Lettres d'un voyageur

Part 6

Chapter 63,977 wordsPublic domain

Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques. Ceux qui sont établis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des _facchini_ qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces messieurs sont groupés là d'une manière souvent théâtrale. Tandis que l'un, couché sur sa gondole, bâille et sourit aux étoiles, un autre debout sur la rive, débraillé, l'air railleur, le chapeau retroussé sur une forêt de longs cheveux crépus, dessine sa grande silhouette sur la muraille. Celui-là est le matamore du traghetto. Il fait souvent des courses de nuit du côté de Canaregio, dans une barque où les passagers ne se hasardent guère, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tête fendue d'un coup de rame qu'il prétend avoir reçu au cabaret. Il est l'espoir de sa famille, et sa poitrine est chargée d'images, de reliques et de chapelets que sa femme, sa mère et ses soeurs ont fait bénir pour le préserver des dangers de sa profession nocturne. Malgré ses exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne jamais un Vénitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse échapper un mot de trop, même devant son meilleur ami; et quand il rencontre le garde-finance dont il a supporté le feu la veille, il parle avec, lui des événements de la nuit avec autant de sang-froid et de présence d'esprit que s'il les avait appris par la voix publique.--Auprès de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus long que les autres, mais dont la voix s'est enrouée à crier sur les canaux ces paroles d'une langue inconnue, dérivée peut-être du turc ou de l'arménien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour s'avertir et s'éviter dans l'obscurité, ou au détour d'un angle du canal. Celui-ci, couché sur le pavé, dans l'attitude d'un chien rancuneux, a vu les fastes de la république; il a conduit la gondole du dernier doge; il a ramé sur le Bucentaure. Il raconte longuement, quand il trouve des auditeurs, des histoires de fêtes qui ressemblent à des contes de fées; mais quand il craint de ne pas être entendu avec recueillement, il s'enferme dans son mépris du temps présent, et contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se rappelant qu'il a porté la veste de soie bariolée, l'écharpe flottante et la barrette emplumée. Trois ou quatre autres se pressent face à face devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance à se confier; on dirait presque d'un groupe de bandits méditant un assassinat sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer à la plus innocente de leurs passions, celle de chanter en choeur. Le _tenore_, qui est en général un gros réjoui, à voix grasse et grêle, commence en fausset du haut de sa tête et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur expression énergique, _gante_ la note, et chante seul le premier vers. Peu à peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un boeuf enrhumé, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec, bronzé, à physionomie grave et dédaigneuse, un des quatre ou cinq types physiques dont à Venise, comme partout, la population se compose. Celui-là est peut-être le plus rare, le plus beau et le moins national. Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que décrit ainsi Gozzi: _Bianco, biondo e grassotto_.--Robert va sans doute rassembler, dans le cadre qu'il remplit à présent à Venise, les plus beaux modèles de ces diverses variétés, et nous donner de cette race caractérisée une idée à la fois poétique et vraie[B]. Sa couleur, broyée aux ardents rayons du soleil de l'Italie méridionale, se modifiera sans doute à Venise, et se teindra d'une chaleur moins âpre et moins éblouissante. Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs des monuments éternels!

Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette ville sont tirés de tous les opéras anciens et modernes de l'Italie, mais tellement corrompus, arrangés, adaptés aux facultés vocales de ceux qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indigènes, et que plus d'un compositeur serait embarrassé de les réclamer. Rien n'embarrasse ces improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient sur-le-champ un choeur à quatre parties. Un choeur de Rossini s'adapte à deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu'à la mesure grave du chant d'église, termine tranquillement le thème tronqué d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait tirer parti de tant de monstruosités, le plus heureusement possible, et lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent la transition difficile à apercevoir. Toute musique est simplifiée et dépouillée d'ornements par leur procédé, ce qui ne la rend pas plus mauvaise. Ignorants de la musique écrite, ces dilettanti passionnés vont recueillant dans leur mémoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent saisir à la porte des théâtres ou sous le balcon des palais. Ils les cousent à d'autres portions éparses qu'ils possèdent d'ailleurs, et les plus exercés, ceux qui conservent les traditions du chant à plusieurs parties, règlent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes fantaisies de Rossini: et vraiment cela me rangerait presque à l'avis de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractère par elle-même, et se ploie à exprimer toutes les situations et tous les sentiments possibles, selon le mouvement qu'il plaît aux exécutants de lui donner. C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert à l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien crée pour les autres des effets opposés à ceux qu'il a créés pour lui. La première fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'étais pas averti du sujet, et j'ai composé dans ma tête un poëme dans le goût de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais placé la chute de l'ange rebelle et son dernier cri vers le ciel, précisément à l'endroit où le compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je m'étais trompé, j'ai recommencé mon poëme à la seconde audition, et il s'est trouvé dans le goût de Gessner, sans que mon esprit fît la moindre résistance à l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner.

