Lettres d'une amoureuse

Part 2

Chapter 24,082 wordsPublic domain

--Ah! Claudia, sans amour, il n'y aurait rien sous le ciel!

XV

Tu m'as demandé si j'avais été chagrine de quitter si tôt Irène, et j'ai cherché, oui, mon amour, j'ai cherché ce que ta question voulait dire. Ne sais-tu donc pas qu'il n'y a de place dans mon coeur, lorsque tu es là, près de moi, pour rien que pour toi? O bien-aimé! à Claudia, ne parle que de Claudia et de toi, de toi surtout!... Devines-tu la plénitude de joie que je trouve à être près de toi, le fulgurant éclair qui traverse mon être, lorsque seulement ton épaule effleure la mienne? Même te voir sans te toucher est un délice que je ne saurais dire! Mes yeux t'enveloppent, et, lorsque ton regard croise le mien, que tes lèvres sourient à mon sourire, et que, sans bouger, sans nous rapprocher, je sens que tu es mien, la vie vulgaire qui était en moi devient une vie sublime; vivre me paraît alors l'acte le plus magnifique, le plus libre, car dans de pareils instants il me semble que je suis maîtresse de mon âme et de mon corps et que nul ne peut m'en ravir la possession!

XVI

J'ai dit ce matin à mes yeux: «O mes yeux chéris, que je vous aime; c'est par vous qu'il est entré dans mon coeur; c'est vous qui me le rendez d'abord, quand il revient vers moi!» Sais-tu combien tu as de visages? J'en découvre toujours un que je ne connaissais point. Je ne sais lequel me séduit le plus; parfois, il me semble que c'est le visage voluptueux et dominateur que tu penches sur moi à l'heure de nos baisers; parfois, je préfère celui, mélancolique et doux, des heures tristes et lasses, ou même celui que tu as en dormant; oh! que je l'aime celui-là!... Combien de fois j'ai appuyé délicatement mes lèvres sur tes tempes fines sans que tu en perçoives le frôlement!... O mes yeux chéris, que je vous aime, à qui je dois la joie de le regarder!

XVII

C'est une étrange pensée que celle d'imaginer qu'un jour, sûrement, tu disparaîtras pour moi, tu cesseras de m'aimer, tu t'en iras au loin... Je ne puis me figurer ce que sera le monde pour moi quand cette heure viendra--car elle viendra... Ces temps derniers, Irène et moi, nous avons vu un enterrement, le soir; sur le seuil de l'église, ceux qui escortaient le mort éteignaient leurs torches: ils les écrasaient contre la pierre, et la flamme résistait et les étincelles crépitaient, mais enfin elles s'éteignaient... L'action me paraissait cruelle comme celle de broyer un coeur--et le jour viendra pourtant où il faudra étouffer cette flamme de mon amour!...

XVIII

Quand tu me dis ce seul mot, ce mot magique: «Viens», si tu pouvais comprendre de quel élan tout mon être te répond! Hier soir, lorsque tu te tenais debout sur le perron à regarder dans la nuit, je ne bougeais pas pour ne pas te troubler; mais je désirais, oh! je désirais ardemment être à ton côté. Tout à coup tu t'es retourné et tu m'as murmuré très bas: «Viens!» O charme incomparable de cet appel--tout amour, tout désir est enfermé en lui: «Viens!» aussi longtemps que tes lèvres et ton coeur le prononceront, mon âme sera rassasiée. Tout de suite j'ai été près de toi, et tu m'as serrée d'une étreinte presque douloureuse, et d'un geste si doux tu m'as passé ta main libre sur le visage; puis, nous avons parlé de la sublime beauté de l'heure et de cette nuit toute pleine de parfums et de frémissements; nous avons descendu les marches, et nos pas ont fait crier le gravier:--j'aime tant le bruit des pas dans la nuit!--Alors tu m'as dit des paroles d'amant. Je les ai bus comme les fleurs boivent la rosée, ces mots fous et charmants que je me répète quand tu n'es plus là: «Ma reine... ma fleur de verveine... maîtresse de ma vie...» Une sorte d'inquiétude semblait t'agiter. Tu me faisais te répéter les assurances de ma tendresse, et tu me baisais les yeux et les lèvres... puis la nuit est devenue très noire; une crainte, une peur folle de te perdre m'a envahie--j'ai pleuré, et tu n'as pas compris pourquoi.

