Part 7
Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus décider Catullo le père à me conduire au rivage du Lido. Il prétendait, ce qu'ils prétendent tous quand ils n'ont pas envie d'obéir, qu'il avait l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon coeur le docteur au diable pour m'avoir envoyé cet asthmatique qui rend l'âme à chaque coup de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre. J'étais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrâmes, en face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le Grand-Canal en répandant derrière elle, comme un parfum, les sons d'une sérénade délicieuse.--Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras au moins, j'espère, la force de suivre cette barque.
Une autre barque, qui flânait par là, imita mon exemple, puis une seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le frais sur le canalazzo, et même plusieurs qui étaient vacantes, et dont les gondoliers se mirent à cingler vers nous en criant: _Musica! musica!_ d'un air aussi affamé que les Israélites appelant la manne dans le désert. En dix minutes, une flottille s'était formée autour des dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se laissaient couler au gré de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon se mit à pleurer d'une voix si triste et avec un frémissement tellement sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonçai ma casquette jusqu'à mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre aux âmes souffrantes sur la terre les consolations et les caresses des anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut voir son premier amour venir du haut des forêts du Frioul et s'approcher avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles plus passionnées que celles de la colombe qui poursuit son amant dans les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe fit vibrer généreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un coeur embrasé, et les sons des quatre instruments s'étreignirent comme des âmes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit encore après qu'ils eurent cessé. Leur passage avait laissé dans l'atmosphère une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agitée de ses ailes.
Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La barque mélodieuse se mit à fuir comme si elle eût voulu nous échapper; mais nous nous élançâmes sur son sillage. On eût dit d'une troupe de pétrels se disputant à qui saisira le premier une dorade. Nous la pressions de nos proues à grandes scies d'acier, qui brillaient au clair de la lune comme les dents embrasées des dragons de l'Arioste. La fugitive se délivra à la manière d'Orphée: quelques accords de la harpe firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des légers arpéges, trois gondoles se rangèrent à chaque flanc de celle qui portait la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les autres restèrent derrière comme un cortège, et ce n'était pas la plus mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'oeil fait pour réaliser les plus beaux rêves, que cette file de gondoles silencieuses qui glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son des plus suaves motifs d'_Oberon_ et de _Guillaume Tell_, chaque ondulation de l'eau, chaque léger bondissement des rames, semblaient répondre affectueusement au sentiment de chaque phrase musicale. Les gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se dessinaient dans l'air bleu, comme de légers spectres noirs, derrière les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'élevait peu à peu et commençait à montrer sa face curieuse au-dessus des toits; elle aussi avait l'air d'écouter et d'aimer cette musique. Une des rives de palais du canal, plongée encore dans l'obscurité, découpait dans le ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses façades muettes et sereines. Cette file immense de constructions féeriques, que n'éclairait pas d'autre lumière que celle des astres, avait un aspect de solitude, de repos et d'immobilité vraiment sublime. Les minces statues qui se dressent par centaines dans le ciel semblaient des volées d'esprits mystérieux chargés de protéger le repos de cette muette cité, plongée dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamnée comme elle à dormir cent ans et plus.
Nous voguâmes ainsi près d'une heure. Les gondoliers étaient devenus un peu fous. Le vieux Catullo lui-même bondissait à l'allégro et suivait la course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait _amorosa_ à l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espèce de grognement de béatitude. L'orchestre s'arrêta sous le portique du Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'était un enfant spleenétique, de dix-huit à vingt ans, chargé d'une longue pipe turque, qu'il était certainement incapable de fumer tout entière sans devenir phthisique au dernier degré. Il avait l'air de s'ennuyer beaucoup; mais il avait payé une sérénade dont j'avais beaucoup mieux profité que lui, et dont je lui sus le meilleur gré du monde.
