Part 2
--C'est bien un Faune. Il ressemble à celui que fit, il n'y a pas longtemps, le seigneur Buonarroti, pour amuser notre saint Giulio.»
Pendant qu'Allegri traçait sur son carton une figure où je me reconnaissais, la Fosca s'était levée et, drapée dans son écharpe, elle s'éloignait. J'allai chercher de l'eau dans une corne de buffle, la Fosca réunit quelques fruits, des mûres, des pommes et des pignons et nous fîmes une collation agréable.
Allegri revint plusieurs fois les jours suivants. Il dessinait sur des morceaux de carton avec des crayons de plusieurs couleurs. La Fosca, dès qu'il arrivait, s'étendait nue, dans la pose que vous connaissez, et moi j'avais la bonté de rester là, tenant le voile que je venais d'enlever, et dans une attitude de désir qui n'était pas feinte. Cette comédie m'agaçait un peu. Je trouvais les séances longues. Et puis la Fosca avait des sourires trop heureux dans son sommeil simulé, son ventre et ses seins se soulevaient avec trop de complaisance.
Une nuit que nous étions restés très tard à deviser et à rire (il avait apporté des confitures et un flacon de vin), le ciel pâlit légèrement.
--«Il est temps, dit alors Allegri, en se levant. Venez. Dans une heure, nous aurons gagné la masure solitaire où j'ai établi mon atelier. Mon tableau est fini, mais je voudrais, au moins une fois, le comparer à la réalité, car le souvenir de mes yeux a pu me tromper, quoiqu'ils soient des miroirs très fidèles.»
Nous le suivîmes. L'oeuvre était parfaite. La Fosca respirait vraiment et moi j'étais vraiment beau, avec mon air amoureux. Des peaux de bêtes attendaient la Fosca, qui s'y étendit, dévêtue, et Allegri, comme avec fièvre, les yeux à la fois sur le modèle et sur le tableau, jeta sur son oeuvre de rapides touches, dont chacune, quel miracle! en augmentait le relief, l'éclat, la vie. A ce moment-là, c'était bien lui, le véritable dieu!
--«J'entends les paysans, cria-t-il tout à coup. Sauve-toi, je te la ramènerai ce soir.»
Je m'enfuis, car je crains fort les fourches. Je n'ai jamais revu la Fosca. Sa perte ne me fut sensible que dans les premiers jours, car j'avais bien senti qu'elle m'aimait moins, depuis qu'elle se livrait à l'admiration d'Allegri, et d'ailleurs, j'en avais tiré tant de plaisirs que la satiété approchait.
Je fis, peu après, la rencontre d'une jeune paysanne qui me la fit tout à fait oublier. Cependant, ce n'est jamais sans émotion que je revois l'image de ce bel Allegri, mon portrait et la nudité divine de cette noble Fosca que l'amour transformait en bacchante, mais qui ne fit jamais, dans les attitudes les plus lascives, un geste disgracieux. Sa beauté lui a valu l'immortalité: elle vivra autant que moi, autant que les arbres, les fleuves et les montagnes, autant que le monde. Ma petite Anglaise m'en apporta hier la photographie. J'aime mieux les anciennes gravures, mais cette manière est peut-être plus exacte. Pourquoi appelle-t-on cela Jupiter et Antiope, la petite, pas plus que d'autres, jamais, n'ont pu me le dire. Vous saurez, vous, du moins, que cela représente le Faune Antiphilos et la Fosca, depuis marquise de Sassuolo.
Un mois plus tard, Allegri revint me voir. J'étais avec ma jeune paysanne et pourtant je m'apprêtais à lui faire des reproches, lorsqu'il me dit, d'un air fort mélancolique:
--«Elle m'a quitté à mon tour.
--C'est bien fait, répondis-je.
--Sans doute, mais toi, tu es consolé et moi, je ne le suis pas encore.»
Il me conta que la Fosca était la fille d'un patricien de Modène fort dissolu et endetté, qui l'avait vendue à un prêtre. Elle poignarda le prêtre au moment même du viol et s'enfuit à Sassuolo où le vieux marquis Giambattista la rencontra, la recueillit et la cacha pour sa beauté. Ensuite, elle fut sa maîtresse par reconnaissance, et vécut à sa cour sur le pied d'une noble dame.
