Lettres d'une amoureuse

Part 5

Chapter 53,952 wordsPublic domain

--Ma Claudia, cela me fera tant de bien, à moi aussi! J'ai été bien malade, je t'assure, autrement que toi; prends-moi un peu avec toi, si tu m'aimes.

Lorsque tu es revenu, tu as trouvé Irène à mes côtés; elle t'a dit notre résolution, de cet air fier et noble qui donne un charme à ses moindres paroles. Tu l'as écoutée, et tu lui as baisé la main; puis tu t'es approché de moi, et je t'ai prié de consentir à mon désir, t'assurant que j'éprouvais la nostalgie des lieux qui me sont chers. Tu m'as crue. Cependant, lorsque nous avons été seuls, tu m'as conjurée de ne rien cacher de mes désirs: si je souhaitais ta présence, tu viendrais, tu quitterais tout.

--Irène m'assure que je t'empêcherais de guérir tout à fait, que tu as besoin de calme, qu'elle veillera sur toi, et que tu seras mieux quelques jours seule et tranquille; est-ce vrai, Claudia?

Je voyais dans le miroir mon visage pâle et défait; je t'ai juré sans hésiter que, de ce repos complet, je m'en sentais le besoin,--et tu m'as laissée partir.

XLVIII

Quand, toute frissonnante et languissante, j'ai été étendue dans mon grand lit, j'ai ressenti en regardant autour de moi une douceur qui m'a révélé que je revenais pourtant d'un exil. Dans cette chambre, la mienne, où tu m'as aimée, je respirais une vie nouvelle. Le parfum d'héliotrope qui a tout pénétré flottait autour de moi; Irène avait tiré les rideaux d'un côté de mon lit afin que je ne visse pas la flamme du foyer qui aurait pu me fatiguer: c'était un repos ineffable. Je n'ai aucunement eu le sentiment de t'avoir perdu: plutôt celui de t'avoir retrouvé... Le silence que nous avons écouté tant de fois ensemble me berçait; Irène se mouvait légèrement; et, avec cette assurance qui ne la quitte jamais:

--Tu dormiras, Claudia, tu te tairas, tu l'oublieras quelques jours,--et elle souriait avec une si compatissante sympathie!--je suis là, je ne te quitterai pas, et tu guériras tout à fait.

Et j'ai fait comme elle m'a ordonné; j'ai dormi de longs sommeils profonds: ceux que tu veilles ne le sont jamais, car il y a comme une lutte en moi pour ne pas perdre le sentiment de ta présence. Irène est couchée dans ma chambre. Si je m'agite la nuit, elle m'appelle, et le son de sa voix dissipe les cauchemars qui parfois m'oppressent; elle prononce ton nom chaque fois que j'ai envie de l'entendre, comme si elle me devinait.

XLIX

L'autre nuit, je ne parvenais pas à surmonter l'insomnie. Je ne souffrais pas, et même je ne souhaitais point de dormir. Je ne pouvais voir Irène qui s'est fait dresser un petit lit au pied du mien; mais de temps en temps quelque léger mouvement d'elle se communiquait jusqu'à moi, et j'aimais la sentir là. Mes yeux étaient grands ouverts et plongeaient dans la pénombre tranquille; je revivais les heures évanouies; seulement je les revivais comme si déjà j'eusse été morte, comme de très loin... J'avais l'illusion d'être transportée sur une terre inconnue, et j'aurais voulu penser que, pendant un temps indéterminé, je demeurerais là, dans cette chambre close et gardée. Toutes nos heures d'amour défilaient devant moi; ta voix, tes baisers, les murmures confus de nos cris de volupté résonnaient à mon oreille, puis s'évanouissaient dans le silence: c'était comme un enivrant adieu au passé... Mais ce passé, il est à moi et je ne veux pas m'en séparer; je le recueille et n'en veux rien perdre; je l'ensevelis au plus profond de mon coeur; je le conserve dans la myrrhe et les arômes précieux; je lui garderai une jeunesse éternelle. Tout d'un coup, sans l'avoir entendue, j'ai vu Irène à mon côté; en longue robe blanche, ses cheveux noirs nattés en une seule tresse tombant jusqu'à sa taille, pâle et le visage battu, elle me regardait avec inquiétude.

