Lettres d'une amoureuse

Part 1

Chapter 13,804 wordsPublic domain

LETTRES D'UNE AMOUREUSE

PAR BRADA (COMTESSE DE PULIGA)

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

1897

DERNIÈRES PUBLICATIONS

Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.

AUTEUR DE «AMITIÉ AMOUREUSE» vol. L'Amour est mon péché 1 RENÉ BAZIN Croquis de France et d'Orient 1 TH. BENTZON Malentendus 1 BRAGA Une Impasse 1 DENYS COCHIN Contre les Barbares 1 MARY-JAMES DARMESTETER La Reine de Navarre 1 Mme OCTAVE FEUILLET Une Divorcée 1 MARY FLORAN La plus riche 1 ANATOLE FRANCE L'Anneau d'améthyste 1 GYP Monsieur de Folleuil 1 MYRIAM NARRY Passage de Bédouins 1 COMTE D'HAUSSONVILLE Salaires et Misères de femmes 1 VICTOR HUGO Choses vues (Nouvelle série) 1 HENRI LAVEDAN Nocturnes 1 HUGUES LE ROUX Le Bilan du divorce 1 EUGÈNE LE ROY Jacquou le Croquant 1 PIERRE LOTI Reflets sur la sombre route 1 J. MICHELET La Terreur 1 PIERRE DE NOLHAC La Reine Marie-Antoinette 1 RICHARD O'MONROY Marcheurs et Marcheuses 1 F.-T. PERRENS Les Libertins en France au XVIIe siècle 1 PAUL SAMY Chagrin d'aimer 1 MATHILDE SERAC Sentinelles, prenez garde à vous! 1 LÉON DE TIRSEAU Mensonge blanc 1 J.-J. WEISS Molière 1

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

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Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--13932-6-97.--Encre Lorilleux.

LETTRES

D'UNE AMOUREUSE

_Amor con le sue man gli occhi m'asciuga, Promettendomi dolce ogni fatica; Chè cosa vil non è chi tanto costa_.

MICHELANGELO BUONARROTI.

I

... J'entends le bruit de tes pas... et cependant je voudrais que tu n'entres jamais: t'attendre est une volupté si enivrante! Il me semble alors me sentir soulevée de terre par une force invisible; mon âme s'élance hors de moi et va à ta rencontre... Puis, comme un événement inattendu qui me fait tressaillir, la porte s'ouvre, tu parais, je te vois, tu t'approches et tes lèvres froides d'émotion s'appuient sur les miennes... O mon amour, on me dit que tu ne m'aimeras pas longtemps, et je le sais: je le sais; j'ai passé mon midi, et, toi, tu te lèves dans la vie, rayonnant comme la jeunesse... Mais tu m'auras aimée... J'aurai été serrée dans tes bras, et tes mains, tes belles mains, si fortes et si douces, se seront attachées éperdument aux miennes... J'écris ces lettres pour que tu les lises lorsque tu ne m'aimeras plus: peut-être feront-elles courir en toi un léger frémissement de volupté; peut-être ton visage se revêtira-t-il de cette tristesse qui précède le désir... Tu te souviendras... Lorsque je ne serai plus qu'une pauvre cendre dispersée, je veux que tu te souviennes! Cela et rien de plus! que tu revoies les lieux où nous nous sommes aimés, que tu sentes encore l'odeur de la terre matinale qui montait vers nous des jardins, quand, serrés l'un contre l'autre, nous allions saluer le jour nouveau.

II

Hier, en ouvrant les yeux, j'ai vu derrière les vitres le brouillard, si doux, si triste; il semblait nous envelopper, toi et moi, et nous cacher à tous... Je me suis levée, j'ai regardé à la fenêtre qui donne sur la plaine, ensuite à celle qui domine les collines... Tout était clos: la vapeur blanche, impalpable, dérobait tout à mes yeux. Oh! que j'ai aimé ce silence, cette prison légère! Il m'a semblé que nous vivions parmi les nuages, ces nuages mystérieux qui roulent sur le ciel bleu... Je suis retournée près de toi et me suis blottie sur ton coeur... Tout se taisait; seule la flamme du foyer s'élançait de temps en temps, vive et subite comme des cris de volupté. Tu m'as regardée sans même me donner un baiser; et cependant j'ai senti mon coeur fondre d'amour; la langueur éternelle des désirs assouvis remplissait mon être! Qu'il aurait fait bon mourir là, côte à côte...

Plus tard je suis allée au bord de l'eau; j'aime, tu le sais, toutes les choses qui sont dans le ciel et sur la terre, mais, au-dessus de toutes, j'aime l'eau. Le fleuve m'appelle, il m'attire invinciblement; il me semble toujours qu'il fuit avec tant de regrets!... L'eau courait hâtivement, comme pressée par l'inexorable fatalité. Je marchais sur la berge verte, et, de l'autre côté, les ramures dépouillées des peupliers inégaux se profilaient sur le ciel clair, et semblaient former une vaste harpe, faite pour les doigts des anges. Entre les troncs d'arbres quelques brebis paissaient, se mouvant d'une allure lente et insensible, créatures de paix et d'amour...

III

Tu m'as dit que mes baisers avaient un goût de fleurs; et le parfum d'orange dont mes mains restaient imprégnées est entré dans ta chair. C'est que, dès le matin, j'avais fait répandre à terre des fleurs... J'en avais jonché le sol de la vaste chambre... j'en avais mis tout autour du grand lit d'amour... des fleurs blanches, jaunes et violettes: ma fantaisie n'en voulait point d'autres. Elles étaient si délicates, si odorantes, avec des tiges flexibles d'un vert si tendre!... Je les tenais dans mes mains, qui jouaient aussi avec des oranges d'or dont la senteur subtile me grise. Le soir seulement, j'ai fait balayer cette moisson de fleurs...

IV

Que cet après-midi a été délicieux dans la chambre de la tour! Tu l'aimes comme moi, ce coin retiré, cette pièce silencieuse, chaude et paisible. Nous étions là, toi et moi, ravis de la joie simple de respirer le même air. Je me sentais lasse... Enveloppée dans la grande robe de fine laine violette toute doublée d'une fourrure douce, cette robe que tu préfères à toutes les autres, je m'étais étendue à terre, devant le feu crépitant, et, la tête sur des coussins soyeux qui sentent bon, je vivais et j'étais heureuse. Toi, assis dans l'embrasure profonde de l'unique fenêtre, tu lisais, et la lumière rougissante du soir t'éclairait seule. Tout le reste de la pièce était dans la pénombre, cette pénombre exquise, qui la rend mystérieuse même aux heures du midi. De temps en temps, je soulevais mes paupières et je regardais autour de moi, dans une sorte d'ivresse endormie dont rien ne peut rendre le charme. Je te voyais, immobile et vivant, avec le jour sur ton front blanc; tu portais d'un mouvement intermittent la main à ta barbe pour la caresser. Un de tes bras s'appuyait à la table sur laquelle j'aime à écrire, et sur laquelle je t'écris en cet instant... Dans l'angle à droite, je distinguais les fleurs claires de mon camélia rose, dont les feuilles d'émail vert brillaient dans la demi-lumière... Puis mes yeux, lentement se portaient vers la bibliothèque pleine de livres à reliures blanches; ces livres, dans cette paix enchantée, semblaient les dépositaires de secrets merveilleux, mais que ma paresse ne chercherait jamais à pénétrer... Plusieurs fois je t'ai vu te détourner un peu et me contempler de loin. Ton regard d'amour me brûlait, comme la flamme vers laquelle, exprès, pour souffrir un peu, j'étendais ma main. Graduellement, le jour baissant et l'air se faisant plus lourd de volupté pénétrante, j'ai eu conscience que le sommeil s'emparait de moi; puis il m'a semblé que tu t'approchais, que quelque chose intervenait entre moi et le foyer, et que ma tête soudain était soutenue et enveloppée...