XIX

J'ai sur les lèvres le goût de ton baiser d'adieu, et je regarde tomber la pluie. Le ciel, qui était si divinement beau hier soir, s'est voilé comme une veuve; il est terne et opaque, sans clarté et sans reflet; les feuilles, que l'eau agite, frémissent légèrement mais sans joie, et, sur la terrasse déserte, au milieu des orangers et des jasmins, seules les corolles des volubilis font une tache lumineuse. Le silence monte des champs abandonnés et s'étend sur toute chose; il pénètre dans la maison, emplit les grandes pièces désertes, et semble vouloir tout étouffer. Oh! si dans un moment je pouvais entendre le bruit de tes pas, le son de ta voix! Musique unique et parfaite que celle de la voix que nous chérissons: elle ravit l'âme, elle apaise le corps; quelques paroles murmurées par elle, et ce ciel si gris, cet horizon fermé s'éclaireraient soudain. Il me semble que lorsque tu es là, à mes côtés, je ne sais pas jouir des ineffables bonheurs que me donne ta présence. Parfois je détourne mes yeux des tiens, et j'écoute d'autres voix... puis, lorsque tu disparais, lorsqu'au bout de la longue allée de cyprès je ne te vois plus, un froid mortel me saisit, et je ne vis que dans le passionné désir de te retrouver. Aujourd'hui cette faim que je ne puis assouvir arrache à mes entrailles presque des cris; mes bras s'ouvrent; ma voix t'appelle, et l'implacable indifférence des choses extérieures m'oppresse comme une torture.

XX

Quelle folie mon bien-aimé que celle des heures perdues! L'homme seul dans la nature gaspille ainsi ce temps qui passe, qui lui donne tout et lui reprend tout. Pour moi, regardant déjà vers le déclin du jour, je deviens avare des secondes qui tombent dans le sablier de l'éternité, et alors la nuit qui arrive et la pensée du sommeil m'affligent et m'effrayent: je suis jalouse d'une seule de ces minutes pendant lesquelles je puis me dire que tu m'aimes, que tu es mien et que je t'attends, et que ma vie se confondra dans la tienne.

XXI

Irène est revenue; elle est arrivée à cheval, et, dans ce costume qui la rend plus mince et plus gracile encore, elle avait une grâce charmante. Elle s'en va seule ainsi, pendant des heures, galopant au bord du fleuve, dans des courses effrénées, essayant de ne pas se souvenir. Elle prend à ces fugues un plaisir sauvage et raffiné: le monde, qu'elle compte pour bien peu toujours, cesse d'exister; la nature, qu'elle goûte avec passion, lui verse ses fortes et puissantes consolations; elle se sent alors libre comme un oiseau, son coeur bat éperdument, et son âme tendre s'abandonne à cet assoupissement de la blessure qui la fait toujours souffrir. Ne pouvant être la servante et l'esclave de celui qu'elle adore, elle éprouve de furieux besoins de liberté; et son imagination vive et folle l'emporte au delà des limites de notre horizon restreint, vers des pays imaginaires qu'elle parcourt au galop de sa jument Zuleika... Sa beauté s'ennoblit alors d'un caractère presque surhumain: l'ardeur de son visage, la force de son corps souple, la vibration de sa voix grave, la font paraître une jeune guerrière amoureuse, telle que les poètes en ont chanté... J'ai à la regarder et à l'écouter un plaisir et un attendrissement profonds, et, en découvrant la sombre tristesse qui nage au fond de ses yeux noirs, je me reproche presque la joie qu'elle lit dans les miens... Oh! que ne puis-je lui être utile et secourable!

XXII

Irène et moi, nous ne nous lassons pas de nous promener, au déclin du jour, sur la terrasse, dans les senteurs des orangers, le parfum fin des jasmins, parmi les verveines rampantes, les oeillets pourpres à feuillage pâle, les enlacements des géraniums grimpants. Au-dessus de nos têtes se croisent les pampres, qui protègent les grappes sombres et serrées, lourdes de vie, de sève et d'ivresse. Tout à l'heure Irène en a détaché une; elle en a frôlé sa joue; puis, très légèrement, elle a appuyé ses dents éclatantes sur les grains durs, d'un suc généreux et cet acte ressemblait à un baiser. Toujours nous répétons les mêmes paroles; elle a des mouvements brusques et soudains, provoqués par le moindre bruit qui vient vers nous; son coeur sans cesse en éveil attend sans se lasser... Elle se figure qu'elle le verra revenir un jour avec le visage et les yeux d'amant qu'elle a connus autrefois. Si au moins il avait le courage d'être rude pour elle, peut-être guérirait-elle! Mais sa douceur indifférente l'attire et la trompe; et, quand je lui dis qu'elle devrait le haïr, elle me regarde sans me comprendre.

XXIII

De trop écouter Irène me fait mal, et jette dans mon âme une angoisse inquiète. Je voudrais ne plus penser à elle. Au fond du coeur je lui en veux presque de venir troubler mon ardent bonheur... Et cependant je la chéris. Son beau sourire se fait si rayonnant, lorsqu'elle m'entend proclamer combien je suis heureuse et ce que tu es pour moi, sang de mes veines et vie de ma vie! Mais elle, à ma place, te voudrait toujours à ses côtés; elle ne comprend pas que je me résigne jamais à te rendre à ta vie extérieure...

--Comment peux-tu le laisser partir? n'es-tu point jalouse?

--Non, je crois en lui; et s'il ne voulait plus m'aimer, il me le dirait, mon Irène...

--Moi je ne pourrais pas!... misérable que je suis, qui demeure près de celui que ma présence fatigue!...

Ses belles mains sont couvertes de bagues magnifiques, et dans son agitation fébrile elle fait sans cesse mouvoir et scintiller les gemmes qui les ornent; elle prend à les toucher et à les manier un plaisir qui l'apaise; souvent elle en laisse tomber à terre, et, si c'est un diamant, elle dit que c'est une larme, si c'est un rubis une goutte de son sang... car toutes ses actions, même les plus indifférentes, semblent se relier par un fil invisible à cet amour qui est le fond de son être, le ressort qui la fait agir et vivre.

XXIV

Je t'ai revu, et Irène est oubliée. Tu m'as défendu de te parler d'elle, ni de jalousie et d'abandon, mais seulement de joie, et de la beauté de l'heure présente. Tu es là, je t'écoute marcher, et je frémis d'un trouble qui fait mes délices.--Tu t'es couché à mes pieds hier et tu m'as demandé de me taire; de te donner seulement une de mes mains... Tu es resté longtemps, le front appuyé sur le revers de celle que tu avais prise, et ainsi, dans un silence exquis, nous avons laissé venir la nuit. Que cela est inexplicable que si peu de chose puisse rassasier le coeur qui aime! Il voudrait tout, et semble ne pouvoir jamais donner assez: la vie même paraît un sacrifice sans valeur; et un rien, le contact presque imperceptible de ce qu'il aime lui suffit et l'enchante. O chose vraiment ineffable que l'amour pour qui tout est rien, pour qui rien est tout! Je suis donc chérie des dieux puisque, parmi tant de créatures humaines qui sont privées de ces joies sans nom, elles me sont prodiguées, puisque la vie n'aura pas été pour moi un vain mot! Oui, bien-aimé, sûrement toujours tu te souviendras de nos heures d'amour; elles t'apparaîtront, comme la pensée du matin revient vers la fin du jour,--avec mélancolie et tu en aimeras la mémoire. Moi je cesserai d'exister pour toi: mais les joies que tu auras goûtées demeureront à jamais une partie de ton être... Oh! que cette pensée est douce!

XXV

Je suis effrayée parfois, chose fragile que je suis, des puissances de ce faible coeur, qu'un rien arrêterait, pour sentir la joie; je me dis que je prends à la vie les mêmes délices qu'éprouverait une créature humaine qui, comme Ève, y naîtrait femme.--Je me sens souvent comme seule sur les confins d'un monde, d'un monde qui n'existe que depuis que je t'aime. Tout m'enivre et tout m'étonne: voir, entendre, respirer, se souvenir, rêver, tout me paraît merveilleux et comme incompréhensible; tout me ramène à toi, ou te ramène à moi.

Quand tu caressais mon cou, ce soir, et que ton souffle faisait voler mes cheveux, le doux frisson dont je frémissais, ce n'était rien dans l'ordre des choses, et en cet instant ma vie entière y était concentrée. Tu l'as compris, et tu m'as dit seulement:

--Claudia, tu es mienne.

Tu as répété, sans attendre de réponse:

--Claudia, tu es mienne.

Et tes yeux qui étaient tristes, je ne sais pourquoi, plongeaient dans les miens.

XXVI

Je me demande quelle est la raison qui nous porte, seuls et libres dans la grande maison et le vaste jardin, à nous parler bas? Quelle jalousie craignons-nous d'éveiller en nous disant tout haut nos mots d'amour, et pourquoi les plus fous et les plus doux sont-ils murmurés coeur à coeur? Nous avons parlé si longtemps aujourd'hui, et insensiblement nos voix s'abaissaient, et nous y trouvions un subtil plaisir: il aurait semblé que la saveur cachée de nos paroles pouvait s'évanouir et que nous la voulions conserver et transmettre presque bouche à bouche, car nos mots se faisaient plus rares; et enfin, en silence, nos lèvres se sont rejointes, et cela a été la parole suprême.

XXVII

Tu ne saurais croire combien Irène met d'elle-même en toutes choses, et le charme que sa seule présence répand autour d'elle. Là, dans cette vieille habitation où se sont écoulées des vies ternes d'épouses délaissées et résignées, elle a communiqué à l'atmosphère comme une qualité neuve; où elle passe, passe la lumière. Je m'imaginais ne pouvoir trouver bon aucun lieu du monde où tu n'es pas; et je comprends maintenant que tu as eu raison, en voulant que j'aille auprès d'Irène pendant cette séparation, la plus longue de celles qui nous auront divisés... Mais le retour, oh! bien-aimé, le retour, y songes-tu? t'en imagines-tu la douceur?... Je ne peux, je n'ose y arrêter ma pensée: car alors le poids des heures va m'accabler... et Irène ne me retrouvera plus... Or je m'efforce d'être à elle, de lui prêter mon coeur. C'est ici, dans cette maison, qu'elle passe les jours les plus cruels, parce que le voisinage du Pioggio, qui appartient aux Riva, l'oblige souvent à voir celle qui est sa rivale et qui la comble de ses tendresses fausses; et c'est pour elle un martyre, mais elle s'y soumet, car il le veut.

XXVIII

Je ne connais point de coeur de femme semblable à celui d'Irène. Maurice, l'autre jour, a ramené avec lui le fils cadet de la Riva: elle sait que c'est son fils à lui, et elle l'aime... Quand ce bel enfant est entré, vif, noble et gracieux, et lui a baisé la main avec respect, elle a pâli, puis, à son tour, elle l'a embrassé tendrement, et son visage, chargé de langueur inquiète, se tournait sans cesse vers l'enfant avec un intérêt passionné. Il a dix ans, car il est né avant le mariage d'Irène; et ce qui a été longtemps un mystère caché avec jalousie, est devenu aujourd'hui un fait avoué que nul ne s'efforce de dissimuler. La Riva est follement orgueilleuse de cet enfant, et Maurice s'en pare avec un cynisme inconscient; il en parle volontiers à Irène, et elle l'écoute sans colère et presque avec joie, comme heureuse de trouver un sujet sur lequel leurs coeurs se rencontrent... Je ne la comprends pas, car en même temps ses regrets passionnés pour l'enfant qu'elle a perdu avant la fin de sa première année ne s'apaisent point. Ici est la petite chapelle où dorment les morts de la famille, et sur une plaque de marbre blanc, le plus beau qu'il soit, on lit le nom de «Madeleine, fille chérie de Maurice et d'Irène, ses malheureux parents»... Irène reste perdue en contemplation devant cette pierre; elle trouve une douleur voluptueuse à voir ainsi son nom et celui de Maurice, fondus ensemble pour ainsi dire dans celui de leur enfant; je l'ai vue s'étendre à terre, baiser ce marbre en sanglotant, les bras ouverts comme pour reprendre sa petite créature et la réchauffer sur son coeur... Et pourtant elle ne peut pas ne pas aimer le fils de Maurice, elle me l'a avoué là, en pleurant, dans cette chapelle étroite... «Il a ses yeux, Claudia; il a son sourire... il me semble qu'il est à moi...» Un coeur si fier, qui est un coeur si humble, et tout cela pour l'amant heureux d'une autre!... car la Riva le tient tout entier, et il marcherait sur le corps d'Irène pour aller à elle.

XXIX

Elles sont encore revenues, la Riva et sa belle-soeur: celle-ci est une créature toute douce, tout ignorante, qui vit dans leurs terres l'année entière et ne sait rien de ce que le monde dit; jamais un soupçon n'a effleuré son âme de vieille enfant; elle aime sa belle-soeur et l'admire; elle ne comprend point pourquoi son frère et sa femme se rencontrent si rarement et, d'une de leurs maisons à l'autre, font un chassé-croisé continuel... Un mot d'Irène pourrait lui ouvrir les yeux; je ne crois pas qu'Irène le dise jamais. Cette vieille fille compatissante et dévote lui porte d'ailleurs grand intérêt, et regrette ouvertement de la voir sans enfants.

«C'est mieux ainsi, dit Irène; j'aime ma vie libre, mes grandes promenades à cheval, mes lectures très avant dans la nuit; un enfant me gênerait...» Et l'autre l'assure que non, et parle avec abondance de leur Gino, si beau, si charmant, «et qui t'aime tant, chère!...»

La Riva a été très tendre pour moi; elle est toujours belle, de cette beauté lourde qui ne te plaît point; elle a lavé ses cheveux au henné, et ses yeux bruns sont plus insolemment languissants que jamais. Elle s'habille d'étoffes légères et transparentes, et laisse voir tout ce qu'elle peut de ses épaules et de ses bras: l'éclatante blancheur de sa peau est vraiment extraordinaire; cette peau satinée et parfumée est, il me semble, sa plus grande beauté, car son visage n'a point d'expression, c'est toujours son même regard presque impudique fixé continuellement sur Maurice, ou, si elle se détourne pour causer avec d'autres, elle porte une de ses mains à ses cheveux ou à sa nuque afin d'attirer son attention. Irène et elle forment le plus étonnant contraste, car la sorte de grâce aérienne un peu sauvage d'Irène augmente encore lorsqu'elle se trouve en présence de la Riva: elle semble une bête fière et délicate qu'on vient de blesser et qui veut cacher sa blessure; elle se redresse dans la souplesse si jeune de son corps mince, elle mord ses lèvres d'un mouvement intermittent, et puis cause et plaisante avec une grâce polie qui m'émerveille. La Riva, qui a l'esprit lent, ne la comprend qu'à demi; mais elle lui sourit car elle la craint si peu, que j'imagine qu'elle ne la hait pas du tout... Je n'ai pas parlé à Irène, mais, plus tard, elle-même m'a dit spontanément:

--Et sais-tu, Claudia, je ne crois pas même qu'elle l'aime véritablement!...

Nous étions alors dans l'étroite cour intérieure aux angles de laquelle s'élèvent quatre lauriers étoilés, admirables; la verveine qui, aux heures du soleil se dresse forte et droite, penchait ses tiges, et les fleurs n'exhalaient plus qu'une senteur si atténuée qu'elle ressemblait à un murmure. Le charme indéfinissable de cet instant qui précède la nuit est dans tout ce qu'il semble renfermer de tendresses étouffées et mourantes que tout à l'heure l'ombre va ensevelir; tous les parfums du jour s'évanouissent dans l'air léger, mais l'arôme en est peut-être plus pénétrant. Irène était immobile; mais, à coup, froissant contre ses mains des fleurs de jasmin et les portant avec emportement à son visage, elle a dit d'une voix de désir et de désespoir:

--Oh! Claudia, avoir encore une nuit d'amour, une de ses nuits à elle...

XXX

Tout à l'heure j'entendais un carillon, oh! si joyeux et si fou! et j'aurais voulu être cloche aussi pour chanter mon allégresse et faire retentir l'air du cri de ma joie. Je venais de lire ta lettre, bien-aimé: quelle lettre! j'en ai bu les paroles; elles prenaient à mes yeux une forme, une couleur, un parfum. Je suis donc le désir de tes yeux... la douce chaleur de ton coeur--et toi, aimé, que n'es-tu pour moi? dis, le sais-tu?... Il importe peut-être peu que tu le saches: que connaissons-nous, même de notre propre âme? Nous lui obéissons sans la comprendre, elle règne comme un hôte tout-puissant, mais dont on ne saurait pas le nom, ni d'où il vient, ni où il va. Parfois mon coeur se lasse de chercher et se débat dans l'obscurité qui l'étouffe; et puis, soudain, je pense combien de ces choses qui sont sous mes yeux, à la portée de ma main, demeureront ignorées pour moi à tout jamais. N'est-ce pas triste, tant d'émotions divines perdues, tant de joies exquises que nous ne pourrons jamais savourer! Tu ne saurais te figurer, toi qui es si sage, ce que cette idée me cause de mélancolie. Je voudrais tout goûter, tout voir, tout lire, tout apprendre, avoir une part à toutes les merveilles du monde, depuis les étoiles jusqu'aux insectes,--et devant mes faibles yeux les choses passent et glissent, et à peine si mes bras tremblants peuvent en arrêter quelques-unes!... Nous ne pouvons sans efforts supporter notre félicité inquiète: que serait-ce si elle devenait parfaite?

XXXI

C'est une joie pour moi, aimant Irène comme je le fais, que de constater combien ici son influence est grande et l'ascendant que cette créature si jeune encore a su prendre sur les autres femmes qui l'entourent. Toutes, en effet, la craignent et lui sont dévouées; elles ont un pressentiment confus qu'elle est malheureuse et que sa fierté n'a jamais fléchi; ces belles filles nu-pieds et heureuses la regardent avec une sorte de pitié; elles qui, dans leurs vies humbles, goûtent si parfaitement l'amour, ont pour exprimer leurs joies des mots d'une naïveté et d'une force délicieuses; elles savent dire d'une façon incomparable l'abandon de l'être humain se donnant totalement à celui qui est aimé, et parfois j'ai vu Irène pâlir en les entendant parler. Elle aime participer à leur existence, et, les chaudes nuits d'été, lorsque garçons et filles décortiquent le maïs en écoutant des récits d'amour, elle reste là au milieu d'eux, goûtant l'infinie poésie de ces heures nocturnes, et enviant, j'en suis sûre, ces êtres simples.

XXXII

Je suis restée seule hier; tous sont partis dès le matin, et j'ai pu jouir en paix, occupée de ta seule pensée, du charme paisible de cette vieille demeure. J'avais pris possession de la vaste pièce au rez-de-chaussée qu'Irène s'est réservée et où sont ses livres et les choses qui lui appartiennent; cette grande chambre qui fait angle est éclairée par une large fenêtre grillée donnant sur le jardin fermé, qui est encore rempli de fleurs odorantes.

A la tombée du jour, j'avais fait allumer du feu dans l'énorme cheminée; les longues bûches brûlaient sur les hauts landiers, jetant des lueurs claires; à mesure que l'ombre s'épaississait autour de moi, je remettais des sarments sur le foyer afin de raviver la flamme et la faire pétiller. Les portes épaisses de bois sombre semblaient presque infranchissables, et j'avais un sentiment inouï de liberté absolue, de pleine possession de moi-même. Je n'avais besoin ni de lire, ni de chercher aucune occupation: vivre et me sentir penser était assez; je contemplais le feu dont le mystère, qui m'a toujours attirée, me semblait plus beau que jamais. Je comprenais comment l'entretien du feu sacré devait suffire pour nourrir la vie des vestales; ce feu devenait pour moi comme un verbe lumineux parlant à mon âme par mes yeux. C'était toi, c'était moi, cette chaleur, cette clarté, cette ivresse; c'était l'amour qui ranime et dévore. La pièce était devenue tout à fait obscure, toute la lumière se concentrait dans le foyer, qui restait ardent et solitaire: un moment, je me suis tenue debout sous le manteau de la cheminée, le visage penché vers la flamme dont j'aurais voulu pouvoir braver la caresse! O mon amour, si tu étais entré, de quel élan je me serais portée vers toi! Je t'ai désiré avec une véhémence insupportable... puis j'ai compris tout à coup que, t'aimant comme je t'aime, je t'ai toujours avec moi. Ce qui jaillit de mon coeur en le brûlant, ce n'est pas ma tendresse, c'est ton amour: je le porte dans ma poitrine. Que tu le veuilles ou non tu dors toujours dans mes bras.

XXXIII