Part 3
Le jour déjà frémit à l'horizon dans la tristesse humide du matin: je suis lasse; mais je ne puis me coucher sans te parler. Je me regarde dans le miroir, surprise d'être là, debout, dans cette robe... Mais Irène l'a voulu; elle me l'a demandé avec tant de douceur persuasive que j'ai cédé: j'ai été hier soir, avec eux, chez la Riva. Cette femme veut du monde toujours autour d'elle, afin d'être encensée et adulée; et, comme on célébrait le jour de sa fête, elle avait conjuré Irène de ne pas lui manquer.
--Et vous verrez Ludovic (c'est son mari); il sera là; oh! il n'oublie jamais cette occasion.
Elle disait cela avec une sorte de fierté fatiguée, comme s'il l'importunait habituellement d'un amour qu'elle repousse. Et, alors, vraiment j'ai eu envie de voir comme était fait le coeur de cette femme et de quelle allure elle marcherait entre tous.
Quand Irène est entrée,--elle s'était parée avec une grâce exquise,--la Riva, toute belle et triomphante, comme défaite dans une robe couverte de dentelles magnifiques, ses lourds cheveux relevés en une sorte de diadème sur sa tête, souriait avec une grâce languissante à un homme très jeune qui lui parlait avec attention. J'ai surpris le regard de Maurice, puis celui d'Irène, qui m'a dit ensuite que c'était le jeune prince Aurèle, arrivé, l'autre jour, chez la vieille douairière sa grand'mère: il a un peu plus de vingt ans, avec des traits fins, et l'air triste des voluptueux; il a une voix plutôt âpre, mais séduisante. Se tenant proche de la Riva avec une persistance altière, il la suivait des yeux presque avec insolence lorsqu'elle bougeait. Elle a accueilli Irène en l'embrassant, et l'a remerciée des fleurs que Maurice avait envoyées; lui, comme de coutume, il lui a baisé la main longuement, et j'ai vu qu'elle appuyait cette main sur les lèvres qui la pressaient; puis elle est venue à moi, m'a prise par le bras, et, s'éloignant un peu, elle m'a murmuré:
--Vous voyez, Claudia, je me fais faire la cour par le prince Aurèle; n'êtes-vous pas satisfaite?
Et, sans attendre ma réponse, arrachant d'un vase une poignée de roses et, de son mouchoir, en essuyant les tiges, elle me les a présentées d'un geste gracieux et s'en est allée de son pas qui a quelque chose de rythmique dans sa lenteur. Irène avait été entourée tout de suite, et, de loin, j'entendais son rire un peu saccadé. L'orchestre était placé dans un des balcons intérieurs qui font saillie aux quatre angles de l'immense salon, spacieux et haut comme une église. La salle de billard ouvre sur un de ces balcons: tout à coup, j'y ai aperçu la Riva avec Maurice; ils faisaient mine de se pencher pour contempler le spectacle au-dessous d'eux, et, ainsi isolés et vus de tous, ils étaient aussi libres de leurs propos que dans un désert. On levait les regards vers eux avec des sourires. Le marquis Ludovic, qui est impertinent, leur a fait des signaux avec une palme qu'il a brisée exprès, et elle a répondu en laissant tomber quelques fleurs du bouquet qu'elle tenait en main. Les yeux très bruns et comme gloutons du petit prince Aurèle se sont tournés vers ce balcon; mais la Riva n'a pas paru le remarquer, et, de fait, la hauteur est trop grande pour qu'on puisse aisément croiser des regards. Irène, qui les observait, s'est approchée du prince Aurèle, et ils ont commencé de causer; avec une sorte de hardiesse exaspérée, elle excitait sa jalousie; il l'écoutait très pâle et lui répondant à peine. A la fin, je suis parvenue à l'entraîner et je lui ai demandé:
--Pourquoi as-tu fait cela, Irène?
--Ma Claudia, parce qu'il y a des moments où je suis folle!
Nous nous étions retirées dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, lorsque Maurice, le visage fermé, le regard voilé, s'est dirigé vers nous; Irène ne l'a pas laissé parler; mais, l'interpellant d'une voix très gaie:
--Danse donc une fois avec moi, Maurice!