V

Irène est arrivée hier; elle savait que tu n'étais pas là, et elle m'a demandé de la laisser demeurer un jour et une nuit. Elle est encore auprès de moi; elle ne me quittera qu'après le coucher du soleil. Elle est heureuse ici... du moins aussi heureuse qu'elle peut l'être. Tu sais combien elle m'est chère, cette créature charmante et tendre... et qui souffre. Je suis descendue à sa rencontre, et nous nous sommes embrassées en silence. Au milieu du vestibule elle s'est arrêtée, et, me serrant dans ses bras, elle m'a dit:

--Claudia, laisse-moi te respirer, tu sens l'amour...

Et ses yeux sombres se sont mouillés de larmes.

Elle, vers qui tous les coeurs se portent, elle n'aime que cet homme, son mari, qui ne l'aime point... A cela toutefois elle ne peut croire encore... Car il est parvenu à l'abuser longtemps... Elle m'a redit pour la centième fois l'enchantement de ces premières années où elle s'est crue aimée... Puis la trahison découverte... et maintenant, toujours l'abandon, la tristesse pour cette créature d'amour, qui meurt de sa cruelle solitude... Longtemps, longtemps nous avons marché ensemble dans la longue allée entre les murailles de lauriers; parfois elle levait les yeux vers les vieux bustes de marbre qui s'y appuient et interrogeait leurs visages.

--Dis, Claudia, penses-tu qu'ils ont aimé et souffert? penses-tu que toujours on aimera? Et, quand je serai morte, que deviendra mon coeur? mon coeur tout brûlant de passion?...

Avec sa robe d'un rouge brun et l'ample auréole noire de ses cheveux, elle évoquait le souvenir d'une de ces figurines égyptiennes à la silhouette de gazelle, qu'on voit gravées sur la pierre. Je le lui ai dit, et elle a souri de ce sourire étincelant qui illumine tout son visage, mais qui est rare chez elle.

--Tu es bonne, parce que tu es heureuse. Raconte-moi ton bonheur, ma Claudia; ne laisse pas mes tristesses assombrir tes joies... Où est-il? Garde-le bien, Claudia, garde-le pour toi seule!

La fraîcheur soudain nous a saisies: nous sommes rentrées dans le grand salon des peintures. Elle préfère les vastes pièces et les hautes fenêtres qui ouvrent les larges horizons... Je m'étais assise dans le vieux fauteuil à dos raide, où tu aimes à me voir: soudain, elle est venue se jeter à mes pieds, et, abattant sa tête sur mes genoux, elle a pleuré des larmes désespérées.

VI

Monter ensemble l'escalier: je trouve à accomplir cet acte si simple une douceur exquise! L'escalier fermé, des deux côtés, avec sa voûte et ses murs décorés de fresques fragiles et délicates, revêt à mes yeux une signification mystérieuse... En gravissant lentement les degrés, je perçois de loin l'odeur des muguets et des narcisses qui, dans le vestibule, embaument l'air. Ce parfum de fleurs invisibles me pénètre et m'enchante... Je me figure que nous nous en allons tous deux dans un monde où l'amour règne seul... Hier, à mi-chemin, envahi sans doute par ces mêmes pensées confuses qui remplissaient mon coeur, tu t'es arrêté, et tu as attiré ma tête vers toi, nous avons échangé un de ces baisers lents et fermés où nos âmes se mêlent... puis, les mains unies, nous pénétrant par ce seul contact, nous avons franchi les dernières marches...

VII

Lorsque tu n'es pas là, je demeure toujours longtemps devant le miroir appendu près de mon lit, ce vieux miroir ovale qui depuis trois cents ans est à cette place, sur la tenture de soie aux gros noeuds d'amour... Je ne puis plonger mes yeux dans un miroir sans avoir le sentiment d'être regardée par tous les yeux que ce miroir a réfléchis... Toujours il me semble qu'il doit rester quelque chose des ombres qui ont flotté dans cette transparence. J'ai pensé à toutes celles dont les doux yeux ont cherché leur reflet sur cette glace un peu trouble: il est impossible qu'il ne demeure pas quelque chose des regards... J'y crois voir les tiens, lorsque ta tête apparaît au-dessus de mon épaule et que tes yeux bruns sourient à côté des miens. Ne pouvant baiser tes lèvres, j'ai baisé le miroir; mon souffle l'a terni un moment, et, du lointain de la profondeur, il m'a semblé que tu venais vers moi. J'avais dénoué mes cheveux, mes cheveux longs, souples et mouvants, dont tu aimes à enrouler les mèches soyeuses autour de ton cou... L'amour me rend belle, et j'ai souri à ma propre image. Puis j'ai enlevé mon collier de perles: ce rang unique de perles nacrées comme des roses thé; je l'ai suspendu à côté du miroir. J'aime mes perles, j'aime les sentir caresser ma chair; et leur ombre a des lueurs rosées comme une carnation d'enfant.