L'absence de chevaux et de voitures et la sonorité des canaux font de Venise la ville la plus propre à retentir sans cesse de chansons et d'aubades. Il faudrait être bien enthousiaste pour se persuader que les choeurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de l'Opéra de Paris, comme je l'ai entendu dire à quelques personnes d'un heureux caractère; mais il est bien certain qu'un de ces choeurs, entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique exécutée sous les châssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids échos de marbre prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantées font écouter avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'éloignement.

Quand on arrive à Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous attendre à la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau rond, il est impossible de retrouver en lui la plus légère trace de cette élégance qu'ils avaient aux temps féeriques de Venise. On la chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent leurs vêtements à un désordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif, pénétrant et subtil de cette classe célèbre n'est pas encore tout à fait perdu. Leurs physionomies ont généralement ce caractère de finesse mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'oeil pour de la gaieté bienveillante, mais qui cache une mordante causticité et une astuce profonde. Le caractère de cette race et celui de la nation vénitienne est encore ce qu'il a été de tout temps, la prudence. Nulle part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et moins de rixes. Les _barcaroles_ ont un merveilleux talent pour se dire des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux barques se rencontrent et se heurtent à l'angle d'un mur, par la maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'éviter; leur premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurés l'un et l'autre de ne s'être point endommagés, ils commencent à se toiser pendant que les barques se détachent et se séparent. Alors commence la discussion.--Pourquoi n'as-tu pas crié _siastali_[C]?--J'ai crié.--Non.--Si fait.--Je gage que non, _corpo di Bacco!_--Je jure que si, _sangue di Diana!_--Mais avec quelle diable de voix?--Mais quelle espèce d'oreilles as-tu pour entendre?--Dis-moi dans quel cabaret tu t'éclaircis la voix de la sorte.--Dis-moi de quel âne ta mère a rêvé quand elle était grosse de toi.--La vache qui t'a conçu aurait dû t'apprendre à beugler.--L'ânesse qui t'a enfanté aurait dû te donner les oreilles de ta famille.--Qu'est-ce que tu dis, race de chien?--Qu'est-ce que tu dis, fils de guenon?--Alors la discussion s'anime, et va toujours s'élevant à mesure que les champions s'éloignent. Quand ils ont mis un ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.--Viens donc un peu ici, que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.--Attends, attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en crachant dessus.--Si j'éternuais auprès de ta coquille d'oeuf, je la ferais voler en l'air.--Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu pour laver les vers dont elle est rongée.--La tienne doit avoir des araignées, car tu as volé le jupon de ta maîtresse pour lui faire une doublure.--Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoyé la peste à de pareils gondoliers!--Si la madone de ton traguet n'était pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noyé.--Et ainsi, de métaphore en métaphore, on en vient aux plus horribles imprécations; mais heureusement, au moment où il est question de s'égorger, les voix se perdent dans l'éloignement, et les injures continuent encore longtemps après que les deux adversaires ne s'entendent plus.

