Lettres d'un voyageur

Part 19

Chapter 193,709 wordsPublic domain

Cela posé, je puis bien vous dire qu'en raison de ma nonchalance et de mon inaptitude à toute espèce d'action sociale, je suis de ceux pour qui la connaissance d'un livre peut devenir un véritable événement moral. Le peu de bons ouvrages dont je me suis pénétré depuis que j'existe a développé le peu de bonnes qualités que j'ai. Je ne sais ce qu'auraient produit de mauvaises lectures; je n'en ai point fait, ayant eu le bonheur d'être bien dirigé dès mon enfance. Il ne me reste donc à cet égard que les plus doux et les plus chers souvenirs. Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et que je gardais pour les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou savourés! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux tableaux de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement? Oh! que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crépuscule faisait cruellement flotter les caractères sur la feuille pâlissante! C'en est fait, les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout à l'heure les caractères sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux, l'écluse est étroite et glissante, la côte est rude; vous êtes couvert de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le souper sera commencé. C'est en vain que le vieux domestique qui vous aime aura retardé le coup de cloche autant que possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère, inexorable sur l'étiquette, même au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera plus sensible qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera, le soir, la confession de votre journée, et que vous aurez avoué, en rougissant, que vous vous êtes oublié à lire dans un pré, et que vous aurez été sommé de montrer le livre, après quelque hésitation et une grande crainte de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre poche, quoi? _Estelle et Némorin_ ou _Robinson Crusoé_! Oh! alors la grand'mère sourit. Rassurez-vous, votre trésor vous sera rendu; mais il ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! ô ma Vallée Noire! ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre! ô l'Iliade! ô Millevoye! ô Atala! ô les saules de la rivière! ô ma jeunesse écoulée! ô mon vieux chien qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui répondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de gourmandise!

Mon Dieu! que vous disais-je? Je voulais vous parler de Lavater, et en effet me voici sur la voie. J'avais eu Lavater entre les mains dans mon enfance. Ursule et moi, nous en regardions les figures avec curiosité. A peine savions-nous lire. Nous nous demandions pourquoi cette collection de visages bouffons, grotesques, insignifiantes, hideux, agréables? nous cherchions avec avidité, au milieu de ces phrases et de ces explications que nous ne pouvions comprendre, la désignation principale du type; nous trouvions _ivrogne, paresseux, gourmand, irascible, politique, méthodique_... Oh! alors nous ne comprenions plus, et nous retournions aux images. Cependant nous remarquions que l'ivrogne ressemblait au cocher, la femme tracassière et criarde à la cuisinière, le pédant à notre précepteur, l'homme de génie à l'effigie de l'empereur sur les pièces de monnaie, et nous étions bien convaincus de l'infaillibilité de Lavater. Seulement cette science nous semblait mystérieuse et presque magique. Depuis, le livre fut égaré. En 1829, je rencontrai un homme très-distingué qui croyait fermement à Lavater, et qui me rendit témoin de plusieurs applications si miraculeuses de la science physiognomonique, que j'eus un vif désir de l'étudier. Je tâchai de me procurer l'ouvrage; il ne se trouva pas. Je ne sais quelle préoccupation vint à la traverse, je n'y songeai plus.

Enfin ici, le jour de mon arrivée, j'ouvre une armoire pleine de livres, et le premier qui me tombe sous la main, c'est les oeuvres de Jean-Gaspard de Lavater, ministre du saint Évangile à Zurich, publiées en 1781, en trois in-folio, traduction française, avec planches gravées, eaux-fortes, etc. Jugez de ma joie, et sachez que jamais je ne fis une lecture plus agréable, plus instructive, plus salutaire. Poésie, sagesse, observation profonde, bonté, sentiment religieux, charité évangélique, morale pure, sensibilité exquise, grandeur et simplicité de style, voilà ce que j'ai trouvé dans Lavater, lorsque je n'y cherchais que des observations physiognomoniques et des conclusions peut-être erronées, tout au moins hasardées et conjecturales.

Puisque vous me demandez une longue lettre et que vous êtes avide des travaux de la pensée, je veux vous parler de Lavater. Là où je suis d'ailleurs, et avec la vie que je mène, il me serait difficile de vous donner quelque chose de plus neuf en littérature. Je désire de tout mon coeur que l'envie vous vienne de faire connaissance avec le vieux hôte, avec le vénérable ami que je viens de trouver dans la maison déserte.

Je voudrais aussi qu'à l'exemple de tous les orgueilleux novateurs du notre siècle, vous eussiez jusqu'ici méprisé la science de Lavater comme un tissu de rêveries fondées sur un faux principe, afin d'avoir le plaisir de vous faire changer d'avis. Nous considérons aujourd'hui la physiognomonie comme une science jugée, condamnée, enterrée, et sur les ruines de laquelle s'élève une autre science, non encore jugée, mais plus digne d'examen et d'attention, la phrénologie. Je hais le mépris et l'ingratitude avec lesquels notre génération renverse les idoles de ses pères et caresse les disciples après avoir crucifié les docteurs et les maîtres. Préférer Schiller à Shakspeare, Corneille aux tragiques espagnols, Molière aux comiques grecs et latins, La Fontaine à Phèdre ou à Ésope, cela me paraît, je ne dirai pas une erreur, mais un crime. En admettant que le copiste, qui, à force de soin, de temps et d'attention, surpasse son modèle, ait plus de mérite que son maître, nous établissons une doctrine abominable d'injustice et de fausseté. Quelque parfaite que soit la traduction ou l'imitation, quelque correction importante ou nécessaire que vous y remarquiez, quelque finie, quelque embellie que soit l'oeuvre engendrée de l'oeuvre mère, celle-ci n'en est pas moins supérieure, génératrice, vénérable, sacrée. Certes, le vieil Homère ne saurait jamais être égalé par ceux mêmes qui feraient beaucoup mieux que lui; car quel est celui qui aurait une idée de la poésie épique s'il n'eût lu Homère?

Eh bien, je n'en doute pas, l'homme en viendra un jour à pousser si loin l'examen de la forme humaine, qu'il lira les facultés et les penchants de son semblable comme dans un livre ouvert. Gall, Spurzheim et leurs successeurs auront-ils été les maîtres de cette science? pas plus que Vespuce ne fut le conquérant de l'Amérique; et pourtant une moitié de l'univers porte son nom, tandis qu'une petite province conserve à peine celui du grand Christophe.

Le système du docteur Gall est en honneur, ou du moins il est en vue. On l'examine, on le critique, et Lavater est oublié, il tombe en poussière dans les bibliothèques; les éditions sont épuisées et non renouvelées. Je ne sais si vous trouveriez aisément à vous procurer un exemplaire d'un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain.

Mais Gall était un médecin, et Lavater un ecclésiastique. Notre siècle, positif et matérialiste, a dû préférer l'explication mécanique à la découverte philosophique. Il n'en est pas moins vrai que la cranioscopie entre dans la physiognomonie, et qu'elle en est, de l'aveu de Lavater, la base essentielle et fondamentale. Cette partie de la physiognomonie est d'une telle importance, dit-il, qu'elle mérite une étude à part. Il appartient à l'anatomie d'y chercher la source des altérations de l'intelligence et de tirer, d'une exacte connaissance des variétés de la conformation du cerveau, la révélation des facultés de l'homme. Cet observateur savant et persévérant viendra, ajoute le citoyen de Zurich; il ramènera le monde à la vérité, ou du moins au désir de la connaître. De découverte en découverte, d'observation en observation, les préventions seront détruites, et l'homme reconnaîtra que la physiognomonie est une science aussi importante, aussi difficile, aussi élevée que les autres sciences sur lesquelles se fondent et s'appuient les sociétés civilisées.

Plein d'amour, de respect et de conviction pour sa science favorite, le bon Lavater se défend modestement d'en être le premier explorateur. Il cite plusieurs de ses devanciers, Aristote, Montaigne, Salomon... Il cite les proverbes suivants, tirés du livre _de la Sagesse_:

«Les yeux hautains et le coeur enflé.

«La sagesse paraît sur le visage du sage, mais les regards du fou parcourent les bouts de la terre.

«Il y a une race de gens dont les regards sont altiers et les paupières élevées.»

Lavater cite également plusieurs passages de Herder qui viennent à l'appui de son système; en voici un remarquable, que vous avez eu sans doute le bonheur de lire en allemand, mais que je remets sous vos yeux, parce que je le trouve empreint du génie de la métaphore allemande, métaphore à la fois grandiose et recherchée:

«Quelle main pourra saisir cette substance logée dans la tête et sous le crâne de l'homme? Un organe de chair et de sang pourra-t-il atteindre cet abîme de facultés et de forces internes qui fermentent ou se reposent? La Divinité elle-même a pris soin de couvrir ce sommet sacré, séjour et atelier des opérations les plus secrètes; la Divinité, dis-je, l'a couvert d'une forêt, emblème des bois sacrés où jadis on célébrait les mystères. On est saisi d'une terreur religieuse à l'idée de ce mont ombragé qui renferme des éclairs dont un seul échappé du chaos, peut éclairer, embellir, ou dévaster et détruire un monde.

