène trouverait l'apaisement de son coeur, mais qu'il est impossible que ce soit Maurice qui le lui donne. Penses-tu donc qu'elle puisse en aimer un autre? Ton coeur d'homme peut imaginer cela?... Moi j'imagine qu'elle sera morte auparavant... Tu as peur pour elle;--de quoi as-tu peur, mon amour?

LXXIII

L'obsession d'Irène nous faisant mal à tous deux, j'ai décide d'aller à elle; tu m'as approuvée avec tendresse:

--Oui, ma Claudia, va; car je suis certain qu'un malheur l'attend.

Puis la pensée d'une séparation nouvelle t'a ému. J'ai vu frémir tes narines, et tes yeux se remplir de cette belle flamme d'amour qui brûle mon coeur;--un de tes bras m'a enserrée; et, me renversant un peu la tête pour bien lire dans mes yeux, tu m'as dit:

--Ma Claudia, ton amour me paraît un autel, je voudrais y apporter des fleurs et de l'encens; nulle femme sur terre ne m'a donné un tel sentiment de force et de joie, tes baisers m'infusent la vie, embrasse-moi, ma Claudia...

Et, en tremblant, je t'ai rendu tes baisers; mais c'étaient des baisers tristes avec une saveur d'adieu.

LXXIV