Lettres d'un satyre

Part 1

Chapter 14,005 wordsPublic domain

Produced by Thanks to Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

REMY DE GOURMONT

LETTRES D'UN SATYRE

FRONTISPICE DESSINÉ ET GRAVÉ SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT

[Marque d'imprimeur: CRES-CAM]

PARIS GEORGES CRÈS ET Cie LES MAITRES DU LIVRE 3, PLACE DE LA SORBONNE, 3

MCMXIII

EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES

Nº 741

_A L'AMAZONE_

Vous ne m'avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette histoire singulière, ce que j'avais voulu faire par ces _Lettres d'un Satyre_. Je n'en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à m'attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah! mon amie, je ne suis pas toujours l'homme des intentions, des plans et des projets, j'aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier pour l'exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique l'enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre les deux premières _Lettres_ et les autres et quoique celles-ci se soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers et aussi ou d'abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi certaines modifications, j'ai tâché qu'elles conservassent dans leur ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains, encore que tout cela soit bien court, qu'on se sente, vers la fin, un peu de l'ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage cornu. Rien n'est plus difficile que l'étude d'un être élémentaire, dont la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées, qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s'étonne même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux, c'est que ce sont des jeux défendus. Or, c'est une qualité de plaisir dont il ne sent aucunement le sel. L'idée le dépasse, d'un être qui ne tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu'il goûte aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la difficulté vaincue. Ce qui m'amusa, en écrivant ces _Lettres_, ce fut de prendre parti pour la créature instinctive contre la créature raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma sympathie pour ce dévergondé, je n'ai pu lui procurer le contentement de vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses afin de s'en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de choses pour qu'il y réussisse jamais. Qu'est-ce qu'un être qui ne connaît point la valeur de l'argent et qui d'abord n'en possède pas? Je doute que même, s'il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus délicat, il en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son coeur! Il devient amoureux d'une petite gourgandine, et il n'en rougit pas, ne comprenant d'ailleurs rien à son commerce: mais s'il le comprenait, je ne sais pas s'il en rougirait davantage. Il n'a pas encore donné sa mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre. Antiphilos peut aller loin dans l'inconscience.

Ne croyez pas du reste que j'aie eu, en lui faisant conter le début de ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les moeurs des hommes! Il y faut plus de naïveté que je n'en possède. A vrai dire, je trouve qu'ils font toujours bien quand ils font leur plaisir: ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes d'après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage, au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux qui s'en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur passer de force le collier au cou: «Vous ne connaissez pas le bonheur, notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager.» Il y a des infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D'autres, quand on peut, on les prend de force.

La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait avoir une quinzaine d'années, moins encore, si je me souviens, et la fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n'en sait rien, de grapillage, sans doute, d'épluchures et d'eau claire? Quand ils n'en pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils s'endormaient dans les bras l'un de l'autre, car ils étaient amants. Le naïf amour les consolait d'avoir trop souvent faim, et ceux qui les découvrirent découvrirent qu'ils étaient heureux, en leur innocence animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre dévotes et autres personnes de l'endroit. Naturellement on les sépara, quoiqu'ils en pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux Enfants Assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne soeur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois, pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n'est-ce pas, mon amie, afin de conserver l'estime des gens convenables? Est-il admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l'état de nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d'une église, du jardin du Luxembourg et du Sénat? On eût passé sur le grapillage, mais l'amour! N'est-il pas vrai que tant de perversité, et si précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais Antiphilos est bien suspect et il ne se connaît qu'en morale naturelle. Il la pratique, encore qu'il n'en sache pas la théorie.

Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d'avoir aimé ce petit livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances! C'est au point que je serais tenté de dire que vous l'avez aimé plus qu'il ne méritait. N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que je pense à peu près de tous mes écrits. Il n'est guère un seul qui m'ait jamais satisfait complètement. C'est pourquoi j'ai pris le parti de n'y jamais rien corriger, quand on les imprime ou qu'on les réimprime, car je me sens toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître, sous de la peinture nouvelle, l'ancienne. Vous le savez bien, vous qui m'en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du chef-d'oeuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d'amour-propre et je supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j'écrivis, en rêvant aux livres merveilleux que je n'écrirai jamais. Ah! que j'envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient pas le néant proche ou ils cherront avec eux. Je les envie, mais en souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n'a vraiment pas beaucoup d'importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s'attacher fermement à quelques touffes, le long du fleuve qui emporte tout, comme des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l'on plaît à ceux-là mêmes qu'on aurait choisis et le sentiment que l'on déplaît à d'autres qu'on aurait volontiers élus pour cet office suffisent quelquefois à vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le coeur et les mains. L'un de ces réconforts n'agit que sur l'orgueil et n'a que des effets négatifs sur le plaisir de vivre, mais l'autre, qui remue toutes les fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante. Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires? Une belle tendresse a fait son oeuvre. Amazone, sans vous, je crois bien que je ne m'aimerais plus beaucoup et que je n'aurais plus une extrême confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie encore d'avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré sur son destin parmi les humains puisque vous lui avez souri, amie.