--Pourquoi ne dors-tu pas, ma Claudia; pourquoi ne dors-tu pas depuis si longtemps?

--Et toi, mon Irène, tu ne dormais donc pas non plus?

--Non, Claudia, je pense à lui... Il y a des heures où je suis torturée: je le vois; je le vois devant mes yeux; peux-tu te figurer ce que je souffre?...

Et soudain, frappant de son poing serré ses épaules délicates:

--Corps misérable, corps que je hais, qui n'as pas su retenir près de toi celui qui t'a enseigné l'amour!... Je t'afflige, ma Claudia, pardonne-moi; mais ton coeur aussi est agité, cette nuit, je le sens... Parlons un peu, cela nous soulagera toutes deux, et après nous pourrons peut-être dormir.

Elle s'est jetée à terre, appuyant son coude sur mon lit bas, son visage à hauteur du mien; la veilleuse nous éclairait seule, et au bord des volets fermés un rayon de jour faible traçait une ligne blanchâtre. Irène m'a dit:

--Parle-moi de Luc, Claudia; dis-moi ton bonheur... Comment fais-tu pour qu'il t'aime ainsi?

--Irène, il ne m'aimera pas toujours.

--Pourquoi? A-t-il jamais été plus aimant? Lorsque je l'ai vu te descendre dans ses bras, j'ai eu envie d'aller m'asseoir à votre porte, comme une mendiante... Je suis une mendiante d'amour, moi... et toi, tu es si riche!

Elle a continué d'une voix sourde, semblant se parler à elle-même, sa main gauche, où brillait l'anneau nuptial, couvrant ses yeux.

--Quand tu as été partie, Claudia, la vie a été plus dure encore... Il était bon pour moi... tu sais, je crois qu'il a pitié de moi... et aussi j'espère que peut-être il se souvient... Mais tous les jours il se rendait chez la Riva... et il y avait des luttes pour l'enfant..., pour Gino... Maurice ne veut pas qu'il aille avec le prince Aurèle, et Gino le veut; il s'est attaché à lui... Je ne comprends pas la Riva... Maurice n'est pas changé pour elle... au contraire, je sens bien qu'elle l'occupe plus que de coutume... Mais écoute ce qu'il a fait, Claudia... ce qui m'a donné le courage de le fuir pour un temps... j'ai cru, un moment, que c'était pour jamais... hélas! je n'en aurai pas la force, je retournerai... Un jour... (Elle tenait toujours ses yeux voilés, mais elle avait rapproché sa bouche de la mienne...) Un jour, il a amené Gino et le prince Aurèle; ils sont restés longtemps, et mon mari a demandé au prince de revenir... Nous l'avons eu à déjeuner... j'ai paru lui plaire, car il est revenu encore... et très souvent, sans bonne raison... Je m'en suis étonnée avec Maurice, et tout d'un coup, à l'expression de son visage, j'ai compris... il voulait rendre Aurèle amoureux de moi..., il aurait souhaité en faire mon amant, j'en suis sûre, je le jurerais, pour l'éloigner de la Riva..., de celle qu'il aime... Voilà ce que j'ai enduré, Claudia!...

Alors elle a laissé tomber la main qui tenait cachés ses grands yeux, et les a largement ouverts, comme pour me prendre à témoin de son outrage.--O mon amour, que je l'ai trouvée malheureuse! Je n'ai pu que l'embrasser en pleurant... Elle ne pleurait pas; elle riait d'un rire sec et terrible..., puis elle s'est mise à me consoler.

--Ne pleure pas, Claudia; tu es si douce à voir, avec ton regard tendre et tes beaux cheveux légers! reste belle pour être heureuse encore!... Tu vois, moi, je lutte pour demeurer jeune, afin de ne pas fléchir devant elle... Quand il m'aimait, Claudia... je t'assure qu'il m'a aimée, qu'il l'avait oubliée... il aimait tant ma taille fine!... il m'appelait une liane, une vigne flexible; cette taille qu'il admirait, j'en suis fière...

Et, rassemblant les plis de sa robe flottante, elle la serrait étroitement autour d'elle, et semblait une belle statue longue et fine...

Après un silence, elle a murmuré:

--Oh! Claudia, je me meurs de désir, je me meurs d'espérance...

