Part 14
Or, sais-tu, François, comment après tout cela je suis devenu un vieillard supportable, de moeurs douces, et assez modeste dans ses paroles et dans ses prétentions? Sais-tu ce qui fait la différence d'un homme corrompu et d'un homme égaré? Certes, l'un et l'autre ont fait d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue; l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on trouve un matin en poussière dans un alambic. L'homme qui s'est aperçu trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner sur ses pas, peut du moins s'arrêter, et d'un air triste crier à ceux qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le méchant s'y plaît, il avance jusqu'à son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a épuisé tout le mal que l'homme peut faire. Celui-là s'amuse à entraîner sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant tomber dans la boue à leur tour, et s'égaie à leur persuader que cette boue est une essence précieuse dont il n'appartient qu'aux grands esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.
Et dans tout cela, François, il y a pour nous bien peu de sujets de consolation; car nous n'avons pas grand mérite à n'être pas de ces gens-là. N'avons-nous pas traversé leurs fêtes, n'y avons-nous pas bu le poison de la vanité et du mensonge? Si le grand air nous a dégrisés, c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphère funeste et nous a forcés d'être dans un champ plutôt que dans un palais. Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on veut bien appeler honnêteté, c'est la sentiment des bonnes choses, l'aversion pour les mauvaises. Or, à quoi tient, je te le demande, que ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin, quand nous l'exposons si légèrement à l'orage? Quand on songe à la facilité avec laquelle il s'envole, doit-on s'élever beaucoup dans sa propre opinion pour avoir échappé au danger par miracle? Quelle pâle fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le séraphin qui l'a protégée de son aile? quel est le rayon qui l'a ranimée? Le bon grain a beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les détourne? O Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une âme touchée de tes bienfaits quand elle regarde en arrière!
Mais toi, ami, tu as pu réparer. Il n'a pas été trop tard pour toi lorsque tu t'es arrêté; tu es revenu au point de départ, et là tu as trouvé une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O François! tu avais à combattre le passé et ses habitudes funestes, à supporter le présent et ses ennuis rongeurs; tu es entré en lutte avec ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouvé une mère à consoler et douze enfants à nourrir de mon travail, je pleure, je prie, et je m'écrie quelquefois:
Viens à moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe de l'esprit saint, poésie divine! sentiment de l'éternelle beauté, amour de la nature toujours jeune et toujours féconde! fusion du grand _tout_ avec l'âme humaine qui se détache et s'abandonne: joie triste et mystérieuse que Dieu envoie à ses enfants désespérés, tressaillement qui semble les appeler à quelque chose d'inconnu et de sublime, désir de la mort, désir de la vie, éclair qui passe devant les yeux au milieu des ténèbres, rayon qui écarte les nuages et revêt les cieux d'une splendeur inattendue, convulsion de l'agonie où la vie future apparaît, vigueur fatale qui n'appartient qu'au désespoir, viens à moi! j'ai tout perdu sur la terre!
L'hiver étend ses voiles gris sur la terre attristée, le froid siffle et pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, à midi, des lueurs empourprées percent la brume et viennent réjouir les tentures assombries de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en apercevant, sur le lilas dépouillé du jardin, un groupe de moineaux silencieux, hérissés en boule et recueillis dans une béatitude mélancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air chargé de gelée blanche. Le genêt, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en haut une dernière grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre, doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux à la terre, la gelée fond, et des larmes tombent de partout; la végétation semble faire un dernier effort pour reprendre à la vie; mais le dernier baiser de son époux est si faible, que les roses du Bengale tombent effeuillées sans avoir pu se colorer et s'épanouir. Voici le froid, la nuit, la mort.
Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va, saluer le printemps à son retour, compter les dernières ou les premières fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fenêtre, c'est tout ce qui me reste d'une vie qui fut pleine et brûlante. L'hiver de mon âme est venu, un éternel hiver! Il fut un temps où je ne regardais ni le ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de l'absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous les parfums de mon coeur. Tout ce que Dieu a donné a l'homme de force et de jeunesse, d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'elève encore et cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui s'exhale et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette âme s'est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre.
A présent que mon âme est veuve, il ne lui reste plus qu'à voir et à écouter Dieu dans les objets extérieurs; car Dieu n'est plus en moi, et si je puis me réjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je dirai donc ta bonté envers les autres hommes, ô Dieu qui m'as abandonné! je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur, j'élèverai une voix forte qui fera entendre ces mots à l'oreille des passants:--Éloignez-vous d'ici, car il y a un abîme; et moi, qui passais trop près, j'y suis tombé.--Je leur dirai encore: Vous êtes égarés parce que vous êtes sourds et aveugles; c'est parce que je l'étais aussi que je me suis égaré comme vous; j'ai recouvré l'ouïe et la vue; mais alors je me suis aperçu que j'étais au fond du précipice et que je ne pouvais plus retourner avec vous. J'étais vieux.
Beaucoup sont tombés comme moi dans les abîmes du désespoir. C'est un monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantôme qui porte un nom et des habits, un corps indolent et brisé, une figure terne et pâle, erre encore dans la société humaine et affiche encore les apparences de la vie. Mais nos âmes sont là-dessous plongées dans cet Érèbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races d'hommes en remontent ou en descendent les degrés. Des pleurs et des rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus déchus, les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins bas, les furieux qui hurlent et blasphèment contre Dieu, qu'ils ont méconnu et qui les a foudroyés; ailleurs les cyniques, qui nient la vertu et le bonheur, et qui cherchent à faire tomber les autres aussi bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonnés de leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premières marches de l'escalier fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-là pleurent et se lamentent; car ils sont encore assez près de Dieu pour savoir ce qui eût pu être et ce qu'ils auraient dû faire. Et ils espèrent en une autre vie, parce qu'ils ont gardé le sentiment du beau éternel et le moyen de le posséder. Ceux-là se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vérité aux hommes sans crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien à ménager, rien à redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on ne peut plus les faire tomber; ils se sont précipités. Puissent-ils, comme Curtius, apaiser la colère céleste et fermer l'abîme derrière eux!
Mais il me semble, François, que je deviens emphatique; heureusement j'aperçois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai vu; il vient tout essoufflé, tout palpitant de joie. Le voilà sous ma fenêtre; mais, diable! il s'arrête; il vient d'apercevoir une violette difforme, il la cueille, et cela lui donne à penser. Me voilà effacé de sa mémoire; si je ne vais à sa rencontre, il retournera chez lui avec sa violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.
VI
A ÉVERARD
11 avril 1835.
Ton ami le voyageur est arrivé au gîte sans accident; il est heureux et fier du souvenir que tu as gardé de lui. Il ne se flattait pas trop à cet égard; il croyait qu'une âme aussi active, aussi dévorante que la tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les perdre aussi vite pour faire place à d'autres. C'est un devoir et une nécessité pour toi d'être ainsi; tu n'appartiens pas à certains élus, tu appartiens à tous les hommes, ou plutôt tous t'appartiennent. Pauvre homme de génie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne! c'est un métier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admète.
Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité; et quand tu vois passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux. Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des poëtes et des Bohémiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a précipité comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblèmes de la grandeur et de l'infortune du génie sur la terre. Te voilà employé à de vils travaux, cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines. Va donc, et que celui qui t'a donné la force et la douleur en partage entoure longtemps pour toi d'une auréole de gloire cette couronne d'épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la vie.
Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilité de vous vanter, vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois pas. La philanthropie fait des soeurs de charité. L'amour de la gloire est autre chose et produit d'autres destinées. Sublime hypocrite, tais-toi là-dessus avec moi: tu te méconnais en prenant pour le sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t'entraîne l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frère, car tu n'es pas leur égal. Tu es une exception parmi eux, tu es né _roi_.
Ah! voici qui te fâche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une royauté qui est d'institution divine. Dieu eût départi à tous les hommes une égale dose d'intelligence et de vertu s'il eût voulu fonder le principe d'égalité parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cèdre pour protéger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu exerces ici, dans ce milieu de la France, où tout ce qui sent et pense s'incline devant ta supériorité (au point que moi-même, le plus indiscipliné _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une école buissonnière, je suis force, chaque année, d'aller te rendre hommage), dis-moi, es-ce autre chose qu'une royauté? Votre majesté ne peut le nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre tribune en plein air est un trône; Fleury le Gaulois est votre capitaine des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien, car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand vous aurez touché le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile à faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon de donner le titre de roi à feu Midas. Celui-là, on le sait, n'est pas de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux types de rois légitimes à qui les oreilles poussent tout naturellement sous le diadème héréditaire.
Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous ne disputerons jamais là-dessus. Certain roi naquit pour être maquignon; toi, tu es né prince de la terre. Moi-même, pauvre diseur de métaphores, je me sens mal abrité sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux pas le tenir moi-même, je m'y prendrais mal, et tous les trônes de la terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les pétales embaumés de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris autant de soins de la beauté de la violette que de celle de la femme, que les lis des champs sont mieux vêtus que Salomon dans sa gloire, et je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie bien de conclure quelque chose! J'irai écrire ton nom et le mien sur le sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le lendemain, qu'il restera de mes livres après ma mort, et peut-être, hélas! de tes actions, ô Marius! après le coup de vent qui ramènera la fortune des Sylla et des Napoléon sur le champ de bataille.
Ce n'est pas que je déserte ta cause, au moins; de toutes les causes dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la plus noble. Je ne conçois même pas que les poëtes puissent en avoir une autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de liberté sont harmonieux, tandis que ceux de légitimité et d'obéissance sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bûche couronnée, c'est renoncer à sa dignité d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs humaines et je vais écouter la voix des torrents. Sois sûr que je prierai l'esprit des lacs et les fées des glaciers de prendre quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum des déserts, un rêve de liberté, un souvenir affectueux et profond de ton frère le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre; j'irai frapper du bec à ta fenêtre de temps en temps, et te donner des nouvelles de la création au travers des barreaux de ta prison; et puis je reprendrai ma course inconstante dans les champs aériens, me nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, ô hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanité, vous avez choisi le moins puéril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui présentait; vous prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de l'argent, des titres et des petites vanités qui charment le vulgaire. Généreux insensés que vous êtes, gouvernez-moi bien tous ces vilains idiots et ne leur épargnez pas les étrivières. Je vais chanter au soleil sur ma branche pendant ce temps-là. Vous m'écouterez quand vous n'aurez rien de mieux à faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frère Éverard, frère et roi, non en vertu du droit d'aînesse, mais du droit de vertu. Je t'aime de tout mon coeur, et suis de votre majesté, sire, le très-humble et très-fidèle sujet.
15 avril.
Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir répondre, pour te prouver au moins que je suis attentif à toutes les paroles que trace ta plume. Pour procéder à la manière de mon cher Franklin, les voici dans l'ordre où tu les a posées: 1º Pourquoi suis-je si triste? 2º Si tu n'étais pas si différent de moi, t'aimerais-je autant? 3º Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4º A quand donc la conclusion? 5º Quand pourrai-je m'asseoir? etc.
J'ai répondu hier à la première question: c'est que travailler pour la gloire est à la fois un rôle d'empereur et un métier de forçat; c'est que tu es enfermé dans ta volonté comme dans une forteresse, et que le moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait tressaillir et réveille en toi le douloureux sentiment de ta captivité. Prométhée, prends courage! tu es plus grand, couché sur ton roc, avec les serres d'un vautour dans le coeur, que les faunes des bois dans leur liberté. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais être heureux à leur manière. C'est ici le lieu de répondre à ta cinquième question: _Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les longues herbes sur les rives d'un torrent?_--Jamais, Éverard, à moins qu'une armée ennemie ne fût sur l'autre rive et que tu n'attendisses là le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux, toi? Je voudrais savoir quels rêves fit Marius dans le marais de Minturnes; à coup sûr, il ne s'entretint pas avec les paisibles naïades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est à nous, rêveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est à nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble bonheur qui vous feraient rire de pitié. Laissez-nous cela, nous vous abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le triomphe.--Si quelque jour, blessé dans la lutte ou prisonnier sur parole, tu viens t'asseoir près de ton frère le bohémien, nous regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui président à la destinée des mortels. Voilà, je le sais, tout ce qui pourra t'intéresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides; ce sera le reflet incertain et tremblant de ton étoile, et tu te hâteras de la chercher à la voûte céleste pour t'assurer qu'elle y brille encore de tout son éclat. Non, non, tu n'aimerais pas ces vallées silencieuses où l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs où le cri de la plus petite sarcelle trouverait plus d'échos que ta parole. Les déserts que vous ne pouvez soumettre à la charrue ou au glaive, ces monts escarpés, ce sol rebelle, ces impénétrables forêts, où l'artiste va pieusement évoquer les sauvages divinités retranchées là contre les assauts de l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence. Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments que les besoins des hommes peuvent offrir à l'orgueil des dieux. Les dieux dominent et protègent; quand tu dis que tu les portes avec amour dans ton sein, ces pauvres Pygmées humains, tu veux dire, Hercule, que tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir à l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent à te réveiller. Ils te tourmenteraient dans tes rêves, et les orages de ton âme troubleraient la sérénité de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frère, j'aime mieux mon bâton de pèlerin que ton sceptre. Mais puisque la royauté de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la passion d'être grand est entrée dans ton sang avec la vie, puisque tu ne peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la fatigue, loin de contempler ta destinée avec cette froide philosophie que pourrait me suggérer le sentiment de mon impuissance, je veux sans cesse te plaindre et t'admirer, ô sublime _misérable_! Mais n'étant bon à rien qu'à causer avec l'écho, à regarder lever la lune et à composer des chants mélancoliques ou moqueurs pour les étudiants poëtes et les écoliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de faire de ma vie une véritable école buissonnière où tout consiste à poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans les épines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que je l'aie respirée, à chanter avec les grives et à dormir sous le premier saule venu, sans souci de l'heure et des pédants. Ce que je puis faire de mieux, c'est de planter à ton intention un laurier dans mon jardin. A chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les idées représentées par des cuistres, mais qui s'incline religieusement devant un grand coeur où réside la justice.
Deuxième question.--_Si tu n'étais pas si différent de moi à tous égards, t'aimerais-je autant?_ Voici ma réponse: Non, certes, tu ne m'aimerais pas de même; tu me sais gré d'avoir un peu de force dans un corps si chétif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant plus que tu supposes qu'il m'a été plus difficile d'être un peu estimable dans des circonstances sociales où tout tend à dégrader les âmes qui se laissent aller. Tu me crois probablement très-supérieur aujourd'hui à ce que j'ai pu être auparavant, et tu ne te trompes pas. Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que j'ai conservé de bon dans l'âme me console un peu du passé, et m'assure encore de belles amitiés pour le présent et l'avenir. C'est tout ce qu'il me faut désormais. Je n'ai nulle espèce d'ambition, et le tout petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie contre ceux qui ont mérité d'en faire davantage. Les passions et les fantaisies m'ont rendu malheureux à l'excès dans des temps donnés: je suis guéri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volonté, je le serai bientôt des passions par l'effet de l'âge et de la réflexion. A tous autres égards, j'ai toujours été et serai toujours parfaitement heureux, par conséquent toujours équitable et bon en tout, sauf les cas d'amour, où je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade, _spleenetic and rash_.
--_Suis-je pour quelque chose dans vos discours?_--Il n'est guère question que de toi. Les membres ne peuvent guère oublier le coeur où reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette année, afin d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: _Éverard pense... Éverard veut... Éverard m'a dit..._ etc.: pourvu que toutes ces idolâtries ne te gâtent pas!