_REMY DE GOURMONT_.

LETTRES D'UN SATYRE

_... Fugiunt per devia Nymphæ: Has agitant Satyri per juga quæque leves, Nec fuit in sylvis arbos nec rupibus antrum Sub quo non illic pressa puella foret._

_B. P. PRIGNANUS, Mutinensis, De imperio cupidinis. Lib. I._

I

APPARITION

Etang de Saint-Cucufa, 3 juin.

MONSIEUR,

C'est l'indignation qui me dicte cette épître: _Indignatio facit versum_, comme on disait au bon temps. Je ne sais ni lire ni écrire, vous pensez bien, mais parfois une petite bouche complaisante veut bien m'épeler une vieille gazette tout embue de graisse et de vin. Aujourd'hui, l'aimable menotte d'une écolière munie de tout ce qu'il faut pour écrire vous signifie ma pensée avec une dextérité charmante. Mes genoux velus, dont elle n'a pas peur, lui servent de tablette. Alors je vais vous conter mon histoire et vous faire ma protestation.

Figurez-vous d'abord que c'est la petite qui vous écrit qui m'a conseillé de m'adresser à vous: «C'en est un qu'on m'a dit qu'a fait un conte qu'est tout à fait mon histoire. Seulement, moi, j'avais huit ans, et je n'ai pas été si moche.» Hier, un journal qu'elle me lisait lui a rafraîchi la mémoire: «Virginal! Mon coeur virginal! C'est bien ça.» Elle en trépignait. Bien qu'il y ait environ huit mille neuf cents ans que je rôde dans les campagnes et autour des cités, je ne comprends pas encore très bien les femmes. J'en ai connu plus qu'il n'y a d'étoiles au ciel et la dernière m'est, autant que la première, nouvelle et mystérieuse. Tout cela, c'est pour vous dire que je ne sais pas en quoi le virginal pouvait l'intéresser. (Ici je la vois qui sourit, en tirant la langue par le coin de la bouche.) Peut-être songe-t-elle au moment où elle redeviendra vierge, tout naturellement, pour la commodité des usages sociaux. (Je l'entends qui gringotte: «Bien sûr, tiens!».) Elles sont étonnantes.

Mais je viens au fait. Vous voyez mon innocence. Je proteste donc de toutes mes forces de Satyre honnête, quoique libertin, contre la qualification de «satyre» donnée par vos journaux à des hommes (oui, par Jupiter, des hommes!) qui enlèvent les petites filles pour les violer, leur ouvrir le ventre, les couper en morceaux! Jamais un Satyre ne se livra à de telles idioties. Violer, quand il n'y a qu'à ouvrir les bras au désir? Serrer d'une infâme main ces petits cous frais et ployants? Déchirer cette douce chair, ensanglanter ces corps inachevés, dépecer ce bouton où la femme déjà se gonfle et rêve? Pour qui nous prenez-vous donc, journalistes stupides? Pour des hommes? Détrompez-vous. Nous sommes des dieux.

* * * * *

Mon histoire, qui est très longue, est obscure, mais deux épisodes l'ennoblissent singulièrement. Je suis né en Phrygie des amours d'Hermès et d'une élégante Dryade, que j'aimai beaucoup, parce qu'elle était tendre et jolie. Pourtant, elle ne s'occupa guère de mon enfance; elle avait des passions fougueuses et les bergers, non moins que les dieux, attiraient, mais ne fixaient pas son caprice. Je grandis, j'exerçai au hasard ma curiosité, qui trouvait des curieuses à tous les gués et sur tous les sentiers. Dyonisos, que vous appelez Bacchus, m'emmena dans son cortège et je connus, sous les cieux torrides, des femmes plus fondantes que vos grappes et plus lascives que vos chèvres. A mon retour, je passai en Grèce, mais les hommes déjà commençaient à se faire la guerre, ils enfermaient leurs femmes et posaient à leurs champs des clôtures. L'âge d'or était fini:

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux?

