Lettres d'un innocent

Part 8

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Je t’ai déjà écrit il y a quelques jours au reçu de tes lettres du commencement de mars et mon intention, par ce courrier, était de ne t’envoyer que quelques lignes de profonde affection, car que puis-je te dire que je ne t’aie répété dans toutes mes lettres? Mais en lisant tes chères lettres, en les relisant chaque jour, j’ai ressenti chaque fois, et pour un moment, un léger adoucissement à mes peines. Il me semble ainsi qu’on se rapproche, que l’on sent les cœurs comme autrefois battre l’un auprès de l’autre; c’est quelque chose de l’un qui vient retrouver l’autre. Sûr que tu éprouves la même sensation, je cède à l’impulsion de mon cœur qui voudrait tout faire pour apporter quelque adoucissement à ton horrible chagrin. C’est contraire à la raison, je le sais, car celle-ci me dit d’être calme et patient, que la lumière se fera, qu’il est impossible qu’il en soit autrement à notre époque, tandis que lorsque je t’écris c’est avec mon cœur et alors, malgré moi, tout vibre en moi contre cette épouvantable situation si opposée à l’état de nos âmes, pour qui l’honneur est tout. Je sens en moi une telle fièvre de combat, une telle puissance d’énergie pour déchirer le voile impénétrable qui pèse sur moi, entoure encore toute cette affaire, que je veux toujours vous les passer, quoique je sente très bien que votre sentiment à tous est le même. C’est un débordement inutile, je le sais aussi; mais tu sais non moins bien que toutes mes sensations sont violentes et profondes. Mon cœur saigne dans ce qu’il a de plus cher, il saigne pour toi, il saigne enfin pour nos chers enfants. C’est aussi te dire, ma chère Lucie, que c’est la volonté que j’ai de voir le nom que tu portes, que portent nos enfants redevenir ce qu’il a toujours été, pur et sans tache, qui me donne la force de tout surmonter.

Je vis concentré en moi-même, je ne vois ni n’entends plus rien. Mon cerveau seul vit encore, et toutes mes pensées sont concentrées sur toi, sur nos chers enfants, dans l’attente de mon honneur rendu.

Garde donc toujours ton beau courage, ma chère Lucie; j’espère que nous retrouverons bientôt le bonheur dont nous jouissions et dont nous jouirons plus encore après cette épouvantable épreuve, la plus grande qu’un homme puisse supporter.

Je t’embrasse bien fort,

ALFRED.

* * * * *

Le 16 juin. (Dimanche.)

Je poursuis ma lettre, toujours pour les mêmes motifs. Et puis, c’est encore pour moi un bon moment que celui où je viens causer avec toi, non pas que j’aie quoi que ce soit d’intéressant à te dire, puisque je vis seul avec mes pensées, mais parce que je me sens alors auprès de toi. Je ne puis donc que te communiquer mes pensées, telles qu’elles se présentent à moi.

Une tristesse plus particulière m’envahit aujourd’hui; ce jour, en effet, nous le passions tout entier ensemble et nous le terminions chez tes chers parents. Mais mon cœur, ma conscience, ma raison enfin, me disent que ces heureux jours reviendront; je ne puis admettre qu’un innocent expie indéfiniment, pour un misérable, un crime aussi abominable, aussi odieux. Et puis, pour tout dire, ce qui doit te donner comme à moi-même une énergie indomptable, c’est la pensée de nos enfants. Comme je te l’ai déjà dit, car les idées qui visent un même sujet se reproduisent forcément, il nous faut notre honneur et nous n’avons pas le droit de faiblir; mieux vaudrait sans cela voir nos enfants mourir.

Quant à nos souffrances, elles sont égales pour nous tous. Crois-tu que je ne sens pas ce que tu souffres, toi qui es frappée doublement dans ton honneur et dans ton affection; crois-tu que je ne sens pas ce que souffrent tes parents, frères et sœurs, pour qui l’honneur n’est pas seulement un mot. J’espère d’ailleurs que notre malheur aura un terme et que ce terme est prochain. Jusque-là, il nous faut garder tout notre courage, toute notre énergie.

Remercie Mathieu des quelques mots qu’il m’a écrits. Comme ce pauvre garçon doit souffrir, lui, l’honneur incarné! Mais dis-lui que je suis avec lui par la pensée, que nos deux cœurs souffrent ensemble. Il y a des moments où il me semble qu’on est le jouet d’un horrible cauchemar, que tout cela n’est pas vrai, que ce n’est qu’un mauvais rêve... mais c’est, hélas, la vérité! Mais, pour le moment, nous devons écarter de nous toute pensée affaiblissante, les yeux uniquement fixés sur le but: notre honneur. Quand celui-ci me sera rendu et que je connaitrai les termes d’un problème insoluble pour moi, je comprendrai peut-être cette énigme qui déroute ma raison, qui laisse mon cerveau haletant.

J’attends donc ce moment, sûr qu’il viendra, je souhaite pour nous tous qu’il vienne bientôt, je l’espère même, tant est inébranlable ma foi en la justice; le mystère n’est pas de notre siècle, tout se découvre et doit se découvrir.

Ma journée de dimanche m’a paru moins longue ainsi, ma chère Lucie, puisque j’ai pu causer avec toi. Quant à nos enfants, je n’ai pas de conseils à te donner; je te connais, nos idées à ce sujet sont communes, tant au point de vue de l’éducation que de l’instruction. Courage toujours, chère Lucie, et mille baisers. N’oublie pas que je réponds à des lettres datant de trois mois, et que mes réponses peuvent par suite te paraître vieillottes.

* * * * *

Le 21 juin 1895. (Vendredi.)

Chère Lucie,

Je continue notre conversation, puisque c’est pour le moment le seul rayon de bonheur dont nous puissions jouir. Il est probable, et je l’espère, que mes réflexions ne correspondent plus à la situation du moment. Entre l’époque où tu recevras cette lettre et celle à laquelle tu as écrit les tiennes, il y aura un intervalle de plus de cinq mois; dans un pareil laps de temps, la vérité fait bien du chemin.

Comme toi, comme vous tous, je suis, j’ai toujours été convaincu que tout se découvre avec le temps. Si j’ai fléchi parfois, c’est sous le poids de souffrances morales atroces, dans l’attente anxieuse de connaître enfin les termes d’une énigme qui m’échappe totalement.

Tu dois comprendre par quel sentiment de réserve je ne te parle, à aucun point de vue, de ma vie ici. D’ailleurs, les seules pensées qui m’agitent sont celles dont je t’entretiens; pour le reste, je vis comme une mécanique inconsciente de son mouvement.

Il m’arrive parfois--et tu dois éprouver la même sensation--tout éveillé et malgré tout ce qui m’entoure, de rester hébété, me répétant à moi-même: Non, tout cela n’est pas arrivé, ce n’est pas possible, c’est un drame du roman et non de la réalité! Je ne puis m’expliquer cette inertie momentanée du cerveau que par la distance infranchissable qui existe entre l’état de ma conscience et ma situation présente.

Tu ne peux te figurer non plus quel soulagement m’apporte cette longue conversation avec toi. Je n’ose même pas me relire, tant je crains de retrouver ailleurs les mêmes idées exprimées peut-être d’une façon identique; mais, pour toi comme pour moi, le vrai plaisir est de nous lire.

Quand j’ai le cœur trop gonflé, quand je suis saisi de l’horreur profonde de tout, je puise une nouvelle dose d’énergie dans tes yeux, dans l’image de nos chers enfants. Ton portrait, celui des enfants, sont en effet sur ma table, constamment sous mes yeux. Et puis, vois-tu, quand on perd sa fortune, quand on subit une déception de carrière ou autre, on peut, jusqu’à un certain point, faiblir en se disant: Eh bien, mes enfants se débrouilleront, cela vaudra peut-être mieux pour eux que d’être d’aimables fainéants!--Mais ici, il s’agit de notre honneur, du leur. Faiblir, dans ces conditions, serait pour nous un crime impardonnable. Il faut donc, ma chère et bonne Lucie, accepter toutes nos souffrances, les surmonter jusqu’au jour où mon innocence sera reconnue. Ce jour-là seulement, nous aurons le droit de donner libre cours à nos larmes, de dégonfler nos cœurs.

J’espère toujours que ce jour-là viendra bientôt; chaque matin, je me réveille avec un nouvel espoir, et chaque soir, je me couche avec une nouvelle déception.

Je n’ai pas besoin de te dire que nous pouvons parler entre nous de nos douleurs--il faut bien que le trop plein des cœurs s’épanche parfois--mais qu’il faut les garder pour nous. D’ailleurs, je te sais digne et simple. Tes belles qualités que je n’avais fait, pour ainsi dire, qu’entrevoir dans le bonheur, se détachent en pleine lumière dans l’adversité.

* * * * *

Le 26 juin 1895.

Je termine aujourd’hui ce long bavardage afin de remettre ma lettre. Je voudrais causer ainsi avec toi matin et soir; mais, outre que je t’écrirais des volumes, les mêmes idées se reproduiraient sous ma plume. Fait pour l’action, j’en suis réduit, dans ma solitude, à revenir toujours au même sujet. La forme seule pourrait varier, suivant l’état du moment, mais l’idée resterait la même, parce qu’elle domine tout.

Embrasse longuement nos chers enfants pour moi. Je suppose que tu ne les garderas pas à Paris pendant les chaleurs. Donne-leur toujours beaucoup d’initiative dans les mouvements; laisse-les se développer librement et sans contrainte, afin d’en faire des êtres virils. Enfin, puise en eux, tout à la fois, ta consolation et ta force.

Maintenant, je n’ai plus qu’à te dire que je souhaite, que j’espère toujours que ce lugubre drame aura une fin prochaine. Ce serait tant à désirer pour tous, pour nous comme pour nos chères familles.

Ta pauvre chère mère, déjà si délicate, ton cher père auront besoin de repos et de calme après une tourmente aussi effroyable, aussi inimaginable, il faut bien le dire.

Bien souvent je me demande quel est l’état de votre santé à tous, avec des nouvelles aussi rares et aussi lointaines.

Et combien souvent, aussi, je fixe l’horizon, les yeux tournés vers la France, dans l’espoir que ce sera enfin le jour où ma patrie me rappellera à elle. En attendant ce jour, raidissons-nous, chère Lucie, puisons dans nos consciences et dans le devoir à remplir les forces qui nous sont si nécessaires.

Embrasse tous les nôtres pour moi, et pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué mari,

ALFRED.

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Le 2 juillet 1895.

Ma chère Lucie,

Quand cette lettre te parviendra, le jour de ta fête sera proche. Le seul souhait que je puisse formuler et qui est dans ton cœur comme il est dans le mien, c’est que j’apprenne bientôt qu’on nous rend avec notre honneur notre bonheur passé.

Ma conscience et ma raison me donnent la foi; le surnaturel n’est pas de ce monde, tout finit par se découvrir. Mais les heures d’attente sont longues et cruelles quand il s’agit d’une situation aussi épouvantable, aussi bien pour nous que pour nos familles.

Tes chères lettres du commencement de mars,--tu vois si je retarde--sont ma lecture quotidienne; j’arrive ainsi, quoique bien loin de toi, à causer avec toi. Ma pensée, d’ailleurs, ne te quitte pas, ainsi que nos chers enfants.

J’attends avec impatience des nouvelles de ta santé et de celle de nos enfants. Encore de quand dateront-elles?

Ma santé est bonne, mon cœur bat avec le tien et t’enveloppe de toute sa tendresse.

Je t’ai écrit deux longues lettres dans la dernière quinzaine de juin; je ne pourrais que me répéter toujours; aussi permets-moi de terminer en t’embrassant de toutes les forces de nos cœurs, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Baisers à tous les nôtres.

* * * * *

Le 2 juillet, 11 heures soir.

Ma chère Lucie,

J’étais sans nouvelles de toi depuis le 7 mars. J’ai reçu ce soir tes lettres de mars et du commencement d’avril, qui étaient probablement retournées en France, puis de nouveau celles que tu as remises directement au ministère.

Je t’ai déjà écrit ce matin quelques mots, mais je veux vite répondre à tes lettres par le même courrier.

Pardon encore, si je t’ai causé de la peine par mes premières lettres. J’aurais dû te cacher mes atroces souffrances. Mais mon excuse est qu’il n’y a pas de douleur humaine comparable à celle que nous subissons.

J’espère que tu as reçu, depuis, mes nombreuses et longues lettres, elles ont dû te rassurer sur mon état physique et moral. Ma conviction n’a jamais varié; elle est dans ma conscience, dans la logique qui me dit que tout se découvre. La patience m’a manqué.

Ne parlons donc plus de nos souffrances. Remplissons simplement notre devoir, qui est de faire rendre à nos enfants l’honneur de leur père innocent d’un crime aussi abominable.

J’ai reçu également les lettres, datant de la même époque, de tes chers parents et de divers membres de nos familles. Embrasse-les de ma part et remercie-les. Dis à Mathieu que mon énergie morale est à la hauteur de la sienne.

Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

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Le 15 juillet 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai écrit de si longues et de si nombreuses lettres pendant les quelques mois durant lesquels je suis resté sans nouvelles, que je t’ai dit et redit bien des fois toutes mes pensées, toutes mes douleurs. Permets-moi de ne plus revenir sur ces dernières. Quant à mes pensées, elles sont bien nettes aujourd’hui et ne varient plus, tu les connais.

Mon énergie s’emploie à étouffer les battements de mon cœur, à contenir mon impatience d’apprendre enfin que mon innocence est reconnue partout et par tous. Si donc elle est toute passive, ton énergie au contraire doit être toute active et animée du souffle ardent qui alimente la mienne.

S’il ne s’agissait que de souffrir, ce ne serait rien. Mais il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants. Et je ne veux pas, tu m’entends bien, que nos enfants aient jamais à baisser la tête. Il faut que la lumière soit faite pleine et entière sur cette tragique histoire. Rien, par suite, ne doit ni te rebuter ni te lasser; toutes les portes s’ouvrent, tous les cœurs battent devant une mère qui ne demande que la vérité, pour que ses enfants puissent vivre.

C’est presque de la tombe--ma situation y est comparable, avec la douleur en plus d’avoir un cœur--que je te dis ces paroles.

Remercie tes chers parents, nos frères et sœurs, ainsi que Lucie et Henri, de leurs bonnes et affectueuses lettres. Dis-leur tout le plaisir que j’ai à les lire et que, si je ne leur réponds pas directement, c’est que je ne saurais que me répéter toujours.

Embrasse bien tes chers parents pour moi, dis-leur toute mon affection. De longs et bons baisers aux enfants.

Quant à toi, ma chère et bonne Lucie, tes lettres sont ma lecture journalière. Continue à m’écrire longuement; je vis ainsi mieux avec toi et avec mes chers enfants que par la pensée seule, qui, elle, ne vous quitte pas un seul instant.

Je t’embrasse de toutes les forces de mon cœur.

Ton dévoué,

ALFRED.

Je n’ai pas reçu l’envoi que tu m’annonçais, c’est-à-dire une éponge et du chocolat à la kola. Mais ne te fais nul souci de ma vie matérielle qui est largement assurée par les conserves qui me sont envoyées de Cayenne.

* * * * *

Le 27 juillet 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai déjà écrit le 15 de ce mois. Je puis aujourd’hui te donner de mes nouvelles et te crier toujours, bien que j’ignore la situation à l’heure présente: Courage et foi!

Ma santé est bonne. L’âme domine le corps comme le reste. Jamais je n’admettrai l’idée que nos enfants puissent entrer dans la vie avec un nom déshonoré. C’est de cette pensée commune à tous deux que tu dois t’inspirer pour y puiser toute ton indomptable volonté.

Je n’ai jamais craint l’avenir. Mais il y a des situations morales qui sont telles, quand on ne les a pas méritées, qu’il faut en sortir, tant pour nous que pour nos enfants, que pour nos familles.

Quand on ne demande, quand on ne veut que la recherche de la vérité, la recherche des misérables qui ont commis le crime infâme et lâche, on peut se présenter partout, la tête haute.

Et cette vérité, il faut l’avoir et tu dois l’avoir. Mon innocence doit être reconnue de tous. Je veux être avec toi et avec les enfants ce jour-là.

Baisers aux chers petits.

Je vis en eux et en toi.

Je t’embrasse de tout cœur.

Ton dévoué,

ALFRED.

J’espère recevoir de tes nouvelles dans quelques jours.

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Le 2 Août 1895.

Ma chère Lucie,

Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier. J’espérais recevoir tes lettres, comme le mois dernier. Cet espoir a été déçu.

Que te dirai-je, ma chère et bonne Lucie, que je ne t’aie déjà dit et répété bien des fois? Si j’ai subi le plus effroyable des supplices, si j’ai supporté aujourd’hui une situation morale dont tous les instants sont pour moi autant de blessures, c’est qu’innocent de cette horrible forfaiture, je veux mon honneur, l’honneur du nom que portent nos chers enfants.

Seul au monde, j’eusse probablement agi différemment, ne pouvant moi-même me faire rendre mon honneur. Oh! dans ce cas, je te jure bien que j’aurais eu le secret de cette machination infernale, j’eusse laissé à l’avenir le soin de réhabiliter ma mémoire. Si incompréhensible que soit pour moi ce drame, tout finit par se découvrir, même naturellement.

Mais il y avait toi, il y a nos enfants, qui portez mon nom; il y a ma famille, enfin. Il me fallait vivre, réclamer mon honneur, te soutenir de ma présence, de toute l’ardeur de mon âme, car, et ceci prime tout, il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute. Et alors cette âme de patient, que je n’ ai pas, que je n’aurai jamais, je me l’impose, car tel est mon devoir.

J’ai eu des moments d’horrible désespoir, c’est vrai aussi; tout ce masque d’infamie que je porte à la place d’un misérable, me brûle le visage, me broie le cœur; tout enfin, tout mon être se révolte contre une situation morale si opposée à ce que je suis.

Je ne sais, ma chère Lucie, quelle est la situation à l’heure actuelle, puisque tes dernières lettres datent de plus de deux mois; mais dis-toi qu’une femme a tous les droits, droits sacrés s’il en fut, quand elle a à remplir la mission la plus élevée qui puisse malheureusement échoir à une épouse et à une mère.

Comme je te l’ai dit souvent aussi, tu n’as à demander que la recherche de la vérité. Tu dois certainement trouver, dans ceux qui dirigent les affaires de notre pays, des hommes de cœur qui seront émus de cette douleur immense d’une épouse et d’une mère, qui comprendront ce martyre effroyable d’un soldat pour qui l’honneur est tout, et je ne puis croire qu’on ne mette tout en œuvre pour t’aider à faire la lumière, à démasquer le ou les misérables, indignes de toute pitié, qui ont commis cet horrible forfait.

Je ne puis te donner que les conseils que me suggère mon cœur. Tu es meilleur juge que moi pour apprécier les moyens d’arriver à une réhabilitation prompte et complète.

Mais, ce que je puis te dire encore, c’est que la seule préoccupation que tu doives avoir, c’est le souci de l’honneur du nom que tu portes, c’est d’assurer la vie future de nos enfants. Ce but, il faut et tu dois l’atteindre, par quelque moyen que ce soit. Il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de mon honneur.

Ta mission est grande, tu es digne de la remplir. Quand l’honneur nous sera rendu--et je souhaite pour tous que ce soit bientôt--je consacrerai le restant de mes forces à te faire oublier, à toi aussi, ma pauvre chérie, ces terribles mois de douleur et de chagrin, car, plus que toute autre, tu mérites d’être heureuse et aimée pour ton grand cœur, ton admirable caractère.

Sois donc toujours forte et vaillante; que mon âme, ma profonde affection te soutiennent et te guident.

Ma pensée est constamment avec toi, avec nos chers petits, avec vous tous.

Baisers aux enfants, à tous.

Je t’embrasse de toutes mes forces,

ALFRED.

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Le 2 Août. (Huit heures du soir.)

Je venais de terminer cette lettre pour qu’elle parte encore demain pour Cayenne, quand on m’a apporté ton courrier du mois d’avril, tes lettres du mois de juin, ainsi que celles de toute la famille. Je viens de lire rapidement tes lettres; j’y répondrai plus longuement par le prochain courrier.

Je n’ai rien à changer à ce que je viens de t’écrire. Si épouvantable que soit pour moi la situation morale qui m’est faite, si broyé que soit mon cœur, je resterai debout jusqu’à mon dernier souffle, car je veux mon honneur, le tien, celui de nos enfants.

Mes amis, je n’ai jamais douté d’eux. Ils me connaissent. Mais ce qu’il faut, ce que je veux, c’est la lumière éclatante et telle que personne, dans notre cher pays, ne puisse douter de mon honneur. C’est tout mon honneur de soldat que je veux. Cette mission, je te la confie, je vous la confie. Tu la mèneras à bien, je n’en ai nul doute.

Je t’embrasse, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

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Le 22 août 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai écrit deux longues lettres au commencement du mois, le 2 et le 5 août. J’espère que les deux auront pu prendre le bateau anglais.

Il y a donc longtemps que je ne suis venu causer avec toi. Ce n’est pas le désir qui m’en a manqué, tout mon cœur est avec toi. Combien de fois ai-je pris la plume, puis l’ai de nouveau rejetée!

A quoi bon remuer toujours de telles douleurs? En dehors de ta santé, de celle des enfants, comme de celle de tous les nôtres, je n’ai qu’une pensée et elle m’oblige à vivre, celle de notre honneur.

Tu me pardonneras si je t’ai parfois présenté mes idées sous une forme un peu vive. Mais que veux-tu, si je fais mon devoir, tout mon devoir, sans faiblir, ce n’est pas que mon cœur ne tressaille et saigne d’une situation aussi infâme et aussi imméritée, et sa douleur est faite non seulement de la mienne, mais de la tienne, de celle de tous ceux que j’aime.

Et puis, dis-toi aussi que je suis obligé de me dominer de nuit comme de jour, sans un moment de répit, que je n’ouvre jamais la bouche, que je n’ai pas un instant de détente et qu’alors, lorsque je t’écris, avec tout mon cœur, tout ce qui en moi crie justice et vérité vient malgré moi sous ma plume.

Mais ce que je te dirai toujours, tant que mon cœur battra, c’est qu’au-dessus de nos douleurs--oh! si horribles qu’elles soient--avant la vie, il y a l’honneur et que cet honneur, qui nous appartient, doit nous rester: c’est le patrimoine de nos enfants. Donc, toujours et encore courage, ma chère Lucie, tant que nous n’aurons pas vu le dénouement de cet horrible drame..., mais souhaitons pour tous qu’il vienne bientôt.

Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Dis-leur ma profonde affection et combien je pense à eux tous. Quant à toi, ma chère Lucie, des consolations je ne puis t’en donner. Il n’y en a ni pour toi, ni pour moi, pour de pareils malheurs. Mais ta conscience, le sentiment des grands devoirs que tu as à remplir, doivent te donner des forces invincibles. Et puis, quand le jour de la justice luira pour nous, nous trouverons notre consolation dans notre affection profonde.

Mille baisers pour toi et nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

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Le 27 août 1895.

J’ajoute quelques mots avant de remettre cette lettre, pour t’envoyer encore l’écho de ma profonde affection, te dire combien j’ai pensé à toi le jour de ta fête--guère plus il est vrai que les autres jours, cela n’est pas possible--pour t’embrasser de tout cœur et te dire courage et toujours courage!

Ah! souffrir sous toutes les formes, je sais ce que cela est, je te le jure. Depuis le temps que cela dure, mon cœur n’est qu’une plaie qui saigne chaque jour et à chaque heure et qui ne pourra se cicatriser que lorsque j’apprendrai enfin que mon innocence est reconnue.