--«Elle était avec lui, à la chasse, quand elle courut vers toi. Il y a huit jours, le marquis qui faisait de grandes recherches pour la retrouver, apprit que je cachais une femme dans ma masure. Il vint; au lieu de se mettre en colère, il pleura, pardonna, m'acheta mon tableau et m'invita au mariage. Elle est la marquise de Sassuolo depuis ce matin. Les vieillards ont des idées singulières. Quelles oeuvres j'aurais faites avec un tel corps!
--Tu n'es ni homme ni dieu, Allegri, tu es peintre.»
Il ne répondit pas et resta longtemps songeur. Je ne l'ai jamais revu.
ANTIPHILOS.
III
L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE
Cogolin, 3 juin.
MONSIEUR,
Enfin j'ai une occasion pour vous écrire et vous dire encore un chapitre de mes aventures, puisque je sais que vous les avez fait connaître aux hommes. Les dieux comme la nature n'existent qu'au moment que vous en parlez, que vous y pensez, et sitôt que votre attention se détourne des choses divines, ils retombent dans l'obscure immensité panthéiste, où leur vie s'écoule muette, profonde et végétative. Je participe des dieux, j'ai vécu cette vie. Je participe des hommes, et je connais les joies humaines. Hélas! Elles m'ont été si parcimonieusement mesurées par le destin, en ces derniers temps, que je ne sens presque plus mon humanité. Cela fait que je suis triste, oui, triste, malgré les yeux changeants qui me regardent en ce moment d'un air de reproche, malgré les joues un peu rosies par le fard et maintenant un peu pâles qui se frottent à mon vieux cuir immortel et poilu. J'ai goûté, depuis trois ans, plus d'amertume que dans le reste de mes jours. La solitude m'a empoisonné le coeur, et si des temps pareils, ou pires, qui sait? devaient revenir pour moi, j'en serais réduit à implorer des dieux mon rappel à l'Olympe, mon retour à la condition paternelle. Ah! renoncer aux femmes! Les dieux ne descendent plus sur la terre et je crains les déesses. Quelle figure, parmi elles, ferait le pauvre chèvre-pieds?
Mais ne suis-je pas né pour être heureux? Cydalise, quand je dis cela, me traite de satyre romantique, et quoique je ne comprenne pas bien, je sens que cela signifie qu'un tel rêve est devenu un peu chimérique. Foin de la chimère! Nous ne comprenons pas le bonheur de la même manière, moi et vos philosophes. Je ne mourrai qu'avec la nature, ce n'est qu'avec elle seule que je dois m'accommoder. Les saisons m'importent plus que les métaphysiques. Pourquoi le temps ne reviendrait-il pas des anciennes libertés faunesques? La porte des bercails ne sera pas toujours aussi bien fermée et Vénus, qui semble s'oublier en des amours particulières, se souviendra encore de sa mission universelle. C'est un fait que les nymphes n'habitent plus les bois et que je n'ai pu, depuis trois ans, capter aucune fille, mais Cydalise a réconforté le vieux Faune solitaire et l'espoir des vendanges est rentré dans mon coeur. Ne croyez pas ce que je vous dis aux premières pages de cette lettre. C'était un reste des mélancolies que je n'ai pu partager avec personne. Maintenant que vous les avez ressenties comme moi, je ne les ressens plus. Que fait le passé à qui tient le présent!
Cydalise est descendue du chariot de Thespis pour venir à moi. Sa profession est de déclamer devant les peuples les vers des poètes. Elle me cherchait, c'est qu'elle m'avait déjà trouvé, comme disent des vers qu'elle m'a récités et qui s'appliquent évidemment à ma divinité, toujours présente et toujours active. Cydalise ne l'a pas invoquée en vain. Le dieu millénaire a toujours la jeunesse de ses désirs et les désirs de sa jeunesse. Les faibles hommes trahissent les femmes, bien des femmes me l'ont avoué, les satyres jamais, elles l'ont reconnu, frémissantes et rougissantes, trop tard aussi pour leur bonheur, dirent quelques-unes. Rêveuse et libertine, Cydalise aime à dire des poèmes entre deux délires. Elle commence d'une voix un peu essoufflée par la course divine, s'exalte puis peu à peu tombe en une sorte de tremblement précipité qui s'achève dans mes bras, plus rapide encore. Aussi, je sais plutôt les premiers vers que les derniers, qui meurent dans un murmure sans paroles. Je me souviens d'une aventure pareille, jadis, en Campanie. J'aimais une esclave grecque d'une merveilleuse beauté qui venait me retrouver tous les soirs, et qui tous les soirs voulait me chanter la première idylle de Théocrite, pour me montrer que sa voix était aussi pure que son corps oint d'huile de lavande. Elle n'eut jamais la force d'entamer le troisième vers. «Doux est le murmure du pin près des fontaines, chevrier, doux le son de ta flûte...» Sa voix s'évanouissait à [Grec: Tyrisdes]. Peut-être ne se souciait-elle pas, comme dit Esope, de lâcher la proie pour l'ombre. Les dieux soient loués! La gaieté me revient avec ces lointains souvenirs qui se rejoignent si doucement au présent, à travers les siècles. Celle-ci sait mieux résister à la violence du désir: elle prépare avec plus d'adresse le dénouement dont elle sait prolonger les syllabes plaintives. Les hommes ne lui ont pas donné une mauvaise éducation: peut-être m'attacherai-je à elle plus qu'à toutes les autres, quoique ma nature me pousse toujours vers de nouvelles découvertes. Les femmes de cette sorte sont si rares!
Mais il y a des repos forcés à l'amour, et les honnêtes satyres eux-mêmes les respectent, car ils ont en horreur le sang, comme les larmes. Un de ses jours de langueur, elle vint avec un livre, et, souriante encore parmi sa tristesse résignée, elle se mit à lire, tout haut, sans autre explication: L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE. Miracle! Bercé à ces rythmes inégaux comme une course dans les collines boisées, j'avais presque autant de plaisir à contempler ses lèvres mouvantes qu'à les tenir enfermées dans les miennes. Puis elle m'expliqua le poème comme jadis les philosophes dans les académies.
Et je me voyais à mesure surgissant d'entre les saules du bord de l'eau, l'oreille aux aguets d'ébats que je désirais et que je ne voyais pas. Je me souvenais, c'était une de ces après-midi excitantes et chaudes, telle que je n'en ai pas eu depuis longtemps, j'avais entendu la rivière clapoter un peu, comme au jeu d'un corps qui s'y plonge et j'allais fuir, car je crains l'homme ennemi, quand je crus voir au bord des cheveux flottants, touffe de chanvre tenue d'un lien de jonc. Je guettai. Si c'était une femme, partie d'un petit jardin de roses, elle reviendrait là, et la haie était transparente et la maison assez haut vers la colline. Je guettai longtemps. Las, je me mis en quête. Je ne voyais rien. J'entendais des rires maintenant. J'imaginai beaucoup de choses, celles mêmes que le poète avait dites. Oh! les prendre! Elles sont au moins deux, puisqu'il y a des rires. Des rires, des jeux, des caresses légères. C'est là. On se tait. M'a-t-on deviné? Non. Le plaisir médite avant d'éclater. Et moi? Mais si vous connaissez le poème, vous connaissez aussi mon agitation, mon inquiétude irritée, hennissante, toute effarée, toute étourdie. Un homme se leva, parmi les arbres d'en haut.
--«C'était lui, dit Cydalise.
--Lui?
--Le poète.»
Et elle baisa son nom sur la première page du livre.
--«C'était donc lui?
--Assurément.
--Je pris la fuite.
--Fuir! Mais il te voyait, il aurait voulu s'approcher de toi. Songe, il te ressemblait, autant qu'un homme peut ressembler à un dieu, et nul ne fut jamais plus près des dieux par l'esprit. Le fuir, lui, ton frère en ingénuité!»
Voilà l'aventure telle que je viens de l'apprendre. Cydalise me dit que je dois en être très fier. Elle m'a fait apprendre par coeur trois vers de ce divin poème, afin que je n'aie pas l'air d'ignorer tout de mes fastes:
Alors m'éveillerais-je à la ferveur première, Droit et seul, sous le flot antique de lumière, Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.
Ingénuité, encore. Mais rien ne me convient davantage.
J'ai fait un marché avec Cydalise. Je lui permets de vous envoyer des baisers. Recevez-les. Elle me permet de vous faire ou plutôt de vous renouveler une prière. Ne permettez pas qu'on appelle satyre les vilains hommes qui éventrent les petites filles. Un satyre est incapable de tels forfaits. Toutes celles que j'ai rencontrées ont été fort contentes de moi et leurs baisers, innocents comme la nature, m'ont remercié fervemment des mille petits jeux que je leur ai appris.