Moi, je le regrette si fort et si souvent que j'en ai gardé une invincible mélancolie. Les grands dieux ne descendant plus sur la terre souillée par la guerre, la propriété, l'or et ces lois humaines qui traduisent si mal les douces lois divines, nous restâmes les seuls immortels qu'un pâtre pût rencontrer sur son chemin, à la tombée du jour. On nous aimait et on nous craignait aussi. On nous donnait du lait, des gâteaux et du miel, ce qui était agréable, mais, plus d'une fois, un paysan hargneux me poursuivit avec une fourche, jusqu'à me faire fuir vers l'abri de quelque bois. Je suis paisible et vulnérable. Je suis dieu, mais un butor pourrait fort bien m'écloper. On dit que l'âge d'or reviendra. Espérons-le.

Ne vous représentez pas la Grèce antique comme un pays à bonnes fortunes. L'amour n'y était estimé que sous une forme qui me répugna toujours. Peu de joies: une esclave échappée, une paysanne en rut. Si je n'avais eu les nymphes, mes soeurs, je serais mort d'ennui; mais les nymphes sont moins variées que les femmes, quoique plus jolies, et leur orgueil est terrible. L'enseignement dégoûtant d'un certain Socrate, apôtre bigarré de la pédérastie et de la vertu, ennemi des femmes et des dieux, hâta ma fuite. Je passai en Italie, où je retrouvai un certain état de nature et des moeurs humaines. Pour n'étonner personne, je m'appelai Faune, comme mes frères italiques.

C'est en Italie que j'ai passé le meilleur de ma vie. J'y retrouvais les grâces de l'Asie, avec moins de mollesse, beaucoup de curiosité érotique à la fois et passionnée et cette précocité délicieuse qui fait que les jeunes fleurs, dans leur ardeur innocente, devancent le printemps et crèvent leur corselet au premier regard du soleil. J'eus des saisons dignes d'Apollon. Mon nez camard brilla dans les plus beaux yeux et les jambes les plus fraîches frissonnèrent sous mes jambes chaudes de bouc. Le bruit répété de mes sabots sur le flanc rocheux des collines éveillait les désirs encore endormis dans la poitrine indécise des vierges latines. Pardonnez à mon émotion devant ces brillants souvenirs. J'ai encore des journées, je n'ai plus guère de saisons et ma jeunesse éternelle est souvent contrainte à vivre du passé; l'ère des glanes a succédé depuis longtemps à l'ère de l'abondance. Songez que j'ai fui, en ce temps-là, aussi souvent, peut-être, que j'ai poursuivi. J'étais las d'aimer, las d'ouvrir des routes nouvelles. Un moment, je songeai à camper dans un de mes défrichements, j'allais me mettre en ménage. Le ménage de Faunus, vous voyez la jolie atellane! Hélas! je n'en eus pas le temps.

Un jour, nous nous vîmes cernés par une troupe de paysans armés de bâtons aigus comme pour la chasse au sanglier. Ils étaient conduits par une manière de sorcier coiffé comme les Galles, qui remuait dans l'air un morceau de bois fourchu comme une potence; de son autre main il trempait un rameau de buis dans une outre que portait un esclave et il aspergeait la nature. J'aurais bien ri, si je n'avais pressenti un danger. Ma compagne s'était éloignée pour cueillir des herbes: «Ils viennent la chercher, me dis-je. Elle, ils ne lui feront pas de mal. Mais moi, s'ils me joignent, gare aux épieux!» Je pris mon élan et, franchissant un précipice, je fus bientôt hors d'atteinte. Ce précipice, je n'ai pu le repasser, pendant près de douze cents ans.

Quels siècles! Je les vécus au milieu des chèvres sauvages et c'est à peine si de temps à autre je pus faire tomber dans mes rets une paysanne imprudente, qui d'ailleurs s'en trouvait bien. L'une d'elles m'apprit que je ne m'appelais plus Faunus, mais Diabolo, et que l'on me considérait comme l'ennemi du genre humain, celui qui avait fait tomber l'homme dans le péché. J'avais séduit une femme sous la forme d'un serpent! Je pensai que les hommes étaient devenus aussi fous qu'ils étaient méchants déjà, et je m'affligeai, songeant à ma triste immortalité. Cependant, comme la femme me tirait la barbe et baisait mon nez camus et mes lèvres moites en m'appelant monstre, je conclus à une folie mitigée et qui laissait un peu d'espoir, au moins chez une moitié de l'humanité. (Ici, ma petite amie me tire la langue et dit: «Ah! c'est toi qu'on appelait le diable?»)