Je remontai le canal, et, au moment où nous nous arrêtions devant la Piazzetta, où j'avais donné rendez-vous à mes amis pour aller prendre le sorbet ensemble, je rencontrai une barque chargée de plusieurs gondoliers en goguette qui me crièrent:--_Monsiou_, faites donc chanter le Tasse à votre gondolier.--C'était une épigramme adressée au vieux Catullo, qui a une maladie chronique de la trachée-artère et une extinction de voix perpétuelle.--Il paraît qu'on te connaît ici, _vechio_, lui dis-je.--Ah! _lustrissimo!_ répondit-il, _E gnente, semo Nicoloti_.--Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-là? lui demandai-je.--Nicoloto, reprit-il, et des bons.--Noble, peut-être?--Comme dit Votre Seigneurie.--As-tu par hasard un doge dans ta famille?--Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs, c'est-à-dire trois prix de régate, trois portraits à la maison avec la bannière d'honneur, et le dernier était mon père, un _grand homme_, savez-vous, mon maître? deux fois plus grand et plus gros que mon fils. Moi, je suis une pauvre araignée, toute tordue par accident; mais _mio fio_ prouve bien que nous sommes de bonne lignée. Si l'empereur avait la bonté de nous ordonner une régate, on verrait si le sang des Catulle est dégénéré.--Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo Catullo, de me mettre à la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant une heure que vous aurez à m'attendre?--Il n'y a pas de danger, mon maître, répondit-il; le tabac me fait mal à la gorge.
--Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je à mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.--Que trop, répondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la ville, et une certaine agitation à la police, parce qu'il est question parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.--Je pense bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal à personne et tout se passera en paroles burlesques.--Il ne faut pas encore trop s'y fier, reprit le docteur; nous ne sommes pas déjà si loin de la dernière tentative qu'ils ont faite de réveiller l'esprit de parti, et leurs coups d'essai s'annonçaient bien. C'était, je crois, en 1817, dit Beppa, et tu sauras, Zorzi, toi qui méprises tant les petits couteaux de Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes _coltellate_ échangées entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes blessées grièvement, dont beaucoup ne se relevèrent pas.--A la bonne heure, répondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur érudit, l'origine de ces dissensions, toi qui sais dans quel goût était taillée la barbe du doge Orseolo?--Cette origine se perd dans la nuit des temps, répondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire, c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la plèbe. Les Castellani habitaient l'île de Castello, c'est-à-dire l'extrémité orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti occupaient l'île de San-Nicolo, l'extrémité orientale, où sont situées la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus élégants que les autres, représentaient la faction aristocratique. Les nobles avaient les premiers emplois de la république, et le peuple castellan était employé aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les Nicoloti formaient le parti démocratique. Leurs gentilshommes étaient envoyés dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou occupaient dans les armées des emplois secondaires. Le peuple était pauvre, mais brave et indépendant. Il était spécialement occupé de la pêche, et avait son doge particulier, plébéien et soumis à l'autre doge, mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir à la droite du grand doge dans les assemblées et fêtes solennelles. Ce doge était d'ordinaire un vieux marinier expérimenté et portait le titre de _Gastaldo dei Nicoloti_; son office était de présider à l'ordre des pêches et de veiller à la tranquillité de ses administrés, dont il était à la fois le supérieur et l'égal. C'est ce qui faisait dire aux Nicoloti, s'adressant à leurs rivaux:--Tu rames pour le doge, et nous ramons avec le doge. _Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose._--La république maintenait cette rivalité et protégeait scrupuleusement les priviléges des Nicoloti, sous le prétexte de tenir vivante l'énergie physique et morale de la population, mais plus certainement pour contre-balancer, par un habile équilibre, la puissance patricienne.
Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de flatter l'amour-propre de ces braves plébéiens, et leur donnait des fêtes où ils étaient appelés à montrer la vigueur de leurs muscles et leur habileté à conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants de cette race herculéenne, et tu as pu voir, dans les bouges où nous allons quelquefois panser des blessés ensemble, ces grossiers tableaux à l'huile qui représentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les portraits des vainqueurs de la régate avec leur bannière brodée et frangée d'or fin, au milieu de laquelle était brodée l'image d'un porc; le don d'un porc véritable accompagnait ce prix, qui n'était que le troisième, mais qui n'était pas le moins envié. Les Nicoloti s'exerçaient à la lutte, et leurs femmes avaient leurs régates, où elles ramaient à l'envi avec une force et une dextérité incontestables. Jugez de ce qu'eût été cette population en colère, si par ces adroites flatteries à sa vanité, et par une administration scrupuleusement équitables, le gouvernement ne l'eût tenue en joie et en belle humeur!--Le gouvernement étranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il jette en prison et punit sévèrement le moindre témoignage ostensible de courage et de force.--Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas absolument tort de réprimer les excès de 1817; mais il aurait dû trouver en outre le moyen de prévenir le retour de ces fureurs.--Les croyez-vous bien éteintes? A la manière dont Catullo parlait de sa noblesse plébéienne tout à l'heure, je croirais assez que les Castellani ne sont pas encore très-liés avec les Nicoloti.--Si peu, me répondit le docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'être découverte, et qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante d'entre eux.