Le jour pointait... elle a ouvert les volets, et une lumière triste comme l'abandon est entrée dans la chambre... Elle est revenue près du lit et s'est assise à mon chevet.

--Dors, Claudia, ne parle plus, ne parlons plus, je resterai là, donne-moi ta main.

Je l'ai entendue soupirer deux ou trois fois, puis un lourd sommeil est descendu sur moi--et j'ai rêvé que tu étais mort.

L

Oh! qu'elles sont rares les créatures humaines qui, même pendant une heure, accomplissent leur destinée! Moi, cependant, j'ai monté jusqu'au sommet des joies... Ce matin, j'y songeais en ouvrant les yeux. J'aurai accompli ma vie, et c'est à toi, bien-aimé, que je l'aurai dû. Quelle pensée que la certitude d'avoir réalisé la pleine expansion de mon être! Je pourrai regarder en arrière sans un regret; j'ai fait ma moisson, l'hiver peut venir, l'abondance est à jamais dans ma maison. O maître de ma vie, je suis partie avec toi vers ces régions où les coeurs et les âmes planent comme de grands oiseaux fiers au-dessus des misères humaines; tu m'as aimée et mes jours et mes nuits n'ont plus connu que des heures enchantées: la terre, la terre aimante et féconde, s'unissait à nos tendresses: les frémissements du printemps, les halètements torrides de l'été, les mélancolies de l'automne, les ombres de l'hiver, tour à tour, ont servi à nous faire goûter plus divinement nos joies. Tant de femmes passent et meurent sans une heure véritable d'amour! Elles vont, oppressées comme des aveugles, souhaitant voir la radieuse lumière, et ne la connaissant jamais.

LI

O mon amour, quelle souveraine joie de dormir dans le bonheur! Quand il vous enveloppe et vous ferme les paupières, il y a des sommeils immatériels tout baignés de lumière. Et ces demi-réveils où le coeur a juste la force de soupirer, pour retomber ensuite dans l'abîme d'une inconscience heureuse!... Dormir est pour moi une chose effrayante, et chaque nuit ramène dans mon âme cette sorte d'épouvante que j'éprouve à savoir que je vais oublier, que je vais devenir inattentive et sourde aux battements de mon coeur. Mais si je dors sur le tien, cette terreur disparaît, et j'aime à me sentir mourir pourvu que tu vives.--Je me le suis dit souvent: lorsque tu seras perdu pour moi, j'entrerai dans un sommeil sans réveil, car la vie aura cessé d'être; mais il me restera les rêves où reviendront mes souvenirs!

LII

J'ai demandé à Irène pourquoi maintenant elle me quitte si souvent, et si les heures lui semblent lourdes ici. Elle m'a dit:

--Non, ma Claudia; mais tu sais que je suis une créature errante et tourmentée: il me faut me mouvoir, aller et venir pour tromper mon ennui.

--Ne peux-tu donc oublier, Irène?

--Non, jamais... Et ce qui est affreux, Claudia, c'est le besoin que j'ai de l'enfant, de son fils; par peur qu'elle ne me prenne Gino, je crains de déplaire à la Riva...

Son ardent visage de sphinx était tourné vers moi; toute vêtue d'un satin noir qui luisait comme un plumage, avec ses cheveux et ses yeux éclatants, sombres et lumineux, elle avait une beauté singulière qui m'a expliqué la parole que tu m'as dite: «Elle fait l'effet d'une étoile qui vibre dans la nuit!» Oui, la nuit l'enveloppe de toutes parts, et de sa personne émane comme un rayonnement. Elle a une façon d'avancer les lèvres comme une créature qui aurait soif, et la soif d'être aimée la dévore toujours... Quand nous sommes tristes, nous passons le temps dans la chambre de la tour: Irène a placé son métier à broder dans la profondeur de la fenêtre; et moi, faible encore, je reste étendue sur un fauteuil, près du feu, dans la partie d'ombre de la pièce. Sa silhouette se détache nettement contre la lumière qui vient du jardin. Je la regardais aujourd'hui travailler: la façon si ferme et si sûre dont elle pique son aiguille dans la soie révèle la force d'âme dont elle est capable! Je lui ai dit soudain:

--Eh bien, Irène, puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne t'en retournes-tu pas tout de suite, dès demain? Tu serais moins malheureuse qu'ici...

