Part 26
Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mélancolique, froid, et admirablement choisi pour une vie éternellement uniforme et pour des hommes voués au culte de l'idée unique et absolue. Point de perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert égal et magnifique, des profondeurs de forêts sans issue, sans la moindre échappée pour le regard et la pensée; partout des sapins, des prairies étroites et des forêts coupées par l'invincible rempart de la montagne, par les éternels brouillards..... Je dis éternels, quoique je n'aie passé là qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau soleil sur la Chartreuse de Mériat, si le torrent roule quelquefois limpide et calme, si la tristesse y soulève un instant ses sombres voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le déclare _poncif_, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est-à-dire pleutre, manqué, à côté du beau. Je le déshérite de ma sympathie, je lui retire mon souvenir, et je tiens pour épiciers et malappris tous les voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.
Je me suis mouillé jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guéri homoeopathiquement d'un rhume obstiné; c'est-à-dire que j'ai échangé une toux supportable contre une grosse fièvre qui m'a forcé de passer la nuit dans une auberge de village, presque à la porte de Genève.
Mais j'ai salué le Mont-Blanc de ma fenêtre à mon réveil, et j'ai vu sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, étendu comme un immense tapis bigarré au pied de la Savoie, forteresse neigeuse élevée à l'horizon.
Genève.
--Messieurs, où descendez-vous?
C'est le postillon qui parle.--Réponse:
--Chez M. Listz.
--Où loge-t-il, ce monsieur-là?
--_J'allais précisément vous adresser la même question._
--Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son état?
--Artiste.
--Vétérinaire?
--Est-ce que tu es malade, animal?
--C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire chez lui.
On nous fait gravir une rue à pic, et l'hôtesse de la maison indiquée nous déclare que Listz est en Angleterre.
--Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un musicien du théâtre; il faut aller le demander au régisseur.
--Pourquoi non? dit le légitimiste. Et il va trouver le régisseur. Celui-ci déclare que Listz est à Paris.--Sans doute, lui fais-je avec colère, il est allé s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard, n'est-ce pas?
--Pourquoi non? dit le régisseur.
--Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles qui prennent des leçons de musique connaissent M. Listz.
--J'ai envie d'aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier sous le bras, dit mon compagnon.
--Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.
Le légitimiste fait trois saluts à la française, et demande l'adresse de Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, baisse les yeux, et avec un soupir étouffé répond que M. Listz est en Italie.
--Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la première auberge venue; qu'il me cherche à son tour.
A l'auberge, on m'apporte bientôt une lettre de sa soeur.
«Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous! nous sommes partis.
«ARABELLA.
«_P.S._ Vois le major, et viens avec lui nous trouver.»
* * * * *
--Qu'est-ce que le major?
--Que vous importe? dit mon ami le légitimiste.
--Au fait! Garçon, allez chercher le major.
Le major arrive. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d'un douanier. Il me regarde des pieds à la tête et me demande qui je suis.
--Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.
--Ah! ah! je cours chercher un passe-port.
--Cet homme est-il fou?
--Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.
Nous voici à Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'épaissit. Je descends au hasard à l'_Union_, que les gens du pays prononcent _Oignon_, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste européen par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j'ai l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage: Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d'écorce défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant habituellement le _Dies iræ_ d'un air agréable.
--Certainement, monsieur, répond l'aubergiste, ils viennent d'arriver; la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez l'escalier, ils sont au nº 13.
--Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me précipite dans le nº 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui me tombera sous la main. J'étais crotté de manière à ce que ce fût là une charmante plaisanterie de commis voyageur.
Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que l'aubergiste appelle la _jeune fille_. C'est Puzzi à califourchon sur le sac de nuit, et si changé, si grandi, la tête chargée de si longs cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi! je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi où est Lara?
Du fond d'une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d'Arabella; tandis que je m'élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements, tandis que la fille d'auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté, et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans la maison que le nº 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n'est pas possible de reconnaître les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec les maîtres.--Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur. Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux époux se concertent pour nous demander pendant le souper une petite représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus scientifique que j'aie faite dans ma vie.
Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent, aussi peu accessibles à l'atmosphère des régions qu'ils traversent que la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement grâce aux mille précautions dont ils s'environnent, qu'ils sont redevables de leur éternelle impassibilité. Ce n'est pas parce qu'ils ont trois paires de _breeches_ les unes sur les autres qu'ils arrivent parfaitement secs et propres malgré la pluie et la fange; ce n'est pas non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide et métallique brave l'humidité; ce n'est pas parce qu'ils marchent chargés chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en faudrait pour adoniser tout un régiment de conscrits bas-bretons, qu'ils ont toujours la barbe fraîche et les ongles irréprochables. C'est parce que l'air extérieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une cloche de cristal épaisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils regardent en pitié les cavaliers que le vent défrise et les piétons dont la neige endommage la chaussure. Je me suis demandé, en regardant attentivement le crâne, la physionomie et l'attitude des cinquante Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque table d'hôte de la Suisse, quel pouvait être le but de tant de pèlerinages lointains, périlleux et difficiles, et je crois avoir fini par le découvrir, grâce au major, que j'ai consulté assidûment sur cette matière. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de réussir à traverser les régions les plus élevées et les plus orageuses sans avoir un cheveu dérangé à son chignon.--Pour un Anglais, c'est de rentrer dans sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni troué ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute l'imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que l'occasion du porte-manteau, le véhicule de l'habillement. Je ne serais pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi intitulées: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.--Souvenirs de l'Helvétie par un collet d'habit.--Expédition autour du monde, par un manteau de caoutchouc.--Les Italiens tombent dans le défaut contraire. Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples précautions, et les variations de la température les saisissent si vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitôt pris de nostalgie; ils les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si quelque chose pouvait ôter l'envie de passer les Alpes, ce serait l'espèce de criée qu'il faut subir à propos de toutes les villes et de tous les villages dont les noms seuls font battre le coeur et enfler la voix d'un Italien aussitôt qu'il les prononce.
Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les Allemands, excellents piétons, fumeurs intrépides et tous un peu musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur oisiveté.
Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dévore, l'admiration nous transporte: nos facultés sont vives et saisissantes; mais le dégoût nous abat au moindre échec. Quoique notre _home_ soit généralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous poursuit jusqu'aux extrémités de la terre, nous rend revêches et malhabiles à supporter les privations et les fatigues, et nous inspire les plus puérils et les plus inutiles regrets. Imprévoyants comme les Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les inconvénients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous sommes à la guerre, ardents au début, démoralisés à la débandade. Quiconque voit le départ d'une caravane française dans les chemins escarpés de la Suisse peut bien rire de cette joie impétueuse, de ces courses folles sur les ravins, de cette hâte facétieuse, de toute cette peine perdue, de toute cette force prodiguée à l'avance sur les marges de la route, et de cette vaine attention donnée avec enthousiasme aux premiers objets venus. Celui-là peut être bien certain qu'au bout d'une heure la caravane aura épuisé tous les moyens possibles de se lasser au physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera dispersée, triste, harassée, se traînant avec peine jusqu'au gîte, et n'ayant donné aux véritables sujets d'admiration qu'un coup d'oeil distrait et fatigué.
Or, tout ceci n'est peut-être pas aussi inutile à noter qu'il te semble. Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrégé de la vie de l'homme. La manière de voyager est donc le criterium auquel on peut connaître les nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de la vie.
Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien à mes dépens je l'ai acquise! Je ne souhaite à personne d'y arriver au même prix, et j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'idées faites et d'habitudes volontaires.
Si je sais voyager sans ennui et sans dégoût, je ne me pique pas de marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans être mouillé. Il n'est au pouvoir d'aucun Français de se procurer la quantité nécessaire de fluide britannique pour échapper entièrement à toutes les intempéries de l'air. Mes amis sont dans le même cas, de sorte que tout le long du chemin notre toilette a été un sujet de scandale et de mépris pour les touristes pneumatiques. Mais quel dédommagement on trouve à se jeter à terre pour se reposer sur la première mousse venue, à s'enfumer dans le chalet, à traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins difficiles, à poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux ailes blanches ocellées de pourpre, à courir le long des buissons après la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la terre! le tout sauf à paraître, le soir, devant les Anglais, hâlé, crépu, poudreux, fangeux ou déchiré, sauf à être pris pour un saltimbanque!
Au reste, nous fûmes un peu réhabilités à Chamounix par l'apparition du major fédéral en uniforme, et par l'arrivée du légitisme. Leurs excellentes manières et la dignité gracieuse d'Arabella rétablirent le silence, sinon la sécurité, autour de nous. Je crois bien nonobstant que les couverts d'argent furent comptés trois fois ce soir-là; et, pour ma part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes douairières de cinquante à soixante ans, barricader leur porte comme si elles eussent craint une invasion de Cosaques.
--Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en hôtellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractère de nationalité?
--Mais ne peut-on adresser le même reproche à votre Suisse? lui dis-je.
--Hélas! qui vous en empêche? reprit-il.
--Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fière, dit Franz, et qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y étalent leur oisiveté, chasse les réfugiés de son territoire! cette république qui s'unit aux monarchies pour traquer comme des bêtes fauves les martyrs de la cause républicaine!...
Un roulement de tambour nous interrompit.
--Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.
--C'est la gelée qui commence, et le tambour qui l'annonça aux habitants de la vallée, afin qu'ils allument des feux auprès des pommes de terre.