ANTIPHILOS,
Satyre.
IV
CYDALISE
Cogolin, 30 septembre.
MONSIEUR,
Je vous écris moi-même. Cydalise a fait ce miracle. Ma divinité, qui était déjà vieille il y a six mille ans, en sait presque autant que ces petits garçons qui sortent en courant de l'école. Je ne dirai pas que cela m'a ouvert le monde. Cela me l'a voilé, au contraire, et je l'ai vu diminuer, comme se rapetissent les pins sur la colline, à mesure que l'on s'en éloigne. Mais en se rapetissant il devient plus net, ses contours sont plus fixes et ses lumières plus vives. Mon cerveau en est tout changé. Ce n'est déjà plus celui d'un dieu. La vision vaste, mais confuse, et presque inconsciente, s'est tout à coup précisée. Peu à peu, je me suis détaché de la nature, d'où je me suis érigé, seul. Elle vivait en moi et je la sentais comme le battement de mon coeur. C'est moi maintenant qui vis en elle et je cherche en vain à la toucher de mes mains: elle n'est plus que de l'air, de la lumière, des odeurs et des aliments. Je la sentais respirer du même souffle que moi et il faut maintenant que je la boive: cela m'enivre.
Cydalise s'amuse de mes étonnements.
--«Je vois, dit-elle, naître un homme. C'est plus beau qu'un dieu. J'étais curieuse de toi. Maintenant je t'aime, car je lis dans tes yeux une fraternité. On ne peut aimer que ses pareils ou ceux qu'on a façonnés à son image. Quand les dieux se mettent à aimer ils deviennent des hommes.»
Ce singulier langage me réjouit, car c'est la vérité, je me suis mis à aimer Cydalise, je le reconnais à cela que les plus belles filles me sont presque indifférentes ou que l'image de Cydalise vient s'interposer aussitôt entre elles et moi, si par hasard elles me plaisent et m'attirent. Il y en a eu beaucoup sous nos pins, cet été. Elles se couchaient dans la lavande, leur grand chapeau sur les yeux et elles feignaient de dormir dans la paix tiède des sérées, sous le dernier rai du soleil. Oh! l'émotion soudaine, le frisson qui d'un coup tend l'arc, quand la robe lentement levée laisse voir un beau corps rayonnant de nudité! Ce n'est pas un vieux souvenir. Il y a encore des raffinements qui, jadis, étaient l'habitude. Ces pieds nus dans des sandales, ces capuces, ces robes de nonne comme j'en vis autrefois à Florence, droites et modestes dans leur laine grise couleur du temps et de l'innocence, j'ai revu cela, un soir, sous les pins de Cogolin.
Qu'elle fut bonne, qu'elle fut belle, qu'elle fut douce, la petite nonne de Cogolin! Et ses yeux, comme à mon approche ils mêlèrent candidement leurs longs cils d'or! C'est ma dernière aventure. Le souvenir m'en est cher et je ne l'ai pas sacrifié à l'amour de Cydalise, mais depuis, je n'ai plus cherché rien, accepté rien. Quand j'ai su mes lettres, j'ai voulu graver sur l'écorce d'un platane:
LE SATYRE ANTIPHILOS EST FIDÈLE A CYDALISE
En relisant l'inscription, je ne pouvais croire que cela fût la vérité et que je l'eusse écrit moi-même. J'allais éclater de rire, quand je vis dans les yeux de Cydalise un regard heureux. Je compris que je n'avais pas menti.
Nous vivons des jours dorés. Mon amante me donne presque toute sa vie. Quand elle va à la ville, elle en revient un peu lasse, avec des pièces d'or qu'elle me montre en souriant et des gâteaux au lait et au miel que nous partageons au bord d'un ruisseau pur où les colombes comme nous viennent boire. Puis elle me donne une leçon. Je crois que l'or qu'elle rapporte lui vient de celle qu'elle donne aux hommes, là-bas. Quand je lui demande si ses élèves font des progrès, elle me baise le poitrail et joue avec mes frisures pour toute réponse. Moi, je me laisse faire, puis nous parcourons notre domaine, c'est-à-dire le bois de pins, la pelouse de bruyère et de lavande, le coteau aride dans lequel il y a une grotte et des broussailles qu'arrête le ruisseau près duquel ont poussé quelques platanes.
Cela semble à Cydalise singulier et amusant de coucher dans une grotte. Je n'ai jamais dormi qu'en plein air ou dans des grottes, et ce qui m'étonne et ce qui m'amuse dans la nôtre, ce n'est pas qu'elle soit une grotte, mais que Cydalise en ait fait un palais digne de l'Olympe. Elle a apporté dans un char que traînait un cheval rapide un grand sac de laine cousu avec art, sur lequel nous nous étendons, bien plus à l'aise que sur les feuilles mortes, qui sont pourtant douces, des peaux de bêtes, des étoffes richement tissées et peintes des couleurs les plus vives. Elle a pour sa toilette réuni mille objets qu'envieraient les déesses et, rangés sur des planchettes élégantes, il y a, ce que je n'avais pour ainsi dire jamais vu, des livres et des cahiers d'images. Par elle si nette, si raffinée, divine, on le croirait, je vis dans un enchantement. J'ai des loisirs. Mes repas tout préparés m'attendent et le temps que je passais à cueillir fruits et racines, à faire des provisions d'écureuil, il s'écoule là, maintenant, près d'un livre où je découvre la vie.
Voilà ce qui est singulier pour moi, bien plus encore que les féeries créées par Cydalise, c'est que la vie puisse être contenue dans les pages d'un livre. Oui, j'ai vu qu'une feuille de papier sur laquelle on dirait qu'un hanneton s'est promené bien sagement, mais les pattes sales, qu'un tel chiffon détient en lui plus de choses que les vallons et les coteaux, les arbres et les horizons qui se dressent ou s'allongent devant mes yeux. Ma longue et divine expérience est confondue. Je croyais savoir parce que j'avais vu, mais les hommes ont regardé, et ce n'est pas la même chose. Je ne puis que vous exprimer mal mes joies de jeune civilisé. Il est entré en moi tant d'idées dont je n'avais pas le moindre soupçon, que j'en suis tout troublé. C'est en vain que j'essaierais de vous les dire. Puis, ce serait expliquer le vol à un habitant des airs. Mais j'ai besoin d'un confident, d'un homme à qui je puisse avouer, sans qu'il en rie, mon nouvel état d'esprit. Cydalise m'intimide trop: je suis près d'elle comme un grand enfant qui cherche à lire dans les yeux et qui s'y mire.
Ah! divine nature, c'est toi la cause, cependant, et c'est toi d'abord que je dois remercier. C'est ma noble nudité et la hardiesse sauvage de mon allure qui ont attiré à moi la femme où je frotte la rugosité de ma peau; je l'ai usée jusqu'au sang et ma chair s'est faite d'une sensibilité inconnue. Les antennes de la volupté sont devenues peu à peu celles de l'intelligence. Quand Cydalise, sous mes yeux attentifs, laisse tomber ses vêtements et éclate, il me semble que c'est Isis qui se dévoile, mon cerveau s'exalte et non plus seulement mon sens génésique, et, du même mouvement, que ma chair, mon esprit se dilate et s'épanouit.
Hein? Ce n'est pas mal pour un Satyre? Je me relis avec complaisance, je déplace quelques virgules, je m'amuse beaucoup.
Votre
ANTIPHILOS.
V
MÉTAMORPHOSE
Toulon, 15 décembre.
CHER MONSIEUR,
Que d'aventures depuis ma dernière lettre, qui annonçait déjà bien des changements dans ma vie? Je crois que Cydalise est victime d'Aphrodite qui l'a rendue folle de moi:
--«Avant de te connaître, me dit-elle, je ne savais pas ce que c'était que l'amour!»
Cela me fait rire dans ma barbe, car Cydalise, quoique mortelle, m'a toujours paru fort experte en cette science immortelle que j'ai poussée assez loin pour être bon juge. Mais je ne dis rien. Comment riposter? Mon ironie divine s'arrête sur mes lèvres, car Cydalise me fait éprouver aussi je ne sais quel sentiment inconnu. Je ne puis me passer d'elle, voilà qui est certain, et cela ne m'était jamais arrivé. Elle m'est plus belle que toutes les femmes, plus verte que les vierges, plus fondante que les matrones parfumées. Avec elle je possède tout et je ne regrette rien, je monte plus haut que les dieux, au point qu'il me semble que, pour devenir plus qu'un dieu parfois, il faut cesser de l'être à chaque heure de sa vie. La vraie divinité est intermittente et se repose délicieusement dans le néant d'avoir été. J'apporte tant de choses dans l'amour que je n'avais jusqu'ici jamais demandé aux femmes d'être autre chose qu'un prétexte au déploiement de moi-même. Maintenant, je sens que Cydalise jette à mes pieds presque autant de richesse que moi: alors, pour n'être pas vaincu en munificences amoureuses, je lui obéis. Elle fait de moi ce qu'elle veut: quelle métamorphose!
Je ne pouvais me séparer d'elle et la saison rendait nos rencontres plus difficiles. Alors elle a eu l'idée de m'emmener à la ville:
--«Et puis, m'a-t-elle dit, je veux t'aimer parmi les hommes.»
Moi qui me souvenais des coups de fourche et des crocs des chiens, je demeurai muet, en la regardant avec terreur.
--«Tu as peur?
--Et comment te suivrais-je tout nu?»
Cydalise éclata de rire, se jeta à mon cou, et ce jour-là nous ne parlâmes plus de mon exode.
Un matin, je méditais tristement, songeant à fuir, pareil au sanglier qui emporte à son flanc l'épieu qui le blessa. Malgré mon amour, la vision lumineuse de femmes nouvelles commençait à emplir mes yeux, j'entendais leurs cris, leurs rires, leurs disputes et leurs moqueries anxieuses, quand Cydalise surgit au bord du sentier, portant un gros paquet qu'elle laissa choir, en même temps qu'elle-même. Sans m'adresser la parole, elle regardait alternativement le paquet, puis moi. Enfin, selon son habitude dans les cas embarrassants, elle prit le parti de rire. Maintenant elle se roulait sur la mousse, en proie à une telle crise de gaieté hystérique que sous son sein gonflé le corsage céda. Cela changea ses idées et la calma aussitôt. Dès que je lui vis un visage sérieux et inquiet, je m'approchai d'elle et, lui ayant baisé tendrement les yeux, j'attirai le paquet et je l'ouvris.
Les regards de Cydalise suivaient avec curiosité tous mes mouvements:
--«Oui, c'est pour toi. Je t'emmène à la ville.»
Vous avez deviné que c'étaient des vêtements d'homme. J'eus un moment de désespoir:
--«Mettre ça!»
Mais Cydalise me regardait, maintenant, avec tant de sollicitude que je murmurai, soumis comme un petit enfant:
--«Je veux bien.»
Alors elle battit des mains et nous allâmes vers la grotte. Il faisait assez frais et cela influa peut-être sur mon sentiment. Je me trouvai fort bien de toutes manières, quand j'eus revêtu ces habits qui m'avaient semblé d'abord de vilains instruments de torture.
J'avais chaud et il émanait de moi je ne sais quelle élégance humaine dont je fus aussitôt fier. Un marin m'a dit depuis que j'avais la grâce du roi nègre Ho-Papo, et il ne plaisantait pas: un roi est toujours un roi, un satyre est toujours un satyre. Avec le bon goût des femmes, Cydalise m'admira aussitôt. Elle ne s'en lassait pas, me faisait tourner comme une toupie, tapotait les plis et les poches. Elle ne fit la moue que devant la cravate bleue qui n'allait pas à mon teint, disait-elle, mais on verrait cela plus tard. Mes cothurnes étaient du cuir brillant le plus souple et ne me blessaient nullement. Un pétase rond emboîtait à merveille mes petites cornes recourbées et mon épaisse crinière. Elle mit dans la poche de mon gilet, en rougissant un peu, quelques pièces d'or et d'argent, puis:
--«Maintenant, tu es complet, mon amour; partons.
--Adieu, grotte où j'ai été heureux parmi le vent et les feuilles, et vous, arbres, ruisseaux, houx, adieu. Nature, adieu...»
Cydalise interrompit mes effusions, qui d'ailleurs me semblaient ridicules, maintenant que j'avais revêtu la livrée humaine, et nous réunîmes le contenu de la grotte en un paquet guère plus gros que celui qui avait contenu les éléments de ma métamorphose. J'aurais bien voulu sacrifier une dernière fois à l'Aphrodite champêtre, mais Cydalise me dit que le train n'attendait pas et nous gagnâmes la voiture qui, elle, nous attendait à l'orée de la forêt de pins.