Lettres d'un voyageur

Part 16

Chapter 164,006 wordsPublic domain

Reviens à nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu de tes frères. Debout, tu les dépasses trop, et tu es seul. Descends, descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la grandeur et la force; c'est la bonté, c'est le lien le plus suave et le plus immaculé qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce trésor de la bonté, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous; aux heures où tu n'es pas obligé de ceindre la cuirasse et l'épée, oublie un peu le passé et l'avenir. Donne le présent à l'amitié. Il n'y a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le ciel m'a donnés! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frères; mais tu ne peux savoir l'étendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais pas de quels gouffres de désespoir ils m'ont cent fois retiré, avec leur inépuisable patience, avec leur sublime miséricorde, quand je repoussais leurs bras avec colère, avec méfiance, et que je leur crachais à la figure mon ingratitude et mon scepticisme.

Bénis soient-ils! ils m'ont fait croire à quelque chose; ils ont planté dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connaîtras peut-être jamais, hélas! toute la grandeur de l'amitié. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la pitié. La Providence envoie ce dédommagement aux êtres faibles, comme elle envoie les brises bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchés par la chaleur du jour. Mais aime mes amis à cause de ce que je leur dois, et quand tu seras brisé par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu d'oubli et de sérénité parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont pas étendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honnêtes, prêts à tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera peut-être pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni difficile à subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce que cela? Toi, tu es entré dans ton agonie le jour où tu es né, et le sceau de la douleur t'avait marqué au front dans le sein de ta mère. Viens, nous respecterons ta peine et nous tâcherons d'en alléger le poids.

22 avril.

Tu me demandes la biographie de mon ami Néraud, la voici. Le Malgache (je l'ai baptisé ainsi à cause des longs récits et des féeriques descriptions qu'il me faisait autrefois de l'île de Madagascar, au retour de ses grands voyages) s'enrôla de bonne heure sous le drapeau de la république. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivré, un peu plus mal vêtu qu'un paysan; excellent piéton, facétieux, un peu caustique, brave de sang-froid, courant aux émeutes lorsqu'il était étudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tête sans cesser de persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une prédilection particulière. Partagé entre ces deux passions, la science et la politique, au lieu de faire son droit à Paris, il allait du club carbonaro à l'école d'anatomie comparée, rêvant tantôt à la reconstruction des sociétés modernes, tantôt à celle des membres du palæotherium dont Cuvier venait de découvrir une jambe fossile. Un matin qu'il passait auprès d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une fougère exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arrivé souvent dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rêves et de désirs que pour elle. Les lois, le club et le palæotherium furent négligés, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin il partit pour l'Afrique, et, après avoir exploré les îles montagneuses de la mer du Sud, il revint efflanqué, bronzé, en guenilles, ayant supporté les plus sévères privations et les plus rudes fatigues; mais riche selon son coeur, c'est-à-dire muni d'un herbier complet de la flore madécasse, guirlande étrange et magnifique, ravie au sein d'une noire déesse. C'était peut-être une fortune, c'était du moins une ressource. Mais l'amant de la science mit sa conquête aux pieds de M. de Jussieu, et se trouva récompensé au delà de ses désirs lorsque le grand prêtre de Flore accorda le nom de _Neraudia melastomefolia_ à une belle fougère de l'île Maurice, jusqu'alors inconnue à nos botanistes. Ce fut à cette époque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la botanique pour la patrie, comme il avait quitté la patrie pour la botanique, et, après avoir eu le crâne ouvert par le sabre d'un dragon, il revint dans sa famille, volatile éclopée,

Traînant l'aile et tirant le pied, Demi-morte et demi-boiteuse.

Pour le retenir dans ses pénates, son père imagina de lui donner un carré de terre, sur un coteau ravissant, où je veux te mener promener la première fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol berrichon, et éleva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrêtai le galop de mon cheval pour contempler avec admiration des fleurs éclatantes qui s'élevaient majestueusement au-dessus de la haie. C'étaient les premiers dahlias qu'on eût vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie. J'avais seize ans. O le bel âge pour aimer les fleurs! Je descendis de cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache, caché dans son ajoupa, eût été témoin du rapt, soit qu'un ami indiscret lui dévoilât mon crime, il m'envoya, bientôt après, des caïeux de dahlia que je plantai dans mon jardin, et c'est de là que date notre connaissance, mais non pas notre amitié; nous n'eûmes occasion de nous voir que plusieurs années après. Dans cet intervalle, il avait pris femme, il était devenu père, et il avait augmenté son jardin d'une belle pépinière, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.

C'est alors qu'étant tous deux fixés dans le pays, et notre connaissance ayant commencé sous des auspices aussi sympathiques, nous nous liâmes d'une vive amitié. Un voyage de bohémiens que nous fîmes dans les montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous révéla tout à fait l'un à l'autre. Quoique né dans le camp opposé, j'avais toujours eu l'âme républicaine, et je l'avais d'autant plus alors que j'étais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gré extrême d'appartenir à ces types d'hommes obstinés sur lesquels les préjugés de l'éducation ne peuvent rien, et il me déclara qu'il ne me manquait, pour obtenir sa confiance et son estime entière, que d'être un peu versé dans la botanique. Je lui promis de l'étudier, et, lui aidant, je m'en occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans les mystères du règne végétal, et de pouvoir l'écouter causer tant qu'il lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agréablement savant, aussi poétique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses leçons. Mon précepteur m'avait fait de la nature une pédante insupportable; le Malgache m'en fit une adorable maîtresse. Il lui arracha sans pitié la robe bigarrée de grec et de latin au travers de laquelle j'avais toujours frémi de la regarder. Il me la montra nue comme Rhéa, et belle comme elle-même. Il me parlait aussi des étoiles, des mers, du règne minéral, des produits animés de la matière, mais surtout des insectes pour lesquels il avait conçu dès lors une passion presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie à poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies, lorsque la rosée engourdit encore leurs ailes diaprées. A midi, nous allions surprendre les scarabées d'émeraude et de saphir qui dorment dans le calice brûlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de rubis bourdonne autour des oenothères et s'enivre de leur parfum de vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile mais étourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'idée d'un sylphe déguisé allant en conquête, comme un grand sphinx avec sa longue taille, ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystérieuses, semées de caractères magiques et indéfinissables, revêtent les ailes supérieures qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le fauve, le brun, le gris et le jaune pâle s'y mêlent toujours sous le chiffre cabalistique noir et blanc, semé en long, en biais, en travers, en triangle, en croissant, en flèche, sur toutes les coutures. Mais de même que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet éclatant, de même, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on voit les ailes inférieures former une tunique tantôt d'un rouge vif, tantôt d'un vert tendre, et tantôt d'un rose pur orné d'anneaux azurés. Je parie, malheureux que tu es, ô ennemi des dieux! que tu n'as jamais vu un sphinx ocellé; et cependant nos vignes les voient éclore, ces merveilles de la création qui m'ont toujours semblé trop belles pour ne pas être animées par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de connaître tout cela, hommes infortunés, que vous tenez vos regards invariablement fixés sur la race humaine. Il n'en était pas ainsi de mon Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa bande bleue jusqu'au lendemain matin, pressé qu'il était de préparer les fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur piédestal de moelle de sureau. Quelles belles courses nous faisions à l'automne, le long des bords de l'Indre, dans les prés humides de la Vallée Noire! Je me souviens d'un automne qui fut tout consacré à l'étude des champignons, et d'un autre automne qui ne suffit pas à l'étude des mousses et des lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une boîte de fer-blanc destinée à recevoir et à conserver les plantes fraîches, et par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne voulait pas se séparer de nous, et qui a pris là et conservé la passion de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous échangions alternativement le fardeau de la boîte de fer-blanc et celui de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues à travers les champs, dans la plus grotesque équipage, mais aussi consciencieusement occupés que tu peux l'être au fond de ton cabinet, à cette heure de la nuit où je te raconte les plus belles années de ma jeunesse...

Le rossignol a envoyé une si belle modulation jusqu'à mon oreille que j'ai quitté le Malgache et toi pour aller l'écouter dans le jardin. Il fait une nuit singulièrement mélancolique; un ciel gris, des étoiles faibles et voilées, pas un souffle dans les plantes, une impénétrable obscurité sur la terre. Les grands sapins élèvent leurs masses noires et vagues dans l'air grisâtre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle est solennelle et parle à un seul de nos sens, celui dont le rossignol parle si éloquemment à un être créé pour lui. Tout est silence, mystère, ténèbres; pas une grenouille verte dans les fossés, pas un insecte dans l'herbe, pas un chien qui aboie à l'horizon, le murmure de la rivière ne nous arrive même pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant la vallée. Il semble que tout se taise pour écouter et recueillir avidement cette voix brûlante de désirs et palpitante de joies que le rossignol exhale. _O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possèdent; nuits dangereuses à ceux qui n'ont point encore aimé; nuits profondément tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez à vos livres, vous qui ne voulez plus vivre que de la pensée, il ne fait pas bon ici pour vous. Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la séve, fermentent partout trop violemment; il semble qu'une atmosphère d'oubli et de fièvre plane lourdement sur la tête; la vie de sentiment émane de tous les pores de la création. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces ténèbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eût été délicieuse. Chaque soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion électrique. O Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!

Pardon, pardon, mon ami, mon frère! à cette heure-ci, tu regardes ces blanches étoiles, tu respires cette nuit tiède, et tu penses à moi dans le calme de la sainte amitié; moi, je n'ai pas pensé à toi, Éverard! J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'était ni la puissance de ta forte parole, ni les émotions de tes tragiques et glorieux récits qui les faisaient couler; mais c'est un éclair pâle qui a glissé sur l'horizon, c'est un fantôme incertain qui a passé là-bas sur les bruyères. Tout est dit: l'esprit du météore n'a plus de pouvoir sur moi, son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces étoiles qui nous servent de messagers, ta voix austère qui m'appelle et me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour moi des enchantements et des embûches que l'ennemi nous tend dans l'ombre. J'ai pour patron le guerrier céleste qui écrase les dragons sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnérables, ô George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi cavalier; j'espère qu'il m'aidera à dompter mes passions, ces dragons funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon coeur et de l'arracher à son salut éternel.

Je reviens à toi, ami. Ne t'inquiète pas de ces accès d'une émotion que tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-être bientôt, où rien ne troublera plus ma sérénité, où la nature sera un temple toujours auguste, dans lequel je me prosternerai à toute heure pour louer et bénir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lève et qui balaye les vapeurs. Voici une étoile qui montre sa face radieuse, comme un diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauvé. Cette étoile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie éthérée de mon âme s'élance vers elle et se détache de la terre et de moi-même. Éverard, est-ce là ton astre ou le mien? Lui parles-tu maintenant? Je reviens à l'histoire de mon Malgache, c'est-à-dire... j'y reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme sommeil d'enfant que j'ai retrouvé au bercail, comme un ange attaché à la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vérité!

23 avril.

Je reviens à l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperçois qu'elle est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits de sa vie, une amourette qui faillit le rendre très-malheureux, et qui, Dieu merci, se borna à un épisode sentimental et platonique. Toutefois voici l'épisode.

Une femme de nos environs, à laquelle il envoyait de temps en temps un bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amitié à laquelle elle répondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots fit qu'il donna le nom d'amour à ce qui n'était qu'affection fraternelle. La dame, qui était notre amie commune, ne se fâcha ni ne s'enorgueillit de l'hyperbole. C'était alors une personne calme et affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci par-là un peu de madrigal. La découverte de l'un de ces poulets amena entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus légitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frère morave. Le voilà donc encore une fois en route, à pied, avec sa boîte de fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux à cause des chagrins qu'il avait causés, mais se sauvant de tout par le calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrêta aux rochers de Vaucluse, décidé à vivre et à mourir sur le bord de cette fontaine où Pétrarque allait évoquer le spectre de Laure dans le miroir des eaux. Je ne m'inquiétais pas beaucoup de cette funeste résolution; je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irréparable. Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne lui adressera que des flèches perdues. Précisément le mois de mars tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache abandonna le rôle de Cardénio, fit une collection de mousses aquatiques, et vers la fin d'avril il m'écrivit:--«Tout cela est bel et bon; mais si mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu'à ce qu'elle juge à propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle cesse de pleurer mon trépas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier est complet, mes souliers tirent à leur fin, et pendant ce temps-là ma pépinière bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire mes greffes par des gringalets. Oppose-toi à ce que personne y mette la main; je ne demande que le temps de faire rémouler ma serpette, et j'arrive.»