Elle m'a regardée avec avidité, et a soupiré à voix basse:

--Tu crois, Claudia?

--Oui, mon Irène, je le crois.

Alors elle a quitté son métier à broder, et elle est venue s'asseoir à mes pieds devant le feu; elle m'a tendu une main que j'ai prise entre les deux miennes, et elle est restée longtemps sans parler; puis, comme l'osant dire à peine, elle a murmuré:

--Tu as peut-être raison... Il m'a écrit qu'il m'attendait pour rentrer en ville... De loin comme de près, je serai avec toi, tu sais; et je viendrai très souvent... D'ailleurs, ma Claudia, tu ne seras pas seule longtemps.

--Je ne suis jamais seule, Irène, puisqu'il m'aime.

Deux grosses larmes ont surgi sur le bord de ses paupières, et j'ai regretté mes paroles; elle l'a compris.

--Pourquoi, ma Claudia?... Crois-tu que je ne sais pas que tu es heureuse?... Oui, je retournerai; je veux essayer encore un peu de temps, et puis, si rien ne change, je verrai... je réfléchirai... je m'en irai comme Agar mourir dans le désert.

Je ne lui ai pas répondu. Je sens que les paroles irritent son angoisse: elle craint toujours d'y entendre la confirmation de ses pires craintes... Elle sait que je ne crois pas possible qu'il lui revienne; elle sait qu'à sa place, je ne voudrais pas qu'il revînt... Elle a paru deviner mes pensées, car elle a repris:

--Tu me trouves lâche, Claudia; oui, tu as raison... Mais, vois-tu, si je pouvais encore le conquérir une heure!... Pour cela, je suis capable de toutes les bassesses.

Et se redressant, presque farouche:

--Je veux un enfant, Claudia, un enfant de son sang...

LIII

Je me retrouve dans cette sérénité annonciatrice qui remplit mon coeur d'un charme si doux: je t'attends avec une certitude qui rend les heures légères, je t'attends comme on espère l'aurore, sûre qu'à sa venue, l'aspect de toutes choses changera. Tu occupes ma pensée et la rassasies parfaitement. Tu sais que j'aime, sur ma terrasse, entre les magnolias, les lauriers-roses et les mandariniers, revenir sans cesse sur mes pas, trouvant à cette promenade resserrée un plaisir et un apaisement que ne me donnent point des courses plus longues: lorsque tu es absent, je retourne de même sans me lasser sur les heures écoulées, j'en respire le parfum, j'en entends la musique; silencieuse et recueillie, je l'écoute; l'enchantement de tes paroles me berce, tes regards éclairent ma route, l'embrasement de mon coeur réchauffe ma poitrine. O mon amour, lorsque tu me serres dans tes bras, lorsque ma poitrine s'appuie sur la tienne, lorsque tes mains pressent mes épaules pour rendre notre embrassement plus étroit, un feu rapide court dans mes veines... Me sentir tienne est la somme de mon ambition! Tienne pour être heureuse, ou tienne pour souffrir, mais tienne toujours: voilà ce que nul ne peut me ravir. Ce don absolu, entier, que je t'ai fait de moi-même, me lie à toi à jamais, même si tu cesses d'être mien: tu ne peux faire, toi qui peux tout sur moi, tu ne peux faire que je ne t'appartienne pas, on me transporterait aux extrémités de la terre pour y mourir, que ce serait une âme t'appartenant qui, là-bas comme ici, quitterait mon corps. Dans quelque lieu que tu sois, rien ne peut empêcher ma tendresse de voler vers toi, de franchir les obstacles, de te retrouver par la force de son désir. Aussi longtemps que nous ne serons pas anéantis tous deux, tu seras mien, puisque je serai tienne! Aucune violence ne peut t'arracher de mon coeur: si tu m'appelais pour me tuer, je volerais encore vers toi et j'y trouverais une volupté.

