Part 5
C'est ainsi qu'à grands frais d'imagination je me dessinais dans un vaste cadre le modèle exagéré des petites choses que j'ai vues depuis. C'est grâce à cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai trouvé d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du temps pour l'accepter sans dédain et pour y découvrir enfin des beautés particulières et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais cherchés. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime à bâtir encore. Cette méthode n'est ni d'un artiste ni d'un poëte, je le sais; c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raillé, toi qui aimes les grandes lignes pures, les contours hardiment dessinés, la lumière riche et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton admiration et de ton amour. J'expliquais cela à notre ami un de ces soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumière qu'on voit au fond du canal, et qui se reflète et se multiplie sur les vieux marbres luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un canaletto plus mystérieux et plus mélancolique. Cette lumière unique, qui brille sur tous les objets et qui n'en éclaire aucun, qui danse sur l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un follet attaché à les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne de réverbères qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des zigzags de feu. Je racontai à Pietro comme quoi j'avais voulu un soir te faire goûter cette illumination aquatique, et comme quoi, après m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:--En quoi cela est-il beau?--Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit notre ami.--Je m'imaginais, répondis-je, voir dans le reflet de ces lumières des colonnes de feu et des cascades d'étincelles qui s'enfonçaient à perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me paraissait soutenue et portée par ces piliers lumineux, et j'avais envie de sauter dans la rivière pour voir quelles étranges sarabandes les esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais enchanté.--Le docteur haussa les épaules, et je vis qu'il avait un profond mépris pour ce galimatias.--Je n'aime pas les idées fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout à fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce temps-là. Le fantastique a passé sur nous une éponge trempée dans les brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il, j'aime à contempler. Amusez-vous à rêver si cela vous plaît.
Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le chapitre des digressions, et je reviens à la soirée du jardin public.
J'étais absorbé dans mes fantaisies accoutumées, lorsque je vis sur le canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il était parsemé, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientôt tous les autres en arrière. C'était la nouvelle et pimpante gondole du jeune Catullo. Quand elle fut à la portée de la vue, je reconnus la fleur des gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait été le sujet d'une longue discussion _a casa_ dans la matinée. Le docteur, voulant la mettre à la réforme, sous prétexte d'une augmentation d'embonpoint dans sa personne, l'avait destinée à son frère Giulio; mais Catullo, étant survenu, sollicita le pourpoint avec une grâce irrésistible. Ma gouvernante Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais oeil le scapulaire suspendu au cou blanc et ramassé du gondolier, observa que le seigneur Jules avait beaucoup grandi cette année, et que la veste lui serait trop courte. En conséquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme les deux frères ensemble, se fit fort d'endosser un vêtement trop court pour l'un, trop étroit pour l'autre. Je ne sais par quel procédé miraculeux le Minotaure en vint à bout sans le faire craquer; mais il est certain que je le vis apparaître sur la lagune dans le propre vêtement d'été du docteur. A la vérité, ce riche équipage nuisait un peu à la souplesse de ses mouvements, et il ne se balançait pas sur la poupe avec toute l'élégance accoutumée. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de satisfaction sur son image resplendissante; et, charmé de sa bonne tenue, pénétré de reconnaissance pour l'âme généreuse de son patron, il enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau comme une sarcelle.
Giulio était à l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro était couché indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'ébène, qui se séparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et nonchalants jusque sur son sein. Nos mères appelaient, je crois, ces deux longues boucles _repentirs_. Je m'en suis rappelé le nom précieux en les voyant autour du visage triste et passionné de Beppa. La barque se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle fut près de la rive ombragée, elle se laissa couler mollement avec l'eau qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa s'éleva dans la nuit comme l'appel d'une sirène amoureuse. Elle chanta une strophe de romance que Pierre a composée pour je ne sais quelle femme, pour Beppa peut-être:
Con lei sull'onda placida Errai dalla laguna, Ella gli sguardi immobili In te fissava, o luna! E a che pensava allor? Era un morrente palpito? Era un nascente amor?
--Te voilà, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe. Que fais-tu là tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le café au Lido.--Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.--Et prendre un peu la rame à ma place, dit Giulio.--Ah! pour cela, Giulio, je te remercie, répondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle excuse pourrais-je trouver?--Viens donc, dit-elle.--Non, repris-je, j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester où je suis.--Fi! le vilain caractère, dit-elle en me jetant son bouquet à demi effeuillé à la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela? Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?--Que sais-je? répondis-je. Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde à vous rencontrer.
Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son espèce, à se mêler de la conversation et à donner son avis, haussa les épaules et dit à Giulio, d'un air fin et entendu: _Foresto!_--Oui, précisément, répondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voilà Catullo qui te traite de malade extravagant.--Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas des vôtres. Tu es trop belle ce soir, ô Beppa; le docteur est trop ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable à voir, et Giulio est trop fatigué. Au bout d'un quart d'heure de bien-être, les yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-être de faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur en serait jaloux. Catullo doit nécessairement crever d'apoplexie avant d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, ô mes amis; vous êtes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre barque est venue à moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite avant que je m'aperçoive que vous n'êtes pas des spectres.
--Qu'a-t-il mangé aujourd'hui? dit Beppa à ses compagnons.--_Erba_, répondit gravement le docteur.--Tu as deviné juste, ô mon grand Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu appelles un dîner pythagorique.--Régime très-sain, répondit-il, mais trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux huîtres, et boire une bouteille de vin de Samos à la Quintavalle.--Va au diable! empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions laborieuses et m'affadir le caractère par de liquoreuses boissons, pour me voir étendu ensuite sur ce tapis comme un vieux épagneul au retour de la chasse, et pour n'avoir plus à rougir de ton intempérance et de ton inertie, Vénitien que tu es.--Et que prétends-tu faire à Venise, si ce n'est le _far niente_? dit Beppa.--Tu as raison, _benedetta_, lui répondis-je; mais tu ne sais pas que mon _far niente_ est délicieux là où je suis à te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai à voir courir cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me semble alors que je dors, et que je fais un rêve qui m'est bien cher, ô ma Beppa! et dans lequel de mystérieuses créatures m'apparaissent dans une barque et passent comme toi en chantant.--Quelles sont ces mystérieuses créatures? demanda-t-elle.--Je l'ignore, répondis-je; ce ne sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec eux.--Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rêves à la folie.--Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'éclaircit et s'épure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble à une odalisque paresseuse qui lève peu à peu son voile et finit par le jeter pour s'élancer blanche et nue dans son bain parfumé; ou plutôt à un sylphe qui dort dans la brume embaumée du crépuscule, et qui déploie peu à peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embrasé. Chante, Beppa, chante, et éloigne-toi. Dis à tes amis d'agiter les rames comme les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme une blanche Léda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque fille, passe et chante; mais sache que la brise soulève les plis de ta mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystérieusement cachée dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien gardé dans le coeur de celui qu'on aime.--Adieu, maussade, me cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir, je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.--Je souris de cette prétention de Beppa d'ériger son patois en langue inintelligible à des oreilles françaises. J'écoutai la barcarolle, qui vraiment était écrite dans les plus doux mots de ce gentil parler vénitien, fait, à ce qu'il me semble, pour la bouche des enfants.
Coi pensieri malinconici No te star a tormentar. Vien con mi, montemo in gondola, Andremo in mezo al mar.
Pasaremo i porti e l'isole Che contorna la cità: El sol more senza nuvole E la luna nascarà.
* * * * *
Co, spandemlo el lume palido Sera l'aqua inarzentada, La se specia e la se cocola Como dona inamorada.
Sta baveta che te zogola Sui caveli inbovolai, No xe torbia della polvere Dele rode e dei cavai.
Sto remeto che ne dondola Insordirne no se sente Come i sciochi de la scuria, Come i urli de la zente.
* * * * *
Ti xe bella, ti xe zovene, Ti xe fresca come un flor; Vien per tuti le so lagreme, Ridi adeso e fa l'amor.
* * * * *
In conchiglia i greci, Venere, Se sognava un altro di; Forse, visto i aveva in gondola Una bela come ti.
La nuit était si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernière strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus à mon oreille que comme l'adieu mystérieux d'une âme perdue dans l'espace. Quand je n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas être avec eux. Mais je m'en consolai en me disant que, si j'y étais allé, je serais déjà en train de m'en repentir.
Il y a des jours où il est impossible de vivre avec son semblable, tout porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne autour de sa dernière heure, et qui parlemente avec elle pendant des semaines et des années, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance. Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui à le regarder et à crier comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hésite à crever le ballon.--Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut pas renoncer à la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est. Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il éprouve et qu'il avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de souffrances et de déboires pour amener à ce point de préoccupation inconvenante un caractère tant soit peu orgueilleux et ferme.
Je conseille à tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par accident, dans une semblable disposition, de faire des repas légers pour éviter l'irritation cérébrale de la digestion, et de se promener seuls au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare à la bouche, pendant un certain nombre d'heures, proportionné à la force et à la ténacité de leur mauvaise humeur.
Je rentrai à minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans la _galerie_; c'est Giulio qui a décoré l'antichambre de ce titre pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints à l'huile, où le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de rose. Le docteur prétend faire sa fortune en les vendant à quelque Anglais imbécile, et Giulio prétend faire inscrire le nom de notre palais dans la nouvelle édition du Guide du voyageur à Venise. Pour s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur a fait placer le petit piano qui lui sert à improviser, sous le plus enfumé de ces paysages. Les heures où le docteur improvise sont les plus béates de notre journée à tous. Beppa s'assied au piano et exécute lentement avec une main un petit thème musical qui sert à l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi éclosent, dans une matinée, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors profondément dans le hamac; Giulio roule à cheval sur la rampe du balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se réveiller à Chioggia ou à Palestrine. Beppa elle-même laisse ses grands cils noirs s'abaisser sur ses joues pâles, et sa main continue l'action mécanique du doigter, tandis que son imagination fait quelque rêve d'amour à travers les nuages du sommeil, et que le chat, roulé en pelote sur les cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui et de mélancolie.
Ce soir-là, Beppa était seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du chat).--Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour veiller si tard?--Nous étions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur, tandis que sa dernière rime expirait encore _amorosa_ sur ses lèvres, et vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'êtes pas rentré.--Ah çà, mes amis, répondis-je, votre tendresse est une persécution. Me voilà obligé d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la promenade la plus innocente du monde.--Mon cher enfant, me dit Beppa en me prenant les mains, nous avons une prière à te faire.--Qui est-ce qui pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.--Donne-moi ta parole d'honneur de ne plus sortir seul après la nuit tombée.--Voilà encore tes folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre ans, quand je suis plus vieux que ton grand-père.--Tu es environné de dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de déclamation sentimentale qui lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes un peu la vie à cause de nous, Zorzi, enferme-toi à la maison ou quitte le pays pour quelque temps.
--Docteur, répondis-je, je te prie de tâter le pouls de notre Beppa. Certainement elle a la fièvre et un peu de délire.
--Beppa s'exagère le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il fût, ne saurait commander à un homme une chose aussi ridicule que de fuir devant la colère d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire, dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent de ne pas courir seul à des heures indues et par les quartiers les plus déserts et les plus dangereux de Venise.
--Dangereux! lui dis-je en haussant les épaules; allons, voilà de la prétention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir l'antique réputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous n'êtes plus rien, pas même assassins! Vous n'avez pas une femme capable de toucher à un poignard sans tomber évanouie ni plus ni moins qu'une petite-maîtresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous à lui offrir tout le trésor de Saint-Marc en récompense.
Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vénitiens expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosité.--Voyons, lui dis-je, qu'avez-vous à répondre?--Je réponds, dit-il, de vous trouver, avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au plus, un bon spadassin capable de donner, à qui bon vous semblera, une _coltellata_ d'aussi solide qualité que si nous étions en plein moyen âge.
--Grand merci, mon maître, répondis-je. Cependant une _coltellata_ me paraît une chose si romantique et tellement adaptée à la mode nouvelle, que je voudrais en recevoir une, dût-elle me retenir trois jours au lit.
--Les Français se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus terribles que les autres en présence du danger. Pour nous, nous sommes heureusement très-dégénérés dans l'art du couteau; cependant il y a encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se perde comme les autres arts.
--Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'éducation de vos dandies?
--Cela n'entre dans celle de personne, répondit-il d'un air un peu suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vénitien une certaine adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps. Tenez, essayons cela ensemble.--Il alla prendre sur son bureau un vieux petit couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il se ménagea une distance de dix pas, et plaça les bougies de manière à éclairer un pain à cacheter collé au but pour point de mire. Il tenait le couteau d'un air négligé et sans paraître songer a mal.--Voyez-vous, dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le temps qu'il fait, on siffle un air d'opéra, on passe à distance de son homme, et, sans que personne s'en aperçoive, sans presque mouvoir le bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu?
--Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombée sur les genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit épouvanté. Quand tu voudras jouer au couteau tout de bon, il faudra tâcher de ne pas te trahir par des incidents aussi burlesques.--Mais le couteau, dit-il sans se déconcerter et sans songer à relever sa perruque, où est le couteau, je vous prie?--Je regardai le but: le couteau était certainement planté dans le pain à cacheter.
--Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher docteur?
--Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant; mais remarquez que j'avais affaire à une porte de plein chêne, incontestablement plus difficile à pénétrer que le sternum, l'épigastre ou le coeur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, méfiez-vous de celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui n'a pas dégénéré. Quand le bleu de l'oeil est foncé et le coloris du visage changeant, tâchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons. . . .
* * * * *
....Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait pas quitté le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme à celles des ossements desséchés. A présent le printemps a soufflé sur tout cela comme une poussière d'émeraude. Le pied de ces palais, où les huîtres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle verdure veloutée, où le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment avec l'écume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de fleurs, et les fleurs de Venise, nées dans une glaise tiède, écloses dans un air humide, ont une fraîcheur, une richesse de tissu et une langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat, dont la beauté est éclatante et éphémère comme la leur. Les ronces doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des balcons. L'iris à odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement rayée de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'étoffe qui servait de costume aux anciens Vénitiens, les roses de Grèce, et des pyramides de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est couverte; quelquefois un berceau de chèvrefeuille à fleurs de grenat couronne tout le balcon d'un bout à l'autre, et deux ou trois cages vertes cachées dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantité de rossignols apprivoisés est un luxe particulier à Venise. Les femmes ont un talent remarquable pour mener à bien la difficile éducation de ces pauvres chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de délicatesses et de recherches, adoucir l'ennui de leur captivité. La nuit, ils s'appellent et se répondent de chaque côté des canaux. Si une sérénade passe, ils se taisent tous pour écouter, et, quand elle est partie, ils recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mélodie qu'ils viennent d'entendre.
A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystérieuse sous un dais de jasmin, et les _traghetti_, ombragés de grandes treilles, répandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en fleur, le plus suave peut-être parmi les plantes.