L'infortuné revint et se résigna d'être adoré dans sa famille, aimé saintement de sa Dulcinée, chéri de moi, son frère et son élève. Il se bâtit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa prairie, de sa pépinière et de son ruisseau. Peu après il devint père d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un nom de plante à sa fille et n'en connaissant pas de plus agréable et de plus estimable que la plante fébrifuge à pétales roses qui croît dans nos prés, il voulut l'appeler _Petite-Centaurée_. Ce fut avec bien de la peine que sa famille le décida à renoncer à ce nom étrange.

La première visite qu'il rendit à la dame de ses pensées après l'équipée de Vaucluse lui coûta bien un peu; il craignait qu'elle ne fût piquée de le voir sitôt consolé et revenu. Mais elle courut à sa rencontre et lui donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre et vit qu'elle avait précieusement conservé les fleurs desséchées et les papillons qu'il lui avait donnés autrefois. Elle avait mis en outre sous verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la montagne du Pouce (celle où Paul allait tous les soirs épier à l'horizon maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et un guêpier en forme de rose qui commençait à tomber en poussière. Une grosse larme coula sur la joue basanée de notre Malgache. L'amour s'y noya, l'amitié survécut calme et purifiée.

Maintenant le Malgache, réduit à l'état de momie, mais plus vert et plus actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa pépinière. Il a été juge de paix pendant quelque temps; mais, bientôt dégoûté, comme il dit, des grandeurs et des soucis qu'elles traînent à leur suite, il a donné sa démission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont adressées à M. ***, _pépiniériste_. Comme il a beaucoup travaillé dans sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas même lui. Un peu de mélancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaieté, surtout lorsqu'il gèle en avril pendant que les abricotiers sont en fleur; et puis le Malgache a une grande qualité et un grand malheur: il est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brûlé_: cela veut dire qu'il a l'âme républicaine, qu'il ne trouve pas la société juste et généreuse, et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain à tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre d'âmes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il rentre dans sa solitude, il s'attriste profondément, et il m'écrit: «O mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant le monde comme il est, sans espoir qu'après nous il s'améliore? N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions l'espérance; n'est-ce pas, _vieux_?»

Il prend alors sa blouse et sa bêche pour chasser le découragement, et quand il a travaillé tout le jour il est calme et humblement philosophe le soir. Il m'écrit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_. Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amérique, qu'il exprime dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge, malheureusement sujette à pâlir comme toutes les joies possibles. Voici son dernier billet:

«J'ai remarqué sur moi-même que le meilleur traitement pour les maladies morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouetté d'ennuis! mes terrasses en sont farcies. Je ne prétends pas faire de toi un terrassier, mais assortir seulement tes occupations à tes forces.--Je viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les averses. Ce charmant édifice s'élève dans une petite île où j'ai transporté mes plates-bandes de fleurs et mes carrés de légumes. Le tout est ceint par les fossés de ma pépinière, dont les arbres sont aujourd'hui d'une vigueur et d'une beauté ravissantes. Sauf quelques accès de misanthropie, c'est là que je coule des heures assez paisibles. Je regrette peu le temps passé; j'en ai mal usé; mais je crois aussi que je ne pouvais mieux faire; c'était la condition de ma nature. Je ne suis point affligé de vieillir; chaque âge a ses jouissances: je n'en désire plus que de tranquilles. Ton amitié avant tout. Bonsoir.»

Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale est cet amour à la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend tous deux rabâcheurs et insupportables (excepté l'un pour l'autre), nous avons une commune infirmité de caractère qui fait que nous nous trouvons souvent tête à tête au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler; c'est comme une timidité naturelle, spéciale à un certain genre d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une impossibilité absolue de nous manifester par des paroles, là où nous voudrions et devrions savoir le faire.

C'est enfin tout le contraire de la qualité que tu possèdes éminemment, et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'éloquence de la conviction. Lui qui étincelle d'esprit à tous autres égards, et moi qui ai la langue assez déliée, comme tu l'as vu, quand le dépit et l'indignation s'en mêlent, nous sommes tous deux bêtes à faire plaisir quand nous devrions nous élever au-dessus de nous-mêmes. Nos camarades en concluent que nous sommes usés, lui par habitude de railler, moi, par celle de douter. Pour lui, je te réponds que son coeur est encore fervent, jeune et brave comme à vingt ans. C'est l'homme qui a le plus laborieusement travaillé à s'assurer un bien-être modeste, fait à sa guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que m'importe de dormir sur une natte, sur un pavé ou dans trois planches?