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Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes rondes de toile anglaise imprimée à grands ramages de diverses couleurs. Une veste fond blanc à dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe sur l'oreille à la manière des Chioggiotes, composent un costume de gondolier très-élégant et très-frais. Il y a encore quelques jeunes gens de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'était pour les dandies de Venise ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris. Ils s'exerçaient particulièrement dans les petits canaux, où le rapprochement des croisées permettait aux belles d'admirer leur grâce et leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux de ces élégants viennent sillonner notre canalette avec une rapidité et une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirés sous notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque prétention de lui plaire. Il est perché sur la poupe, le poste le plus périlleux et le plus honorable, et la barque ne s'éloigne guère de l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu de gondoliers de profession capables d'en remontrer à ces deux dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flèche, et je doute qu'un cavalier bien monté pût les suivre sur un rivage parallèle. Le grand tour de force, et celui que nos amateurs exécutent très-bravement, est de lancer la barque à pleines rames, de l'amener jusqu'à l'angle d'un pont, et de s'arrêter là tout à coup au moment où la proue va toucher le but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir tomber en désuétude que de la perte du luxe et des richesses de Venise. Si l'énergie du corps et de l'esprit ne s'était pas perdue, il ne faudrait désespérer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'étonnerais pas que Beppa vît avec un certain intérêt ce grand blond aux vives couleurs, qui, en équilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble à chaque instant près de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure, triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa. Beppa prétend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa!

Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur à ceux qui échouent en présence des dames placées aux fenêtres, et des gondoliers groupés sur les ponts pour juger! L'autre jour, deux braves bourgeois, âgés chacun d'un demi-siècle, et retranchés depuis dix ans au moins dans la douce occupation de cultiver leur obésité, se sont, on ne sait comment, défiés à la _regata_. Chacun apparemment s'était avisé de vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'était mêlé de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honnêtes célibataires avaient ouvert un pari à leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux barques rivales s'avancent, et les deux champions s'élèvent chacun sur sa poupe avec une lente majesté. Ser Ortensio s'élance avec gloire et saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio eût le temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des barques spectatrices heurta légèrement la sienne; le digne homme perdit l'équilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule déraciné par la tempête. Heureusement le fossé n'était pas profond. Ser Demetrio se trouva jusqu'au cou dans l'eau tiède et jusqu'aux genoux dans la vase. Juge des rires et des huées des assistants, parmi lesquels était bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio s'empressèrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien chaud, et sa gouvernante passa la journée à lui faire avaler des cordiaux; tandis que son adversaire, déclaré vainqueur à l'unanimité, allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dîner splendide avec l'argent de la collecte et les convives des deux partis.

Quant au gondolier indépendant, il ne possède que son pantalon, sa chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage à côté de la gondole avec l'agilité infatigable d'un poisson. Le gondolier porte la madone de son traguet tatouée sur la poitrine avec une aiguille rouge et de la poudre à canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de fiacre, aux ordres du premier venu. Il n'obéit qu'au chef de son traguet, qui est un simple gondolier comme lui, élu par un libre vote, approuvé de la police, et qui désigne à chacun de ses administrés le jour où il est de service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa journée, et, quand une ou deux courses dans la matinée ont assuré l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en sueur. Il est vrai que son office est plus pénible que celui de conduire deux paisibles coursiers du haut d'un siége de voiture. Mais son caractère est aussi plus insouciant et plus indépendant. Souple, flatteur, et mendiant à jeun, il se moque de celui qui lui marchande son salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, facétieux, bavard, familier et fripon, à certains égards; c'est-à-dire qu'il respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet scellé, toute bouteille cachetée; mais si vous le laissez en compagnie de quelque bouteille entamée ou de quelque pipe, vous le retrouverez occupé à boire votre marasquin et à fumer votre tabac avec la tranquillité d'un homme qui se livre aux plus légitimes opérations.

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On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les délices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs que les étoiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si bleue, si unie, que l'oeil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, où la rêverie se perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on découvre au ciel cinq cent mille fois plus d'étoiles qu'on n'en peut apercevoir dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits étoilées au point que le blanc argenté des astres occupait plus de place que le bleu de l'éther dans la voûte du firmament. C'était un semis de diamants qui éclairait presque aussi bien que la lune à Paris. Ce n'est pas que je veuille dire du mal de notre lune; c'est une beauté pâle dont la mélancolie parle peut-être plus à l'intelligence que celle-ci. Les nuits brumeuses de nos tièdes provinces ont des charmes que personne n'a goûtés mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-être un peu trop de silence à l'esprit. Elle endort la pensée, agite le coeur et domine les sons. Il ne faut guère songer, à moins d'être un homme de génie, à écrire des poëmes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou dormir.

Pour dormir, il y a un endroit délicieux: c'est le perron de marbre blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille dorée est fermée du côté du jardin, on peut se faire conduire par la gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'être dérangé par aucun importun piéton, à moins qu'il n'ait pour venir à vous la foi qui manqua à saint Pierre. J'ai passé là bien des heures tout seul, sans penser à rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au milieu de l'eau, à la portée du sifflet. Quand le vent de minuit passe sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum des géraniums et des girofliers monte par bouffées, comme si la terre exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaumés; quand les coupoles de Sainte-Marie élèvent dans les cieux leurs demi-globes d'albâtre et leurs minarets couronnés d'un turban; quand tout est blanc, l'eau, le ciel et le marbre, les trois éléments de Venise, et que du haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma tête, je commence à ne plus vivre que par les pores, et malheur à qui viendrait faire un appel à mon âme! je végète, je me repose, j'oublie. Qui n'en ferait autant à ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes livres, si monsieur un autre a déclaré mes principes dangereux, et mon cigare immoral?... Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes, je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du scandale à mon bureau. _Ma la fama_, dit l'orgueilleux Alfieri. _Ma la fame_, répond Gozzi joyeusement.

Je défie qui que ce soit de m'empêcher de dormir agréablement quand je vois Venise, si appauvrie, si opprimée et si misérable, défier le temps et les hommes de l'empêcher d'être belle et sereine. Elle est là, autour de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple de pêcheurs qui dort sur le pavé à l'autre bout de la rive, hiver comme été, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que sa casaque tailladée, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se met à chanter un choeur pour se distraire de la faim; c'est ainsi qu'il défie ses maîtres et sa misère, accoutumé qu'il est à braver le froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des années d'esclavage pour abrutir entièrement ce caractère insouciant et frivole, qui, pendant tant d'années, s'est nourri de fêtes et de divertissements. La vie est encore si facile à Venise! la nature si riche et si exploitable! La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pêche en pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile qui ne produise généreusement en fruits et en légumes plus qu'un champ en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est semée, arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfumée dans la vapeur du matin. La franchise du port apporte à bas prix les denrées étrangères; les vins les plus exquis de l'Archipel coûtent moins cher à Venise que le plus simple ordinaire à Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec une telle profusion, que, le jour de l'entrée du bateau sicilien dans le port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dépense à Venise, et le transport des denrées se fait avec une aisance qui entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau jusqu'à la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues pavées passent les marchands en détail. L'échange de l'argent avec les objets de consommation journalière se fait à l'aide d'un panier et d'une corde. Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas même le serviteur, sorte de la maison. Quelle différence entre cette commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement à demi pauvre, est forcée d'accomplir chaque jour à Paris pour parvenir à dîner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle différence aussi entre la physionomie préoccupée et sérieuse de ce peuple qui se heurte et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la cohue de Paris, et la démarche nonchalante de ce peuple vénitien qui se traîne en chantant et en se couchant à chaque pas sur les dalles lisses et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent à Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus plaisants du monde, et débitent leurs bons mots avec leur marchandise. Le marchand de poissons, à la fin de sa journée, fatigué et enroué d'avoir crié tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un parapet; et là, pour se débarrasser de son reste, il décoche aux passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus ingénieuses.--Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision! je l'ai gardé jusqu'à cette heure, parce que je sais qu'a présent les gens de bien dînent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre pour deux centimes! Un regard de la belle camérière sur ce beau poisson, et un autre par-dessus le marché pour le pauvre _pescaor_.--Le porteur d'eau fait des calembours en criant sa denrée: _Aqua fresca e tenera_.--Le gondolier, stationné au traguet, invite le passager par des offres merveilleuses:--Allons-nous ce soir à Trieste, monseigneur? voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer, et un gondolier capable de ramer sans s'arrêter jusqu'à Constantinople.