La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie. Les paysans pensent qu'en établissant une couche de fumée sur la région moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des régions supérieures et préservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien. Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une société savante ou seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de ceux qui en parlent et en décident. Ce que je sais, c'est que cette ligne de feux, établie comme des signaux tout le long du ravin, m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils perçaient de taches rouges et de colonnes de fumée noire le rideau de vapeur d'argent où la vallée était entièrement plongée et perdue. Au-dessus des feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du Mont-Blanc montrait une de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l'encre et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayées, apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges étoiles. Ces pics de montagnes, élevant dans l'éther un horizon noir et resserré, faisaient paraître les astres étincelants. L'oeil sanglant du Taureau, le farouche Aldébaran, s'élevait au-dessus d'une sombre aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'où cette infernale étincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, étoile bleuâtre, pure et mélancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme de compassion et de miséricorde tombée du ciel sur la pauvre vallée, mais prête à être saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.
Ayant trouvé ces deux métaphores, dans un grand contentement de moi-même, je fermai ma fenêtre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais perdu la position dans les ténèbres, je me fis une bosse à la tête contre l'angle du mur. C'est ce qui me dégoûta de faire des métaphores tous les jours subséquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en déclarer singulièrement privés.
Ce que j'ai vu de plus beau à Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te figurer l'aplomb et la fierté de cette beauté de huit ans, en liberté dans les montagnes. Diane enfant devait être ainsi, lorsque, inhabile encore à poursuivre le sanglier dans l'horrible Érymanthe, elle jouait avec de jeunes faons sur les croupes _amènes_ de l'Hybla. La fraîcheur de Solange brave le hâle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse à nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immaculée. Sa longue chevelure blonde flotte en boucles légères jusqu'à ses reins vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forcé des mules, ni la course _au clocher_ sur les pentes rapides et glissantes, ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures entières. Toujours grave et intrépide, sa joue se colore d'orgueil et de dépit quand on cherche à aider sa marche. Robuste comme un cèdre des montagnes et fraîche comme une fleur des vallées, elle semble deviner, quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt de Dieu l'a touchée au front, et qu'elle est destinée à dominer un jour, par la force morale, ceux dont la force physique la protége maintenant. Au glacier des Bossons, elle m'a dit: «Sois tranquille, mon George; quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.»
Son frère, quoique plus âgé de cinq ans, est moins vigoureux et moins téméraire. Tendre et doux, il reconnaît et révère instinctivement la supériorité de sa soeur; mais il sait bien aussi que la bonté est un trésor. «_Elle_ te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai heureux.»
Éternel souci, éternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, âpres aux moindres jouissances, habiles à se les procurer, soit par l'obsession, soit par l'opiniâtreté; égoïstes avec candeur, instinctivement pénétrés de leur trop légitime indépendance, les enfants sont nos maîtres, quelque fermeté que nous feignions vis-à-vis d'eux. Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent, malgré leur bonté naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manière de les plier à la forme sociale avant que la société leur fasse sentir ses angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne raison on peut donner à un esprit sortant de la main de Dieu et jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre à tant d'inutiles et folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prétendue nécessité de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen; l'autorité: et je l'emploie quand il faut, c'est-à-dire fort rarement; c'est ce que je ne conseille à personne d'essayer s'il n'a les moyens de se faire aimer autant que craindre.
J'aime beaucoup les systèmes, le cas d'application excepté. J'aime la foi saint-simonienne, j'estime fort le système de Fourier; je révère ceux qui, dans ce siècle maudit, n'ont subi aucun entraînement vicieux, et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche pour rêver le salut de l'humanité. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en action, et soutenue par une certaine énergie, on en ferait plus qu'avec toute la sagesse des nations délayée dans les livres. Cela me vient, non à propos de l'éducation de mes enfants, mais à propos de celle du genre humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant les précipices de la Tête-Noire. Et moi, à pied, tirant par la bride le mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort difficiles, je babillais à tort et à travers. On me faisait la guerre parce que je n'avais pas voulu mordre à la philosophie durant notre séjour à Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science, Arabella pénètre tout d'un coup d'oeil rapide et clair. Moi, je suis paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage. Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de leur doigt tout l'argot de la métaphysique allemande. Je me défendis comme un diable, et je crois que nous ne nous entendîmes ni les uns ni les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvreté de ma cervelle. Je n'étais pas bien pressé, comme tu peux croire, de lui laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrénologiques dont m'a doué la nature. Je n'aime à parler de moi qu'avec ceux que j'aime, et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-être même à cause de cela précisément), je me sentais une secrète méfiance contre lui.
J'avais grand tort, assurément. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il était bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid et si bouffi, est plus poétique que le mien: je m'en suis aperçu à ma grande honte et à mon grand plaisir.
Tant il y a, que, le jugeant un peu pédant, je fis le grossier et le railleur avec lui pendant toute cette journée. J'attaquai, par esprit de contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une guerre de Vandale à sa métaphysique. Il me crut plus bête que je n'étais, et j'eus lieu de m'en réjouir; car il commença de ce moment à me prendre en amitié et à ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait. Il vit que j'étais un assez bon garçon, pas du tout _fort_, et plus rapproché de la nature du hanneton que de celle du diable.