LIV

Je suis allée à ta rencontre, et quand tu es descendu de voiture pour venir à moi, j'ai ressenti une fois de plus cet étonnement toujours nouveau que j'éprouve à te voir surgir devant mes yeux des profondeurs de l'absence. Il y a dans l'impression que laisse toute disparition de l'être aimé, ne fût-ce que pour une heure, que pour un jour, une sorte de vertige inquiet; le voir revenir, retrouver la lumière de son regard, entendre la voix unique, est à l'âme une délivrance inexprimable. O bien-aimé, tu n'oublieras pas ces retours; lorsque d'autres journées finiront pour toi, sûrement tu évoqueras parfois ces heures où, sur la route solitaire, nous avons cheminé ensemble, où la beauté parfaite du monde semblait complice de notre bonheur. Dans le ciel profond et bleu que nous regardions, il y avait à l'orient, au-dessous du mince croissant de lune, blanc comme un pétale de lis, une seule étoile ardente, mais sa beauté et sa sérénité suffisaient pour éclairer la nuit: une seule dans ce firmament immense (du moins notre faible vue n'en discernait pas d'autres); et j'ai pensé que, parmi les millions d'êtres humains qui peuplent la terre, un seul existe pour moi; qu'il paraisse, et ma route est illuminée!--Que les coeurs sont merveilleux pour suivre les lois qui les ont créés! Plus j'aime, plus j'apprends à aimer; comme des facultés ignorées naissent en moi; je crois que si la terre et tout ce qui m'entoure me paraissent revêtus d'une splendeur et de charmes que je ne leur connaissais pas, ce n'est point le mirage de mon coeur qui les change: je vois ce que je ne voyais pas, l'amour m'a révélé l'univers.

LV

Mes bras, qui s'ouvrent pour toi avec un élan si emporté, ne veulent néanmoins ni te retenir, ni t'arrêter. Tu vas t'éloigner et je te laisse partir... Tu as été surpris, lorsque, contre ton désir, je t'ai dit que je voulais demeurer, que les forces me manquaient pour quitter cette paix et cette solitude. Non, pas même avec toi ni pour toi... J'ai médité pendant mes longues heures de faiblesse... Souvent, à l'automne, j'ai regardé tomber les feuilles: elles se détachent et tournoient comme libérées et heureuses, sans effort et sans souffrance, conservant leur forme et presque leur beauté; mais celles qui veulent résister à l'hiver, qui le traversent mornes et flétries, pour être arrachées ensuite par le tourbillon des vents du printemps, elles sont comme chassées par la vie nouvelle qui veut venir. Je serai, moi, la feuille qui s'envole à l'heure où elle doit mourir. Je ne pourrais supporter de voir vieillir ton amour. Aujourd'hui tes regards s'arrêtaient avec une complaisance émue sur ce qui nous entoure, et tu m'as dit:

--Claudia, j'aime cette maison; j'aime l'air qu'on respire ici, je n'en connais point au monde qui me plaise autant... Ma Claudia, que de joies tu m'auras données!

Et j'ai senti que tu étais avide de mes baisers et de mes caresses, et que la crainte de les perdre pour un temps mettait une tristesse dans ton coeur, et une soif sur tes lèvres. Mon bien-aimé, je veux que, sur la route que tu suivras, alors même qu'elle sera belle, tu retournes parfois la tête.

LVI

Que j'ai pleuré de douces larmes! J'étais seule, et dans mes mains je tenais cette image de toi que j'aime tant; je la baisais avec la tendresse désespérée qui par intervalles, et malgré mes efforts, me fait un coeur près d'éclater. Je ne croyais point te revoir avant la fin du jour, quand ton pas a frappé mon oreille, et dans le même instant tes bras chéris m'ont enveloppée, et sur mes cheveux, sur mes yeux, sur ma bouche, tes chauds baisers ont couru; puis tu as pris ma tête entre tes mains,--j'avais appuyé les miennes légèrement sur tes épaules,--et tu me regardais, et moi je souriais à travers mes pleurs, j'avais envie de te crier:

--Ne m'aime point ainsi, ou fais que je meure tout à l'heure.

Tu me répétais avec emportement:

--Oui, je t'aime, ma Claudia; pourquoi verses-tu des larmes lorsque je ne suis pas là?

