Lettres d'un voyageur

Part 15

Chapter 154,026 wordsPublic domain

--_A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!_--Ma foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus mal pour avoir ignoré sa façon de penser. Que veux-tu que je te dise? il faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une individualité qui n'a pas encore trouvé le mot de sa destinée. Je n'ai aucun intérêt à formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de là, je reconnais que ma vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lâcheté si je me battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorisât l'exemple. D'autre part, n'étant pas susceptible d'envisager avec enthousiasme certains côtés réels de la vie, je ne saurais regarder ces fautes comme assez graves pour exiger réparation ou expiation. Ce serait leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empêché ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes écrits, n'ayant jamais rien conclu, n'ont causé ni bien ni mal. Je ne demande pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce n'est pas encore fait, et je suis trop peu avancé sous certains rapports pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pédantisme de la vertu. Il est peut-être utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi pour essayer de me réconcilier par un acte d'hypocrisie avec les sévérités que mon irrésolution (courageuse et loyale, j'ose le dire) attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pénible qu'elle me puisse être, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends. Me blâmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant tu peux le comparer, à l'aide d'un microscope, à celui où tu existes. Voudrais-tu, pour acquérir plus de popularité ou de renommée, feindre d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de foi ce qui ne serait encore qu'à l'état d'embryon dans ta conscience? Je tenais trop à ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un peu long: pardonne-moi d'avoir parlé si sérieusement du côté sérieux de ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de pages imprimées que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hélas! beaucoup trop volumineuse!

18 avril.

Ami, tu me reproches sérieusement mon athéisme social; tu dis que tout ce qui vit en dehors des doctrines de l'utilité ne peut jamais être ni vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indifférence est coupable, d'un funeste exemple, et qu'il faut en sortir, ou me suicider moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les hommes. Tu es bien sévère; mais je t'aime ainsi, cela est beau et respectable en toi. Tu dis encore que tout système de non-intervention est l'excuse de la lâcheté ou de l'égoïsme, parce qu'il n'y a aucune chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible à l'humanité. Quelle que soit mon ambition, dis-tu, soit que je désire être admiré, soit que je veuille être aimé, il faut que je sois charitable, et charitable avec discernement, avec réflexion, avec science, c'est-à-dire philanthrope. J'ai l'habitude de répondre par des sophismes et des facéties à ceux qui me tiennent ce langage; mais ici c'est différent, je te reconnais le droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j'ose à peine répéter moi-même après toi. J'y ai toujours été des plus rétifs, et la faute en est a ceux qui m'ont voulu baptiser avec des mains impures. Quand on veut laver la souillure du péché, il faut être Jean-Baptiste pour le plus obscur catéchumène, tout aussi bien que pour le Christ, et les cheveux de Madeleine ne doivent point essuyer les pieds qui marchent dans les voies de l'erreur.

O toi qui m'interroges, as-tu quitté les sentiers dangereux où la jeunesse se précipite? Retiré dans le sanctuaire de ta volonté, as-tu pratiqué, depuis ces années sévères de ta réflexion, les vertus antiques que tu prises au-dessus de tout: la tempérance, la charité, le travail, la constance, le désintéressement?--Oui, tu l'as fait, je le sais; eh bien! parle: mon orgueil se révolte contre ceux qui ne sont pas plus grands que moi et qui veulent me mettre à leurs pieds. Toi qui n'as pas seulement la puissance de l'entendement, mais la force du coeur, parle; je répondrai comme à un juge légitime et t'obéirai en te parlant de moi tant que tu voudras, car je confesse qu'il y avait plus de paresse coupable de ma part à l'éviter que de véritable modestie.

O mon frère! ceci est un entretien grave, une époque grave dans ma pauvre vie! je ne suis point venu ici avec un sentiment d'abnégation enthousiaste, mais avec une sérieuse volonté de ne voir en toi que ce qu'il y aurait de vraiment beau. J'étais cuirassé contre les effets magnétiques qui sont toujours à craindre dans un contact avec les hommes supérieurs. Aussi je puis dire que je n'ai point été ébloui par le prestige que tu exerces sur les autres; les lignes romaines de ton front, la puissance de ta parole, l'éclat et l'abondance de tes pensées ne m'ont jamais occupé. Ce qui m'a touché et convaincu, c'est ce que je t'ai entendu dire, ce que je t'ai vu faire de plus simple, une parole douce et naïve au milieu de la plus vive exaltation, une familiarité brusque et chaste, une exquise pureté dans toutes les expressions et dans tous les sentiments. On ne peut pas inventer de plus folle calomnie contre toi que l'accusation de cupidité. Je voudrais bien que tes ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut être désirable pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni maîtresses, ni cabinet de tableaux, ni collection de médailles, ni chevaux anglais, ni luxe, ni mollesse d'aucun genre? C'est beaucoup, Éverard, c'est presque tout à mes yeux maintenant que l'absence de vices. C'est de cela qu'on ne peut pas douter, tandis que les qualités peuvent se parer de tant de noms qui ne leur appartiennent pas! mais qui peut suspecter la sobriété tranquille avec laquelle une âme forte use des biens de la vie? de quelle équivoque, de quelle hypocrisie ont jamais besoin les obscures vertus domestiques?

Tu me parlais de l'immense organisation de Mirabeau, toute pétrie de vices et de vertus. Je ne suis pas assez enthousiaste de la bigarrure pour trouver la statue de diamant et de boue plus belle et plus imposante que la statue d'or pur. Mon ami Henri Heine a dit, en parlant de Spinosa: «Sa vie privée fut exempte de blâme; elle est demeurée pure et sans tache comme celle de son divin parent Jésus-Christ.» Ces simples paroles me font aimer Spinosa. C'est par là seulement sans doute que mon faible cerveau eût pu mesurer sa grandeur. Il y a aussi en toi, mon cher frère, un côté que je ne connais pas, parce que mon esprit, paresseux ou impuissant, n'a pénétré dans aucune science. Je comprends ce que tu es, et non ce que tu fais. Je vois le mécanisme de cette belle machine à idées; mais la valeur et l'usage de ses produits me sont inconnus et indifférents. Je vois que le mot de vertu en est le levier formidable, et je sais que ce mot a un sens toujours un et magnifique, quelle qu'en soit l'application: abnégation et sacrifice éternel de toutes les satisfactions vulgaires de l'esprit ou des sens à une satisfaction suprême et divine; consécration d'une existence humaine au culte d'une volonté vaste et intelligente qui en est le foyer. C'est la vertu, c'est la force, c'est la tendance de l'âme à s'élever au plus haut possible, pour embrasser d'un regard plus de choses que le vulgaire, et pour semer sur un champ plus vaste les bienfaits de se puissance. C'est l'ambition généreuse, c'est la foi, c'est la science, c'est l'art, c'est toutes les formes que prend la Divinité pour se manifester dans l'homme. C'est pourquoi régner, même en vertu des droits les plus grossiers et les plus iniques, même au prix du repos et de la vie, a toujours été le plus ardent désir des hommes; et il ne faut pas s'en étonner. Régner tant bien que mal, c'est exercer un semblant de vertu et de force morale. Si les paroles humaines ont un sens dans le grand livre de la nature, ces deux paroles sont absolument synonymes, et déjà dans notre langue elles le sont souvent. J'ai écrit tout à l'heure, «régner en _vertu_ d'un droit _inique_,» ce qui est très-français, je crois, et ne présente aucun contre-sens, que je sache.

Tout ce qui est difficile à faire excite l'étonnement des hommes et mérite leur admiration en raison directe de l'avantage qu'ils retirent de cet emploi de forces; et comme rien dans les oeuvres de Dieu ne peut être, aux yeux de l'homme, plus grand et plus précieux que sa propre existence, il est évident que ce qu'il appelle le sentiment de l'équité naturelle est la conscience raisonnée de ce qui lui est utile. Le plus simple effort de ce raisonnement lui prouvant qu'il ne peut vivre isolé, il a dû, au sortir de l'état le plus primitif qu'on puisse supposer, s'essayer aux associations et se grouper par peuplades autour d'un système de lois dictées par les plus habiles ou les plus forts. Ceux qui out réussi à faire ces lois dans leur intérêt personnel ont commencé la guerre éternelle entre les hommes de résistance et les hommes d'oppression; à leur tour, les hommes de résistance ont combattu, et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, où est la justice?

Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez inventé la vertu! Vous avez imaginé une félicité moins grossière que celle des hommes sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Voue avez découvert qu'il y avait, dans l'amour et dans la reconnaissance de vos frères, plus de jouissance que dans toutes les possessions qu'ils se disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez flétri sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par conséquent avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renoncé à votre part de richesse et de plaisir sur la terre, et vous étant ainsi rendus tels que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni méfiance, vous vous êtes placés au milieu d'eux comme des divinités bienfaisantes pour les éclairer sur leurs intérêts et pour leur donner des lois utiles. Vous leur avez dit que donner était plus beau que posséder, et là où vous avez commandé, la justice a régné; quels sophismes pourraient combattre votre excellence, ô sublimes vaniteux? Il n'y a rien au monde de plus grand que vous, rien de plus précieux, rien de plus nécessaire.

Allez et parlez de vertu; un jour viendra où les sensualistes qui vous raillent, aux prises avec l'avidité et la vengeance de ceux qui jusqu'ici n'ont pu satisfaire les jouissances des sens, comprendront qu'il est un sort plus digne d'envie et plus a l'abri de l'orage que le leur; ils comprendront que la raison populaire plane sur le monde, qu'elle a forcé la porte des boudoirs, qu'elle peut s'arroger le droit de jouir à son tour, et de renvoyer les vaincus à la charrue, au toit de chaume, et au crucifix, seule consolation du pauvre. Ils seront bien heureux alors de rencontrer, entre eux et la haine du vainqueur, la main de l'homme vertueux pour partager les biens de la terre entre le riche et le pauvre, et pour expliquer à tous deux ce que c'est que la justice.

Je ne sais s'il arrivera jamais un jour où l'homme décidera infailliblement et définitivement ce qui est utile à l'homme. Je n'en suis pas à examiner dans ses détails le système que tu as embrassé: j'en plaisantais l'autre jour; mais du moment que tu m'amènes a parler raison (ce qui, je te le déclare, n'est pas une médiocre victoire de ta force sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d'égalité, tout inapplicable qu'elle paraisse maintenant a ceux qui en ont peur, et tout incertain que me semble son règne sur la terre, à moi qui vois ces choses du fond d'une cellule, est la première et la seule invariable loi de morale et d'équité qui se soit présentée à mon esprit dans tous les temps. Tous les détails scientifiques par lesquels on arrive à formuler une pensée me sont absolument étrangers; et quant aux moyens par lesquels on parvient à la faire dominer dans le monde, malheureusement ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux scrupules et aux répugnances de ceux qui se chargent de l'exécution, que je me sens pétrifié par mon scepticisme quand j'essaie seulement d'y porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n'est pas mon fait. Je suis de nature poétique et non législative, guerrière au besoin, mais jamais parlementaire. On peut m'employer à tout en me persuadant d'abord, en me commandant ensuite; mais je ne suis propre à rien découvrir, à rien décider. J'accepterai tout ce qui sera bien. Ainsi, demande mes biens et ma vie, ô Romain! mais laisse mon pauvre esprit aux sylphes et aux nymphes de la poésie. Que t'importe? tu trouveras bien assez de têtes qui voudront délibérer plus qu'il ne sera besoin. Ne sera-t-il pas permis aux ménestrels de chanter des romances aux femmes, pendant que vous ferez des lois pour les hommes?

Voilà où j'en voulais venir, Éverard: c'est à te dire que la vertu n'est pas nécessaire à tous, mais à quelques-uns seulement; ce qui est nécessaire à tous, c'est l'honnêteté. Sois vertueux, je tâche d'être honnête. L'honnêteté, c'est cette sagesse instinctive, cette modération naturelle dont je parlais tout à l'heure, cette absence de vices, c'est-à-dire de passions fougueuses, nuisibles à la société, en ce qu'elles tendent à accaparer les sources de jouissances réparties également entre les hommes dans les desseins de la nature providentielle. Il faut que les gouvernés soient honnêtes, tempérants, probes, _moraux_ enfin, pour que les gouvernants puissent bâtir sur leurs épaules fermes et soumises un édifice durable. Je suis loin encore de ce qu'on appelle les _vertus républicaines_, de ce que j'appellerai, en style moins pompeux, les qualités de l'individu gouvernable ou du citoyen. J'ai mal vécu, j'ai mal usé des biens qui me sont échus, j'ai négligé les oeuvres de charité; j'ai passé mes jours dans la mollesse, dans l'ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les frivoles plaisirs. Je me suis prosterné devant des idoles de chair et de sang, et j'ai laissé leur souffle enivrant effacer les sentences austères que la sagesse des livres avait écrites sur mon front dans ma jeunesse; j'ai permis à leur innocent despotisme de dévouer mes jours à des amusements puérils, où se sont longtemps éteints le souvenir et l'amour du bien; car j'avais été honnête autrefois, sais-tu bien cela, Éverard? _Ceux d'ici_ te le diront: c'est de notoriété bourgeoise dans notre pays; mais il y avait peu de mérite; j'étais jeune, et les funestes amours n'étaient pas encore éclos dans mon sein. Ils y ont étouffé bien des qualités; mais je sais qu'il en est auxquelles je n'ai pas fait la plus légère tache au milieu des plus grands revers de ma vie, et qu'aucune des autres n'est perdue pour moi sans retour. Ainsi je réponds à la question que tu m'adressais l'autre jour: Est-ce par impuissance ou par indifférence que tu tardes à être bon?--Ni l'un ni l'autre; c'est que j'ai été détourné de ma route, emmené prisonnier par une passion dont je ne me méfiais pas et que je croyais noble et sainte. Elle l'est sans doute; mais je lui ai laissé prendre trop ou trop peu d'empire sur moi. Ma force virile se révoltait en vain contre elle; une lutte affreuse a dévoré les plus belles années de ma vie; je suis resté tout ce temps dans une terre étrangère pour mon âme, dans une terre d'exil et de servitude, d'où me voici échappé enfin, tout meurtri, tout abruti par l'esclavage, et traînant encore après moi les débris de la chaîne que j'ai rompue, et qui me coupe encore jusqu'au sang, chaque fois que je fais un mouvement en arrière pour regarder les rives lointaines et abandonnées. Oui, j'ai été esclave; plains-moi, homme libre, et ne t'étonne pas aujourd'hui de voir que je ne peux plus soupirer qu'après les voyages, le grand air, les grands bois et la solitude. Oui, j'ai été esclave, et l'esclavage, je puis te le dire par expérience, avilit l'homme et le dégrade. Il le jette dans la démence et dans la perversité; il le rend méchant, menteur, vindicatif, amer, plus détestable vingt fois que le tyran qui l'opprime; c'est ce qui m'est arrivé, et, dans la haine que j'avais conçue contre moi-même, j'ai désiré la mort avec rage, tous les jours de mon abjection.

Cependant je suis ici, et j'y suis avec une flèche brisée dans le coeur; c'est ma main qui l'a brisée, c'est ma main qui l'arrachera; car chaque jour je l'ébranle dans mon sein, ce dard acéré, et chaque jour, faisant saigner ma plaie et l'élargissant, je sens avec orgueil que j'en retire le fer et que mon âme ne le suit pas. Ce n'est donc pas un incurable et un infirme qui est là devant toi; c'est un prisonnier échappé et blessé qui peut guérir et faire encore un bon soldat. Ne vois-tu pas que je n'ai rapporté aucun vice de la terre d'Égypte, et que je suis encore sobre et robuste pour traverser le grand désert? Regarde seulement à qui tu parles maintenant: ce n'est plus à un efféminé et à un prodigue; ce n'est plus à un de ces jeunes Athéniens à chevelure parfumée, qu'Aristophane châtiait en les interpellant au milieu de ses drames, et qu'il livrait, en les désignant par leur nom et en les montrant du doigt, à la censure publique; c'est à une espèce de garçon de charrue, coiffé d'un chapeau de jonc, vêtu d'une blouse de roulier, chaussé de bas bleus et de souliers ferrés. Ce pénitent rustique est encore capable, comme toi, de tempérance, de charité, de travail, de constance, de désintéressement et de simplicité; il sera en outre chaste et sincère, parce qu'il abdique sa grande folie, l'amour!

République, aurore de la justice et de l'égalité, divine utopie, soleil d'un avenir peut-être chimérique, salut! rayonne dans le ciel, astre que demande à posséder la terre. Si tu descends sur nous avant l'accomplissement des temps prévus, tu me trouveras prêt à te recevoir, et tout vêtu déjà conformément à tes lois somptuaires. Mes amis, mes maîtres, mes frères, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent désormais, en attendant que la république les réclame. Et toi, ô grande Suisse! ô vous, belles montagnes, ondes éloquentes, aigles sauvages, chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentées, sombres sapins, sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut être un mal que d'aller me jeter à genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la république ne peuvent défendre à un pauvre artiste chagrin et fatigué d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, ô échos de la solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et semée de fleurs, tu lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne retournerez pas en arrière quand il s'approchera de vous; et toi, botanique, ô sainte botanique! ô mes campanules bleues qui fleurissez tranquillement sous la foudre des cataractes! ô mes panporcini d'Oliero, que je trouvai endormis au fond de la grotte et repliés dans vos calices, mais qui, au bout d'une heure, vous éveillâtes autour de moi comme pour me regarder avec vos faces fraîches et vermeilles! ô ma petite sauge du Tyrol! ô mes heures de solitude, les seules de ma vie que je me rappelle avec délices!

Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je déserte le temple à jamais, adieu! Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu! C'est assez d'offrandes, c'est assez de prosternations! Dieu insatiable, prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte plus au nombre de ceux qui viennent t'invoquer.--Mais il m'est impossible, hélas! en te quittant, de te maudire, ô tourments et délices! je ne peux pas même te jeter un reproche; je déposerai à tes pieds une urne funéraire, emblème de mon éternel veuvage. Tes jeunes lévites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue; ils la briseront et continueront d'aimer. Règne, amour, règne en attendant que la vertu et la république te coupent les ailes.

20 avril.

Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton âme? Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retiré de toi? Pourquoi demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te venir en aide et de t'encourager? Maître, qu'avez-vous rêvé cette nuit, et pourquoi vos disciples accoutumés à recevoir de vous la manne de l'espérance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?

Hélas! tu trouves que c'est bien long à venir, l'accomplissement d'une grande destinée! Les heures se traînent, ton front se dégarnit, ton âme se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands désirs se heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilité et de la corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde d'usuriers et de brutes. Tes frères dispersés et persécutés te font entendre de loin la voix mourante de l'héroïsme que l'avarice et la luxure étouffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps peut-être, et la _triste innocence_ va périr sous le vice dont les hommes ne rougissent plus. Voilà ce qui me tue, moi! Quand la voix de l'enthousiasme se réveille dans mon sein, le contact de l'humanité hostile ou insensible à mes rêves me glace et refoule en moi ces élans juvéniles. Alors, voyant mon indignation ridicule à force d'impuissance, voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de mépris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on leur parle d'équité, je me mets à rire et je dis à mes compagnons: Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madère, étouffons dans nos âmes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines de son temple.

Mais, toi, mon frère, tu n'es pas longtemps en proie à ces accès de lâcheté. Bientôt tu sors de ta langueur; bientôt ta force, engourdie par un instant de froid, se réveille, et le vieux lion secoue sa crinière. Ce serait en vain que le monde tomberait en poussière autour de toi; tu te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes épaules inébranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front n'inquiètent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le même jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de l'action tu ne restes pas plus couché qu'a l'ordinaire? Moi seul, peut-être, te plains comme tu le mérites; car j'ai sondé les abîmes de ta douleur et je sais combien le doute répand d'amertume sur nos plus belles conquêtes. Je connais ces heures de la nuit où l'on se promène seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des étoiles qui semblent vous dire: Vous n'êtes que vanité, grains de sable; demain vous ne serez plus et nous n'en saurons rien.

Quand cela t'arrive, maître, il faut te quitter toi-même et venir à nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres éternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit parmi les hommes, sera toujours saisi d'épouvante quand il voudra interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, réponse éloquente et terrible de l'éternité!