VIII

Quelque chose m'a réveillée en sursaut: la lumière voilée s'éteignait. Je n'avais d'autre sensation que celle qui me venait de frôler avec ma main la toile fine et fraîche des draps. Je l'ai compris dans ces ténèbres: en amour une seule chose importe: la présence de l'être aimé. Je ne voyais rien, je n'entendais rien que ton souffle, et c'était assez. Baignée dans l'obscurité profonde, j'étais entièrement, parfaitement heureuse. Je ne désirais rien, j'osais à peine bouger pour ne point te réveiller, mais tout mon être palpitait à la pensée que tu étais là, tout à moi, mort à tous, sauf à moi. Je suis restée longtemps sans même ouvrir les yeux; j'écoutais l'heure battre et continuer sa marche forcée, emportant l'une après l'autre des parcelles de notre vie. Une tristesse infinie m'écrasait, au sentiment de la fuite éternelle de ces instants délicieux. Entre mes paupières closes, les larmes chaudes ont commencé de couler... Peu à peu mon âme a flotté dans une torpeur sans pensée, et puis elle m'a échappé.

IX

Que la vie est belle, ô mon amour, et que je suis heureuse! Chacun de tes retours est pour moi une joie inexprimable. Hier, tu avais une gaieté délicieuse, une joie de vivre, un bonheur d'aimer qui faisait déborder mon coeur: tes yeux brillaient d'un éclat satisfait, tu avais légèrement, de la main, repoussé en arrière tes cheveux courts, ce qui donnait à ton visage comme une lumière nouvelle; et tu souriais. O l'heure charmante de folie! ton allégresse m'avait gagnée, et il me semblait ne plus tenir à la terre... Soudain, tu t'es mis à marcher, en chantant... Tu sais combien j'aime ta voix, profonde et douce; elle pénètre mon âme et la bouleverse... Tu chantais presque bas, t'arrêtant sur les syllabes tendres. Alors j'ai ouvert mon piano et je me suis mise à jouer des fragments de cette _España_ qui nous plaît tant: ce sont des rentrées d'une vie si amoureuse et folle, où tout vibre, où tout chante, des courses éperdues sur des roules ensoleillées... De son socle de porphyre, la tête antique d'un jeune satyre nous regardait: la bouche ouverte, les cheveux frisés, il est là criant sa joie voluptueuse de vivre. J'aime sa laideur saine et forte; j'aime à me le figurer dans l'ombre des matins, courant par les allées de cyprès aux floraisons dorées, suivi d'une théorie de jeunes bacchantes dont les pieds blancs sentent le thym... L'autre jour, j'ai vu un bas-relief de pierre, figurant la mort d'une bacchante, et je me suis étonnée. Quoi, ces créatures d'amour meurent donc aussi? Puis j'ai pensé qu'elles mouraient, comme le fleuve se perd dans la mer, et qu'en s'évanouissant, elles revivent dans l'immortelle nature et continuent de participer à sa vie inépuisable.

X

Je ne sais si c'est d'aimer qui me rend ainsi, mais j'attache maintenant une importance irraisonnée au premier objet qui frappe mes yeux. Ce matin, à peine descendue, et comme je marchais entre les tulipes, j'ai vu, volant bas, un papillon vert, d'un vert pale et brillant. Il s'ébattait doucement dans l'air limpide, il allait devant moi, et instinctivement je le suivais; à un moment, j'ai été si proche, et son vol était si lent, que j'ai pu le saisir. Je l'ai posé dans le creux de ma main: il est demeuré là, sans autre mouvement que le frémissement de ses ailes; son corps ténu était comme enveloppé d'une ouate très légère... J'ai écarté ses ailes pâles: il en avait d'autres, intérieures, marquées d'un écu noir et or. J'ai regardé longuement cette fleur vivante, puis je l'ai laissé tomber sur une jeune pousse de blé, avec laquelle elle a semblé se confondre. Comment te dire le plaisir que j'ai pris à ce vol de papillon?... Il me semblait que ma propre âme flottait devant moi.

XI

Lorsque je me sens comme écrasée sous le poids de mon bonheur, je vais errer dans le vieux cloître de Sainte-Euphrasie: là seulement, je retrouve un peu de ce calme nécessaire pour continuer de vivre. Irène est avec moi: nous y sommes venues ensemble. Elle aussi, comme moi, comme toutes celles qui aiment, elle est attirée par les couvents, les cellules fermées et l'odeur de l'encens. La lourde porte nous a été ouverte par une soeur au voile blanc; elle est retombée avec un bruit sourd: porte si forte, si épaisse, derrière laquelle le monde s'évanouit comme dans un brouillard. La paix était absolue, une sorte de paix triste qui fait penser que la mort est très douce. Le grand cloître clos baignait dans la lumière; et sur le cadran solaire qui raye de ses lignes le mur laiteux, l'ombre tombait à peine oblique. Irène m'a dit de sa voix caressante:

--O Claudia, il me semble que j'aurais été si bien ici!

La soeur Marcelle, qui marchait devant nous, s'est retournée et a souri. Elle est notre amie pitoyable, et surtout elle chérit Irène. Nous ne lui disons jamais rien, mais elle semble toujours deviner et comprendre... Elle a le plus ardent visage, dans une pâleur surnaturelle, et des yeux noirs sous des paupières bistrées et battues; elle met son bandeau blanc très bas, au ras de ses sourcils sombres. Elle aussi, c'est une amante... elle en a les langueurs, les espérances, les transports. Elle aime souffrir, comme nous aimons souffrir, et elle aspire à une félicité sans fin... Irène a continué de marcher... et moi, j'ai été m'asseoir sur les marches du puits, à l'endroit où la margelle jetait une ombre. Cette cour de cloître est un jardin; il a des massifs d'herbes odorantes, il a des citronniers et des orangers, et des plantes fines et éternellement vertes--toute une floraison mystérieuse et chaste. Au-dessus du puits monte un grand lis en fer forgé: «le lis énamoure», dit le vieux proverbe; et il paraît bien ici... Je regardais les arcades, et les colonnes de pierre: elles sont de cette pierre bleue qui a des reflets comme un ciel légèrement nuageux; au-dessus des arcades, les médaillons, sur fond d'azur pâle, détachent encore leurs motifs élégants relevés de dorures à peine effacées. Oh! que le charme de certains lieux est grand et profond! Dans ces cloîtres, l'âme tout d'un coup cesse de vouloir... A la galerie supérieure deux religieuses lavaient; leurs silhouettes blanches se profilaient, incroyablement paisibles, avec une grâce harmonieuse dans leurs mouvements mesurés. Tout le reste était silence et portes closes.--L'une arrêtait mes yeux; elle porte au fronton ces mots latins: _Ofigina Aromatria_. Les aromates semblent faits en effet pour les mains sales cachées dans ces longues manches croisées sur la poitrine. Quelle fonction exquise que celle, dans un cloître plein à la fois de soleil et d'ombre, de préparer les aromates!... Irène et la soeur avaient disparu... J'étais seule; je regardais le cadran solaire. La ligne du style, toute droite, indiquait midi: tout à coup les cloches ont frémi; comme un ramage soudain d'oiseaux réveillés, elles ont éclaté... en même temps j'ai été saisie d'un besoin de franchir la porte, de retrouver le bruit et la vie.

XII

Lorsque tu es loin de moi, je deviens semblable à la cigale: la forme extérieure de mon corps demeure inerte et passive aux endroits où je suis, mais mon âme s'en va aimant et chantant aux lieux où tu respires. Il m'importe peu alors de faire cette chose ou celle-là, d'être ici ou d'être ailleurs. Partout je me sens étrangère à moi-même, et je t'attends. Je ne trouve d'attrait qu'aux spectacles qui, malgré la distance, frappent tes yeux en même temps que les miens. J'épie avec un intérêt passionné le lever de la première étoile, et je la salue à la seconde, où perçant la nue, elle frémit blanche et claire dans l'empyrée. Je reste des heures à contempler ces astres qui palpitent éperdument sans jamais se lasser, comme des coeurs dévorés de tendresse; je me dis que tu les vois et je les baise de loin.

XIII

Irène a voulu que je vienne à elle. Il y avait longtemps que je n'étais descendue à la ville endormie, que je n'avais franchi le seuil du vieux palais où je suis née. Ces lieux familiers me semblaient inconnus puisque je n'y ai vécu aucune de nos heures d'amour... Cet amour qui remplit mon âme a passé consumant tout sur son passage; et c'est la plus singulière sensation que cette indifférence complète pour ces choses jadis aimées: mon coeur ne les reconnaît plus... Mais la poussière sur laquelle nous avons marché ensemble, volontiers je m'y agenouillerais... Irène m'a reçue avec une si tendre joie! Toute vêtue de blanc, ses yeux noirs étincelants, elle avait la mine la plus noble et la plus fière; il y a en elle une vitalité si intense que, fine et souple comme les pousses de vigne qui rayonnent entre les mûriers, elle donne l'idée d'une force. L'accent fébrile de sa voix, la précipitation de ses paroles me découvraient pourtant l'agitation de son âme. Elle me conduisait d'un bout a l'autre de la galerie, hâtivement, nerveusement, et me montrant les choses rares et ingénieuses qu'elle a groupées autour d'elle: soudain sa main a tremblé, puis elle s'est retournée brusquement, faisant face à Maurice qui entrait. Il s'avançait de son air fastueux et indulgent, les yeux caressants... Il m'a baisé les mains avec de grandes protestations de joie, me faisant doucement des reproches:

--Claudia, vous êtes trop avare de vous-même, pourquoi nous abandonnez-vous parce que vous êtes heureuse?... Au fond, chère, vous avez raison, ce n'est pas moi qui vous blâmerai. Je le dis toujours à Irène: «Laisse donc Claudia, ne l'importune pas; elle aime!...»

En disant ces paroles, il a osé sourire à Irène. Elle l'a regardé, ses lèvres flexibles se sont écartées comme pour parler... puis se sont fermées d'un mouvement résolu; elle s'est alors tournée vers moi, et comme une enfant affectueuse, elle a posé sa tête sur mon épaule.

XIV

«Claudia, je l'aime!»--c'est son cri toujours,--et elle ajoute: «Comment puis-je l'aimer encore?» Pour moi, si, étant à sa place, je l'aimais comme elle l'aime, voyant sa vie, il faudrait que je meure ou qu'il meure. Elle mène une existence si solitaire. Sa musique seule la console et l'apaise, car elle n'a jamais de repos. Quand il est absent, elle sait où il est, et la jalousie la consume; quand il est là, sous le même toit, près d'elle, elle souffre peut-être plus encore. Un des charmes de son palais est cette terrasse intérieure du premier étage, avec la vasque transparente où retombe le jet d'eau vive qui ne s'arrête jamais: la nuit, dans son ardente solitude, elle ne trouve de calme que là; elle quitte sa chambre où elle ne peut dormir, elle regarde, elle écoute l'eau sans se lasser; ce mouvement monotone et vif, cet élancement, ce brisement, cette poussière humide, ce murmure presque humain lui font un bien inexprimable. Elle m'a menée hier avec elle, et j'ai compris la fascination que cette fontaine exerce sur elle. Le jardin était plein de lucioles; elles flottaient dans l'air, étincelles brillantes paraissant et disparaissant, jamais immobiles. Irène a soupiré: