Part 23
Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert et nous la vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle à l'autre extrémité du château.--Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste évoquée par toi, qui vient danser et s'ébattre au clair de la lune pour désespérer l'impie?--Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps.--Ah! j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que...--Ne répète pas cela, lui dis-je en l'interrompant; épargne à mon imagination ces tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir la pensée d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle, c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent des êtres si séduisants et se cachent sous des formes aussi pures, laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. Nous sommes des hommes sans fiel, de bons villageois. Ami, ne laissons pas flétrir si aisément ce que nous possédons encore d'émotions douces et de sourires dans l'âme. Ne disons pas à notre coeur ce que notre raison soupçonne, laissons nos yeux éblouis lui commander la sympathie. Vous êtes trop charmante, madame la duchesse, pour n'être pas honnête et bonne.--Eh bien! soit: vous êtes bonne autant que belle, madame la duchesse, s'écria mon ami en souriant; c'est ce que je me persuadais volontiers, ce matin, en vous voyant passer. J'étais couché sur l'herbe du parc, à l'ombre des arbres resplendissants de soleil; à travers ce feuillage transparent de l'automne, vous sembliez darder des rayons dorés dans la brise chaude et moite du midi. Vêtue de blanc comme une jeune fille, comme une nymphe de Diane, vous voliez, emportée par un beau cheval, dans un tilbury souple et léger. Vos cheveux voltigeaient autour de votre front candide; et de vos grands yeux noirs (les plus beaux yeux de France, dit-on), jaillissaient des éclairs magiques; je ne savais pas encore que vous étiez duchesse; je ne voyais qu'une femme ravissante. J'avais envie de courir le long de l'allée que vous suiviez pour vous voir plus longtemps. Mais depuis, je suis entré dans votre chambre et, ce portrait placé dans les rideaux de votre lit...--Cela seul, repris-je, m'empêcherait de mal interpréter le sentiment ingénu d'une reconnaissance presque filiale pour des bienfaits et une protection légitimes. Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beauté, avec cette démarche fière et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces manières affables. Je l'ai vue s'occuper d'un enfant malade; la beauté, la bonté chez une femme s'appellent et se soutiennent! Le Dieu des bonnes gens que tu invoquais tout à l'heure, je l'invoque aussi pour qu'il me préserve d'apprendre ce que je ne veux pas croire, le vice sous des dehors si touchants, un insecte immonde dans le calice d'une fleur embaumée! Non, Paul, retournons au village avec cette jolie apparition de duchesse dans la mémoire; et si nous écrivons jamais quelque roman de chevalerie, souvenons-nous bien de sa taille, de ses cheveux, de ses belles dents, de son beau regard et du soleil du parc à midi.
Nous quittâmes le banc de pierre, et mon ami, revenant à sa première idée, me dit:--D'où vient donc que les hommes (et moi tout le premier, en dépit de moi-même) sont si jaloux des dons de l'intelligence? Pourquoi ceux-là seuls obtiennent-ils des couronnes immortelles sans le secours d'aucune vertu, tandis que la plus pure honnêteté, la bonté la plus tendre, demeurent ensevelies dans l'oubli, si le génie ou le talent ne les accompagne? Sais-tu que cela est triste et prouverait à des âmes chancelantes que la vertu est peine perdue ici-bas?--Si tu la considères comme une peine, lui répondis-je, c'est en effet une peine perdue. Mais n'est-ce pas une nécessité douce, une condition de l'existence, dans les coeurs qui l'ont comprise de bonne heure et de bonne foi? Les hommes la paient d'ingratitude, parce que les hommes sont bornés, crédules, oisifs, parce que l'attrait de la curiosité l'emporte chez eux sur le sentiment de la reconnaissance et sur l'amour de la vérité; mais en servant l'humanité, n'est-ce pas de Dieu seul qu'il faut espérer sa récompense? Travailler pour les hommes dans le seul but d'être porté en triomphe, c'est agir en vue de sa propre vanité, et cette sorte d'émulation doit s'éteindre et se perdre dès les premiers mécomptes qu'elle rencontre. N'attendons jamais rien pour nous-mêmes quand nous entrons dans cette route aride du dévouement. Tâchons d'avoir assez de sensibilité pour pleurer et pour jouir de nos revers et de nos succès. Que notre propre coeur nous suffise, que Dieu le renouvelle et le fortifie quand il commence à s'épuiser!
--Pourtant, je t'avoue, me dit mon ami suivant en lui-même le fil de sa rêverie, que je ne puis pas me défendre d'aimer ce Bonaparte, ce fléau de premier ordre devant l'ombre duquel tous les fléaux secondaires, mis en cendre par lui, paraissent désormais si petits et si peu méchants. C'était un grand tueur d'hommes, mais un grand charpentier, un hardi bâtisseur de sociétés; un conquérant, hélas! oui, mais un législateur! Cela ne répare-t-il point les maux de la destruction? Faire des lois, n'est-ce pas un plus grand bien que tuer des hommes n'est un grand mal? Il me semble voir un grand agriculteur, une divinité bienfaisante (Bacchus arrivant dans l'Inde, ou Cérès abordant en Sicile), armé du fer et du feu, aplanissant le sol, perçant les montagnes, renversant les hautes bruyères, brûlant les forêts, et semant sur tout cela, sur les débris et sur la cendre, des plantes nouvelles destinées à des hommes nouveaux, le vigne et le blé, des bienfaits inépuisables pour d'inépuisables générations.
--Il n'est pas prouvé, lui répondis-je, que ces lois soient durables; mais, en admettant cela, je ne saurais aimer l'homme dont Dieu s'est servi comme d'une massue pour nous donner une nouvelle forme. J'ai été fasciné dans mon enfance, comme les autres, par la force et l'activité de cette machine à bouleversements qu'on gratifie du titre de grand homme, ni plus ni moins que Jésus ou Moïse. Puisque la langue humaine ne sait pas distinguer les bienfaiteurs de l'humanité de ses fléaux, puisque l'épithète de _bon_ est presque un terme de mépris et que la même appellation de _grand_ s'applique à un peintre, à un législateur, à un chef de soldats, à un musicien, à un dieu et à un comédien, à un diplomate et à un poëte, à un empereur et à un moine, il est fort simple que les enfants, les femmes et le peuple ignorant s'y méprennent et se soient mis à crier: Vive Napoléon! en 1810, avec autant d'enthousiasme qu'on en met aujourd'hui à Venise à crier: Vive le patriarche! L'un faisait des veuves et des orphelins; c'était un puissant monarque. L'autre nourrit la veuve et l'orphelin; c'est un prêtre modeste. N'importe, tous deux sont de grands hommes.
--En effet, répondit mon ami, cet enthousiasme aveugle qui couronne sans distinction le génie, la charité, le courage, le talent, ressemble plutôt à une excitation maladive qu'à un sentiment raisonné. Mais sais-tu qu'il y aurait bien peu de grands hommes dans le monde si l'on n'accordait ce titre qu'aux hommes de bien?
--Je le sais; mais qu'on les appelle comme on voudra, ce sont les seuls hommes que j'estime, pour lesquels je puisse me passionner, et que je veuille inscrire dans les fastes de la grandeur humaine. J'y ferai entrer les plus humbles, les plus ignorés, jusqu'à l'abbé de Saint-Pierre avec son système de paix universelle, jusqu'au dieu Enfantin, malgré son habit ridicule et ses fantasques utopies; tous ceux qui à quelques lumières auront uni de consciencieuses études, de patientes réflexions, des sacrifices ou des travaux destinés à rendre l'homme meilleur et moins malheureux. Je serai indulgent pour leurs erreurs, pour les misères de la condition humaine plus ou moins saillantes en eux; je leur remettrai beaucoup de fautes, comme il fut fait à Madeleine, s'il m'est prouvé qu'ils ont beaucoup aimé. Mais ceux dont l'intention est froide et superbe, ces hommes altiers qui bâtissent pour leur gloire et non pour notre bonheur, ces législateurs qui ensanglantent le monde et opprimentles peuples pour avoir un terrain plus vaste et y construire d'immenses édifices; qui ne s'inquiètent ni des larmes des femmes, ni de la faim des vieillards, ni de l'ignorance funeste où s'élèvent les enfants; ces hommes qui ne cherchent que leur grandeur personnelle, et qui croient avoir fait une nation grande parce qu'ils l'ont faite active, ambitieuse et vaine comme eux: je les nie, je les raie de mon tableau: j'inscris notre curé à la place de Napoléon.
--Comme tu voudras,» répondit mon ami qui ne m'écoutait plus. La nuit était si belle que son recueillement me gagna. Des éclairs de chaleur blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs pâles les flancs noirs des forêts étendues sur les collines. L'air était frais et pénétrant sans être froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre, et aucun roi ne possède un parc plus pittoresque, des arbres d'une végétation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et ondulés sur des mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en laissent pas soupçonner l'approche. On tombe tout à coup dans un ravin hérissé de rochers et de forêts, dans des jardins royaux du milieu desquels s'élève un palais espagnol élégant et poétique, qui se mire du haut des rochers dans les eaux d'une rivière bleue. Il semble qu'on soit arrivé en rêve dans quelque pays enchanté, qui doit s'évanouir au réveil et qui s'évanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on traverse seulement le vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines sans fin, les bruyères jaunes, les horizons plats et nus reparaissent. Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.
Nous suivions le sentier qui mène aux grottes. Les peupliers de la rivière prolongeaient jusque sur nous leurs ombres grêles et démesurées. Les biches fuyaient à notre approche. Nous arrivâmes à ces carrières abandonnées qui s'encadrent dans la plus riche verdure, et dont les profondeurs offrent une décoration vraiment théâtrale.--Entre sous cette voûte sonore, me dit mon ami, et chante-moi ton _Gloria_. J'irai m'asseoir là-bas pour entendre l'écho.
Je fis ce qu'il demandait, et quand j'eus fini, il revint à moi en répétant les paroles naïves du cantique:
_Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne intention!_
--Tu vois bien, lui dis-je, le cantique ne dit point: Gloire sur la terre aux hommes de savoir ou d'intelligence! Le repos est le plus précieux bienfait que Dieu ait à nous accorder; Dieu seul peut porter dignement le fardeau de la gloire, et les hommes simples qui veulent le bien sont plus grands devant lui que les grands hommes qui font le mal.
IX
AU MALGACHE
15 mai 1836.
J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, datée de Marseille, m'arrive presque en même temps. Où vas-tu?
D'où nous venons, on n'en sait rien; Où nous allons, le sait-on bien?
Je t'écris par la _Revue des Deux Mondes_; tu l'ouvriras certainement à Alger.
Ce procès d'où dépend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le repos de mes enfants, je le croyais loyalement terminé. Tu m'as quitté comme j'étais à la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en chasse de nouveau, on rompt les conventions jurées. Il faut combattre sur nouveaux frais, disputer pied à pied un coin de terre.... coin précieux, terre sacrée, où les os de mes parents reposent sous les fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosèrent. Soit! que la volonté de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de dégoût qui va jusqu'à l'horreur que je prends encore une fois corps à corps l'existence matérielle; mais je me résigne et j'observe religieusement un calme stoïque. Le rôle de plaideur est déplorable. C'est un rôle tout passif et qui n'a pas d'autre résultat que d'exercer à la patience. _Agir_ est aisé, _attendre_ est ce qu'il y a de plus difficile au monde...
Minuit.
* * * * *
O souffle céleste, esprit de l'homme! ô savante, profonde et complète opération de la Divinité, rends gloire à l'ouvrier inconnu qui t'a créé! Étincelle échappée au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses éléments sont en toi. Tu es l'infini émané de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers, et tes plus chères délices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....
* * * * *
De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse créature? Que veut-elle? à qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle à terre en mordent la fange de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse à la brute, demande-t-elle les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux, tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matérielle, où la partie sublime d'elle-même est éteinte?
Ah! de là est venu tout le mal qui la dévore. Cybèle, la bienfaisante nourrice, a vu ses mamelles se dessécher sous des lèvres ardentes. Ses enfants, saisis de fièvre et de vertige, se sont disputé le sein maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits les aînés de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles sont écloses au sein de l'humanité, races d'exception qui se sont prétendues d'origine céleste et de droit divin, tandis qu'au contraire Dieu les renie; Dieu qui les a vus éclore dans le limon de la débauche et dans l'ordure de la cupidité.
Et la terre a été partagée comme une propriété, elle qui s'était vue adorée comme une déesse. Elle est devenue une vile marchandise; ses ennemis l'ont conquise et dépecée... Ses vrais enfants, les hommes simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont été peu à peu resserrés dans d'étroites enceintes, et persécutée jusqu'à ce que la pauvreté fût devenue un crime et une honte, jusqu'à ce que la nécessité eût fait, des opprimés, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on eût donné à la juste défense de la vie le nom de vol et de brigandage; à la douceur, le nom de faiblesse; à la candeur, celui d'ignorance; à l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le mensonge est entré dans le coeur de l'homme, et son entendement s'est obscurci au point qu'il a oublié qu'il y avait en lui deux natures. La nature périssable a trouvé les conditions de son existence si difficiles au sein des sociétés, elle a goûté à tant de sources d'erreurs, elle s'est créé des besoins si contraires à sa destination, elle s'est tant laissé troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine le temps nécessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est réduit, dans les desseins, dans les nécessités et dans les désirs de l'homme, à satisfaire les appétits du corps, c'est-à-dire à être riche.
Et voilà, hélas! où nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles aux douceurs de la table, à l'éclat des vêtements et aux amusements de la civilisation qu'à la contemplation et à la prière, sont aujourd'hui si rares qu'on les compte. On les méprise comme des fous, on les bannit de la vie sociale, on les appelle poëtes.
O race infortunée, de plus en plus clair-semée sur la face du monde! vestige de la primitive humanité, que n'as-tu pas à souffrir de la part de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplacé ici-bas la créature de Dieu! Le règne des enfants de Japet est passé; les hommes d'à présent sont littéralement les enfants des hommes. Quand ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein, quelque signe de la céleste origine, ils le haïssent et le maltraitent, ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phénomène, et n'en tirent aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui permettent de chanter les merveilles de la création visible. Cherche-t-il à ressaisir dans les ténèbres du monde intellectuel quelque fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des siècles d'abus et de préjugés pour fouiller sous cette croûte épaisse de l'habitude, pour tirer quelque étincelle du volcan éteint, quelque pâle lueur de la vérité divine, dès lors il devient dangereux; on s'en méfie, on l'entrave, on le décourage, on insulte à sa conscience, on empoisonne ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilége, on flétrit sa vie, on éteint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le charge pas de fers comme aliéné!
* * * * *
. . . . Oui, le poëte est malheureux, profondément malheureux dans la vie sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprès pour lui et selon ses goûts, comme la raillerie le prétend: c'est qu'il voudrait qu'elle se réformât pour elle-même et selon les desseins de Dieu. Le poëte aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du beau. Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et d'admirer ne s'applique qu'aux objets extérieurs, on n'est qu'un artiste; quand l'intelligence va au delà du sens pittoresque, quand l'âme a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du monde idéal, la réunion de ces deux facultés fait le poëte; pour être vraiment poëte, il faut donc être à la fois artiste et philosophe.
C'est là une magnifique combinaison organique pour atteindre à un bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et inévitable d'un malheur sans fin dans la société.
La société est composée, comme l'homme, de deux éléments: l'élément divin et l'élément terrestre; l'élément divin, plus ou moins pur, plus ou moins altéré, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites, quelque mal formulées qu'elles soient, sont toujours meilleures que la génération qu'elles régissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus éminents en sagesse et en intelligence[F]. L'élément humain se trouve dans les abus, dans les préjugés, dans les vices de chaque génération, et depuis les temps peut-être fabuleux de cet âge d'or que le poëte revendique comme la tige de sa généalogie, toute génération a subi beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non écrits de la coutume ont eu plus de force que le code écrit du devoir. Les châtiments n'ont rien empêché là où la coutume s'est mise en révolte contre la loi. C'est pourquoi les sociétés, cherchant sans cesse le bien dans leurs institutions, ont toujours été envahies par le mal. Le législateur enseigne et dicte la loi que l'humanité accepte et n'observe pas. Chaque homme l'invoque dans ses intérêts; chaque homme l'oublie dans ses plaisirs.
Cet être à la fois disgracié et privilégié qu'on appelle poëte marche donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière du soleil, il cherche des sujets d'admiration; il voit la nature éternellement jeune et belle, il est saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientôt la création inerte ne lui suffit plus. Le vrai poëte aime passionnément Dieu et les oeuvres de Dieu; c'est dans lui-même, c'est dans son semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus complétement la lumière éternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans l'homme comme un feu sacré sur un autel sans tache. Son âme aspire, ses bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense désir, de ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des siècles de corruption, ne peut échapper à son oeil limpide, à son regard profond. Il pénètre à travers l'enveloppe, il voit des âmes contrefaites dans des corps splendides, des coeurs d'argile dans des statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure, il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perçante, lui a donné pour la plainte et pour la bénédiction, pour la prière et pour la menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de détresse; le spectacle de l'hypocrisie brûle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances de l'opprimé allument son courage; des sympathies audacieuses bouillonnent dans son sein. Le poëte élève la voix et dit aux hommes des vérités qui les irritent.
Alors toute cette race immonde, qui se met à l'abri d'un faux respect des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du chemin pour lapider l'homme de vérité. Les scribes et les pharisiens (race éternellement puissante) préparent les fouets, la couronne d'épines et le roseau, sceptre dérisoire que la main sanglante du Christ a légué à toutes les victimes de la persécution. La plèbe aveugle et stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la souffrance. Jésus sur la croix n'est pour elle autre chose que le spectacle énergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.
Il est vrai que du sein de cet abîme de turpitudes sortent quelques justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincères, souvent terrassés par la corruption du siècle, mais souvent relevés par une foi pieuse, qui viennent répandre sur ses pieds brisés le parfum expiatoire. Ceux-ci apportent des consolations à la victime; les premiers préparent la récompense. La nuée s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son doigt de feu le front incliné de l'homme qui va s'éveiller ange à son tour. Déjà les harpes célestes épandent sur lui leurs vagues harmonies. La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente des cieux... Rêves de spiritualiste, avenir du croyant, idéal de Socrate, promesses du fils de Marie! vous êtes le beau côté de la destinée du poëte; vous êtes l'encens et la myrrhe qu'il faut à ses blessures; vous êtes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le poëte doit vous avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose à la persécution; c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de fait ou d'intention dans le tumulte du monde...
Six heures du matin.