Un bruit de chasse un jour me réveilla. On soufflait dans des conques qui donnaient un bruit comme celles de mes frères marins, les Tritons. Des chiens déchiraient l'air de sons rauques et violents. Le galop des chevaux sonnait sur la terre dure comme un vers de Virgile. (O temps où les bergers se redisaient les chants du Berger mantouan!) Plus hardi, depuis quelque temps, je musais dans la brande, courant après les sauterelles et les lézards. La chasse arrivait. Je n'eus que le temps de sauter sur un rocher; et, comme je regardais le spectacle avant de grimper plus haut et de disparaître, j'entendis une voix claire crier, avec un accent de surprise et de joie: «Ecco il Fauno!» Moi aussi, je fus bien content, car je compris, mon beau nom de dieu romain m'étant rendu, que des temps nouveaux étaient advenus. Très ému, je me couchai dans le thym tout chaud des baisers du soleil; le soir tombait, je rêvais, quand la même voix claire sonna encore à mes oreilles: «Fauno! Fauno!» Leurs pointes velues se dressèrent, ainsi que tout mon poil. J'étais debout, le jarret tendu. «Fauno! Fauno!» En quelques bonds, j'atteignis la voix claire. C'était une belle jeune femme. Pour mieux courir, elle avait ouvert son corsage et le vent avait dénoué ses cheveux. Elle se laissa tomber effarée dans mes bras, cependant que je murmurais, en élevant ma pensée vers le maître des dieux: «La beauté est donc redescendue sur la terre? O Jupiter, tu n'oublies pas tes enfants!»

Si je vous disais que vous avez peut-être toujours sous les yeux la preuve de la véracité de mon récit, vous ne me croiriez pas. Attendez quelques jours, vous ne serez plus incrédule. Ma petite amie est fatiguée. («Oui! j'en ai assez, vrai!») Elle va me relire cette lettre qu'elle se charge de vous faire parvenir. Vous pouvez déjà, avec le commencement de cette histoire, démontrer à vos amis les journalistes qu'un Satyre est un être respectable et qui mérite des égards. Mais ce que j'ai encore à vous dire est bien plus beau.

ANTIPHILOS,

Satyre.

II

LA FOSCA

Au Mont Agel, 17 juillet.

MONSIEUR,

Le froid m'a fait fuir dans le Midi, d'où j'arrivais quand je vous ai écrit d'abord. C'est sur les flancs parfumés de cette douce montagne, d'où l'on voit la mer violette, que je passe le rude hiver. Des grottes propices m'y donnent asile et, quand le soleil luit, je prends mes ébats, guettant le long des sentiers les passantes curieuses. C'est un bon pays, et enchanté par le charme de tant de jolies filles! Aux premières chaleurs un peu indiscrètes, je remonte, et à mesure que je passe, il semble que j'apporte le printemps avec moi. On me connaît dans les villages. On m'attend. On se confie à l'oreille: «Tu sais, je l'ai vu!--Oh! ma chère!» Et à l'orée des bois, le soir, j'aperçois de légères ombres qui fuient sous les pins ou sous les chênes. J'en attrape une au hasard, et quelquefois deux. Les rires étouffés se mêlent aux longs soupirs. Je suis la joie qui passe, la joie crispée par une délicieuse peur. Ma main a calmé bien des seins agités, ranimé bien des coeurs tremblants. Je passe, et quand je suis passé, les garçons trouvent les filles moins farouches. Je sème des baisers, et je n'attends pas la récolte. A d'autres. Je ne prends que la fleur, tant qu'il y a des fleurs. Les dieux sont ainsi. Les dieux sont des délicats.

