Lettres d'un voyageur

Part 13

Chapter 133,959 wordsPublic domain

Ah! ne nous moquons pas de cette condition misérable; c'est celle de tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion. Tant qu'on croit à sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de tout. On marche à grands pas et on fronce le sourcil avec un calme majestueux et terrible; on a décrété qu'on mourrait, le soir ou le lendemain matin, et on est si fier de cette grande résolution (que du reste un perruquier ou une prostituée sont tout aussi capables d'exécuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir l'arrêt du sort et de le narguer, qu'on est déjà à demi consolé. On jouit d'une grande liberté d'esprit, et l'on s'en étonne; on fait son testament, on songe à tout, on brûle certaines lettres, on en recommande d'autres à ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on s'admire, et on s'aime soi-même. Voilà le pire; on se réconcilie avec soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une admirable bonté se placer entre le soi héroïque et le soi expiatoire. Le sacrificateur, c'est-à-dire l'orgueil, fait alors peu à peu grâce à la victime, c'est-à-dire à la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se lamente; l'orgueil demande à la faiblesse si elle était bien sincère tout à l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au couteau; l'autre répond que oui: l'orgueil daigne y croire, et décide que l'intention est réputée pour le fait, que la honte est lavée, la fierté satisfaite l'espoir réhabilité. Puis vient un ami qui sourit de votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit délicat et bon, d'en être épouvanté et de vous arracher l'arme meurtrière; ce qui, en vérité, n'est pas difficile... Hélas! hélas! ne rions pas de cela. Tout cela fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse à la fin de se croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais qu'il reste, au fond de l'âme et pour jamais, une tristesse muette, un abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait, on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'échafaud ou des galères à perpétuité?

Mais, bonsoir, _vieux_; il se fait tard, dans une heure il fera grand jour, il faudra que je m'éveille avec les coqs qui sonneront leur fanfare matinale, et les chiens qui se mettront à hurler pour qu'on ouvre les portes de la cour, et ton frère Charles qui chante comme l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il fera, j'espère, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est à la gelée, les étoiles luiront et l'air sera sonore; ton frère chantera son _Stabat_, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais seul, il faut s'interdire cela quand on en est où nous en sommes. C'est pourquoi je t'écris, afin de n'aller me coucher qu'au moment où un sommeil accablant coupera court à toute réflexion un peu trop grave. O ciel! voilà donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voilà en face de leur chevet et saisis de terreur à l'aspect des pensées qui les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour. C'est l'heure où le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bénédiction à tes douze enfants.

Dimanche.

Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est après tout un mal très-noble, et d'où peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans l'âme humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et d'en diriger les inspirations vers un but poétique. Voilà le diable! tu n'es pas poëte du tout. Tu détermines toutes choses, tu ne sais rester dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tâcher de te l'expliquer comme je l'entends.

L'ennui est une langueur de l'âme, une atonie intellectuelle qui succède aux grandes émotions ou aux grands désirs. C'est une fatigue, un malaise, un dégoût équivalant à celui de l'estomac qui éprouve le besoin de manger et qui n'en sent pas le désir. De même que l'estomac, l'esprit cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire; il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et précisément l'ennui est ce qui précède ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un état non violent, mais triste; facile à guérir, facile à envenimer. Mais du moment qu'on le poétise, il devient touchant, mélancolique, et sied fort bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout bonnement s'y abandonner. La recette est simple:--Se vêtir convenablement, selon la saison; avoir de très-bonnes pantoufles, un excellent feu en hiver, un hamac léger en été, un bon cheval au printemps, à l'automne un carré de jardin sablé et planté de renonculiers. Avec cela, ayez un livre à la main, un cigare à la bouche; lisez une ligne environ par heure, à laquelle vous penserez huit ou dix minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une idée fixe. Le reste du temps, rêvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de pipe, ou d'attitude de tête ou de direction de regards.--Alors, en ne vous obstinant pas à secouer votre malaise, vous le verrez peu à peu se tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une grande netteté d'observation, un grand calme pour recueillir des formes, soit d'idées, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui équivalent aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de vous-même et des autres, et ce qui tout à l'heure vous paraissait incommode ou indifférent, vous paraîtra bientôt agréable, pittoresque et beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son _chic_ particulier, le moindre son vous semblera une mélodie, la moindre visite un événement heureux.

Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'éveiller dans une terrible disposition au spleen. C'est un ennui sérieux, et même assez laid. Je ne sais pas bien ce que Pascal entendait par ces _pensées de derrière_ qu'il se réservait pour répondre aux objections polémiques ou pour nier en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'était sans doute le jésuitisme de l'intelligence, forcée de plier au devoir, mais se révoltant malgré elle contre l'arrêt absurde. Pour moi, je trouve le mot terrible. On l'a trouvé non-seulement dans son recueil de pensées, mais encore écrit sur un petit morceau de papier et conçu ainsi: _Et moi aussi, j'aurai mes pensées de derrière la tête_. O parole lugubre, sortie d'un coeur désolé! Hélas! il est des jours où le cerveau humain est comme un double miroir dont une glace renvoie à l'autre le revers des objets qu'elle a reçus de face. C'est alors que toutes les choses, et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers inévitable, et qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une idée reçue au front qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet. C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sûr. La raison humaine consiste bien en effet à voir toutes les choses par tous leurs côtés, mais la bénigne nature humaine ne se porte pas volontiers à de tels examens d'elle-même; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit ailleurs, «la volonté qui se plaît à une chose plus qu'à l'autre détourne l'esprit de considérer les qualités de celle qu'il n'aime pas, et la volonté devient ainsi un des principaux organes de la croyance.--Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est supportable qu'autant qu'on oublie ces vérités noires, et il n'est d'affections possibles que celles où les pensées de derrière ne viennent pas mettre le nez.

Aussi, quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n'épargne rien pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes idées dans des nuages immodérés de fumée de pipe. En été je me berce dans le hamac jusqu'à être enivré; en hiver je présente mes vieux tibias au feu avec un tel stoïcisme qu'il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de moxa qui détourne l'irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie comme une mosquée l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce à travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée, font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en groupes que je n'avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup aussi vivement que si j'étais Rembrandt ou seulement Gérard Dow. Il me vient alors un tressaillement intérieur, une sorte de bondissement de l'âme, un désir irréalisable de fixer ces tableaux, une joie de les avoir saisis, un élan du coeur vers ceux qui les forment. Cela ne t'a-t-il pas occupé souvent, alors que tourmentant avec obstination une mèche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses où nous te voyons plongé? Combien de fois cette année je me suis senti saisi d'un invincible déplaisir au milieu de nos plus chers compagnons et de nos plus folles soirées! Combien de fois, en rentrant au salon après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées au bout desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la beauté naïve de ces tableaux flamands! Dutheil, affublé de sa houppelande grotesque, dont la couleur eût semblé à Hoffmann tirer sur le _fa bémol_, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant d'une main le broc de grès qui contient le modeste nectar du coteau voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes que jamais ait croquées Téniers? Silence! son oeil étincelle, sa barbe se hérisse; il avance le front comme un buffle qui se met en défense. Il va chanter: écoutez, quelle chanson profondément philosophique et religieuse:

Le bonheur et le malheur Nous viennent du même auteur, Voilà la ressemblance; Le bonheur nous rend heureux Et le malheur malheureux, Voilà la différence.

Cette belle ode est de M. de Bièvre. Je n'ai jamais rien entendu de plus mélancoliquement bête; et, tandis que nos compagnons rient aux éclats de cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et devant les hommes quand l'homme infortuné demande compte de ses maux et qu'il obtient cette réponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre éternel et fatal qui nous mesure le bien et le mal est là tout entier; c'est comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mérite une autre attention que cette ironie à la fois chagrine et douce d'un autre malheureux à moitié égayé par le vin, qui constate gravement votre douleur comme un fait remarquable?

Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d'ébranler les vitres, mon frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait essayés sur le bord des abîmes. Alphonse, couché à terre, joue du violon sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères. Charles erre autour d'eux comme un méchant gnôme, d'humeur facétieuse, toujours prêt à renverser un verre dans une manche et à faire rouler un danseur mal assuré. Oh! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux qui savent qu'on peut être très-gai et très-triste en même temps, mais qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie après avoir souffert.

Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gâtés de la destinée? Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce sont leurs femmes et leurs soeurs; c'est Agasta et Félicie, ces deux soeurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement naïves! c'est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante; c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses au vrai soleil, loin des serres chaudes où nos femmes des villes s'étiolent en naissant? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne avec ses joues de rose du Bengale éclose sur la neige, sa mine espiègle et nonchalante, son petit parler indigène si doux et son petit bonnet de blanche nonnette! L'indolence de Félicie a quelque chose de plus triste, son sourire a de la mélancolie. L'amour et la douleur ont passé par là, la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme qui s'est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne! Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu'il est si facile aux femmes infortunées de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de coeur que de visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincères, religieux en amitié! Viens donc souvent ici: tu guériras.

Maintenant, si tu me demandes pourquoi, étant si heureux, je m'en vais toujours à l'entrée de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi seul.--Il m'est absolument impossible d'être heureux en quelque situation que ce soit désormais. L'amitié est la plus pure bénédiction de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai sans avoir réalisé le rêve de ma vie. Faire de son coeur dix ou douze portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant d'être _le bon oncle_ d'une joyeuse couvée d'enfants; il est touchant de vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux où l'on a grandi; mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien, beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, composée de l'aumône de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par l'exclusive amitié de l'hyménée, ces hommes et ces femmes que le sourire n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre moitié de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder. Écoute une histoire, et pleure.

Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans après on découvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appelée _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait à l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut en foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans, un travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux; Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poëtes, ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours après, car le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_

Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre oeuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Le Conte!

En vérité, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour oser être malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au sérieux, du moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrière, nous y avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée et pénible qui nous conduit du maillot à la béquille? Je sais que la route diffère selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans une forêt; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à laquelle s'adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne voyant de lui que le système organique, on peut dire que l'homme est toujours le même, comme il ne se compose jamais au physique que d'une tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose toujours des mêmes passions, l'orgueil, la colère, la luxure, le désir du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale, comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle. Ainsi je crois pouvoir résumer l'histoire de tous en résumant la mienne propre:

Au commencement, force, ardeur, ignorance.

Au milieu, emploi de la force, réalisation des désirs, science de la vie.

Au déclin, désenchantement, dégoût de l'action, fatigue,--doute, apathie;--et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le pèlerin fatigué de sa journée. O Providence!

La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les individus; l'âge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le résultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a été; mais l'affaiblissement des facultés confond les nuances, comme lorsque l'éloignement atténue les couleurs et les enveloppe d'un voile pâle.

Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de savoir ce qu'il est, aisé de savoir ce qu'il a été.

Il ne faut se méfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut bien se garder de croire aux hommes faits, de même qu'il faut s'abstenir de les condamner; tout est en eux, c'est le métal en fusion qui tombe dans le moule. Dieu sait comment réussira la statue. Quant aux vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.

Pour ma part, j'ai vu quelle chose misérable et terrible à la fois est cette force de jeunesse qui n'obéit pas à notre appel, qui nous emporte où nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin d'elle; et je m'étonnerais d'avoir été si fier de la posséder, si je ne savais que l'homme est porté à tirer vanité de tout, depuis la beauté, qui est un don du hasard, jusqu'à la sagesse, qui est un résultat de l'expérience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prêtes à entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.

Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prêt à partir et qu'on a aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me souviens de cette impatience que j'éprouvais de me lancer dans la carrière avec ma chaussure imperméable. Qui pourra m'arrêter? disais-je; sur quelles épines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte d'être blessé ou sali! Où sont les obstacles, où sont les montagnes, où sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compté sans les chausse-trapes.

Et quand j'eus commencé à faire usage de ma force, il n'en résulta d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage était bon, et j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une sainte vision dont mon orgueil était le magique soleil.

Et à force d'être content de moi et fier de mon allure, je pensai que je ne pouvais faillir, et je le déclarai bien haut à mes amis et connaissances. Il fut donc proclamé parmi ces gens-là que j'étais un stoïque des anciens jours, qui avait la bonté de porter un frac et des bottes.

Cependant, comme je marchais vite et regardant peu à terre, il m'arriva de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux pieds et de la mortification dans l'âme. Mais me relevant bien vite, et pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est un accident, la fatalité s'en est mêlée; et je commençai à croire à la fatalité, que jusque-là j'avais niée effrontément.

Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperçus que j'étais tout blessé, tout sanglant, et que mon équipage, crotté et déchiré, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais encore d'un air majestueux et que j'en étais plus grotesque. Alors je fus forcé de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis à regarder tristement mes baillons et mes plaies.

Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et décida que, pour être éreinté, je n'en étais pas moins un bon marcheur et un rude casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je n'avais pu les éviter, que le destin avait été plus fort que moi, que Satan jouait un rôle dans tout cela, et mille autres choses toutes inventées pour entortiller, vis-à-vis de soi et des autres, l'aveu de sa propre faiblesse et du mépris que tout homme se doit à lui-même s'il veut être de bonne foi.

Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je marchais bien, que les chutes n'étaient pas des chutes, que les pierres n'étaient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais ce que les artistes appellent de la poésie, ce que les soldats appellent de la blague.

Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance humaine en habillant de pourpre les plus petites vanités et en les enchâssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des échasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes égales; cela lui réussit, parce que ses échasses étaient solides, magnifiques, et qu'il savait s'en servir.

Pour nous autres, peuple de singes, nous apprîmes à marcher plus ou moins bien sur les échasses, et même à danser sur la corde, à la grande admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et moi surtout, malheureux! je négligeais les pures et modestes jouissances, je méconnaissais les sentiments vrais, je méprisais les vertus simples et obscures, je raillais les dévots, j'encensais la gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux autres aucune faiblesse de caractère, moi qui avais des vices dans le coeur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne me semblait aussi précieux que mon repos, mon plaisir et la louange.