Lettres d'un voyageur

Part 9

Chapter 93,952 wordsPublic domain

En effet, le traguet étant bordé de deux petites rampes de bois, nous ne pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.--Eh bien! dit l'abbé, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis mot.--Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tête; il était facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de l'abbé.--Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mère de la Divinité, c'est toujours la même pensée allégorique; c'est la foi qui donne naissance à tous les cultes et à toutes les vertus.--Vous êtes bien hérétique, ce soir, monsieur l'abbé, dit Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans l'esclavage.--Sans compter qu'ils coupent la tête à leurs esclaves, dit Catullo d'un air indigné.--Mon oncle, dit le docteur, a été témoin d'un fait que cette prière turque me rappelle. Un jour, il y a environ cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prière, comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrêta au beau milieu des quais, et commença, après avoir ôté ses babouches, les dévotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce spectacle pour la première fois, se prit à rire, l'entourant avec curiosité, et répétant ironiquement ses génuflexions et le mouvement de ses lèvres. Le Turc continua sa prière sans paraître s'apercevoir de cette raillerie. Les polissons, encouragés, redoublèrent de singeries, et peu à peu s'enhardirent jusqu'à ramasser des cailloux et à les lui jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la moindre altération, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais, quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans la gorge avec la même tranquillité que si c'eût été un poulet; puis il se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglanté à la place où sa prière avait été profanée. Le sénat délibéra sur ce meurtre, et il fut décidé que le Turc avait exercé une vengeance légitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.

Ce récit, que Catullo écouta, la tête penchée et l'oreille basse, parut lui inspirer un profond respect pour l'idolâtre; car, quand celui-ci eut fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il eût remis son dolman, mais encore il lui présenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un geste de remercîment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de Saint-Théodore.--Ceux-là sont des muscadins, dit l'abbé lorsque nous passâmes auprès d'eux. Ils n'ont pas fait leur prière. Ce sont des négociants établis à Venise, et que l'air de notre civilisation a corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophète, ne vont point à la mosquée, et ne se déchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en valent pas mieux, car ils ne croient à rien, et ils ont perdu toute la poétique naïveté de leur idolâtrie, sans ouvrir leur âme à la vérité austère de l'Évangile. Cependant ils sont encore honnêtes parce qu'ils sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas être fripon.

Après nous être séparés pour prendre quelques heures de repos, nous nous retrouvâmes à la fête ou _sagra_ du Rédempteur. Chaque paroisse de Venise célèbre magnifiquement sa fête patronale à l'envi l'une de l'autre; toute la ville se porte aux dévotions et aux réjouissances qui ont lieu à cette occasion. L'île de la Giudecca, dans laquelle est située l'église du Rédempteur, étant une des plus riches paroisses, offre une des plus belles fêtes. On décore le portail d'une immense guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit; tout le quai se couvre de boutiques de pâtissiers, de tentes pour le café, et de ces cuisines de bivouac appelées _frittole_, où les marmitons s'agitent comme de grotesques démons, au milieu de la flamme et des tourbillons de fumée d'une graisse bouillante, dont l'âcreté doit prendre à la gorge ceux qui passent en mer à trois lieues de la côte. Le gouvernement autrichien défend la danse en plein air, ce qui nuirait beaucoup à la gaieté de la fête chez tout autre peuple; par bonheur, les Vénitiens ont dans le caractère un immense fonds de joie; leur pêché capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des Allemands; les vins muscats de l'Istrie à six sous la bouteille procurent une ivresse expansive et facétieuse.

Toutes ces boutiques de comestibles sont ornées de feuillage, de banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes; toutes les barques en sont ornées, et celles des riches sont décorées avec un goût remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour d'un baldaquin d'étoffes bariolées; là ce sont des vases d'albâtre de forme antique, rangés autour d'un dais de mousseline blanche dont les rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces barques, et l'on voit, à travers la gaze, briller l'argenterie et les bougies mêlées aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habillés en femmes entr'ouvrent les courtines et débitent des impertinences aux passants. A la proue s'élève une grande lanterne qui a la figure d'un trépied, d'un dragon ou d'un vase étrusque, dans laquelle un gondolier, bizarrement vêtu; jette à chaque instant une poudre qui jaillit en flammes rouges et en étincelles bleues.

Toutes ces barques, toutes ces lumières qui se réfléchissent dans l'eau, qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple gondole où soupe bruyamment une famille de pêcheurs est belle avec ses quatre fanaux qui se balancent sur les têtes avinées, avec sa lanterne de la proue, qui, suspendue à une lance plus élevée que les autres, flotte, agitée par le vent, comme un fruit d'or porté par les ondes. Les jeunes garçons rament et mangent alternativement; le père de famille parle latin au dessert,--le latin des gondoliers, qui est un recueil de jeux de mots et de prétendues traductions patoises, quelquefois plaisantes et toujours grotesques;--les enfants dorment, les chiens aboient et se provoquent en passant.

Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment républicain dans les moeurs de Venise, c'est l'absence d'étiquette et la bonhomie des grands seigneurs. Nulle part peut-être il n'y a des distinctions aussi marquées entre les classes de la société, et nulle part elles ne s'effacent de meilleure foi. On reconnaît un noble au fond de sa gondole, rien qu'à sa manière de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau imiter scrupuleusement l'élégance d'un dandy, on ne le confondra jamais avec le plus simplement vêtu des descendants d'une antique famille; et un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manière de ramer, l'allure à la fois élégante et majestueuse de ceux qu'on appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fête publique qui ne réunisse tous les rangs sans distinction, sans privilèges et sans antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrâces de la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses déguisements favoris consiste à s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et à s'en aller par les rues, l'épée au côté, avec des bas crottés et des souliers percés, offrant sa protection, ses richesses et son palais à tous les passants. Cette mascarade s'appelle l'_illustrissimo_. Elle est devenue classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais, en dépit de cette cruelle dérision, le peuple aime encore ses vieux nobles, ces hommes des derniers temps de la république, qui furent si riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si bornés et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin, lequel se mit à pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napoléon s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment où le conquérant s'en retournait, la jugeant imprenable.

Ils ont toujours été affables et paternels avec le peuple, et ne fuient jamais sa grosse joie, parce qu'à Venise elle n'est vraiment pas repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans la grossièreté; le peuple répond à cette confiance, et il n'y a pas d'exemple qu'un noble ait été insulté dans une taverne ou dans la confusion d'une régate. Tout va pêle-mêle. Les uns rient de la gravité des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-là. La gondole fermée du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du négociant, et le bateau brut du marchand de légumes, soupent et voguent ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche se mêle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire ses musiciens pour s'égayer des refrains graveleux du bateau; quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour écouter la musique du riche.

Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de voitures dans les rues, et la nécessité pour tous d'aller sur l'eau, contribuent beaucoup à l'égalité des manières. Personne ne crotte et n'écrase son semblable. Il n'y a point là l'humiliation de passer à pied auprès d'un carrosse; nul n'est forcé de se déranger pour un autre, et tous consentent à se faire place. Au café, tout le monde est assis dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les frileux, qui restent au dedans. Un pêcheur de Chioggia appuie ses coudes déguenillés à la même table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafés de prédilection pour les élégants, pour les artistes, pour les nobles: chacun aime à trouver là sa société de tous les soirs; mais dans l'occasion (que la chaleur rend fréquente) on entre dans la première taverne venue, et personne ne songe à critiquer ou même à remarquer une femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une _semata_ ou pour manger du poisson frais.

Les Vénitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de leurs toilettes fait un singulier contraste avec le _sans-façon_ de leurs habitudes. Est-ce à cette simplicité seigneuriale qu'il faut attribuer la manière hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un cocher de fiacre à Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de sa gondole. La sentence de La Bruyère: _Un jardinier n'est un homme qu'aux yeux d'une religieuse_, serait un mon-sens à Venise. Beppa n'a certes pas une figure agaçante ni des manières éventées. L'autre jour, comme nous passions auprès d'une barque pleine de manants, l'un d'eux, qui récitait, c'est-à-dire qui écorchait une strophe de Tasse, s'interrompit pour la montrer à ses compagnons en s'écriant: Voici la belle Herminie!

L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractère de la population; l'usage de la _sagra_ en offre une preuve: chaque année, le paroissial et son chapitre délibèrent et choisissent un ordonnateur pour la fête patronale, à peu près comme on choisit une quêteuse dans une paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le produit annuel des aumônes et des offrandes à la décoration de l'église, à l'illumination, et à la musique du choeur; on prend ordinairement le plus généreux et le plus riche. Dévot ou non, il met toujours son ambition à surpasser son prédécesseur en magnificence; et si le revenu de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de la fête. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prêtres sont satisfaits, et distribuent à pleines mains les absolutions et les indulgences à l'ordonnateur, à sa famille et à ses serviteurs. Il y a quelques jours, un simple particulier n'a pas dépensé moins de quinze mille francs pour une messe.

A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la gondole, parce qu'après tout, c'est la plus incommode manière de manger qu'il y ait au monde, nous rentrâmes dans la ville, et nous allâmes souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons de papier suspendus à la treille. Nous allâmes nous asseoir au fond du jardin, et l'abbé nous fit servir des soles accommodées avec du raisin de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa s'animèrent si bien la tête et les entrailles avec le vin de Bragance et les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil à l'île de Torcello. Catullo, étant à demi ivre et incapable de ramer seul un quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compères César et Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le crucifix haine éternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec Catullo le rôle de grand prêtre, en versant l'encre de seppia sur la tête du néophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de ces cérémonies païennes et républicaines, ils furent mis tous trois en prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir raconté cela dans une de mes lettres. J'étais impatient de voir ces gondoliers illustres. Mais, hélas! que les hommes célèbres démentent souvent d'une manière fâcheuse l'idée que nous nous en formons! César, le néophyte, est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir. Le plus agréable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:--Je l'ai vu, il était boiteux.--Hélas! hélas! le divin poëte Catulle était Vénète; qui sait si l'ivrogne écloppé qui conduit notre gondole ne descend pas de lui en droite ligne?

Ces trois monstres, à l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent très-vite à Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonçâmes gaiement dans les sentiers verts de cette belle île.

Torcello est, de tous les îlots des lagunes où vinrent se réfugier les habitants de la Vénétie lors de l'irruption des barbares en Italie, celui qui conserve le plus de traces de cette époque d'émigration et de terreur. L'église et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville que ces réfugiés y construisirent. L'église, par sa construction irrégulière et le mélange de richesses antiques et de matériaux grossiers qui la composent, atteste la précipitation avec laquelle elle fut bâtie. On y employa les débris d'un temple d'Aquilée, soustraits à la ruine de cette capitale des provinces vénètes. La nef a encore la forme circulaire d'un temple païen, et de précieuses colonnes d'un marbre africain sculpté en Grèce soutiennent le toit de briques chargé de ronces qui s'échappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les crevasses des corniches. La coupole et la partie intérieure du portique sont couvertes de mosaïques exécutées par des artistes grecs. Ces mosaïques, qui datent du onzième siècle, sont hideuses de dessin comme toutes celles de cette époque de décadence, mais remarquables de solidité. C'est de Venise que l'art de la mosaïque s'est répandu dans toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussière des siècles, sont formés de petites plaques de verre doré que l'on fabriquait à Murano, île voisine de celle-ci. Peu à peu l'art du dessin, perdu en Grèce et retrouvé en Italie, s'appliqua à rectifier la mosaïque, et les dernières qui furent exécutées dans l'église de Saint-Marc, par les frères Zuccati, avaient été dessinées par Titien.

L'abbé voulut nous persuader que les madones en mosaïque du onzième siècle avaient un caractère austère et grandiose, où le sentiment de la foi parlait plus haut que la grâce poétique des beaux temps de la peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque chose de ferme et d'imposant comme les préceptes de la foi nouvelle. L'abbé en revint à sa fantaisie, tant soit peu païenne, de faire de la Vierge une allégorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les diverses expressions que ces figures révérées reçurent des grands artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet de leur âme. Titien avait, selon lui, révélé sa foi robuste et tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nuée d'or s'entr'ouvre, et que Jéhovah s'avance pour la recevoir.

Raphaël et Corrège, amants et poëtes, avaient répandu sur le front de leurs vierges une douceur plus mélancolique et une plus humaine tendresse pour la Divinité; ce n'est pas le ciel seul qu'elles contemplent, c'est Jésus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent saintement.

Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aimés de Beppa, avaient confié au sourire de leurs _madonnettes_ la naïve jeunesse de leurs coeurs.--O Giambellino! s'écria Beppa, que je t'aurais aimé! que je me serais plu a tes puérilités charmantes! comme j'aurais soigné ton chardonneret bien-aimé! comme j'aurais écouté dans mes rêves la viole et la mandoline de tes petits anges voilés de leurs longues ailes, souples, mélodieux et mignons comme des mésanges! Que j'aurais respiré avec délices ces fleurs que ta main a ravies à l'Éden, et que firent éclore les pleurs d'Ève et de Marie! Comme j'aurais frémi en baisant le léger feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes pâles chérubins! Comme j'aurais timidement contemplé tes vierges adolescentes, si pures et si saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conservé mon âme sereine afin de leur ressembler.--Tu leur ressembles, Beppa! s'écria l'abbé avec un regard qu'il lança sur elle comme un éclair. Mais il reporta aussitôt sa vue sur la grande et sombre madone grecque, emblème de souffrance et d'énergie, qui se dressait au-dessus de nos têtes.--O foi triste et sublime! dit-il en étouffant un soupir. Le visage de cet honnête jeune homme exprima la satisfaction d'un douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation généreuse ramène si souvent sur ses lèvres s'effaça pour tout le jour. «Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de vaincre et de macérer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon coeur les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne à souffrir, c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son être inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien à combattre, rien à immoler.» Je ne serais pas surpris que l'abbé se laissât aller parfois à caresser des pensées dangereuses, des sentiments funestes, afin d'avoir la joie d'en triompher.

Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en pierre qui servit, dit-on, jadis aux préteurs romains chargés de percevoir l'impôt sur les pêcheurs des lagunes. La tradition populaire gratifie cette chaise du nom de trône d'Attila, bien que le conquérant barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces îles, et ayant vu ses vaisseaux échouer, à l'heure de la marée descendante, sur les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se fût retiré, abandonnant même la chétive conquête de la péninsule de Chioggia. Jules resta à examiner les étranges contrevents de l'église, formés, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abbé alla faire visite à son confrère de Torcello, dont le blanc prieuré, perdu dans les rameaux des jardins, faisait envie à la romanesque Beppa. J'allai seul, rêvant et ramassant des fleurs pour elle, à travers les traînes de Torcello, plus belles, hélas! que celles de ma Vallée Noire. Une profusion de liserons éclatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du sentier des berceaux plus riches et plus élégants que si la main de l'homme s'en fût mêlée. Huit ou dix maisons, vingt peut-être, disséminées au milieu des vergers, renferment toute la population de l'île. Tous les habitants étaient déjà partis pour la pêche. Un silence inconcevable régnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en occupe à peine, et y reçoit en pur don ce que chez nous il achète au prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs étendu sous mes pieds, et, peu habitués sans doute aux tracasseries des enfants ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que j'avais à la main. Torcello est un désert cultivé. Au travers des taillis d'osier et des buissons d'althæra courent des ruisseaux d'eau marine, où le pétrel et la sarcelle se promènent voluptueusement. Çà et là un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une belle croix grecque brisée, percent dans les hautes herbes. L'éternelle jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air était embaumé, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux du matin. J'avais sur la tête le plus beau ciel du monde, à deux pas de moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour résumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue générale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis apparaître des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons poudreux, un ciel gris, une végétation maigre, obstinément tourmentée par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la France en un mot.--Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un étrange mouvement de désir et de répugnance. O patrie! nom mystérieux à qui je n'ai jamais pensé, et qui ne m'offres encore qu'un sens impénétrable! le souvenir des douleurs passées que tu évoques est-il donc plus doux que le sentiment présent de la joie? Pourrais-je t'oublier si je voulais? et d'où vient que je ne le veux pas?

IV

A JULES NÉRAUD

Nohant, septembre 1834.

Combien j'ai à te remercier, mon vieil ami, d'être venu me voir tout de suite! Je n'espérais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant pas changé, c'est une grande preuve d'amitié que m'as donnée. J'ai passé une journée heureuse, mon brave Malgache, auprès de toi, au milieu de mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon coeur de nos anciennes folies; j'ai renouvelé nos combats espiègles; je me suis diverti de tes calembours. J'ai retrouvé, après deux ans d'absence (qui renferment pour moi deux siècles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant, avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entré une journée entière dans ce coeur usé et désolé; tout cela l'a fait bondir de joie, mais ne l'a ni guéri ni rajeuni; c'est un mort que le galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant. J'ai le spleen, j'ai le désespoir dans l'âme, Malgache. Je me suis dit tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essayé de me rattacher à tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu à mon pays, à mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que j'ai tenté avant d'en venir là. J'essaierais en vain de te faire comprendre mon âme et ma vie: ne me parle pas de cela; reçois mon adieu, et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant mon séjour ici et parler du passé avec moi. J'aurai quelques services à te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance. Pense à moi, et si j'ai un tombeau quelque part où tu passes un jour, arrête-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui qui, seul peut-être, a bien connu et bien jugé ton coeur.

Lundi soir.