Quand nous eûmes pris le sorbet, nous retrouvâmes Catullo tellement endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le creux de sa main et de l'épancher doucement sur la barbe grise (_le oneste piume_, comme aurait dit Dante) du gondolier octogénaire. Il ne se fâcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement à l'ouvrage.--N'étais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce fameux repas à Saint-Samuel, la semaine dernière?--Qui, moi, _paron_? répondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?--Je te demande, reprit le docteur, si tu en étais ou si tu n'en étais pas.--_Mi son Nicolo, paron._--Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colère. Voyez s'il répondra droit à une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux sournois?--Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous voulez demander à un pauvre homme, moitié sourd, moitié imbécile?--Dis donc, moitié ivrogne, moitié fourbe, lui dis-je.--Il n'y a pas de danger, reprit le docteur, que ces drôles-là répondent sans savoir pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en prison.--_In preson! mi! parchè, lustrissimo?_--Parce que tu as dîné à Saint-Samuel, dit le docteur.--Et quel mal y a-t-il à dîner à Saint-Samuel, _paron_?--Parce que tu as conspiré contre la sûreté de l'État, lui dis-je.--_Mi Cristo!_ quel mal peut faire un pauvre homme comme moi à l'État?--N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.--_Mi, si!_ je suis né Nicoloto.--Eh bien! tous les Nicoloti sont accusés de conspiration, repris-je, et toi comme les autres.--_Santo Dïo!_ je n'ai jamais fait de conspiration.--Ne connais-tu pas un certain Gambierazi? dit le docteur.--Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air émerveillé, quel Gambierazi?--Parbleu! Gambierazi ton compère. On dirait que tu ne l'as jamais vu.--_Lustrissimo_, je n'ai pas entendu le nom que vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!--Eh bien! tu répondras demain plus catégoriquement à la police, dit le docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauvé vingt fois de la corde, et qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voilà qui joue au plus fin avec moi et qui se méfie de moi comme d'un suppôt de police! Qu'il aille au diable! Si je m'intéresse à lui dans cette affaire, je consens à être pendu moi-même.
Ce matin, comme nous prenions le café sur le balcon, nous vîmes passer dans une gondole _Catulus pater_ et _Catulus filius_, accompagnés de deux sbires.--Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de grenouille enrhumée et ses signes d'intelligence?--_Catulus pater_ faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous; mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit à faire arrêter la gondole et à accompagner son prisonnier jusqu'à nous.--Ah! ah! dit le docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai dénoncé!
--Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander à _su protezion_.--Mais qu'as-tu fait, malheureux scélérat? dit le docteur d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais trempé dans quelque infâme conspiration!--L'infortuné prisonnier baissa la tête d'un air si piteux, et le sbire, posé sur le seuil de la porte dans une attitude tragique, prit une expression de visage si imposante, que Beppa et moi partîmes d'un éclat de rire sympathique.--Mais enfin quel crime as-tu commis, damné vieillard? dit Giulio.--_Gnente, paron!_--Toujours la même chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne sais pas de quoi tu es accusé?--_Gnente, lustrissimo, altro che gavemo fato un Nicoloto._--Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.--Ma foi! je n'en sais rien, répondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par là, _vechio birbo_?--Nous avons fait un Nicoloto, répéta Catullo.--Et comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronçant le sourcil, pour faire un Nicoloto?--Avec le Christ, avec quatre torches et avec le bouillon de seppia.--Ma foi! c'est trop mystérieux pour moi, dit le docteur. Explique tes sorcelleries, réprouvé! car je suis chrétien, et n'entends rien au culte du diable.--_E nù ancà! semo cristiani!_ s'écria le vieillard désolé. Mais il n'y a pas de mal à cela, _paron_; c'est une coutume de tous les temps; nos pères l'observaient, et nous l'avons pratiquée sans y rien ajouter de mal. Nous avons élu notre chef et nous l'avons baptisé.--Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un doge?--_Sior, si!_--Et vous l'avez baptisé avec l'encre de seppia, parce que le noir est la couleur des Nicoloti!--_Sior, si!_--Et vous lui avez fait jurer sur le Christ de défendre les droits et priviléges des Nicoloti?--_Sior, si!_--Et d'égorger une vingtaine de Castellani tous les matins?--_Sior, no!_--Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier Gambierazi?--_Sior, si, mi compare Gambierazi._--Que tu ne connaissais pas hier soir?--_Sior, si._--Et ton fils a pris part aussi à cette farce sacrilége?--_Ancà mio fio._--Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me compromets moi-même, et que je serai peut-être soupçonné de t'avoir soudoyé pour exciter tes pareils à la révolte?--Ce mot de _soudoyer_, dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur perdit sa gravité, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir dérogé à la dignité de son rôle, il fit aussitôt une grimace épouvantable; et, montrant la porte à Catullo: Allons, dit-il, en voilà assez. Catullo partit après avoir baisé les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le commissaire.--Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui, commençant à se sentir attendri, redoublait de manières bourrues, selon sa coutume. Je veux être damné si je m'occupe de toi.--Et aussitôt que le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez le commissaire. Là il apprit que l'affaire était plutôt comique que sérieuse, qu'on avait arrêté une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie _Catulus pater_ et _filius_; mais que, après les avoir tenus quatre ou cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller en paix à leurs affaires.