Et elle s'est coulée dans ses bras sans qu'il pût se dérober. En un instant elle l'eut entraîné au milieu des autres couples; et moi, je l'admirais de loin comme une chose exquise, car elle dansait avec une légèreté, une grâce voluptueuse dont rien ne peut donner une idée: ses pieds légers ne tenant pas à la terre, toute proche de Maurice et paraissant à peine le frôler, son corps si souple à la fois redressé et abandonné, elle allait dans une ivresse muette, les yeux dans les yeux de l'homme qu'elle adore; et le croissant de diamant qui brillait dans ses cheveux sombres frémissait et étincelait. Quand la musique a cessé, elle s'est arrêtée avec un rire triomphant; elle a regardé une seconde autour d'elle, puis, prenant le bras d'un homme qui s'approchait pour lui parler, elle est partie sans se retourner. Maurice souriait sans embarras, et, comme quelques applaudissements moitié ironiques moitié sympathiques éclataient sur son passage, il a salué, et a marché droit à la Riva qui paraissait l'attendre, puis bientôt, une nouvelle valse commençant, ils l'ont dansée à leur tour. Oh! que Maurice a fait payer cher à Irène son triomphe d'un moment! La Riva, que déjà l'embonpoint épaissit, danse lentement, mais en y mettant toute cette impudeur inconsciente qui la rend si séduisante aux yeux des hommes: presque pâmée sur la poitrine de Maurice, sa tête se penchait à gauche pour qu'il pût plus librement approcher son visage du cou rond et parfumé qu'elle lui offrait; par instants leurs lèvres se frôlaient presque; et Irène les voyait...
Mon amour, mon bien-aimé, mon coeur frémissait dans ma poitrine. J'aurais voulu fuir; je me sentais atteinte je ne sais comment dans mon amour à moi; j'étais oppressée de toutes ces présences qui m'entouraient; tout me faisait mal, la lumière, la musique, les voix, les rires; il me semblait que je profanais le secret de mon coeur en le promenant au milieu de ces créatures humaines indifférentes; Irène me faisait une horrible pitié... Et pourtant il m'a été impossible de lui dire un mot... Nous sommes rentrées seules dans la voiture, Maurice étant demeuré là-bas pour jouer, et, tout à l'heure seulement, nous avons entendu des roues sur l'allée... Elle est montée dans ma chambre, et elle m'a demandé d'y rester un peu; elle s'est assise, muette et comme insensible; puis elle a dénoué ses cheveux d'un mouvement fébrile qui révélait une extraordinaire souffrance. J'ai voulu l'aider, mais elle m'a repoussée de la main; puis elle m'a attirée vers elle et a appuyé sa tête une seconde sur mon bras: ses cheveux tombaient en mèches lourdes et souples; elle les écartait de ses doigts fins, les secouait, les rejetait en arrière, puis les prenait à poignées, les tordant lentement; son visage devenait par instants si farouche qu'il me semblait qu'elle allait mourir de sa douleur étouffée. J'ai essayé quelques paroles apaisantes, et peu à peu j'ai vu sur son cou passer des mouvements spasmodiques comme lorsque le souffle revient après une suffocation. Enfin, elle m'a embrassée d'un baiser léger comme un soupir, et elle est partie. J'ai entendu un moment le frôlement de ses pas; une porte s'est ouverte et refermée, et je suis restée seule... Non pas seule, bien-aimé, puisque je te parlais! Où es-tu en ce moment? dors-tu encore, ou regardes-tu, comme je le fais, l'aube pâle se lever comme une messagère fatiguée? Mon âme est lasse, brisée par l'angoisse d'une autre; je ne pourrais rester ici longtemps; il faut à mon amour le voile de l'isolement: être seule avec toi, ou, sans toi, seule avec mon propre coeur. Je n'en épuise jamais les ressources; tu y vis; je t'y vois, je t'y entends; tout ce qui se met entre moi et cette image adorée m'importune... J'aime Irène, oui je l'aime; et, néanmoins, je puis en un instant, sans effort, dès qu'elle m'a quittée, l'oublier, oublier ses larmes. Mais, toi, le monde entier entre nous ne pourrait même affaiblir ton image dans ma pensée.
XXXIV
Je croyais partir demain; une hâte inexprimable me pressait de retourner là où s'écoule ma vie d'amour, ma vie avec toi, bien-aimé! Et je suis ici encore. Lorsque j'ai dit à Irène mon intention de la quitter, ses grands yeux tristes, dont les paupières sont si lourdes se sont arrêtés sur moi avec une intraduisible expression de crainte.
--Non, Claudia, ne pars pas, m'a-t-elle dit, ne pars pas, ma Claudia!...
Son regard s'était détourné de moi et semblait contempler quelque vision qui l'angoissait... Je ne lui ai fait aucune question: elle aime, elle souffre, oh! comment ne l'aimerais-je pas?...
--Seulement quelques jours, Irène: il faut que je le voie...
--Oui, Claudia, seulement quelques jours; mais ne me quitte pas aujourd'hui ni demain.
Sa main, qui est si délicate et si douce, s'était emparée des miennes, et elle les serrait éperdument... Nous n'avons pas parlé, mais nous sommes demeurées ainsi à côté l'une de l'autre, sans autre bruit perceptible que celui du mouvement de nos coeurs: le sien battait si fort dans la lutte intérieure dont je ne lui demandais pas le secret, que ses lèvres étaient entr'ouvertes pour reprendre le souffle qui paraissait lui manquer; puis, comme un domestique entrait, elle s'est brusquement retournée, et l'a écouté de cet air de hauteur sans aucune dureté, où s'affirme la noblesse naturelle de cette âme fière.
La porte était restée ouverte, et dans le vestibule, au même moment, elle a vu passer Maurice; elle s'est assise et a saisi un livre; une minute après, il est entré, nous a saluées et a dit à Irène:
--Chère, je ne déjeunerai pas: il faut absolument que j'aille à la ville aujourd'hui; ne m'attendez pas non plus pour dîner, je pourrais rentrer tard.
Il parlait sans embarras et sans observer les yeux étincelants levés vers lui. Comme elle ne répondait pas, il s'est penché et l'a baisée sur le front à la naissance des cheveux.
--Au revoir, Claudia, bonne journée.
Un moment après, les sonnailles au cou de son cheval tintaient gaiement le long de l'avenue: il était parti.
J'ai vu qu'Irène a éprouvé comme une délivrance de cette absence; sans doute, elle avait eu peur d'elle-même et des paroles qui auraient pu lui échapper.
--Nous voilà seules, ma Claudia, a-t-elle dit d'une voix caressante, tu vois qu'il ne faut pas m'abandonner.
Nous ne sommes pas sorties de tout le jour; le temps avait cette tristesse délicieuse de la fin de l'automne; une sorte de moiteur était dans l'air; nos âmes ramassées sur elles-mêmes ne vivaient que de notre pensée intérieure, et la mienne me présentait avec une force irrésistible la certitude de l'heure fatale de la mort de ton amour, sûre comme la mort de nos corps. La lassitude qui semblait se lever de la terre et s'abattre sur les créatures humaines était le signe visible de l'impossibilité de durer qui marque toutes choses terrestres. Comme les parfums s'évanouissent, comme l'été triomphant décline et disparaît, l'amour le plus ardent périra; mais, bien-aimé, cela n'enlève rien à la douceur de tes baisers: ton embrassement, serait-il le dernier, me donnerait une joie assez forte pour me consoler de le perdre. C'est de ton amour même que me viendra la force d'y renoncer: il aura procuré à mon âme, à mes sens, à tout ce qui est moi, des félicités qui demeureront incorruptibles. Le problème de la souffrance n'est que le mystère de l'amour. Je ne pourrai jamais maintenant être atteinte par certaines peines qui existaient pour moi avant de t'aimer. Il a passé dans ma vie, sur mon coeur, un souffle vivifiant que rien ne pourra plus éteindre!--Ne laisse jamais ma pensée t'attrister: j'ai été trop heureuse pour être malheureuse. Aussi longtemps que mon coeur battra, il battra pour toi; et toi, c'est l'amour, c'est la joie! Cet amour et cette joie, je les emporterai dans la mort.
XXXV
Oh! qu'il y a des êtres doux et simples! Nous avons été surprises, Irène et moi, par la visite de donna Angela, belle-soeur d'Hortense de Riva, venue avec l'enfant.
Maurice, qui a envoyé avertir hier qu'il devait coucher à la ville, n'était pas là, et Irène, tout oppressée, n'avait pas dit un mot pendant notre déjeuner solitaire.
Aussitôt après, elle s'était mise aux grands livres de compte: car c'est elle qui est le soutien de leur maison; elle a pris pour elle tout ce qui pouvait ennuyer Maurice, et elle trouve dans cette occupation ardue une distraction forcée à ses pensées. Elle était si absorbée, et moi j'étais si loin avec toi, que nous n'avons pas pris garde au bruit d'une voiture qui s'arrêtait. Quand Irène a su, d'un domestique, qui la demandait, son visage s'est illuminé, et elle s'est levée hâtivement:
--Viens, Gino est là.
L'enfant s'est jeté à sa rencontre avec un emportement joyeux, il a saisi sa main et il l'a baisée à plusieurs reprises avec une tendresse ingénue, levant en même temps vers elle un regard d'admiration.
Irène a répondu à cette caresse avec la plus séduisante douceur.
Angela, laissant épanouir sa figure de béguine heureuse, souriait avec fierté, ravie de la grâce de l'enfant. A son tour elle a embrassé Irène, lui demandant avec empressement de ses nouvelles.
--Hortense aurait voulu venir elle-même, mais elle est très fatiguée, elle a dû rester au lit et a déclaré ne vouloir voir personne aujourd'hui, pas même nous.
Il y a eu un silence auquel Angela n'a rien compris; silence d'inquiétude chez Irène, de certitude chez moi: car je sais que parfois les maladies de la Riva sont une feinte. Elle a une femme à son service qui lui est dévouée et défend la porte de sa chambre, la disant malade, alors qu'elle sort rejoindre Maurice... Irène en a un vague soupçon, auquel cependant elle n'ose pas donner une confirmation; et, malgré tout, l'assurance innocente d'Angela est contagieuse: à travers la porte close sa certitude lui ferait voir sa belle-soeur, lui ferait l'entendre. Aussi a-t-elle ajouté avec une candeur parfaite:
--Nous avons été lui dire adieu au moment de sortir: Marietta a entr'ouvert la porte; mais elle dormait... Oh! elle sera tout à fait bien demain.
--Oui, oui, tout à fait bien demain!--a répété le petit Gino, comme chassant une idée importune qui semblait gâter sa joie présente.
Et il s'est retourné vers Irène. Elle l'a serré sur son coeur, et, pendant qu'Angela de sa voix pacifique me disait avec orgueil:
--Elle aime tant notre enfant!...
Irène demandait au petit:
--Tu m'aimes, dis, Gino?
L'enfant s'est reculé un peu, et, levant le bras en montrant la campagne au dehors:
--Dame Irène, le monde est bien grand... mais le bien que je te veux est encore plus grand que le monde!
Et il s'est précipité tête baissée sur la poitrine d'Irène en poussant comme un cri de triomphe. Elle avait pâli, et des larmes roulaient dans ses yeux. Elle a seulement répété:
--«Le bien que tu me veux»; oui, il faut m'en vouloir beaucoup!...
Donna Angela qui n'a qu'un besoin sur terre, aimer et consoler, a été émue du son de voix d'Irène, et elle s'est rapprochée d'elle. Elle s'explique toutes ses tristesses par son regret de n'avoir pas d'enfant; aussi a-t-elle dit, se figurant répondre à sa pensée:
--Il vous en viendra un, j'en suis sûre, chère: il faut le demander à Dieu.
--Qu'est-ce qu'il faut demander à Dieu? a interrogé Gino dont le ton naturel est celui du commandement.
--Rien, amour, rien, a répondu Irène; viens me parler.
--Oui, je veux bien parler avec toi.
Cet enfant, évidemment, n'est nulle part plus heureux que près d'Irène, elle exerce sur lui une attraction que ne possède pas sa mère: il arrête sur elle des yeux d'adoration; et l'on sent qu'il la voudrait à lui seul;--l'attention incessante et la parole lente de sa tante l'importunent et lui causent comme de l'impatience.
--Mène-moi dans ta grande chambre! a-t-il dit à Irène.
Elle l'y a conduit plusieurs fois, pour lui faire des présents en secret; et il est jaloux de cette faveur qu'il croit réservée à lui seul.
--Allons dans ta chambre, a-t-il répété avec insistance en l'entraînant.
Irène s'est levée et lui a dit:
--Non, pas dans ma chambre aujourd'hui, Gino. Veux-tu venir avec moi à la chapelle.
--Oui, partout avec toi.
Ils sont partis, l'enfant se serrant contre elle, et elle lui couvrant la tête d'un geste de maternelle protection.
Au bout de quelques minutes, l'attraction de la chapelle a été trop forte pour Angela, et elle m'a demandé timidement:
--Ne pourrions-nous pas les rejoindre, Claudia?
Je l'ai menée à la tribune qui domine l'autel, et d'où l'on arrive sans sortir des appartements intérieurs: c'est un lieu de recueillement que j'affectionne. Angela s'est laissée tomber sans bruit sur un des épais coussins qui servent d'agenouilloirs. L'étroite chapelle était plongée dans une véritable obscurité; la lampe qui toujours y brûle vacillait, et la lumière du jour finissant mourait derrière le vitrail épais. Irène était à genoux sur la tombe de sa fille; Gino se tenait debout à son côté; elle appuyait sa tête sur le flanc de l'enfant... elle lui murmurait d'une voix très distincte dans l'absolu silence:
--Prie pour ton père, Gino, qu'il ne lui arrive aucun mal.
--Non, j'aime mieux prier pour toi, dame Irène.
--Prie pour moi, et aussi pour ton père.
Malgré notre immobilité, elle a eu conscience d'une autre présence, car elle a levé les yeux et elle a parlé plus bas. C'était un spectacle qui m'oppressait le coeur d'une inquiétude mystérieuse que de la voir enlaçant, d'un geste de mère, le fils né de cette femme qui est sa mortelle ennemie, et de l'homme qui est son unique amour. Elle trouvait évidemment une consolation puissante au contact de cet enfant qui peut devenir pour elle une source nouvelle de tragiques douleurs: elle est jalouse à mourir du père, et elle deviendra jalouse aussi du fils. On devine en elle un besoin impérieux de s'emparer de lui, de le faire sien d'une manière quelconque; elle veut qu'il l'aime, et elle y parvient. Comme nous sortions de la tribune, Angela m'a dit:
--Il rêve d'elle, croiriez-vous, Claudia! Son lit, vous savez, est dans ma chambre, et parfois je l'entends murmurer le nom d'Irène dans son sommeil. Dans tous les tableaux qu'il voit il cherche des ressemblances avec elle... et un jour en secret, il m'a confié qu'il la trouvait plus belle que sa mère. N'est-ce pas singulier?
Je lui ai répondu que rien ne me paraissait singulier des enfants, et que nous ne connaissons pas la force des instincts qui les guident. Elle a été aussitôt d'accord avec moi, craignant presque, dans son humilité, d'avoir exprimé un doute sur quelque réserve sacrée de l'âme. Nous sommes demeurées ensemble, elle et moi, encore un long moment avant le retour d'Irène et de Gino; et je ne puis te dire, bien-aimé, le plaisir paisible, le rafraîchissement de coeur que j'éprouvais à causer avec cette créature si simple! Elle n'a jamais été jolie, elle n'est plus jeune, et l'extraordinaire modestie de son ajustement ne relève guère son visage aux traits virils; sa taille, en outre, est un peu tournée; et cependant, ainsi faite, elle a une dignité inexprimable; au milieu de ses gros traits, ses yeux un peu saillants, sombres et superbes, brillent d'un éclat de douceur et de bonté, et sa bouche exprime la mansuétude de son coeur. Elle a conservé l'innocence d'une enfant; et cependant, dans une heure de douleur, il me semble que ce serait si bon de sentir sur soi son regard, et qu'elle doit connaître des baumes pour toutes les souffrances. Je lui parle avec une confiance et un abandon dont je ne suis pas maîtresse. J'ignore si elle sait quelque chose de ma vie: je ne le crois pas; mais d'une façon inexplicable, elle a l'intuition de tous les états d'âme, et les paroles qui rassérènent lui montent naturellement aux lèvres. Dans la maison de son frère, elle vit comme une recluse. La Riva lui témoigne de grands égards; et, pour quelques concessions matérielles qu'elle lui a faites, pour lui avoir laissé la chambre de sa mère et lui avoir remis absolument la chapelle et le soin des pauvres, elle s'est acquis sa reconnaissance tendre. Et puis, il y a Gino qu'elle idolâtre avec une simplicité païenne. Elle trouve tout simple que chacun éprouve ce même sentiment pour l'enfant, et l'intérêt que Maurice lui témoigne constamment ne lui a jamais été suspect. Elle craint et respecte son frère, et ne se demande pas pourquoi il s'occupe aussi peu de son fils; elle le juge égoïste, elle pense qu'un enfant l'importune, et ses suppositions ne vont jamais plus loin. La langue de l'amour est la seule qu'elle comprenne et parle; son coeur ardent brûle d'une pure flamme pour son Dieu, et elle a des élancements d'une tendresse infinie qui me font l'aimer. Lorsqu'elle se croit comprise, elle se livre facilement, et, quand je lui ai dit comment je comprenais l'amour, sans me demander de quel amour je parlais, elle m'a répondu en me découvrant son coeur à elle, que l'amour remplit et enflamme, que l'amour occupe depuis qu'elle peut penser. Elle parle de ses parents morts, elle parle des siens, de son Gino, avec des accents qui pénètrent l'âme. Laide, négligée, oubliée presque, elle n'a jamais fait qu'aimer, et sa vie en a été illuminée. Elle m'a confié qu'à mesure qu'elle vieillit sa faculté d'aimer, au lieu de diminuer, s'accroît. Sa chaude bonté s'étend sur tout, pas un vagissement ne la laisse indifférente; tout ce qui respire lui semble avoir droit à une part de sa compassion; sa vie, qui paraît mesquine, car elle s'enferme dans les menues pratiques d'une étroite dévotion, est au contraire magnifique et généreuse. Elle a fini par me dire:
--Et je sens, Claudia, que vous entrez dans mon coeur! Je penserai beaucoup à vous, là où je pense à ceux que j'aime; je vous regarderai dans la lumière, dans cette «lumière qui illumine toute chose», et, si je puis vous être bonne un jour, vous savez, personne n'a besoin de moi, j'irai vous trouver tout de suite.
Mon amour, cette promesse m'a fait du bien.
XXXVI
Nous avons revu Maurice à déjeuner; il s'efforçait de montrer un visage souriant et a pris sa place avec une affectation de bonne humeur; il s'est mis tout de suite à entretenir Irène de questions d'affaires, afin de bien témoigner qu'il s'en était occupé à la ville; elle lui répondait posément, n'essayant pas de détourner l'entretien, comme au contraire contente de le poursuivre sur les sujets qu'il voulait. A la fin, lorsqu'ils ont été épuisés, il a demandé avec une intonation banale:
--Vous n'avez vu personne hier?
--Si, nous avons vu donna Angela et Gino.
Il a paru étonné et a répété:
--Gino!
--Et tu n'as pas eu occasion d'apprendre, a continué Irène, si sa mère va mieux?
--Mais elle n'est pas malade?
--Il paraît qu'elle l'était hier.
--Hier, mais elle accompagnait son mari!--Et il a ajouté hâtivement:--Du moins j'avais cru le comprendre ainsi.
--Je ne sais pas ce qui était convenu, je sais seulement ce qu'Angela m'en a dit.
Il avait repris tout son aplomb, et dominé la surprise qu'il avait d'abord éprouvée.
Irène qui le regardait avec insistance a eu évidemment la conviction qu'il n'avait pas vu la Riva pendant cette absence. Aussi, d'une voix gaie, elle a ajouté:
--Nous pourrions aller prendre des nouvelles tantôt; veux-tu, Claudia?
--Oui, certainement, a appuyé Maurice avec empressement; vous ferez bien, elle en sera reconnaissante... Comment se portait Gino?... C'est un bel enfant, n'est-ce pas, Claudia?
--Il m'aime plus que jamais, a dit Irène avec une expression indéfinissable.
--Très bien... très bien... il a raison... Peut-être, si vous voulez bien m'emmener, j'irai avec vous jusqu'au Pioggio.