Lettres d'une amoureuse

Part 4

Chapter 44,136 wordsPublic domain

Et il s'est fait très aimable pour Irène, causant avec habileté de toutes les choses sur lesquelles leur intérêt se rencontre et devient commun. Il la flatte avec une fausseté cruelle et elle, qui est si perspicace, paraît sans aucun pouvoir pour se défendre. Il la mène où il veut, et elle subit fatalement sa volonté. Elle ne se reprend un peu que lorsqu'il disparaît; pendant quelques moments alors, elle secoue son joug, et je suis certaine qu'il y a des secondes, fugitives et brèves, pendant lesquelles elle le hait: cela dure le temps d'un éclair; mais cet éclair traverse son âme. Je ne saurais expliquer ce qui me donne cette certitude, et cependant je l'ai. Ainsi aujourd'hui, après avoir ri avec lui, parce qu'il l'a forcée à plaisanter, dès qu'il a eu fermé la porte, elle m'a dit, les dents serrées:

--Il l'a attendue évidemment, et elle n'est pas venue.

Une lueur sauvage a brillé dans ses yeux; puis, presque aussitôt, elle a été comme reconquise à sa faiblesse, et son regard n'exprimait plus qu'angoisse aimante. Je voudrais qu'elle pût le détester: elle ne s'en affranchira qu'ainsi.

Quand nous sommes arrivés au Pioggio, chez la Riva, nous avons trouvé la porte défendue par une consigne formelle: «Non, la marquise ne recevait pas.»

Le vieux valet de pied tout blanc, répétait cela obséquieusement, en regardant Maurice avec humilité.

--Va avertir ta maîtresse, va, te dis-je! a-t-il commandé avec autorité.

Et, comme Irène ne voulait pas qu'on insistât:

--Quelle idée! Elle serait désolée... Elle ne soupçonne pas ta visite, voilà tout.

Au bout de quelques minutes la réponse est venue: on nous recevait.

Je n'avais jamais pénétré dans la chambre de la Riva: on nous y a menés à travers l'immense salon auquel elle attient.--C'est une pièce énorme aussi, toute peinte à fresque, avec un plafond voûté; devant les hautes fenêtres tombaient des stores de soie blanche, et les lourds rideaux cramoisis se croisaient très bas. On aurait dit la chambre d'une reine. Le lit, tout de soie rouge sur des pieds dorés très larges, a un baldaquin triomphant. En face, entre les fenêtres, un immense canapé, rouge aussi, et deux ou trois grands meubles, raides et lourds contre le mur.

Sur un lit de repos ancien, la Riva, drapée d'une longue robe de satin blanc, était étendue; devant un fauteuil, le jeune prince Aurèle se tenait debout. Même immobile, il a je ne sais quoi d'insolent dans la mine; on ne peut cependant être plus gracieux et plus courtoisement aristocratique. Son teint était un peu coloré, ses yeux brillaient; il dissimulait mal une vive contrariété. La Riva nous a tendu les bras, et a forcé Irène à l'embrasser:

--Que vous êtes bonne! Je suis si misérable depuis deux jours... une migraine horrible... Mon jeune voisin me faisait la lecture... vous le connaissez tous, n'est-ce pas?

Le prince Aurèle s'est incliné et s'est effacé pour permettre à Maurice de s'approcher de la Riva:--elle avait enfoncé sa tête dans le large coussin de soie blanche qui lui servait d'appui, et, ainsi affaissée, dans la splendeur de cette chambre sévère, elle paraissait vraiment belle. Elle a allumé une cigarette et s'est mise à fumer, avec des gestes gracieux. Le petit prince, silencieux et farouche, avait pris place sur un tabouret au pied du lit de repos, tout contre, et fumait, lui aussi, sans regarder personne; la Riva causait avec Irène, avec moi, et de temps en temps disait quelques mots à Maurice que, même devant Irène, elle a coutume de traiter comme sa chose; elle se plaignait de sa santé, puis de son mari en termes couverts: c'est son habitude d'essayer toujours de lui donner des torts mystérieux. Irène répondait avec une ironie dont la Riva n'avait pas conscience; elle n'a aucune perception du caractère d'Irène, elle la croit une enfant un peu sauvage, et jamais elle ne s'en inquiète sérieusement. L'entretien se traînait péniblement, quand Maurice finit par demander Gino:

--Est-ce que nous ne le verrons pas?

--Il n'est pas là aujourd'hui, je le regrette.

Le prince Aurèle a paru se réveiller d'un songe et a dit:

--Je viendrai le prendre demain matin de bonne heure, comme je le lui ai promis.

--Prendre qui? a demandé Maurice.

--Le petit Gino; la marquise me permet de l'emmener chez nous pour la journée.

Là-dessus, il s'est levé, a baisé très longuement la main de la Riva, nous a salués avec cérémonie, et s'est retiré. Il n'avait pas disparu derrière la porte que Maurice s'est écrié impérieusement:

--Je pense que vous ne laisserez pas votre fils aller avec ce fou.

--Pourquoi fou? a demandé la Riva.

--Mais il est connu pour ses prouesses téméraires, il a des chevaux impossibles; il se fera tuer, un jour.

--Quelle idée, cher!... vous exagérez beaucoup... Cette promenade amusera Gino.

Il y a eu un moment d'embarras silencieux qu'Irène a rompu en disant à la Riva que nous ne voulions pas la fatiguer; elle nous a remerciés avec des mots très doux, et elle a exprimé ses regrets de ce que sa belle-soeur ne fût pas là.

Quand nous avons été en voiture, la colère de Maurice a éclaté:

--Quelle infatuation ridicule pour ce prince Aurèle! Lui confier Gino, un enfant qui n'est déjà que trop hardi! A quoi peut-elle penser? Les femmes sont folles!

Irène a répondu:

--Je suppose qu'elle sait qu'il n'y a pas de véritable danger pour le petit.

Il a mâchonné quelques paroles heurtées, puis il n'a plus fait le moindre effort pour continuer la causerie. Je regardais Irène avec étonnement. Très certainement elle aussi ressentait l'intrusion d'un étranger dans la vie de l'enfant, et elle n'en voulait pas à Maurice de son indignation. Il lui est possible, presque sans souffrance, de supporter la pensée que Gino est le fils de son mari: cette idée la détourne parfois de songer à la Riva; elle y trouve des excuses pour sa propre faiblesse, et elle croit que Maurice comprend sa générosité. Il est vrai qu'il lui arrive de la remercier de ses bontés pour Gino; mais il y est sensible uniquement parce que cette conduite lui est commode et rend les choses moins difficiles pour lui. Plus je vis entre eux, plus je suis persuadée qu'il a pris dans son for intérieur l'habitude absolue de ne pas compter avec Irène. Elle doit se plier à ses désirs et accomplir ses volontés: c'est, pour lui, un fait acquis; l'idée qu'un jour elle puisse l'entraver ou lui résister, l'idée qu'elle serait capable de s'affirmer d'une façon hostile ne lui vient jamais. Il accorde à sa femme toute l'indépendance dont il la croit jalouse, et de cette façon il se juge quitte envers elle.

XXXVII

Irène me rend ma liberté; je pars et la laisse à sa solitude. Pauvre âme tendre! il n'en est pas de plus abandonnée. Tous les jours ses beaux yeux s'ouvrent à la lumière, mais cette lumière ne sert qu'à faire éclater la désolation de sa destinée. Tous les élans de son coeur sont refoulés; elle les contient elle-même d'une main impitoyable; cette créature si ardente, faite pour les joies les plus fortes, végète dans l'existence la plus terne, la plus morne. Elle sait, en se levant, que nul regard d'amour ne cherchera le sien, que nul ne se préoccupera si elle est gaie ou triste; qu'on attend tout d'elle et, qu'en échange rien ne lui sera donné. Je suis parfois épouvantée en songeant aux réserves qui s'accumulent dans son coeur, et je me demande vers quoi elle marche: car il est impossible qu'à une heure qui sonnera sûrement elle ne se révolte ou ne se brise pas; il est impossible que le cours des années s'écoule de la sorte. Je ne sais d'où viendra le heurt, mais je le pressens. Elle m'a promis, si son coeur lui faisait trop mal, de venir me trouver.

--Mais ne t'inquiète pas de moi, Claudia; je suis accoutumée à souffrir. Et, vois-tu, peut-être est-ce mieux ainsi: cela m'occupe.

XXXVIII

Quels sont donc ceux qui disent que les lendemains d'amours sont tristes! Oh! qu'ils sont doux pour moi, me laissant un coeur tout rempli de feu et de clarté!... Je t'ai retrouvé, mon être tout entier s'est donné à toi dans une joie triomphante, et je me lève aujourd'hui dans la vie comme une créature nouvelle. Tout me paraît beau, une pitié immense, une sympathie infinie dilatent mon âme. Je me sens en communion avec la nature généreuse et je crois lui avoir dérobé son secret, car je n'y vois plus qu'amour: il règne souverainement, il est tout, il est partout! La vie, la vie, ce don magnifique, ne vaut que pour connaître l'amour. Te dis-tu, mon bien suprême, quand tu respires là, près de moi, comme il est beau de vivre! de penser, de vouloir, de parler, de commander à ces sens admirables qui, tel un accord parfait, renferment toutes les harmonies? Pour moi le son d'une voix humaine, avec ses nuances insaisissables et si pénétrantes, m'exalte en un ravissement d'admiration, et le seul écho de la tienne, lorsqu'il frappe mon oreille, me donne une vie et des sens nouveaux; je peux vivre d'une parole, d'une intonation, d'un murmure; et, quand tu me dis «Claudia», tu t'empares de moi avec autant de force que si tes bras m'enlaçaient de leur plus puissante étreinte.

XXXIX

Tu es curieux d'apprendre tout ce que j'ai pensé et fait loin de toi; et moi je ne t'interroge pas, je ne cherche même pas: le bonheur de ton retour, l'exquis épanouissement de mon coeur en ta présence, le bien-être profond qui m'envahit de te savoir là, dans la maison, absorbent toutes mes pensées; il me paraît que ce serait me voler moi-même que de te parler des moments où je n'étais pas auprès de toi. Je te vois, tes regards percent les miens, nos lèvres s'unissent; ni le passé ni l'avenir n'existent plus pour moi, je ne puis être ni jalouse de l'un, ni inquiète de l'autre. Je n'ai que juste assez de vie pour la concentrer dans la joie de l'heure qui m'appartient. Lorsque tu n'es pas là, je puis compatir aux angoisses et aux inquiétudes des autres; lorsque tu es là, il m'est impossible de souffrir: ton image chasse tous les fantômes.

XL

Ce soir, quand la nuit venait et que nous étions tous deux recueillis sans échanger un mot, mon âme était comme baignée dans l'atmosphère de notre tendresse. Je te regardais comme si je ne t'avais jamais vu; toi, penché en arrière dans ton fauteuil profond, tu semblais ne pas sentir mon regard, et je suis sûre pourtant qu'il arrivait dans l'ombre jusqu'à ton coeur. Je guettais chacun de tes mouvements, comme les mères épient leur nouveau-né, avec une curiosité passionnée; j'écoutais le bruit imperceptible de ton souffle; par moments je fermais les yeux pour avoir la joie de les rouvrir et pour te retrouver, tout proche; je n'avais qu'à me lever, qu'à étendre le bras pour t'enlacer; un mot et tu serais venu à moi, et je ne le souhaitais pas; je goûtais un plaisir délicieux à te posséder ainsi dans cette paix des sens. Oh! il doit y avoir de secrètes délices à vieillir en s'aimant encore! Je ne les connaîtrai point... Et lorsqu'enfin, cédant à l'appel de ma contemplation, tu as levé les yeux et tu m'as souri avec un sourire d'amour, j'ai tressailli d'une ivresse que rien ne peut exprimer. Ce regard silencieux me ferait, j'imagine, me lever morte de mon cercueil: à la fois j'éprouve une terreur délicieuse, un choc comme si l'on venait de me frapper, et un ravissement qui fait fondre mon âme... Regard d'amour de mon bien-aimé qui m'arrache des larmes!... Nos coeurs en de pareils instants flottent dans nos prunelles et deviennent visibles l'un à l'autre! Ce que tes lèvres ne me diront peut-être jamais, tes yeux me l'apprendront.

Auprès de toi, je ne suis jamais pressée de parler et, maintenant, après ces longs jours d'absence, je crois te révéler mon âme en me taisant. J'ai le sentiment que tu lis en moi, et il ne me semble pas avoir même le pouvoir de te dérober mes pensées; il me paraît puéril de te les confier, car tu les sais toutes. Si, après un de ces silences d'amour, ton visage m'interroge, le mien te répond, et aucune parole ne peut compléter ce que nous nous sommes dit.

XLI

J'aime ces brèves journées d'hiver, et les heures mystérieuses d'obscurité; le soleil à cette époque se couche dans une splendeur qui surpasse pour moi celle des jours d'été: lorsque les grandes ombres violettes tombent sur toutes choses, j'éprouve je ne sais quelle ardeur triste, avec une crainte confuse de voir arriver la nuit, et un désir qui l'appelle: c'est comme un frisson de mort qui glace mon âme, et lui donne cependant le goût de la vie. Il y a dans la grande maison un moment de paix solennelle, durant lequel la vie des êtres et des choses semble suspendue jusqu'au réveil des lumières. Il m'arrive alors de perdre pendant une seconde la perception de ta présence; tu disparais dans les ténèbres... Puis je te revois, et je me dis que jusqu'au jour rien ne nous troublera, que nul ne viendra, et que toutes les heures sont à moi, à moi seule. Cette sécurité double ma joie, je me sens défendue par la nuit...

Ces heures d'isolement parfait, oh! que je les aime! Je ne m'en lasserai jamais... Mais toi? Quand je t'ai vu, l'autre soir, marcher de long en large, le visage sérieux, ce mouvement, dont tu as éprouvé le besoin, m'a fait peur. Moi, lorsque tu es à mon côté, je ne ressens jamais le désir de bouger, et nous avons passé souvent de longues soirées dans une immobilité délicieuse; la paresse est une des jouissances de l'amour. Pourquoi s'agiter, pourquoi se charger d'inutiles tâches? Ces efforts sont bons pour ceux qui souffrent, pour ceux qui n'aiment point.

XLII

Tu veux maintenant que je te lise les lettres d'Irène: tu l'aimes de m'aimer, et tu l'aimes d'aimer; en écoutant le cri amer de sa tristesse jalouse, tu m'as dit que je te devenais plus chère encore, tu as appuyé ta tête sur mon épaule en me murmurant que ma douceur d'amour était la joie de ton âme. Je t'écoute et je te crois. Oh! entendre dire ces paroles par l'élu de son coeur! Te sentir trembler en me serrant dans tes bras, et la caresse presque impalpable, le frôlement de ta barbe sur mon oreille et mon cou, devenir le baiser fou qui scelle nos lèvres, et me fait mourir de joie! Lorsque, les yeux dans les yeux, nos bouches sont jointes, j'aimerais, oh! j'aimerais passionnément mourir... si j'osais, je dirais que j'aimerais mourir de ta main! Je comprends que le fardeau de voluptés trop intenses ne peut être porté longtemps par des créatures humaines faibles et changeantes.

XLIII

Sais-tu, mon amour, une de mes tristesses? C'est de penser que jamais je ne pourrai te faire un sacrifice: car il suffit que tu formules un désir pour que soudain mon coeur souhaite cette même chose passionnément. Ce n'est pas un effort, ce n'est pas une marque de ma tendresse, c'est un instinct plus fort que ma volonté: tes paroles me font vouloir ce qu'elles disent; je ne suis ni triste ni gaie, je suis ce que tu me veux. Je croyais, tu le sais, ne pouvoir vivre que dans ma maison solitaire, loin de toute contrainte... tu m'as demandé de venir ici: me voici, et je m'aperçois que, pour mon âme, les choses extérieures n'existent plus en elles-mêmes; elles ne sont que le reflet des joies qui me viennent de toi. Je n'ai besoin au monde que de ton amour, mais cet amour change la face du monde; je reprendrai sans un regret toutes les servitudes que j'ai rejetées, si elles amusent ta fantaisie.

L'incroyable oubli où le passé est tombé pour moi prête à tout ce qui m'entoure l'aspect de l'inconnu. Cette ville que jadis j'ai parcourue cent fois, il m'a semblé la découvrir hier, lorsque nous marchions dans la nuit, par les rues étroites qui laissent à peine deviner le ciel étoilé entre les toits qui s'avancent; ces rues closes et silencieuses sont faites pour les pas des amants: les nôtres résonnaient légèrement dans l'air sec; nous allions lentement; ton visage avait une expression de vie si débordante, tous tes gestes étaient si libres et si fiers, qu'une jalousie folle et inquiète m'a monté au coeur. J'ai compris Irène: il me semblait que, cachée derrière ces hautes façades sombres, d'une de ces portes épaisses, une femme allait sortir pour t'enlever à moi, que le danger me cernait de partout...

Et sans doute je ne me trompais pas; chaque heure d'amour me rapproche de celle où je te perdrai... Et ces lendemains que ma tendresse appelle me mènent à l'instant où tu ne seras plus là, où d'autres bras de femme t'enserreront... Et cette heure, bien-aimé, je ne la retarderai pas: il suffira d'une parole, d'un regard de toi, et tu seras libre. Je ne lutterai point, je ne ternirai jamais le souvenir de mes félicités, tu ne me verras pas souffrir, tu ne me connaîtras que dans l'assurance triomphante d'être aimée de toi, et les seules larmes qui s'échapperont de mes yeux en ta présence seront des larmes de volupté, celles que tu bois sur mes cils.

XLIV

Tu m'as répété que jamais tu n'avais trouvé à m'aimer plus de joie que maintenant:

--Parfois tu étais un peu grave, ma Claudia, mais maintenant tu es exquise.

Je me suis tue, et je me suis serrée contre ton coeur. Je me suis abandonnée au refuge de tes bras; mais je sais que je ne suis pas autre. Je vois que ta vie en ce moment souhaite l'agitation et la lumière, et je ne veux être aimée de toi que pour achever tes plaisirs et pour y ajouter; en même temps, l'idée qu'il y a d'autres créatures au monde que toi et moi demande à certains moments un effort de ma pensée pour en être persuadée. Ici, dans ces rues que tu me fais parcourir, je regarde les hommes et les femmes qui s'y meuvent, avec une surprise étonnée; ces yeux curieux qui s'arrêtent sur moi me dérobent, il me semble, quelque chose de moi-même. Je ne respire qu'à l'heure où nous partons ensemble pour nos longues promenades hors la ville. Tu ne sais pas quelle est alors la délivrance de mon âme; tu ne sais pas la peur du retour. Lorsque, la barrière franchie, je sens que nous sommes rentrés au milieu de la foule, le sentiment de solitude, que je ne connais jamais là où je suis seule en effet, m'envahit malgré moi; et je comprends à quel point mon coeur est différent des coeurs qui m'entourent... Je suis avec toi, j'aime ton goût de la vie, bien-aimé, l'ardeur qui te porte vers la lutte; mais je pressens que je ne pourrai te suivre longtemps...

XLV

Le frisson de l'hiver a passé; tout le jour, par rafales, la neige est descendue, barrant la route aux choses du dehors. Tu ne m'as point quittée: j'ai éprouvé à nouveau l'impression d'être dans le jardin enchanté, dans le monde irréel où s'épanouit notre amour. Il faut des cloîtres et des thébaïdes aux coeurs que l'amour dévore: la vue des autres humains est mauvaise à ceux qui s'aiment uniquement. J'ai peur, parfois, que ce pauvre coeur qui ne te cache rien, qui t'appartient sans réserve, ne te paraisse presque méprisable dans son abandon et sa soumission... O bien-aimé! quand tu liras ces lignes, rappelle-toi combien ce coeur t'a chéri!... Il se soulève dans ma poitrine, il monte jusqu'à mes lèvres; il déborde de mes yeux rien qu'à prononcer ton nom. Toute seule je frémis et soupire à évoquer ton visage adoré; et lorsque ce visage s'enflamme, que tes regards dardent sur moi leur magie et leur amour, je connais ce que la vie peut donner de félicité.

Qu'il a été doux de te garder près de moi toute cette longue journée! Tu étais fou et tendre; tu as dénoué mes cheveux, et, pour te divertir, tu m'as couronnée de lierre comme une faunesse... Moi je suis ce que tu veux: il suffit que tu le veuilles pour que je sois belle; tout ce qui fait ton plaisir fait aussi mon orgueil, puisque ma gloire est de te plaire. Tu m'as juré que ta Claudia était la maîtresse de ton coeur, la lumière qui t'enchante! Et pour m'entendre dire cela, je n'ai fait que t'aimer... Mais le jour viendra où ma tendresse sera appelée à d'autres sacrifices, et ce jour-là elle n'y faillira pas... Je veux apparaître à jamais dans ta vie comme celle qui t'a aimé d'une façon suprême, je veux être l'unique; et cette espérance surpasse même celle d'être aimée toujours. C'est la certitude de souffrir pour toi qui donne à mon amour une force invincible; je le porte dans mes bras, comme les mères tiennent leurs enfants à l'heure du péril, je l'élève au-dessus de ma tête, et, même si les grandes eaux me submergent, il surnagera.

XLVI

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Pendant toutes mes journées d'abattement et de souffrance, tu ne m'as pas quittée; lorsque je soulevais mes paupières fatiguées, je te voyais, et je me laissais aller avec douceur à l'assoupissement de sentir ma vie fondre et disparaître.--J'entendais ta voix me reprocher tendrement l'imprudence qui me valait le mal qui m'accablait; tu as voulu que je t'en demande pardon et je l'ai fait; mais, si la maladie ne m'avait pas frappée, je n'aurais pas connu ces heures qui sont parmi les meilleures de ma vie. Je me sentais, plus complètement encore que d'habitude, dépendante de toi et de ton amour; le contact de ta main fraîche--l'une remplaçant l'autre--sur mon front, cette main que tu faisais si caressante, me pénétrait d'un calme inexprimable; je ne pensais plus, mais j'avais une perception vague et bienfaisante d'être protégée par toi; c'était comme mon âme d'enfant qui vivait en moi, une âme toute sûre des tendresses qui l'entourent, et qui s'y endort abritée. Je t'appelais, d'instinct, si la douleur devenait plus vive, et, les minutes de véritable angoisse, alors que le souffle paraissait me manquer, je les ai passées soutenue dans tes bras, ma tête contre ta poitrine, et, dans l'excès de ma détresse, je ressentais la joie d'être là! Souffrant, il me semblait que toi seul pouvais me soulager; épuisée à m'évanouir, un de tes baisers sur mes yeux clos me faisait revivre et lutter.--Mon bien-aimé, j'ai souhaité de guérir, d'être heureuse encore par toi... Le soir où tu m'as sue hors de péril, quand tu t'es agenouillé près de mon lit et que tu as baisé ma main qui reposait sur le drap, j'ai senti, j'ai senti une larme y couler! Tu m'as ordonné en termes véhéments et tendres de vivre pour être tienne encore: tu voulais mon amour, tu ne pouvais t'en passer, et, de toutes les femmes sur terre, moi seule j'existais pour toi... Oh! as-tu pu lire dans mes yeux les délices surhumaines dont mon âme était inondée?... Je le crois, car tu es demeuré à genoux, me regardant avec un sourire sur ta bouche et la tendresse dans tes yeux. Ces instants, ces minutes fugitives où nos deux âmes se sont touchées, où ce que notre amour contient de plus noble a dominé tout le reste, tu t'en souviendras, je le sais: il y a des émotions qui passent comme le feu sur les âmes et y laissent des cicatrices indélébiles; mon orgueil, ma consolation à jamais sera d'en avoir fait naître de telles en toi; car, au delà, pour des êtres mortels, il n'est plus rien.

XLVII

J'ai été si surprise en voyant Irène entrer dans ma chambre!... Tu ne m'avais pas prévenue, et ma tendresse égoïste n'avait eu besoin que de toi. Cependant lorsque Irène a paru, apportant avec elle une odeur de violette, que ses beaux yeux sombres tachetés d'or se sont levés doucement sur moi, j'ai éprouvé une grande joie. J'étais seule, car j'avais voulu que tu ailles respirer au dehors; étendue sur le lit de repos, près du feu, une lente tristesse me gagnait. Je n'ai pu trouver néanmoins qu'une seule parole:

--Irène!

--Oui, Claudia, c'est moi qui viens pour te guérir et t'emporter.

Et elle m'a dit, de sa voix qui me prend toujours l'âme, que tu lui avais écrit mon danger, et qu'aussitôt libre, elle était accourue, et qu'elle allait m'emmener: je retournerais avec elle dans ma maison familière, elle y resterait avec moi. Se faisant grave, elle ajouta:

--Obéis-moi, Claudia, et laisse-le un peu se reposer, revivre, être libre d'inquiétudes.

J'ai compris qu'elle avait raison, j'ai mesuré l'esclavage et l'ennui pour toi de ces jours d'anxiété, et j'aurais voulu les expier; cela me faisait mal de te quitter: pourtant j'y fus résolue en un instant.

--Oui, mon Irène, car il doit être bien las; mais toi, pourras-tu demeurer près de moi?