III
Venise, juillet 1834
Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vénitien, cherchant un peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont étouffantes. Ceux qui habitent l'intérieur de la cité dorment tout le jour, les uns sur leurs grands sofas, si bien adaptés à la mollesse du climat, les autres sur le plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons, ou prolongent la veillée sous les tentes des cafés, lesquels heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend plus les rires et les chansons accoutumés. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au pied des murs, et des algues chargées d'étincelles passent dans l'eau noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence des nuits que le cri aigu des mulots qui folâtrent sur les marches des perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise en la couvrant de grands éclairs silencieux; mais ils vont se briser au delà de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'électricité qu'ils ont apportée.
Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons, les seuls êtres qui ne souffrent pas de cette sécheresse. Ils ne sortent de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent pêle-mêle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui ne pouvons passer la vie à les ôter et à les remettre, nous cherchons l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui court généreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs que nous rencontrions là sont de pauvres petits papillons affamés qui se hasardent à passer d'un îlot à l'autre pour y trouver quelque fleur que le soleil n'ait pas dévorée, mais qui succombent souvent à la fatigue et tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et périlleuse traversée.
Hier nous passâmes devant l'île de San-Servilio, qui est occupée par les fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les flots, nous vîmes un vieillard pâle et maigre assis à sa fenêtre, les coudes appuyés sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains; ses yeux caves étaient fixés sur l'horizon. Un instant il ôta sa main, essuya son front étroit et chauve, et retomba aussitôt dans son immobilité. Il y avait, dans cette immobilité même, quelque chose de si terrible que mes yeux s'y attachèrent involontairement. Quand nous eûmes tourné l'angle de la façade, je vis que les regards de Beppa avaient suivi cette direction et se reportaient sur moi.--Était-ce un fou? me dit-elle.--Un fou furieux, lui répondis-je.
Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agréable, qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs bouclés et humides de sueur, sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avança sur la grève. Il tenait un râteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le dérangement de son cerveau. L'abbé était assis à la proue, et, avec cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple indifféremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. _Addio, caro!_ lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions pas à l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son travail avec un empressement enfantin.--Il doit y avoir un bon sentiment dans cette pauvre tête, dit l'abbé; car il y a de la sérénité sur ce visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut devenir fou? Il ne faut qu'être né meilleur ou pire que le commun des hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.--Bon fou, dit-il en envoyant gaiement une bénédiction vers l'horticulteur, Dieu te préserve de guérir!--
Nous arrivâmes à l'île de Saint-Lazare, où nous avions une visite à faire aux moines arméniens. Le frère Hiéronyme, avec sa longue barbe blanche surmontée d'une moustache noire et sa figure si belle et si douce au premier coup d'oeil, vint nous recevoir. Avec une infatigable complaisance de vanité monacale, il nous promena de l'imprimerie à la bibliothèque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses momies, ses manuscrits arabes, le livre imprimé en vingt-quatre langues sous sa direction, ses papyrus égyptiens et ses peintures chinoises. Il parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais avec l'abbé, français avec moi; et chaque fois que nous lui faisions compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mélange d'hypocrisie et d'ingénuité qui est particulier aux physionomies orientales, semblait nous dire: S'il ne m'était pas commandé d'être humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage.