Part 3
Mes sensations, en ce début extraordinaire de ma vie nouvelle, furent trop confuses pour que je puisse trouver des mots qui les caractérisent exactement. Je voyageai un peu comme un animal que j'avais été jusqu'ici, mais un animal divin en qui les choses et les bruits laisseraient leur empreinte. Avec beaucoup d'application, je pourrais les déchiffrer, comme j'ai fait des phrases, dans mon premier livre de lecture, mais j'ai peur que le résultat ne vous donne rien de nouveau, et je remets à plus tard à coordonner mes émois, si je sens que cela en vaut la peine:
«Ainsi je participe de ces choses rapides que l'on voit passer dans les campagnes, plus légères que les cerfs, plus hurlantes que les loups...»
Vous voyez le genre. Ou encore:
«Me voici installé dans un de ces palais que l'on aperçoit groupés au loin dans les vallées ou sur les collines et d'où se propage un bruit confus et continu comme celui de la mer, etc.»
D'ailleurs, mes étonnements ne sont plus. Je demeure avec Cydalise dans une chambre qui donne sur la mer fleurie et où j'étouffe quand la fenêtre est fermée. Je ne la vois guère plus, ma divine amante, qu'au temps où notre couche n'avait pour rideaux que les branches des pins. Jamais elle ne rentre avant deux ou trois heures du matin et si lasse que c'est à son réveil seulement qu'elle pense à l'amour. Elle continue de réciter les vers des poètes devant le peuple assemblé, et après la séance publique, des amateurs de poésie réclament encore ses talents. Néanmoins je ne m'ennuie pas. Je regarde. Je ne vois pas encore bien. Mon bonheur est concentré dans Cydalise, et je fais la joie de ses jours.
Votre dévoué,
ANTIPHILOS.
VI
LA CELLULE
1er mars.
Quelle vie, mon cher ami, depuis que j'ai quitté, pour l'amour de Cydalise, mes bois familiers et leurs hasards! D'abord quelle monotonie, puis que de troubles, que d'ennuis! Dix fois j'ai voulu fuir, mais les bras de mon amante m'ont retenu, et ses larmes, ses sourires, ses baisers, ses gestes suppliants.
--«Attends au moins les beaux jours, me dit-elle, mon amour. Que ferais-tu parmi ce froid, ce vent et la plainte des pins sonores, maintenant que tu es habitué à la douceur des lits et à la tendresse de mes bras? Retrouverais-tu ton chemin, seulement, parmi toutes ces maisons qui te dérobent l'horizon? O Antiphilos, pense à moi, pense à nos matinées, pense à mes jours que tu as divinisés par ta présence. Quoi! laisser ta Cydalise! N'as-tu pas tout ce qui est nécessaire à un satyre? Dis, parle, que veux-tu?»
Je ne sais que répondre à ces paroles de miel qu'elle dépose dans mes belles oreilles pointues et aussi sur mes lèvres, dans un baiser. Ce que je désire, c'est me retrouver moi-même, mais comprendrait-elle cela, si je le lui disais? Et je me tais. Je lui tais aussi une aventure qui m'a bouleversé, dont elle se doute, j'en ai peur, mais dont je ne veux pas qu'elle ait jamais la certitude. J'en tremble encore, mais vous la saurez, car vous êtes mon ami, et à qui donc la conterais-je, puisque je n'ai plus pour confidents les pins, les rhododendrons, les rochers et les ruisseaux? Autrefois, quand il m'arrivait quelque vilaine aventure, pour m'être trop approché des hommes, je chantais allègrement ma peine et ma peur. Maintenant, prisonnier, je n'ai plus rien de vivant qui m'écoute, et ma voix, quand elle module, m'assourdit. Et puis, j'ai d'autres soucis que la liberté, la liberté que je sais que je ne reprendrai pas.
Un jour de soleil du mois dernier, à force de me pencher par la fenêtre et de scruter les alentours, je découvris non loin d'ici un coin de verdure, un jardin d'où montaient parfois des cris aigus et je désirai y aller. Cydalise me promène tous les jours avant dîner (tout à fait comme un animal favori); nous allons par les rues vieilles, nous allons vers le port, nous tâchons de gagner la campagne, mais c'est trop loin et Cydalise n'a jamais le temps. Nous dînons de bonne heure, elle rentre avec moi, et, après quelques caresses, me laisse en me recommandant d'être bien sage. Ces façons maternelles me sont douces, mais elles me sont sévères aussi: je me vois avec peine redevenu obéissant comme un petit enfant: ma fierté en souffre. D'autres fois, je réfléchis que c'est l'amour qui me tient et modifie mon âme; alors je n'ose plus me plaindre, et bien docilement je fais tout ce qu'a voulu Cydalise.
Je m'endors vite d'ailleurs, la lecture à la lumière m'éblouit et j'ai conservé cette faculté plus divine encore qu'animale, je crois, du sommeil facile, à la fois profond et léger, qui tombe aux abîmes en une seconde et en une seconde remonte à la surface. Je ne me réveille qu'à l'entrée de Cydalise en qui, souvent à cette heure-là, murmurent encore les harmonieuses abeilles du Pinde. Elle fredonne les vers qu'elle a déclamés devant le peuple selon des rythmes nouveaux et fort inattendus pour mon oreille plus habituée aux bruits du vent dans les arbres qu'aux inventions du génie de la grasse Euterpe. Quelquefois, elle tombe sur moi, étourdie de fatigue et la bouche amère. Quelquefois elle se dévêt avec frénésie et m'étonne bientôt moi-même par l'audace de ses gestes lascifs. Mais il faut bien dire que, la plupart du temps, elle est fort calme. Après m'avoir crié: «Bonsoir, Tityre», elle fait le récolement des monnaies éparses dans le grand sac qui ne la quitte pas, se montre généralement satisfaite et ne tarde pas à s'endormir.
S'il n'y avait pas les matinées, je ne supporterais assurément pas une vie si étroite et si mesurée; malgré mon amour pour Cydalise, je m'en irais au hasard des chemins, mais les matinées, je l'avoue, embellissent ma vie. Cydalise est très belle et elle me livre sa beauté bien plus littéralement que dans les grottes et sur les mousses. Le grand air et l'absence de clôture effarouchent toujours un peu les femmes. Aussi je comprends et j'admire ce que votre civilisation a fait pour les rassurer. Si j'en juge par Cydalise, quelles faunesses derrière deux bons verrous et sous une lumière doucement tamisée par des rideaux propices! Celle-ci est digne des dieux. Que n'es-tu, telle que moi, immortelle! Je ne puis te regarder sans mélancolie, après que tu t'es répandue autour de moi comme une vague de délices, car maintenant que je perçois ton existence continue, je perçois aussi ton destin. C'est en passant seulement et comme tombent les éclairs que les dieux doivent aimer les femmes. Elles les ressentent alors ainsi qu'une foudre mémorable qui descend, allume, consume, disparaît et, pour eux, ce n'est dans leur vie qu'une sensation plus ample, qu'une inspiration plus profonde, qu'une coupe de vin plus ardente. Mais l'union constante de deux êtres si différents d'essence, quoique presque tout pareils en désirs et en plaisirs! L'amour de Cydalise me fait connaître la tristesse des choses périssables. Je pense aux fleurs, je pense aux moissons, je pense aux saisons, à tout ce qui ne vit qu'un jour, à tout ce qui tombe sûrement dans le gouffre et qui n'en remontera pas. Cydalise m'a donné une âme d'homme en me donnant son amour de femme, mais une âme d'homme qui sait que le destin ne l'atteindra pas, cependant qu'il verra périr ses amours.
Des hommes, je possède déjà tout le jargon métaphysique. Je ne puis plus prendre la vie telle qu'elle s'offre à moi, bonne ou mauvaise, mais toujours adorable puisqu'elle est. Malgré ma divinité, je pense à ce qui sera, comme si je ne portais pas en moi à la fois le présent et le futur et comme si je n'étais pas destiné à ne jamais en sentir le poids à mes épaules. Dieux mystérieux, il me faut un effort pour ne pas penser douloureusement, moi dont la vie inconsciente exultait en de brefs moments de lumière! Est-ce que je deviendrais vraiment un homme pour avoir aimé vraiment une femme? J'aurais donc un âge, moi aussi? Combien d'années vivent les faunes amoureux? C'est peut-être ainsi qu'ils ont disparu, car on n'en rencontre plus, du moins sur cette terre occidentale.
Voilà à quels excès se portent mes divagations et les pensées illogiques qui m'assaillent en contemplant la tête transitoire de Cydalise, endormie comme elle sera morte, sur mes genoux fauves. Ah! quel poison que votre amour, humains, et quelle idée fut la mienne de lever vers mes lèvres l'amphore fraîche et qui paraissait d'eau pure? Fiez-vous à l'eau pure, Faunes et Satyres!
Et je ne vous ai pas dit mon aventure. Cydalise dort encore, mais elle va se réveiller. Je n'ose pas. Je vous écrirai encore prochainement. Malgré ses matinées de soleil, plaignez le pauvre Satyre.
ANTIPHILOS.
VII
LE SATYRE! LE SATYRE!
Toulon, 15 mars.
Mon cher ami, la tête d'un satyre qui demeure à Toulon avec une récitante lyrique, favorite du peuple, et qui ne voit plus d'autres paysages que les inharmoniques logis des humains, est sujette à d'étranges bouillonnements. Vous me pardonnerez donc les divagations de ma dernière lettre qui voulait vous raconter une anecdote et qui n'a pas su le faire. Je n'arrive pas à ranger mes idées dans leur boîte. Elles empiètent les unes sur les autres, d'où il résulte une grande confusion. Quand j'en veux tirer une, les autres y sont mêlées et le temps se passe à les mettre en ordre.
J'allais atteindre le fait principal, quand l'heure est venue pour Cydalise de rendre à ses traits reposés le sourire qui les éclaire. C'est pour dire que Cydalise se réveille en souriant. Cela fait comme une rose qui s'ouvrirait assez vite pour laisser observer le dépliage de ses feuilles. La vision est de celles que je ne voudrais pas manquer et chaque matin je cueille sur la rose que je surveille la rosée des lèvres humides. Les Hamadryades et les Oréades sont belles. Heureux qui peut les surprendre dans la fraîcheur des aurores et soulever dans leur sein les orages de la volupté! Mais Cydalise efface leur souvenir par je ne sais quelle grâce où se mêlent les promesses et les désirs. C'est bien la nymphe qui s'éveille, mais la nymphe qui attend son amant et va le prendre joyeusement en même temps qu'elle se donne à lui. Je n'en finirais pas, cher ami, si j'osais vous dire tous les charmes que Cydalise me fait éprouver. C'est une incantation, peut-être, mais à l'effet de laquelle je me prête avec joie, et je ne me rassasie pas du breuvage divin, non plus que de la folie où il m'exalte.
Un des matins donc du mois dernier, Cydalise fut cruelle. Elle me laissa bien boire à son sourire naissant, mais la coupe fleurie et parfumée s'éloigna brusquement de mes lèvres, en même temps que ses bras, un instant noués sur mon cou, se détachaient et me repoussaient.
--«Tityre (elle m'appelle toujours ainsi), j'ai affaire, il faut que je sorte et je suis en retard. Sois sage, mon amour.»
Je ne dis mot, je la regardais, navré. Elle fut vite habillée, m'embrassa presque discrètement et disparut.
Elle m'avait laissé dans un état que vous ne comprendrez peut-être pas, n'étant pas faune. Des vers en moi murmurèrent:
Tant pis! vers le bonheur d'autres m'entraîneront Par leur tresse nouée aux cornes de mon front...
Elle avait oublié de m'enfermer. Je fus bientôt dehors, moi aussi. J'avais eu la patience de soigner ma toilette et de me donner toute l'élégance compatible avec mes formes athlétiques et satyriques. C'était l'heure des jeux d'avant-midi. Des cris aigus montant du petit jardin m'avaient orienté. Il y avait toutes sortes d'êtres en robe courte qui jouaient, sautaient, couraient, mais à l'écart dans un massif, sur un banc, deux presque grandes causaient en peignant leurs poupées. Il y avait un autre banc en face. Je m'y installai.
Vous frémissez déjà parce que vous connaissez le personnage, parce qu'il vous a confessé quelques anecdotes qui amusèrent sa vie, parce que c'est par une fillette, comme celles-là, que vous avez eu d'abord la révélation de mon existence. Eh bien, mon ami, il n'est rien arrivé du tout, sinon que j'ai eu très peur, que j'ai pris mes jambes à mon cou et que je suis rentré chez moi suivi (de loin, heureusement) par une troupe hurlante de Yahous.
--«Le satyre! Le satyre!»
J'étais calmé. Je ne désirais pas du tout être entraîné «par leur tresse nouée aux cornes de mon front».
Mais quelles réflexions!
Voilà donc ce qu'avaient fait de moi six mois d'une civilisation à laquelle je n'avais presque pas participé. Certes, je n'ai jamais été téméraire et je préfère fuir les coups que les coups ne m'atteignent, mais tout de même autrefois je n'aurais pas, comme un lièvre, tremblé devant l'ombre de mes oreilles. Ne serait-ce pas la lecture de vos journaux qui m'aurait affolé? Je le crois. Un honnête homme (j'en avais l'aspect du moins) ne peut plus s'asseoir en face de deux petites filles et regarder en souriant leurs minauderies sans entendre ses oreilles corner de l'aboiement d'une meute!
C'est pourtant joli, les petites filles aux cheveux sur le dos; mais depuis cette histoire folle, je les déteste. Ah! que je souffre de ma lâcheté et de ma fidélité. Cydalise, toujours Cydalise! Est-ce qu'elle s'imagine que, parce que je l'aime, je ne puis aimer qu'elle? Hélas! je suis enchaîné. Ayant brisé mon lien, je l'ai renoué moi-même. J'ai peur qu'elle ne gronde, j'ai peur qu'elle ne se moque, je crains ses yeux, surtout, ses yeux dans lesquels je vis, dont j'attends en tremblant le réveil.
Aimez-vous comme cela, vous autres? Avec de tels déchirements et une telle soumission? Sentez-vous en vous-même rugir un animal impatient et obéissant? Peut-être qu'au fond, les faunes et les hommes sont faits de la même pâte, avec seulement, dans les faunes, un levain plus énergique? Cela doit être ainsi, puisque de tout temps les dieux se sont mêlés à vos femmes et parfois, pour leur plaire et les servir, ont abdiqué leur condition divine. Nous sommes tous les fils du destin et notre vie immortelle n'est en somme qu'une succession de vies humaines mal soudées entre elles par le ciment confus du souvenir. Que m'importe aujourd'hui le passé? Je vois bien qu'il n'y a qu'un présent, car le présent efface toutes les autres minutes. Il y a une telle différence entre ce que j'étais hier et ce que je suis aujourd'hui que je n'y vois que difficilement des rapports logiques. La durée, ou ce que vous appelez ainsi n'est que l'illusion de la marche du temps. Mais il est immobile pour moi, qui demeure toujours le même et dont la vie recommence toujours, bien plus qu'elle ne dure, puisque la durée c'est le temps, etc. Comprenez-vous? Mon cher, j'ai lu des métaphysiques et j'en ai conclu que la vie n'est rien pour les hommes, puisqu'elle a une fin, et rien pour les dieux, puisqu'elle n'en a pas. Tout est égal dans l'absurde. Seulement j'ai encore une vague réminiscence de mes plaisirs d'animal libre; je ne broutais pas tous les jours, mais je ne broutais pas tous les jours Cydalise. Par Jupiter, si j'allais en venir à ne plus l'aimer, que deviendrais-je entre ces quatre murs, ou dehors, parmi le grouillement des Yahous?
Je veux que Cydalise m'emmène avec elle parmi le peuple qu'elle enchante. Il faut que je me familiarise avec le mouvement et les paroles extérieures. N'ai-je pas tout ce qu'il faut pour plaire? Oui, je me plais quand je me regarde dans le miroir de mon amante. D'ailleurs, puisqu'elle me regarde avec plaisir, pourquoi les autres seraient-ils plus effarouchés? Je ne doutais pas de moi dans le creux des arbres, les jambes plaquées de vieille terre, des mousses et des feuilles accrochées à mon poil hirsute, et jamais femme n'a couru bien longtemps devant moi, sans faire une chute opportune. Il est vrai que tout m'était bon alors, et que je suis devenu plus délicat. Je suis même ahuri par la quantité de femmes laides et déplaisantes que nous rencontrons dans nos sorties. J'en ris avec Cydalise, si haut qu'elle me sermonne, mais elle est de mon avis et murmure souvent à mi-voix: «Quelles tournures!»
Je ne voulais pas conter mon histoire de petites filles à Cydalise. J'ai changé d'avis. Je veux qu'elle la connaisse. Je vais même exagérer les dangers (presque imaginaires) que j'ai courus parmi les Yahous, afin qu'elle voie la nécessité de me familiariser avec le monde.
Yahous! C'est l'effet que vous me faites. Ne vous en formalisez pas. Il y a des femmes, il y a des hommes parmi les Yahous.
Votre
ANTIPHILOS.
VIII
L'EAU DE FENOUIL
Toulon, 1er avril.
Mon cher ami, je vous remercie de vos conseils, je m'en suis bien trouvé. Tout a parfaitement réussi. Mon chagrin a touché Cydalise. Il était réel. Je n'ai eu à en feindre que l'excès et à simuler le désespoir. Huit jours de comédie suprême ont réduit mon amante à toutes les complaisances. Que les femmes sont faciles à tromper! J'en ai fait l'expérience autrefois avec les naïves nymphes de ma terre natale; les femmes, à peine un peu plus rusées, tombent aux mêmes pièges. Occupées d'elles-mêmes plus que tout au monde et confiantes au dernier point dans le pouvoir de leurs charmes, elles ignorent que l'on puisse s'en priver pendant huit jours, même pour acquérir ce bien supérieur, la liberté. Instinctives, elles sont supérieures dans les conflits de l'instinct, mais l'exercice de l'intelligence les déroute parce qu'elles ne la supposent jamais chez leurs adversaires. Cydalise n'a compris qu'une chose, c'est que je pouvais échapper à sa tendresse et, depuis ce temps-là, elle redouble de câlineries. Les miennes la rassurent et, comme j'ai été bien accueilli par les compagnies qu'elle fréquente, nous sommes plus unis que jamais.
Je me préparais en secret à ma nouvelle vie. J'y fus, du premier coup, fort à mon aise. Je me dois à moi-même, me disais-je, à l'antiquité et à la divinité de ma race, et j'ai pris l'attitude désabusée d'un humain supérieur en exil chez les Scythes. Je parle peu, sinon quand Cydalise est près de moi pour me pousser du coude ou du genou et je prends peu à peu la réputation d'un homme dédaigneux ou distrait.
«Quelque fils de famille, quelque solide hobereau», ai-je entendu dire.
Cydalise, à qui j'ai répété cela, en a beaucoup ri.
--«C'est que c'est vrai!» répétait-elle.
Elle m'a appris alors que hobereau, cela voulait dire un noble de campagne, demeuré un peu paysan, et, caressant ma barbe, elle m'embrassa devant tout le monde, ce qui fit pousser de petits cris singuliers à plusieurs femmes qui étaient là. Cela se passait au café de l'Amirauté. C'est là que j'ai débuté dans la carrière d'homme du monde, du vaste monde.
Les femmes me regardent beaucoup. Cela ne m'étonne pas, car je dois leur paraître surnaturel, mais presque aucune ne m'a plu encore et Cydalise voit ses inquiétudes se dissiper de jour en jour. Elle m'a confié à un de ses amis, un vieil officier de marine qui a connu des humanités de toutes les couleurs et qui me fait du matin au soir le récit de ses navigations et de ses expériences: cela m'instruit. Il est très fier d'avoir connu une Océanienne nommée Rarahu, qui était inconsolable, comme Calypso, du départ d'Ulysse, et qu'il a pourtant consolée.
--«Je n'avais pas, me dit-il, mon pareil, pour consoler les filles de couleur, abandonnées par des Blancs.»
Cet amour subalterne m'inspire un peu de pitié, mais je suis bien aise de connaître sa fonction amoureuse. Si jamais je quitte Cydalise pour suivre ma destinée, qui, d'ailleurs, est indéfinie, je la remettrai aux mains de ce brave homme.
Un camarade est venu le voir et ils se sont mis à raconter ce qu'ils appellent leurs bonnes fortunes. Ce camarade est très convenable, mais un peu monotone. Quelle pauvreté de souvenirs et de sensations! Il sort de leurs récits je ne sais quelle odeur de gaudriole qui prend à la gorge. Moi, l'amour ne m'a jamais fait rire. Cela fut toujours pour moi la chose la plus grave du monde et la plus profonde. A la vulgaire fille de ferme, sentant la bouse de vache, j'ai trouvé encore un goût d'infini.
Au reste, je crois bien que l'amour nous donne ce que l'on possède déjà et qu'il ne peut nous donner que cela. C'est pourquoi, à des natures comme la mienne, la qualité de l'adversaire importe peu, en dehors des aptitudes de jeunesse et de force. Pourtant la beauté a toujours été une fontaine où mes forces se sont accrues, où je retrouvais toujours renouvelé mon désir à mesure que je l'abandonnais au secret des eaux.
Mais la beauté, c'est si rare! Même les nymphes immortelles, je puis vous l'avouer, sont quelquefois un peu camuses et il y a de la dureté dans leurs sourcils trop rapprochés et leurs cheveux fauves plantés trop bas. Comme moi, avant ma transformation, elles sentent la terre, les feuilles pourries et les fleurs vireuses écrasées par leurs reins. Ne rêvez pas de ces amours qui ne sont belles que par leur inconscience. Je puis encore m'y plaire, j'y retrouverais ma saveur originelle et la jeunesse rude de mes désirs phrygiens, mais vos Cydalises, si précieuses par leur fragilité même, surpassent les délices des immortelles et c'est à leur peau que s'est attachée l'odeur des violettes.
Mes deux marins, cependant, buvaient une sorte d'eau couleur d'herbe et qui sentait le fenouil, leur teint prenait des couleurs de plus en plus riches et, jouant avec des manières d'osselets, comme les bergers de Sicile, ils n'échangeaient plus que de rares paroles où revenaient des mots dont je ne pouvais saisir le sens. Ils avaient oublié les femmes et je n'en fus pas fâché, car je goûte peu les discours insanes dont elles sont le prétexte.
Je pus donc regarder celles qui maintenant emplissaient le café et ne semblaient faire nulle attention à moi. Pourtant je crus remarquer que deux yeux, en apparence perdus dans le vague, se fixaient de temps en temps sur ma figure, et la vanité me poussa à sourire. Un sourire me répondit. Moi qui ne buvais pas d'eau de fenouil, je me sentis devenir plus rouge que mes voisins et soudain je fis un mouvement pour me lever. Mes anciens instincts renaissaient, j'allais vers mon plaisir, comme jadis. Un instant, je crus respirer du véritable fenouil et l'odeur des oranges de Cogolin. Si elle s'était levée aussi, si elle avait fait, comme mes folles de jadis, le geste de fuir, comme j'aurais bondi dans ses pas! Mais elle prit un journal où elle dissimula son visage, et les mobiles du mouvement m'étant enlevés, je demeurai tranquille. Cydalise s'approchait. C'était probablement sa venue, aperçue dans la glace, qui avait fait se déployer le journal. Je me promis désormais d'être plus maître de moi-même et de surveiller les glaces.
La bien-aimée Cydalise m'agaça, puis m'exaspéra en m'appelant sottement «son vieux Tityre», ce qui fit déclencher un petit ressort rouillé chez le vieil officier qui laissa sortir péniblement:
«_Tityre tu recubans, recubans..._»
Le journal ne remuait pas, mais par prudence je baissai les yeux. Cydalise était également de mauvaise humeur. Heureusement, la partie d'osselets étant finie, les deux bonshommes se tournèrent vers elle et l'assaillirent de galanteries. Celui qui était arrivé le dernier était le plus empressé et Cydalise, amusée, reprit un peu d'entrain. Elle accepta un verre de jus d'herbe et ces messieurs en profitèrent pour remplir leurs coupes, après m'avoir prié de suivre leur exemple:
--«Pas lui, pas lui!» s'écria Cydalise. «Cela le rendrait fou. C'est du lait qu'il lui faut.»
Le lait était bleu et avait un goût de vieux papier, mais je préférais encore cela au fenouil. Que de fois, dans mes courses à travers les prés, au lever du soleil, j'avais pressé dans mes lèvres la mamelle d'Io! Je faillis dire cela tout haut. Par bonheur, la grimace que je fis, en retournant dans ma bouche le relent de ce singulier breuvage, éloigna de mon esprit cette confidence intempestive.
Je me tus, dévorant en silence les bienfaits de la civilisation:
«Enfin, il y a des compensations», me dis-je.
Nous partîmes. Sur le seuil je me retournai vers le journal. Il s'était abaissé. Cydalise surveillait les plis de sa robe. Follement, j'envoyai un baiser au visage qui maintenant me regardait.
--«Viens-tu, Tityre?»
Je suivis.
Est-ce que je commence à comprendre? Adieu.
Votre
ANTIPHILOS.
IX
ÉRÈBE
Toulon, 17 juin.