Quand j'ai quitté les bords de la Seine, la petite qui vous a écrit voulait me suivre. Un vrai amour! Cette enfant sera d'une fidélité féroce. Je suis parti au galop; j'ai voyagé sans m'arrêter que pour dormir et j'ai eu bien froid. Ici, je me réchauffe et je m'amuse un peu. Celle à qui je dicte ceci diffère beaucoup de mon petit secrétaire de l'étang de Saint-Cucufa. Elle est plus grande. C'est presque une femme (Presque?). Elle écrit sur du beau papier transparent (vous le voyez) avec un instrument qu'elle appelle «fountain-pen». Je n'avais encore jamais vu cela. Elle est frêle et incassable (la fillette) et lascive comme une déesse, avec un air vraiment d'être descendue de l'Olympe hier matin. Elle vient de Roquebrune, tous les jours. Levée avec le soleil, elle arrive dans la rosée, repart pour se mêler innocemment aux promeneurs matinaux, et ne quitte jamais son masque royal, même quand elle murmure essoufflée: «Darling! darling!» Elle me plaît beaucoup. (Ici, la «fountain-pen» s'enfonce terriblement dans mon genou, mais je ne dis rien, je suis content). Ses curiosités sont infinies, et elle les satisfait méthodiquement, sans jamais se départir de son sérieux. J'aime cela. L'amour est sérieux. Il peut, quand on a une sensibilité profonde, faire pleurer; faire rire, jamais. Il n'y a que parmi les hommes que l'on rit en aimant. Les dieux ne rient jamais, si ce n'est de la sottise des hommes. Quand ma petite Anglaise est très émue, elle me récite des vers, puis elle me les traduit, car je ne connais que les langues méditerranéennes. Elle dit, en me caressant:

Tiens, couche-toi sur ce tapis de fleurs, Pendant que je caresserai tes aimables joues, Pendant que je piquerai des roses parfumées dans le poil soyeux de ta douce tête Et que je baiserai tes larges et belles oreilles, ô ma tendre joie! ... Oh! comme je t'aime! je suis folle de toi!

Et quelquefois je m'endors, pendant qu'elle me regarde amoureusement.

Mais je reprends mon histoire où je l'avais laissée. Je tiens à vous conter l'aventure qui me fait beaucoup d'honneur, à ce que je pense, et que je vous ai promise. J'aimais depuis deux jours et deux nuits la belle jeune femme qui était venue à moi en criant: «Fauno! Fauno!» Nous étions vers les heures du soir; le soleil brillait avec ardeur et ses rayons, passant sous les pins, illuminaient la terre, chaque brin d'herbe, chaque fleur. Mon amie dormait et pour la préserver des mouches bourdonnantes, car elle était nue, j'avais jeté sur elle sa grande écharpe déployée. Mais de temps en temps, ne pouvant résister à mon désir, tant elle était belle, je venais soulever un coin du voile et je la regardais dormir. A un certain moment, je m'aperçus avec frayeur que nous n'étions pas seuls. Un être nous épiait, caché dans les buissons. Je courus à l'ennemi: un homme se leva. Je me jetais sur lui, tout hérissé de jalousie, lorsqu'il me fit un signe à la fois impérieux et amical:

--«Comprends-tu la langue des hommes? me dit-il. Alors, sache que je ne viens pas te combattre. Je me promène en quête de belles choses. Je cherche la Nature, et il me semble que je l'ai trouvée. Alors, je regarde. Es-tu une bête, es-tu un dieu?

--Je suis un dieu.

--C'est donc vrai, murmura le jeune homme, qu'il existe de tels êtres! Et elle?

--Elle? C'est une femme, mais aussi belle que ma mère, qui était une déesse. Je suis né en Phrygie, au temps où les dieux étaient sur la terre aussi nombreux que les hommes.

--Laisse-moi faire ton portrait et celui de la femme divine qui repose à nos pieds.»

Il tirait de son pourpoint un carton et des crayons. Je consentais à sa fantaisie, lorsque mon amie se réveilla. A demi soulevée sur son bras, elle disait:

--«Seigneur Allegri, vous ne me trahirez pas, j'espère?

--Ah! c'est la Fosca. Je ne te savais pas si belle, ténébreuse beauté!

--Et aujourd'hui lumineuse, n'est-ce pas? Mais détournez la tête un moment, car il serait malséant de laisser voir les mouvements de mon corps. Quand je dors, je suis un marbre; mais quand je remue, je suis une femme. Or, je veux m'habiller pour honorer votre présence et vous offrir les fruits de nos bois et l'eau de notre source.

--Avez-vous donc fui à jamais les humains?

--Peut-être. Il n'y a que les dieux qui savent aimer, et j'ai trouvé un dieu.

--Merveilleuse aventure, dit Allegri. Mais si vous mettez une robe, deux soleils vont donc se coucher à la même minute.

--Vous me verrez encore, si vous revenez ici, car mon dieu n'est pas jaloux. Et comment le serait-il, lui qui surpasse les hommes en puissance, à peu près comme un chêne surpasse un lierre?»

J'eus un sourire qui me fit une bouche si large qu'Allegri reprit: