Part 20
Il serait donc imprudent et présomptueux de se croire physionomiste pour avoir lu le livre de Lavater, même avec toute l'attention possible. Il n'est pas de bonne démonstration sans l'application et l'exemple. Ici l'exemple est une planche gravée plus ou moins exactement. Ces gravures sont généralement fort médiocres, et, fussent-elles meilleures, elles seraient loin encore de révéler à l'oeil le plus clairvoyant toutes les variétés, toutes les finesses, toutes les complications du travail de la nature. Il faudrait pratiquer l'étude sur des sujets humains, comme on l'a fait pour Gall, mais la pratiquer ainsi sous la direction des maîtres; autrement la moindre erreur du dessinateur peut entraîner l'adepte dans une suite éternelle d'erreurs graves dans l'application. Je n'oserais certainement pas établir désormais de jugement sur une physionomie tant soit peu compliquée; j'y mettrais infiniment plus de scrupule qu'il ne m'est arrivé jusqu'ici d'en avoir en m'abandonnant à mon instinct ou à de certaines notions grossières que nous avons tous de la physiognomonie sans l'avoir étudiée, notions bien hardies et bien fausses pour la plupart, je vous assure.
Il me suffira de vous dire que Lavater distingue deux champs d'observation: les parties molles de la figure et les parties solides. Les parties solides, le front, les plans immobiles, la courbe du nez, le contour du menton, indiquent les _facultés_. Les parties molles, la peau, les chairs, les cartilages et les membranes, par leurs altérations ou leur pureté, par la couleur, par l'attitude, par les plis, par la tension, par l'excroissance ou la réduction, révèlent les _habitudes_ de la vie, les vices ou les vertus, tout ce qui a été _acquis_. La conformation osseuse n'indique que ce qui a été _donné_ par la nature, et c'est ainsi que la grandeur se rencontre souvent sur le haut d'un visage dont le bas décèle la sensualité passée à l'état d'abrutissement. Il ne faut pas oublier que Lavater est spiritualiste. Il pense, comme vous et moi, que l'homme est _libre_, qu'il reçoit des mains de la Providence sa part toujours équitable dans le grand héritage du bien et du mal que lui légua le premier homme, et qu'il lui est donné de la force en raison de ses appétits, tant qu'il ne foule pas aux pieds la pensée de l'entretenir par ses efforts sur lui-même. Les matérialistes admettent bien aussi, je suppose, l'influence de l'éducation et de l'expérience sur l'organisation; et en adjugeant au hasard l'explication de toutes les destinées humaines, on reconnaît tout aussi vite les variations que les changements et les vicissitudes de la pensée et du caractère impriment à la partie matérielle de notre être. Ainsi l'attitude du corps entier, la forme et l'attitude de tous les membres, la démarche, le geste, tout révèle dans l'homme le caractère qu'il a ou celui qu'il veut se donner. Tout le talent de l'observateur consiste à distinguer la réalité de l'affectation, quelque savante et soutenue qu'elle soit. Voici ce que dit Lavater d'un homme qui s'appuie sur ses reins, les jambes écartées et les mains derrière le dos:
«Jamais l'homme modeste et sensé ne prendra une pareille attitude; ce maintien suppose nécessairement de l'affectation et de l'ostentation, un homme qui veut s'accréditer à force de prétentions, une tête éventée,» etc.
Certes, Lavater n'eût pas appliqué cette observation à Napoléon, et d'ailleurs elle est si juste, qu'elle explique le rire méprisant qui s'empare de tout homme de bon sens en voyant sur nos théâtres un histrion présenter la charge insolente de l'homme de génie. Talma a pu seul l'imiter, parce que Talma dans sa classe était un homme de génie, lui aussi.
En général, si, après avoir lu Lavater, vous faites l'application de vos souvenirs à des hommes d'exception, vous serez frappé de la vérité de se décisions. Ces caractères étant tranchés et hardiment dessinés par la nature, vous y verrez des exemples éclatants, appréciables au premier coup d'oeil. Il n'en sera pas de même pour les sujets médiocres. Leurs petites vertus et leurs petits vices seront mollement accusés sur des visages insignifiants. Leur médiocrité résulte d'un ensemble de facultés vulgaires dont pas une n'est l'intelligence, pas une l'idiotisme. Diverses doses d'aptitudes, dont pas une n'envahit précisément les autres, donnent au visage plusieurs expressions dont pas une n'est la principale et la dominante. Comment prononcer sur de telles physionomies, à moins d'une habileté et d'une patience excessives? Cependant le bon Lavater, qui ne dédaigne rien, et qui prend plaisir à relever et à encourager tout bon instinct, quelque peu développé qu'il soit, nous fait lire de force, sur ces visages sans attraits, la finesse, l'esprit d'ordre, le bon sens, la mémoire; s'il n'y trouve pas ces qualités, il y trouve à estimer la candeur, la douceur, la probité. Un mendiant lui tend un jour la main: Combien vous faut-il mon ami? s'écrie le physionomiste frappé de l'honnêteté qu'exprime ce visage.--Je voudrais bien avoir neuf sous, répond le bonhomme.--Les voici, reprend le physionomiste; pourquoi ne m'en demandez-vous pas davantage? je vous donnerais tout ce que vous me demanderiez.--Je vous assure, monsieur, dit le pauvre, que j'ai là tout ce qu'il me faut.
On amène devant Lavater un garçon et une jeune fille: l'une qui demande du pain pour le fruit de ses amours avec le jeune homme, l'autre qui accuse la jeune fille d'être une débauchée et une trompeuse. Celui-ci émeut tout son auditoire par une assurance extraordinaire et toutes les apparences d'une vertueuse indignation; l'autre est troublée, elle ne sait que pleurer et demander à Dieu de faire connaître la vérité. Lavater est incertain; il les examine attentivement et prononce en faveur de la jeune fille. Bientôt, après avoir satisfait à la loi, le jeune homme avoue ses torts. Lavater raconte cette aventure d'une manière touchante et qui rappelle les drames à sentiment de Kotzebuë.
La grande différence entre les observations de Gall et celles de Lavater, en ce qui concerne la phrénologie, c'est que l'un fait résider les facultés les plus importantes dans la partie antérieure de la tête, et se borne à penser que l'autre face du crâne _ne doit pas être indifférente_ à quiconque en voudra faire l'objet d'une étude spéciale; tandis que l'autre, dédaignant l'étude de la face humaine, dessine au crayon, sur tout le crâne, le siége des facultés et des instincts. Je crains que Gall n'ait cherché l'originalité d'un système aux dépens d'une des faces de la vérité. En ne voulant pas être le disciple et le continuateur de Lavater, en voulant _créer_ à tout prix une science, il est tombé dans de graves préventions. Diviser ainsi l'âme par compartiments symétriques comme les cases d'un échiquier me semble une décision trop rigoureuse pour n'être pas empreinte d'un peu de charlatanisme. Je trouve plus de noblesse, plus de grandeur et en même temps plus de vraisemblance dans ce vaste coup d'oeil de Lavater, qui embrasse tout l'être et l'interroge dans ses moindres mouvements.
Je ne connais pas assez le système de Gall pour discuter davantage sur ce sujet. D'ailleurs, je vous l'ai dit, ce n'est pas par une dissertation sur la physiognomonie que je veux vous engager à lire Lavater, c'est en vous recommandant ce livre comme une oeuvre édifiante, éloquente, pleine d'intérêt, d'onction et de charme. Vous y trouverez, dans les parties les plus systématiques, le même élan de bonté, le même besoin de tendresse et de sympathie; en même temps une connaissance si approfondie des mystères et des contradictions de l'homme moral, que cela seul suffirait pour constituer une oeuvre de génie. Voici un fragment où vous trouverez à la fois l'esprit de système, la chaleur de l'éloquence, la haute science du coeur humain et l'enthousiasme de la bonté. Il s'agit de l'influence réciproque des physionomies les unes sur les autres:
«La conformité du système osseux suppose aussi celle des nerfs et des muscles. Il est vrai cependant que la différence de l'éducation peut affecter ceux-ci de manière qu'un oeil expérimenté ne sera plus en état de trouver les points d'attraction. Mais rapprochez ces deux formes fondamentales qui se ressemblent, elles s'attireront mutuellement; écartez ensuite les entraves qui les gênaient, et bientôt la nature triomphera. Elles se reconnaîtront comme _chair de leurs chair_ et comme _os de leurs os_. Bien plus: les visages même qui diffèrent par la forme fondamentale peuvent s'aimer, se communiquer, s'attirer, s'assimiler; et s'ils sont d'un caractère tendre, sensible, susceptible, cette conformité établira entre eux, avec le temps, un rapport de physionomie qui n'en sera que plus frappant . . . .
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«L'assimilation m'a toujours paru plus frappante dans le cas où, sans aucune intervention étrangère, le hasard réunissait un génie purement communicatif et un génie purement fait pour recevoir, lesquels s'attachaient l'un à l'autre par inclination ou par besoin. Le premier avait-il épuisé tout son fonds, le second reçu tout ce qui lui était nécessaire, l'assimilation de leurs physionomies cessait aussi. Elle avait atteint pour ainsi dire _son degré de satiété_.
«Encore un mot à toi, jeune homme trop facile et trop sensible! Sois circonspect dans tes liaisons, et ne va point aveuglément te jeter entre les bras d'un ami que tu n'as pas suffisamment éprouvé, une fausse apparence de sympathie pourra te séduire; garde-toi de t'y livrer. Sans doute il existe quelqu'un dont l'âme est à l'unisson de la tienne. Prends patience, il se présentera tôt ou tard, et lorsque tu l'auras trouvé, il te soutiendra, il t'élèvera, il te donnera ce qui te manque, et il t'ôtera ce qui t'est à charge; le feu de ses regards animera les tiens, sa voix harmonieuse adoucira la rudesse de la tienne, sa prudence réfléchie calmera ta vivacité impétueuse; la tendresse qu'il te porte s'imprimera dans les traits de ton visage, et tous ceux qui le connaissent le reconnaîtront en toi. Tu seras ce qu'il est, et tu n'en resteras pas moins ce que tu es. Le sentiment de l'amitié te fera découvrir en lui des qualités qu'un oeil indifférent apercevrait à peine. C'est cette faculté de voir et de sentir ce qu'il y a de divin dans ton ami qui assimilera ta physionomie à la sienne.»
Voici un portrait du débauché qui me semble digne d'un haut talent de prédication:
«La paresse, l'oisiveté, l'intempérance, ont défiguré ce visage. Ce c'est pas ainsi du moins que la nature avait formé ces traits. Ce regard, ces lèvres, ces rides expriment une soif impatiente et qu'il est impossible d'apaiser. Tout ce visage annonce un homme qui veut et ne peut pas, qui sent aussi vivement le besoin que l'impuissance de le satisfaire. Dans l'original, c'est surtout le regard qui doit marquer ce désir toujours contrarié et toujours renaissant, qui est en même temps la suite et l'indice de la nonchalance et de la débauche.
«Jeune homme, regarde le vice, quel qu'il soit, sous sa véritable forme; c'en est assez pour le fuir à jamais.»
Est-il rien de plus beau et de plus attrayant que cette peinture de l'amitié? est-il rien de plus effrayant que cette peinture du vice? Lavater cite à ce propos une strophe d'un cantique de Gellert, dont la traduction ne me semble manquer ni de la force ni de la naïveté qui doivent caractériser ces sortes d'ouvrages.
O toi dont l'aspect épouvante, Que ta jeunesse était brillante Hélas! où sont tes agréments? De la destruction l'image Sillonne déjà ton visage Et prêche tes égarements.
Les réflexions de Lavater sur une planche gravée qui représente la figure de Voltaire dans plus de vingt attitudes différentes, ne sont pas moins remarquables par leur sagesse et leur vérité.
«Nous voyons ici un personnage plus grand, plus énergique que nous. Nous sentons notre faiblesse en sa présence, mais sans qu'il nous agrandisse; au lieu que chaque être qui est à la fois grand et bon ne réveille pas seulement en nous le sentiment de notre faiblesse, mais, par un charme secret, nous élève au-dessus de nous-mêmes et nous communique quelque chose de sa grandeur. Non contents d'admirer, nous aimons, et, loin d'être accablés du poids de sa supériorité, notre coeur agrandi se dilate et s'ouvre à la joie. Il s'en faut bien que ces visages de Voltaire produisent un effet semblable. En les voyant, on n'a lieu d'attendre ou d'appréhender qu'un trait satirique, une saillie mordante. Ils humilient l'amour-propre et terrassent la médiocrité.»
Il n'est pas un lecteur de Lavater qui n'ait cherché avidement dans la galerie de ses portraits, une ressemblance physique avec soi-même, et, dans l'application de cette même physionomie, la clef de sa propre organisation et de sa propre destinée. Malgré soi, l'esprit s'y attache avec une inquiétude superstitieuse. Or, je vous dirai qu'une figure plus maigre, plus mâle et plus âgée que celle de votre meilleur ami, mais empreinte d'une ressemblance linéaire très-frappante, est accompagnée de cette analyse. Vous jugerez mieux que moi de la ressemblance morale. Quant à moi, je m'abstiens de prononcer, votre meilleur ami étant l'individu que j'aie pu juger avec le moins d'impartialité, soit dans la bonne, soit dans la mauvaise fortune.--Le portrait est celui d'un peintre médiocre, Henri Fuessli.
«Il nous faut caractériser cette physionomie, et nous en dirons bien des choses. La courbe que décrit le profil dans son ensemble est déjà des plus remarquables; elle indique un caractère énergique, qui ne connaît point d'entraves. Le front, par ses contours et sa position, convient plus au poëte qu'au penseur; j'y découvre plus de force que de douceur, le feu de l'imagination plutôt que le sang-froid de la raison. Le nez semble être le siége d'un esprit hardi. La bouche promet un esprit d'application et de précision; et cependant il en coûte à cet artiste de mettre la dernière main à son oeuvre. Sa grande vivacité l'emporte sur la mesure d'attention et d'exactitude dont le doua la nature, et qu'on reconnaît encore dans les détails de ses ouvrages. Quelquefois même on y trouve des endroits d'un fini recherché, qui contrastent singulièrement avec la négligence de l'ensemble.
«On pourra se douter aisément qu'il est sujet à des mouvements impétueux. Mais dira-t-on qu'il aime avec tendresse, avec chaleur, avec excès? Rien n'est pourtant plus vrai, quoique d'un autre côté son amour ait toujours besoin d'être réveillé par la présence de l'objet aimé; absent, il l'oublie et ne s'en met plus en peine. La personne qu'il chérit pourra le mener comme un enfant tant qu'elle restera près de lui. Si elle le quitte, elle peut compter sur toute son indifférence. Il a besoin d'être frappé pour être entraîné; quoique capable des plus grandes actions, la moindre complaisance lui coûte. Son imagination vise toujours au sublime et se plaît aux prodiges. Le sanctuaire des grâces ne lui est pas fermé; mais il n'aime point à leur sacrifier. On remarque dans les principales figures de ses tableaux une sorte de tension qui, à la vérité, n'est pas commune, mais qu'il pousse souvent jusqu'à l'exagération, aux dépens de la raison. Personne n'aime avec plus de tendresse, le sentiment de l'amour se peint dans son regard; mais la forme et le système osseux de son visage caractérisent en lui le goût des scènes terribles, des actes de puissance et l'énergie qu'elles exigent.
«La nature le forma pour être poëte, peintre ou orateur. Mais le sort inexorable ne proportionne pas toujours la volonté à nos forces; il distribue quelquefois une riche mesure de volonté à des âmes communes dont les facultés sont très-bornées, et souvent il assigne aux grandes facultés une volonté faible et impuissante.»
Je ne sais s'il existe une biographie de Jean-Gaspard Lavater; sa vie doit être aussi belle et aussi édifiante que ses écrits. Si j'étais comme vous en Suisse, je voudrais aller à Zurich, exprès pour recueillir des documents sur la destinée de cet homme évangélique. Mais quoi! son nom est peut-être déjà effacé de la mémoire de ses compatriotes; à peine reste-t-il une pierre tumulaire qui le conserve? Si vous avez passé par là, dites-moi ce qui en est.
Au reste, on peut dire que l'on connaît les actions de l'homme quand on connaît son âme, et je vous recommande de lire en entier son portrait fait par lui-même, à côté de la planche qui le représente. C'est en apparence une organisation très-délicate, très-fine, très-exquise. Sans vous aider de la description, vous reconnaîtrez des facultés spéciales, je dirais presque fatales; la tranquillité de l'âme jetant une grande douceur sur un visage mobile; la sérénité de la vertu brillant à travers le léger voile d'une complexion irritable, impressionnable, nerveuse au plus haut degré.--Voici le résumé de l'analyse détaillée qu'il nous donne de sa figure et de son caractère:
«Sans connaître l'original, je dirais avec pleine certitude que j'y aperçois beaucoup d'imagination, un sentiment vif et rapide, mais qui ne conserve pas longtemps les premières impressions; un esprit clair, qui ne cherche qu'à s'instruire, et qui s'attache à l'analyse plutôt qu'aux recherches profondes; plus de jugement que de raison; un grand calme avec beaucoup d'activité, et de la facilité à proportion. Cet homme, dirais-je encore, n'est pas fait pour le métier des armes ni pour le travail du cabinet. Un rien l'oppresse: laissez-le agir librement, il n'est que trop accablé déjà. Son imagination et sa sensibilité transforment un grain de sable en une montagne; mais, grâce à son élasticité naturelle, une montagne souvent ne lui pèse pas plus qu'un grain de sable.
«Il aime, sans avoir jamais été amoureux. Pas un de ses amis ne s'est encore détaché de lui. Son caractère pensif le ramène sans cesse aux préceptes qu'il s'est tracés, et dont il s'est fait cette espèce de code:
«Sois ce que tu es; que rien ne soit grand ni petit à tes yeux. Sois fidèle dans les moindres choses. Fixe ton attention sur ce que tu fais comme si tu n'avais que cela seul à faire. Celui qui a bien agi dans le moment actuel a fait une bonne action pour l'éternité. Simplifie les objets, soit en agissant, soit en jouissant, soit en souffrant. Donne ton coeur à celui qui gouverne les coeurs. Sois juste et exact dans les plus petits détails. Espère en l'avenir. Sache attendre, sache jouir de tout, et apprends à te passer de tout.»
Il est intéressant de lui entendre raconter de quelle sorte il devint passionné pour la physiognomonie. «Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je ne m'étais pas encore imaginé de faire des remarques sur les physionomies. Quelquefois cependant, à la première vue de certains visages, j'éprouvais une sorte de tressaillement qui durait encore quelques instants après le départ de la personne, sans que j'en susse la cause, ou même sans que je songeasse à la physionomie qui l'avait produit.»
Pour moi, j'ai toujours pensé que certaines organisations sont si exquises qu'elles possèdent des facultés presque divinatoires. En elles l'enveloppe terrestre est si éthérée, si diaphane, si impressionnable, que l'esprit qui les anime semble voir et pénétrer à travers la matière qui enveloppe ou compose le monde extérieur. Leur fibre est si tendre et si déliée que tout ce qui échappe aux sens grossiers des autres hommes la fait vibrer, comme la moindre brise émeut et fait frémir les cordes d'une harpe éolique. Vous devez être une de ces organisations perfectionnées et quasi-angéliques, mon cher Franz. Votre physionomie, votre complexion, votre imagination, votre génie, décèlent ces facultés dont le ciel dote ses _vases d'élection_. Moi, je suis de ceux qui dorment la nuit, qui marchent et mangent durant le jour. J'ai une de ces organisations actives, robustes, insouciantes, rompues à la fatigue, sur lesquelles s'émoussent toutes les délicatesses de la perception et toutes les révélations du sens magnétique. J'ai trop vécu en paysan, en bohémien, en soldat. J'ai épaissi mon écorce, j'ai durci la peau de mes pieds sur les pierres de tous les chemins, et je me rappelle avec étonnement ces jours de ma jeunesse où la moindre inquiétude, où la moindre espérance me crispaient comme une sensitive. Pourquoi suis-je devenu un rocher?
Ainsi l'a voulu ma destinée; mais en devenant rude et sauvage, je n'en suis pas moins resté dévot jusqu'à la superstition envers les organisations supérieures. Plus je me sens retourner à la condition du travailleur vulgaire, plus j'ai de crainte et de respect pour ces êtres frêles et nerveux qui vivent d'électricité, et qui semblent lire dans les mystères du monde surnaturel. J'ai une frayeur affreuse des fatalistes, des sorciers, des somnambules, des inspirés, des devins et des pythonisses. Si on frappe mon imagination par une apparence de sorcellerie ou de divinité, j'ai un tel goût pour le prodigieux que je suis capable de me livrer à l'étrange et inexplicable attrait de la peur.
Le pouvoir de Lavater sur moi eût été immense si je l'eusse connu, puisque, du fond de la tombe, sa puissance intellectuelle, jointe à tant de vertus et à une si profonde sagesse, fait sur mon coeur une impression si vive et si absolue. Depuis que je suis confiné dans cette retraite, le souvenir de tout ce qui m'est cher ne se présente plus à moi qu'à travers le miroir magique qu'il a mis devant mes yeux. Je salue à l'aspect de vos spectres chéris, ô mes amis! ô mes maîtres! les trésors de grandeur ou de bonté qui sont en vous, et que le doigt de Dieu a révélés en caractères sacrés sur vos nobles fronts! La voûte immense du crâne chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et si complète dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculté domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont l'énergie ferait trembler si la délicatesse exquise de l'intelligence ne résidait dans la narine, la bonté surhumaine dans le regard, et la sagesse indulgente dans les lèvres; cette tête, qui est à la fois celle d'un héros et celle d'un saint, m'apparaît dans mes rêves à côté de la face austère et terrible du grand Lamennais. Ici le front est un mur roide et uni, une table d'airain, siège d'une vigueur indomptable et _sillonnée_, comme celle d'Éverard, _entre les sourcils, de ces incisions perpendiculaires qui appartiennent exclusivement_, dit Lavater, _à des gens d'une haute capacité qui pensent sainement et noblement_. La chute rigide du profil et l'étroitesse anguleuse de la face conviennent sans aucun doute à la probité inflexible, à l'austérité cénobitique, au travail incessant d'une pensée ardente et vaste comme le ciel. Mais le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage change ma terreur en confiance, mon respect en adoration. Les voyez-vous se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frêle, qui ont paru cependant comme des géants devant les Parisiens étonnés, lorsque la défense d'une sainte cause les tira dernièrement de leur retraite, et les éleva sur la montagne de Jérusalem pour prier et pour menacer, pour bénir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs de la loi jusque dans leur synagogue?
Moi, je les vois sans cesse quand j'erre, le soir, dans les vastes chambres obscures de ma maison déserte. Je vois derrière eux Lavater avec son regard clair et limpide, son nez pointu, indice de finesse et de pénétration, sa ressemblance ennoblie avec Érasme, son geste paternel et sa parole miséricordieuse et fervente. Je l'entends me dire: «Va, suis-les, tâche de leur ressembler, voilà tes maîtres, voilà tes guides; recueille leurs conseils, observe leurs préceptes, répète les formules saintes de leurs prières. Ils connaissent Dieu, ils t'enseigneront ses voies. Va, mon fils, que tes plaies se guérissent, que tes blessures se ferment, que ton âme soit purifiée, qu'elle revête une robe nouvelle, que le Seigneur te bénisse et te remette au nombre de ses ouailles.»