Part 5
Le train ralentit et Diogène dut m'arrêter, comme je me précipitais vers la portière. Elle s'ouvrit au même moment et deux femmes montèrent dans notre boîte où nous avions été seuls jusqu'à ce moment. Diogène, dès lors, n'eut plus besoin de me surveiller. Il tira de sa poche un journal et se mit à lire tranquillement, assuré que je ne chercherais plus à m'enfuir. Je me tins tranquille, en effet. Quoiqu'elles ne donnassent aucun plaisir à mes yeux, elles ne laissaient pas que d'occuper mon imagination. Je reconnaissais leur coiffure. Que de têtes pareilles n'avais-je pas suivies jadis parmi les ombres de la nuit tombante, à la lisière des vignes! Elles n'étaient pas absolument laides et même leurs yeux avaient une certaine beauté; mais quelle lourdeur, quelle disgrâce de formes! Certainement j'en avais aimé plus d'une moins plaisante encore. C'était donc là ces conquêtes dont j'étais si réjoui, ces fruits de la nature que j'avais dévorés, ces urnes de terre ou j'avais bu si fièrement la volupté! Ces grosses filles de Pomone portaient aux bras chacune deux paniers pleins de raisins, d'oranges et de légumes, qu'elles avaient posés près d'elles, et comme je les regardais plus volontiers qu'elles-mêmes, l'une d'elles me dit de sa voix chantante:
--«Vous mangeriez peut-être bien un grapillon de raisin?»
J'avançai la main, et elle haussa gentiment vers mon geste son pesant panier. C'était la moins rustaude.
--«Je ne puis, répondis-je, vous offrir qu'un baiser.»
Elles se mirent à rire toutes les deux et l'autre dit d'un air engageant:
--«Les paniers, c'est à nous deux.»
Je l'embrassai sur la joue et l'autre au coin des lèvres. J'étais redevenu faune; mes réflexions dédaigneuses n'avaient pas tenu contre l'odeur souriante d'une maraîchère!
Elles riaient si haut, pour dissimuler leur confusion, qu'elles ne s'étaient pas aperçues qu'on était arrivé aux Arcs. Diogène, que la scène avait diverti de son journal, en fit la remarque tout haut et les deux villageoises se hâtèrent de descendre. Comme je leur tendais leurs paniers, celle que j'avais effleurée de mon désir me salua d'un sourire pendant que l'autre disait:
--«On se reverra peut-être?»
J'avais dominé mon émotion. Quand nous fûmes repartis, Diogène proféra sentencieusement ces mots que je fus une bonne minute à comprendre:
--«Voilà ce que c'est que d'avoir fréquenté les petites courtisanes de Toulon.»
Il ajouta, voyant mon air étonné:
--«Satyros s'éloigne de la nature. On en fera peut-être quelque chose.»
La perspicacité de Diogène me surprit et m'enchanta en même temps. Comme les deux propositions se rejoignaient bien et comme elles traduisaient bien mon propre sentiment! Mais que voulait dire le dernier mot: «On en fera peut-être quelque chose?» Ne suis-je donc rien, rien de sérieux, rien de vrai?
--«Diogène, répondis-je, j'entends votre première pensée, elle répond à la mienne; mais que vous proposez-vous de faire de moi? Ceci est obscur.
--Un philosophe, Satyros, rien de plus, rien de moins, un philosophe comme moi-même, c'est-à-dire un homme qui n'est dupe de rien ou qui, quand il est dupe, le sait et jouit de sa duperie; c'est un état très rare et qui surpasse celui même des Dieux, lesquels, si j'en juge par toi-même, sont fort ignorants et presque toujours à la merci des impressions du moment. J'ai été content de voir de quel oeil tu as considéré les deux rustaudes qui t'ont fait leurs meilleures agaceries. C'est le premier stade. Il faut savoir résister à ses passions. Le second est de leur céder. Ni au-dessus ni au-dessous des faiblesses humaines, auxquelles les faiblesses divines ressemblent beaucoup, si j'en juge encore par toi-même, voilà une bonne position. Sois toujours à leur niveau, toujours prêt à leur répondre, les yeux dans les yeux.
--Si je les avais rencontrées le long d'un sentier, dans la montagne, malgré ma répulsion du premier moment, je n'aurais pas été maître de mon désir.
--C'est bien comme cela que j'entends le second stade, reprit Diogène, mais il en est un troisième, encore plus avantageux. C'est quand on s'aime assez soi-même, pour s'aimer plus que les désirs qui nous font sortir de notre égoïsme. Je m'achemine vers cet état, où je ne crois pas que tu parviennes jamais, Satyros.
--Je ne le crois pas non plus, Diogène. Si la nature des dieux ne s'éloigne guère de celle des hommes, elle en diffère pourtant par un point essentiel, que leur égoïsme est si vaste que toute poésie s'agrège aussitôt à sa substance, sans effort et par le jeu même du désir. Je m'enrichis là où tu t'appauvris, Diogène.»
Ce fut à son tour de méditer la profondeur de mes paroles. Il ne sut quoi répondre, sans doute, car je vis sur son visage de l'ennui et de la tristesse et peut-être de l'envie. Diogène n'est plus très jeune, j'ai peur que sa philosophie ne soit une sorte de résignation insouciante à la fatalité qui pèse sur les hommes. Je m'aperçois, les livres me l'ont déjà enseigné, qu'il y a autant de philosophies qu'il y a d'âges et de tempéraments. Il me l'a assez bien esquissé par sa théorie des trois stades; on désire résister à ses passions, quand elles sont si faibles qu'un peu d'attention suffit à les dominer. On y cède, quand elles sont si puissantes que la lutte est douloureuse. On les dédaigne, du jour où elles sont redevenues sans force, et on n'ose plus regretter le temps de leur pouvoir, de peur de paraître avec l'attitude d'un vaincu. C'est le moment de la vertu. Selon que des jeunes hommes ou des vieillards, des débiles ou des forts régissent la société, l'un ou l'autre esprit domine le monde. Et je crois bien qu'il en est ainsi de tous les penchants humains. Les Etats oscillent selon que l'action ou le rêve sont le plus applaudis sur la scène. Ah! je comprends pourquoi on rit dans l'Olympe.
ANTIPHILOS.
XIII
L'INCONNUE
Cannes, 1er décembre.
Cher ami, je ne vous ai pas conté ce qui nous advint à Monte-Carlo et c'est à peine si je m'en souviens maintenant. Dans le premier moment, cela me semblait considérable, mais je vois bien que les événements n'ont guère d'intérêt que dans leur nouveauté: cela doit nous apprendre à les considérer avec philosophie au moment même qu'ils nous sont le plus douloureux. Il me semble bien que l'aventure arrivée à Diogène, et qui nous atteignait tous les deux, aurait pu mal tourner, du moins il me l'a dit, mais mon insouciance ne s'y est pas arrêtée longtemps et la vie m'a donné raison.
--«Heureux Antiphilos! disait Diogène, en me contemplant avec une admiration mêlée de colère, nous sommes perdus et il est calme comme un dieu! Es-tu capable au moins de me donner un conseil? Animal divin, sois oraculaire, sois dodonique, profère un nombre!»
Il est probable que j'obéis, car Diogène manifesta soudain un grand contentement et disparut, me laissant un peu effaré par ses manières sur un des bancs du jardin, à l'ombre indécise des palmiers. Je ne tardai pas à me remettre, car le lieu était propice à la paix. Des jeunes femmes passaient accompagnées d'hommes vénérables et les mêmes pensées certes n'habitaient pas leurs têtes, car ils avaient des regards dissemblables. Celui des hommes était morne et celui des femmes était stupide, et quoique plusieurs d'entre elles fussent assez jolies, elles ne m'inspiraient aucun désir.
D'ailleurs, je ne dispute jamais une femme à un mâle. Il n'y a que les béliers, les boucs et taureaux qui entremêlent leurs cornes et luttent pour la conquête des femelles. Moi, dont les moeurs sont pacifiques, je ne m'attaque jamais qu'aux femmes seules, c'est plus sûr. Même, à moins que cela ne soit la nuit, autour des maisons, j'attends d'avoir vu dans leurs yeux la petite flamme provocatrice que ma présence manque rarement d'allumer à leurs prunelles. Ainsi, je ne me mets pas en frais, à moins d'être sûr de plaire. Diogène m'a dit que les hommes ne sont pas ainsi et que ce qui les excite dans une femme, c'est sa froideur, souvent, non moins que les obstacles qui la protègent. Ils emploient dans leur langage à ce sujet toutes sortes d'images guerrières qui font de leurs livres sur l'amour de véritables traités de stratégie. Il y est question de siège, de stratagèmes, d'escarmouches, d'attaque, de défaite, de résistance, de victoire, de conquête. Je ne comprends rien à tout cela. L'amour n'est rien, quand il n'est pas le jaillissement d'un double désir. Cependant, je ne serais pas digne du nom de Satyros si je n'admettais l'assaut et l'enlèvement, la surprise qui satisfait le désir endormi avant qu'il n'ait eu le temps de s'éveiller. Ce n'est peut-être pas le plus beau côté de ma nature, mais elle est telle que les dieux l'ont faite et d'ailleurs ni femmes ni filles ne s'en sont jamais plaintes. Il faut dire que j'ai tout à fait refréné ces manières, depuis que je vis dans les villes une vie pareille à celle des autres hommes. Si je n'ai pas encore compris que l'on assiège la femme, comme Alexandre assiégea la ville de Tyr, c'est peut-être que je tiens plus encore à l'ingénuité de ses désirs qu'à une possession que, dans le système stratégique, on ne doit le plus souvent qu'à la lassitude de l'assiégée, à la science poliorcétique de l'assiégeant.
--«Satyros, cria tout à coup la voix de Diogène, Satyros! Tu es le vrai Dieu ou du moins un dieu véritable!»
Et, plongeant une main dans sa poche, il la retira pleine d'or.
--«Mais, soyons prudents, continua-t-il. Il ne faut plus interroger le destin. Il a fort bien répondu. Fuyons cette ville. Prends mon bras du côté de l'or et partons sans retourner la tête.
--Vous avez tort, monsieur, reprit une autre voix derrière nous. On ne rompt pas ainsi sa veine...»
C'était une fort jolie femme, non sans élégance ni sans distinction. Diogène l'apostropha avec emphase:
--«Es-tu le dragon qui garde ces portes et qui doit reprendre aux mortels l'or que leur octroya le destin? Es-tu...
--Je ne suis même pas un dragon de vertu, répondit la jeune femme, en souriant agréablement. Tu as raison. Il est temps d'aller déjeuner. Je te montre le chemin.»
Déjà elle prenait mon bras, et je me laissais faire innocemment, quand Diogène s'élança:
--«Laissez mon ami, je vous prie. Il ne désire pas vous suivre.»
J'avais l'air d'un collégien que son grand frère arrache aux périls d'une aventure et je trouvais que Diogène protégeait vraiment un peu trop ma vertu, car cette femme me plaisait décidément. J'ai vraiment honte de vous l'avouer, mais je luttai un instant encore contre mon désir, je me vis sur le point d'obéir à Diogène, mon bras allait se dégager, je me sentais le fils docile de la civilisation la plus morne, de celle qui s'assied au bord de la route et qui regarde passer ses rêves, sans oser leur mettre la main sur l'épaule. Mais elle tourna vers moi sa tête blonde aux yeux clairs, nos regards se pénétrèrent et je me sentis soudain redevenir le faune des forêts, le faune jovial et hennissant que peuvent vaincre les coups de fourche, mais non les raisonnements.
J'eus un éclat de rire strident, par quoi je raillais mes hésitations. Ma compagne en trembla et serra davantage mon bras. Elle m'emmena et je croyais l'emporter, tant je sentais déjà ses membres palpiter sous mon effort.
Quand Diogène nous rejoignit dans les chambres, dont il avait comme moi la clef, elle se recoiffait déjà dans la glace en me regardant de coin et en murmurant:
--«Quel homme! c'est prodigieux!»
Il eut l'insolence de venir nous considérer, puis il haussa les épaules et dit:
--«Autant celle-là qu'une autre. Elle est d'ailleurs jolie, quoique douée de cheveux blonds. Satyros ne pouvait rester plus longtemps sage. D'ailleurs il faut bien égayer la route. Nous allons loin, madame, et les caprices des dieux sont brefs. Je vous laisse, à moins que vous ne m'invitiez à partager votre repas.»
La nymphe se recoiffait toujours. Je pensai que les femmes sont bien heureuses d'avoir à manier leur chevelure dans les circonstances délicates. Moi, je ne savais que faire et je ne savais que dire.
--«Quel repas? demanda la dame. Il est fini, ajouta-t-elle avec un joli rire. Du moins, je le crois.
--Et vous êtes recoiffée? fit Diogène.
--Qui êtes-vous donc, vous? dit-elle, presque en colère, qui venez vous mêler...
--Je suis, madame, le secrétaire de Satyros, et comme je crains qu'il ne connaisse pas bien les usages...
--Je comprends. Vous me croyez vénale? Je suis esclave de la vie, voilà tout. Je sais goûter, sous ma chaîne et selon sa longueur, les enchantements de la minute présente et en accepter les déboires. Laissez-moi avec mon ami d'une heure, afin que j'amasse sous mes paupières les larmes pour le moment où il me quittera... Souvent, j'ai vu naître l'amour, dans les yeux qui me suivaient, mais je n'ai pas su comment faire croître la fleur, comment au moins la garder fraîche comme une rose dans un verre d'eau. Quand mes amants s'en vont, ils écrasent la rose en ricanant, et la jettent à terre et la piétinent. As-tu, toi aussi, honte de ton plaisir?
--Comme elle parle bien! dit Diogène, qui aime l'éloquence. Que j'aime cette joueuse de flûte! Tu ne dis rien, Satyros?»
Mais je parlai et elle resta.
ANTIPHILOS.
XIV
FUITE
Cannes.
Mon cher ami, Diogène me dit que c'est l'usage entre civilisés de se faire force compliments hypocrites quand arrivent les derniers jours de l'année, mais cette coutume ne me convient pas pour plusieurs raisons. La première est que je connais les saisons, mais non pas les années, qui ont déjà tombé sur ma tête en nombre tel que je devrais en être enseveli. Tantôt il fait chaud, tantôt il fait froid. Les saisons alternent et ne s'accumulent pas. La seconde, la troisième et les autres sont que j'ai un dégoût profond des hommes et que je ne veux plus leur ressembler en rien. Je m'en vais, je retourne aux vieux bois sacrés et au hasard des routes. J'ai retenu mon passage sur une nef qui regagne le pays de Théocrite, veuve des citrons qu'elle apporta. Diogène m'a représenté que sans doute je serai très malade, aussi que je ferai peut-être naufrage, mais je crois que c'est pour m'effrayer, et d'ailleurs j'aime mieux me livrer à tous les périls que de risquer de devenir à la fin un homme pareil à ce que vous êtes. Je m'en vais, je m'en vais! Rien ne me retiendra.
Je fuis un mal affreux, qui diminue mes forces, qui brise mes jambes, qui pourrait faire blanchir mon poil. Diogène, qui en est atteint comme moi, moins peut-être, le supporte gaillardement, se moque de moi et me jure que c'est le lot commun des hommes et qu'il faut apprendre à vivre avec lui. J'en eus déjà une crise, dont je vous fis part, je crois, mais, cette fois, c'est intolérable. C'est l'ennui. Tout me semble inutile, je n'ai aucun désir et la vie est pour moi sans goût. Diogène me dit que cette crise passera comme la première, mais elle est beaucoup plus forte et j'y succombe. Je sens que seule la solitude peut me guérir et il faut que je mette à la chercher la dernière énergie qui me reste encore.
Cydalise m'a décidément oublié. Cela m'a fait du chagrin, et voilà déjà un mauvais sentiment et dont j'ai honte. Diogène le trouvait honorable, mais je ne suis pas (heureusement) construit comme vous et elle me fait horreur, l'idée qu'une femme aurait pu me réduire en esclavage au point de me rendre son oubli douloureux. Le pis, c'est qu'il y a une partie de moi-même qui pense comme Diogène. Il est allé faire un tour à Toulon. Elle n'est revenue à aucun moment. Elle n'a pas écrit. Enfin il a su par une de ses camarades qu'elle n'était jamais allée à Turin; elle ajoutait que nous aurions peut-être de ses nouvelles un jour ou l'autre. Je voudrais ne jamais plus connaître que des femmes sans nom, comme celle que je ramassai dans les jardins de Monte-Carlo. Il ne faut pas qu'un être sorte de sa nature. Celles-là me conviennent, qui viennent menées par le hasard, et qui passent.
Je m'en vais! Il y a tout de même une consolation dans ces syllabes que je répète souvent, et qui me mesurent mes derniers jours parmi les hommes. Diogène ne cherche pas beaucoup à me retenir. Il voit mon abattement et a renoncé à le vaincre. D'ailleurs, je crois qu'il a la nostalgie de sa vie libidineuse; le voyage de Toulon a réveillé ses souvenirs. Je le regretterai peut-être. Il n'ignore rien des moeurs des femmes de son pays et moi, qui en ignore presque tout, j'aimais ses discours amers et pourtant pleins de jovialité:
--«Tu nous reviendras, Satyros, quand la solitude, ou plutôt la barbarie, aura retrempé ton coeur. Tu as encore bien des expériences à faire parmi nous, je veux dire parmi les femmes qui aiment l'amour, et c'est toutes, si on compte celles qui le fuient parce qu'elles croient en avoir peur. Tu n'as connu que celles qui se jettent à la tête des hommes, mais il y a celles qu'il faut conquérir. C'est l'infini, Satyros. C'est notre infini à nous et généralement notre tombeau. Nous y descendons, en rêvant encore à l'énigme de leur sourire dont on ne saura jamais s'il est une propriété naturelle ou une condescendance de leur visage. Tu ne peux pas comprendre cela, je le crains, Satyros, mais, ces femmes-là, on les aime en proportion de ce que l'on doute de leur amour, dont on n'est jamais sûr. Elles ne sont jamais tout à fait conquises, et c'est ce qui donne tant de prix à leurs moindres faveurs. C'est un monde bien différent. Tu n'en as point la moindre idée, Satyros. Tu en es resté à Phryné, chez laquelle on avait toujours accès, précédé d'un sac d'or...
--L'or, qu'est-ce que c'est que ça?
--Ou d'une belle réputation faunesque.
--A la bonne heure!
--Je ne dis pas que ce dernier mérite, qui est le tien, ne puisse encore t'ouvrir quelques coeurs où l'orgueil n'a pas tué la curiosité, mais il faut aussi pour cela une qualité de diplomatie qui ne t'appartient pas encore.
--Cela m'ennuie d'avance!
--Tu ne peux pas savoir. Ah! Satyros, malgré ta petite aventure avec Cydalise, tu es d'une belle ignorance sentimentale. Que d'échelons tu as encore à monter, ou peut-être à descendre, pour être au niveau de la belle humanité délicate!
--A descendre, Diogène, à descendre. Mais je ne désire plus ressembler aux hommes. Je désire m'en aller.
--Tu le diras aussi quand tu seras tout seul avec tes frères les arbres et les ombres fuyantes de tes désirs. Patience! Tu reviendras. Et pour cela il faut partir. La nostalgie est le commencement de la vie spirituelle. L'ennui est la noblesse de l'âme.
--J'aurais plutôt cru que ce fût la joie.
--Non, une âme joyeuse ne sera jamais tout à fait distinguée. Si tu fais des cabrioles, au moins que cela soit avec mélancolie. Regarde-moi bien. L'infini commence à poindre dans tes yeux. Satyros, je crois découvrir en toi un Faune chrétien à son aurore.
--Je sens obscurément, Diogène, que tu me railles. N'importe, je te regretterai peut-être.
--Je l'espère bien. Mais je ne te raille pas. Je constate qu'une certaine tristesse t'a touché le coeur. Si tu restais, tu serais bientôt malheureux avec délices. En effet, cet état ne convient pas à un dieu. C'est bon pour nous, c'est bon pour moi qui n'ai plus que ce moyen de vivre les dernières années de ma pauvre vie. Elle m'échappe et je ne la retiens qu'en feignant l'indifférence, car il y a une ironie dans les choses et elles aiment la malice de la contradiction. Mais moi je sais que j'ai encore de l'amour pour elles et que cet amour est inutile. Alors tu vois ce qui se passe en moi?
--Je ne le vois nullement, mon cher Diogène, malgré toute mon application, mais je désire que tu sois heureux et qu'Erèbe te soit favorable.
--C'est entendu. Adieu. Je retourne à ma turpitude.»
Ah! je ne comprendrai jamais les hommes! Mais mon bateau part demain au lever du jour et je dois aller coucher à bord. Je ne sais si j'aurai encore l'occasion ni même le désir de vous écrire.
Votre ami,
ANTIPHILOS.
FAC-SIMILÉ DU MANUSCRIT DE l'AUTEUR
[Fac-similé du manuscrit de la lettre 9, sur 9 pages.]
TABLE
DES LETTRES D'UN SATYRE
_A L'Amazone_ 7
I. Apparition 23 II. La Fosca 38 III. L'après-midi d'un Faune 51 IV. Cydalise 63 V. Métamorphose 73 VI. La Cellule 83 VII. Le Satyre! Le Satyre! 93 VIII. L'eau de fenouil 105 IX. Erèbe 118 X. Diogène 126 XI. Déidamie 141 XII. La grappe de raisin 153 XIII. L'Inconnue 165 XIV. Fuite 177
_Fac-similé du manuscrit de l'auteur_ 187
CE LIVRE, LE VINGTIÈME DE LA COLLECTION DES MAITRES DU LIVRE, A ÉTÉ ÉTABLI PAR AD. VAN BEVER. TIRÉ A MILLE SOIXANTE EXEMPLAIRES; SOIT: 5 EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 5; 5 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE 6 A 10; 50 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL (DONT 8 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 11 A 52 ET DE 53 A 60; ET 1000 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DES MANUFACTURES DE RIVES (DONT 50 HORS-COMMERCE), NUMÉROTÉS DE 61 A 1010 ET DE 1011 A 1060, LE PRÉSENT OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR PAUL HÉRISSET, A ÉVREUX, LE 10 FÉVRIER MCMXIII. LES ORNEMENTS TYPOGRAPHIQUES ONT ÉTÉ DESSINÉS ET GRAVÉS SUR BOIS PAR PIERRE-EUGÈNE VIBERT.