Tu t'es assis, et tu m'as fait me blottir tout proche. Tu me tenais appuyée contre ton épaule, et lorsque je voulais me soulever un peu pour chercher ton visage, d'un mouvement ferme et doux tu m'en empêchais; tu avais détourné la tête, et, comme obsédé par une pensée que tu me cachais, tu me serrais si fort qu'à peine je pouvais respirer. Tout à coup, d'un geste impétueux, tu m'as prise contre ton coeur que je sentais battre, et tu m'as dit d'une voix que je n'oublierai jamais:

--Pleure, ma Claudia, pleure, mais je t'aime...

LVII

Tu es parti, mon amour, tes pas se sont éloignés à regret, mais enfin tu m'as laissée; tu es allé vers la vie et l'action, et moi je suis là... Elles sont évanouies pour toujours, ces heures que tu as rendues si précieuses à mon coeur; elles ont été et elles ne seront plus. Je regarde dans le vide, surprise de ne plus rencontrer devant mes yeux cette forme et ce visage bien-aimés, cet être vivant et mystérieux, qui est toi, toi et nul autre... Comment à ce souverain et véhément besoin de s'unir l'absence peut-elle succéder? Comment deux êtres qui n'avaient qu'un coeur peuvent-ils vivre avec le monde entre eux? car c'est le monde qu'une distance! Aurai-je la force de résister au désir qui me presse, et demain n'irai-je pas te rejoindre? Je le puis; nulle volonté extérieure ne m'en empêche, tu le souhaites, et cependant une voix secrète me dit que le salut de mon amour est dans le repos. Je veux avoir pour toi la douceur du crépuscule qui calme les agitations de l'âme, et lui fait oublier la fatigue et la chaleur du jour.

LVIII

Irène m'a écrit qu'elle t'a vu et qu'elle t'a parlé. Je m'y attendais, et pourtant j'en ai été saisie. Il m'a paru affreux que d'autres puissent te voir et te parler, lorsque moi je ne te vois pas et je ne t'entends pas. Au sein de mon isolement protecteur, je suis arrivée pendant tes absences à me figurer que tu es dans un monde inconnu, et j'aime mieux cela ainsi. La certitude de la réalité différente a fait naître dans mon coeur une angoisse indéfinissable; le poids de la séparation m'a oppressée comme il n'avait jamais fait. Je t'ai cherché par la maison et les jardins. Je me disais: «Il est là, il va venir», et je t'appelais, et le moindre bruit me causait un sursaut; la force de mon aspiration vers toi a fini par me donner l'illusion que tu étais près de moi, et que d'une façon cachée nos âmes avaient communiqué.

LIX

Un malaise inquiet m'étreint, je souffre, mais tu ne le sais point, et c'est tout ce que je veux. Je suis retournée au couvent de Sainte-Euphrasie en respirer un peu l'atmosphère assoupie. J'ai demandé à la soeur Marcella de me laisser marcher à son côté dans le cloître, sans me parler, sans m'interroger: son seul contact, la vue de sa silhouette paisible et toujours pareille me rassérènent mieux qu'aucune parole. Elle a consenti et s'est mise à dire son bréviaire en remuant doucement les lèvres. Elle lisait, comme elle accomplit toutes ses actions, avec une placidité sans hâte; elle se meut dans la vie avec cette certitude et cette exactitude que les astres empruntent à d'infaillibles lois; elle parcourt son orbite avec la même régularité, indifférente au lendemain, occupée seulement à remplir son mandat dans l'ordre éternel des choses. Sans doute, pour conserver intact et parfait un amour, il faudrait ne jamais se quitter une heure, une minute, vivre dans la contemplation permanente des mêmes objets, entendre les mêmes voix. C'est ce qu'elles font ici, et leur inlassable persévérance est le ressort de leur fidélité; elles nourrissent et attisent sans cesse leur amour afin d'en garder la flamme vivante et forte. Je suis allée à la chapelle; chaque jour, et plusieurs fois par jour, elles y répètent leur clameur éperdue pour ne point défaillir... Oh! que cela est beau, la fidélité que rien n'abat! Celle que je te garde ne pourra jamais fléchir; comme la leur, elle me met hors des atteintes de la souffrance extérieure; si l'univers entier m'abandonnait, je pourrais, comme elles, répéter le cri consolateur: «Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui!» Et c'est assez.

LX