«Quelle expression n'a pas même la force de cet Olympe, sa croissance naturelle, la manière dont la chevelure s'arrange, descend, se partage ou s'entremêle!

«Le cou, sur lequel la tête est appuyée, montre, non ce qui est dans l'intérieur de l'homme, mais ce qu'il veut exprimer. Tantôt son attitude noble et dégagée annonce la dignité de la condition; tantôt, en se courbant, il annonce la résignation du martyr, et tantôt c'est une colonne, emblème de la force d'Alcide.

«Le front est le siége de la sérénité, de la joie, du noir chagrin, de l'angoisse, de la stupidité, de l'ignorance et de la méchanceté. C'est une table d'airain où tous les sentiments se gravent en caractères de feu... A l'endroit où le front s'abaisse, l'entendement paraît se confondre avec la volonté. C'est ici où l'âme se concentre et rassemble des forces pour se préparer à la résistance.

«Au-dessous du front commence sa belle frontière, le sourcil, arc-en-ciel de paix dans sa douceur, arc tendu de discorde lorsqu'il exprime le courroux. Ainsi, dans l'un et dans l'autre cas, c'est le signe annonciateur des affections.

«En général la région où se rassemblent les rapports mutuels entre les sourcils, les yeux et le nez, est le siége de l'expression de l'âme dans notre visage, c'est-à-dire l'expression de la volonté et de la vie active.

«Le sens noble, profond et occulte de l'ouïe a été placé par la nature aux côtés de la tête, où il est caché à demi. L'homme devait ouïr pour lui-même; aussi l'oreille est-elle dénuée d'ornements. La délicatesse, le fini, la profondeur, voilà sa parure.

«Une bouche délicate et pure est peut-être une des plus belles recommandations. La beauté du portail annonce la dignité de celui qui doit y passer. Ici c'est la voix, interprète du coeur et de l'âme, expression de la vérité, de l'amitié et des plus tendres sentiments[E].»

Lavater, après, avoir laissé aux anciens la gloire d'avoir créé la physiognomonie, et aux modernes l'honneur d'en saisir le sentiment poétique, s'attache à prouver que les études assidues et consciencieuses de toute sa vie n'ont encore fait faire qu'un pas à cette science ardue. Il engage ses successeurs à rectifier ses erreurs, à redresser ses jugements. Nul homme, et nul savant surtout, n'est plus humble et plus doux que lui; c'est en tout un homme évangélique. Accablé des railleries, des controverses, de l'ergotage et du pédantisme de ses contemporains, il leur répond avec un calme inaltérable.--Le professeur Lichtemberg l'attaque avec plus d'esprit et d'âcreté que les autres. Lavater prend le pamphlet, s'en émeut peut-être un peu en secret (car lui-même nous avoue qu'il est nerveux et irascible); mais, ramené au sentiment de la philosophie chrétienne par la conviction et la pratique de toute sa vie, il écrit sa réponse dans un esprit de sagesse et de charité. Il examine l'attaque avec cette précision et cet amour de l'ordre qui le caractérisent, en disant: «Je me figure que, placés l'un à côté de l'autre, nous allons parcourir ensemble cet écrit, et nous communiquer réciproquement, avec la franchise qui convient à des hommes et la modération qui convient à des sages, la manière dont chacun de nous envisage la nature et la vérité.»

Plus loin, frappé d'une belle déclamation du professeur Lichtemberg, il s'écrie avec naïveté: «--Ce langage est celui de mon coeur. C'est sous les yeux d'un tel homme que j'aurais voulu écrire mes Essais.»

Vertueux prêtre! on l'attaque pourtant dans ce que son intelligence enfante de plus précieux et caresse de plus cher, dans la moralité de sa science. La pudeur et la vertu des critiques (toujours humbles et tolérantes, comme vous savez!) s'effarouchent de voir ce novateur impie porter un regard scrutateur dans les mystères de la conscience. Qu'allez-vous faire? lui crie-t-on avec amertume; vous allez essayer de vous approprier ce qui n'appartient qu'à Dieu, la connaissance des secrets du coeur humain; et quand vous aurez appris à vos semblables à se sonder et à se surprendre l'un l'autre, il en résultera une haine implacable pour les pervers, vous aurez tué la miséricorde; un mépris superbe pour les simples, vous aurez tué la charité. Lavater s'incline. L'objection est sérieuse, dit-il, et part d'une belle âme; mais toute science peut devenir funeste en de mauvaises mains, utile et sainte pour quiconque la dirige vers le bien. Est-ce à dire qu'il ne faut pas de science, parce qu'on en peut abuser? Mais, ajoute-t-on, comment réparerez-vous ou comment préviendrez-vous les injustices qu'une erreur peut vous faire commettre? ou, si tant est que vous soyez infaillible, vos disciples le seront-ils? Tous les jours nous voyons l'honnête homme sous des traits ignobles et le scélérat sous ceux de la franchise et de la loyauté.--Lavater nie le fait. Tout novice qui veut se presser de pratiquer doit tomber dans de graves erreurs, pense-t-il; mais quiconque confierait les secrets de la médecine à des écoliers s'exposerait à d'affreux dangers. L'homme éclairé fait plus de bien que l'ignorant ne fait de mal; car l'ignorant n'est pas destiné à jouir d'un long crédit parmi les hommes, tandis que celui du vrai savant s'accroît de jour en jour. Toute science est un apostolat qui demande des hommes éprouvés et dignes d'en être investis. Quant à ces scélérats à faces d'ange et à ces honnêtes gens à tournure ignoble qu'on lui objecte, il déclare que ces apparences ne trompent pas le vrai physionomiste. «Souvent, dit-il, les indices d'une passion généreuse touchent de si près à ceux de la même passion dégénérée en excès et en vice, que l'oeil inexpérimenté peut s'y méprendre. Il ne s'en faut que d'une demi-ligne, d'une courbe légère, d'une dimension inappréciable au premier abord. Il s'en faut de si peu! dit-on; mais ce _peu_ est _tout_.

«Il arrive souvent que les plus heureuses dispositions se cachent sous l'extérieur le plus rebutant. Un oeil vulgaire n'aperçoit que ruine et désolation; il ne voit pas que l'éducation et les circonstances ont mis obstacle à chaque effort qui tendait à sa perfection. Le physionomiste observe, examine et suspend son jugement. Il entend mille voix qui lui crient:--Voyez quel homme!--Mais, au milieu du tumulte, il distingue une autre voix, une voix divine, qui lui crie aussi:--Vois quel homme!--Il trouve des sujets d'adoration là où d'autres blasphèment, parce qu'ils ne peuvent ni ne veulent comprendre que cette même figure, dont ils détournent la vue, offre des traces du pouvoir, de la sagesse et de la bonté du Créateur.--Il voit le scélérat sur le visage du mendiant qui se présente à sa porte, et il ne le rebute pas; il lui parle avec cordialité. Il jette un regard profond dans son âme, et qu'y voit-il?--Hélas! vices, désordre, dégradation totale.--Mais est-ce là tout ce qu'il y découvre? quoi! rien de bon?--Supposé que cela soit, encore il y verra l'argile qui ne doit et ne peut dire au potier: Pourquoi m'as-tu fait ainsi!--Il voit, il adore en silence, et, détournant son visage, il dérobe une larme dont le langage est énergique, non pour les hommes, mais pour celui qui les a faits.--Sagesse sans bonté est folie. Je ne voudrais point avoir ton oeil, ô Jésus, si, en même temps, tu ne me donnais ton coeur. Que la justice règle mes jugements et la bonté de mes actions!

«Une juste idée de la liberté de l'homme et des bornes qui la restreignent est bien propre à nous rendre humbles et courageux, modestes et actifs. _Jusqu'ici et point au delà, mais jusqu'ici!_ c'est la voix de Dieu et de la vérité qui vous adresse ce langage; elle dit à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre: Sois ce que tu es, et deviens ce que tu peux.»

Ailleurs, à propos des monstres dans l'ordre physique, le même sentiment de tendresse humanitaire et de miséricorde religieuse reparaît comme partout avec éloquence.

«Tout ce qui tient à l'humanité est pour nous une affaire de famille. Tu es homme, et tout ce qui est homme hors de toi est comme une branche du même arbre, un membre du même corps.--O homme! réjouis-toi de l'existence de tout ce qui se réjouit d'exister, et apprends à supporter tout ce que Dieu supporte. L'existence d'un homme ne peut rendre celle d'un autre superflue, et nul homme ne peut remplacer un autre homme.»

Cette tolérance et cette douceur de jugement à l'aspect de la difformité est d'autant plus touchante que nul homme ne porte plus loin que Lavater l'amour du beau et le sentiment exquis de la forme. Il se prosterne devant la pureté grecque; mais il proscrit avec discernement les imitations modernes de cette beauté qui n'existe plus. Nous pensons bien tous que, sur cette terre dorée où tout était dieu, l'homme l'était lui-même, et qu'il y avait dans la rectitude des lignes de sa forme quelque chose de surhumain qui n'a fait que dégénérer et s'effacer depuis. Il y a des races d'hommes qui périssent; cependant Lavater eût été moins absolu dans cette opinion, s'il eût vu beaucoup de figures orientales. Je me souviens d'avoir rencontré, sur les quais de Venise, des Arméniens presque aussi beaux que des dieux de l'Olympe. Nous retrouvons encore, quoique rarement, dans nos contrées européennes, des visages assez grandioses pour servir de modèles à la statuaire antique, et je ne pense pas avec Lavater que la nature ne fait point chez nous de lignes parfaitement droites et pures. Néanmoins j'approuve le physionomiste de critiquer ces _charges_ de l'antiquité que les peintres médiocres de son temps prenaient pour l'idéal. Il distingue les chefs-d'oeuvre de la Grèce de ces têtes de médailles qui se frappaient grossièrement, et sur lesquelles la presque absence de front, la perpendicularité roide et courte du nez, la proéminence grotesque du menton et l'écartement des yeux ne produisent qu'une caricature affreuse de la beauté. Il s'afflige de voir que l'esprit d'un minutieux examen et d'un discernement rigoureux n'ait pas assez présidé à la connaissance que les plus grands peintres eux-mêmes ont prise de l'antique. Chez Raphaël, qu'il place à la tête des artistes, il trouve un peu d'exagération dans la perfection. «Partout, dit-il, nous retrouvons dans ses oeuvres le _grand_ qui fait son principal caractère; mais partout aussi nous apercevons le _défaut_. J'appelle _grand_ ce qui produit un effet permanent et un plaisir toujours nouveau. J'appelle _défaut_ ce qui est contraire à la nature et à la vérité.» Après un long et scientifique examen des incorrections et des sublimités des principales figures de Raphaël, après avoir démontré que telle tête d'ange ou de Vierge perd de sa divinité pour avoir voulu dépasser la nature, Lavater termine son analyse par ce noble éloge:

«Raphaël est et sera toujours un homme apostolique, c'est-à-dire qu'il est, à l'égard des peintres, ce que les apôtres du Christ étaient à l'égard du reste des hommes; et autant il est supérieur par ses ouvrages à tous les artistes de sa classe, autant sa belle figure le distingue des formes ordinaires.--Où est le mortel qui lui ressemble? Quand je veux me remplir d'admiration pour la perfection des oeuvres de Dieu, je n'ai qu'à me rappeler la forme de Raphaël!»

Cette passion sainte pour le beau, parce que, selon Lavater, la vraie beauté physique est inséparable de la beauté de l'âme, s'exprime en plusieurs endroits de son livre avec une véritable naïveté d'artiste. Voici ce qu'il dit à propos d'une bouche: «Cette bouche a de la douceur, de la délicatesse, de la circonspection, de la bonté et de la modestie. Une telle bouche est faite pour aimer et pour être aimée.»--Ailleurs, à propos de l'expression de la chevelure, il s'écrie: «Ne serait-ce que par amour de ta chevelure, ô Algernon Sidney, je te salue!»

Je n'entrerai pas avec vous dans le détail du système de Lavater. Je suis convaincu pour ma part que ce système est bon, et que Lavater dut être un physionomiste presque infaillible. Mais je pense qu'un livre, si excellent qu'il soit, ne peut jamais être une parfaite initiation aux mystères de la science. Il serait à souhaiter que Lavater eût formé des disciples dignes de lui, et que la physiognomonie, telle qu'il parvint à la posséder, pût être enseignée et transmise par des cours et par des leçons, comme l'a été la phrénologie. Mais probablement le trésor d'expérience que cet homme extraordinaire avait amassé est descendu dans la tombe avec lui. Il n'a pu jouir que d'une gloire éphémère et très-contestée.