Part 7
Je ne puis d’ailleurs que te confirmer la lettre que je t’ai écrite le 13 de ce mois. Plus vous hâterez ma réhabilitation et plus vous abrégerez mon martyre.
J’ai fait pour toi plus que l’amour le plus profond peut inspirer; j’ai enduré le pire supplice qu’un homme de cœur puisse subir; à toi de faire l’impossible pour me faire rendre mon honneur si tu veux que je vive.
Ma situation n’est pas encore définitive, je suis toujours encore enfermé.
Je ne te parlerai pas de ma vie matérielle, elle m’est indifférente. Les misères physiques ne sont rien, quelles qu’elles soient. Je ne veux qu’une chose dont je rêve nuit et jour, dont mon cerveau est hanté à tout instant, c’est qu’on me rende mon honneur qui n’a jamais failli.
On ne m’a pas remis jusqu’à présent les livres que j’ai apportés, on attend des ordres.
Envoie-moi toujours des revues par le prochain courrier.
Donc, ma chérie, si tu veux que je vive, fais-moi rendre mon honneur le plus tôt possible, car mon martyre ne saurait se supporter indéfiniment. J’aime mieux te dire la vérité, toute la vérité que de te bercer d’illusions trompeuses. Il faut savoir regarder la situation en face. Je n’ai accepté de vivre que parce que vous m’avez inculqué la conviction que l’innocence se fait toujours connaître. Cette innocence, il faut la faire relater, non seulement pour moi, mais pour les enfants, pour vous tous.
Embrasse ces chéris, tout le monde pour moi et mille baisers pour toi,
ALFRED.
Comme les lettres seront très longues à me parvenir, envoie moi une dépêche quand tu auras une bonne nouvelle à m’annoncer. Ma vie reste suspendue à cette attente. Pense à tout ce que je souffre.
* * * * *
28 mars 1895.
Ma chère Lucie,
J’espérais recevoir ces jours-ci de tes nouvelles; je n’ai encore rien reçu; je t’ai déjà écrit deux lettres.
Je ne connais toujours que les quatre murs de ma chambre. Quant à ma santé, elle ne saurait être brillante. En dehors des misères physiques que j’ai supportées et dont je ne parle que pour mémoire, la cause en est surtout dans l’ébranlement de mon système nerveux, produit par cette suite ininterrompue de secousses morales.
Tu sais que les souffrances physiques, si douloureuses qu’elles soient parfois, ne sauraient m’arracher aucune plainte, et je regarderais froidement la mort venir, si mes tortures morales n’assombrissaient constamment mes pensées.
Mon esprit ne peut se dégager un seul instant de cet horrible drame dont je suis la victime, drame qui m’atteint non seulement dans ma vie--c’est le moindre de mes maux et mieux eût valu, certes, que le misérable qui a commis ce crime m’eût tué que de me frapper ainsi--mais dans mon honneur, dans celui de mes enfants, dans celui de vous tous.
Cette idée lancinante de mon honneur arraché ne me laisse de repos ni jour ni nuit. Mes nuits, hélas! tu peux t’imaginer ce qu’elles sont. Jadis ce n’étaient que des insomnies; une grande partie maintenant se consume dans un tel état d’hallucination et de fièvre que je me demande chaque matin comment mon cerveau résiste encore; c’est un de mes plus cruels supplices. Il faut y ajouter ces longues heures de la journée en tête à tête avec soi-même dans l’isolement le plus absolu.
Est-il possible de s’élever au-dessus de pareilles préoccupations et de forcer son esprit à s’égarer sur d’autres sujets? Je ne le crois pas, en tous cas je ne le puis. Quand on se trouve dans la situation la plus émouvante, la plus tragique qu’on puisse concevoir pour un homme dont l’honneur n’a jamais failli, rien ne peut détourner la pensée du sujet dominant qui la préoccupe.
Puis, quand je pense à toi, à nos chers enfants, mon chagrin est indicible, car le poids du crime qu’un misérable a commis pèse lourdement sur vous aussi. Il faut donc, pour nos enfants, que, quoiqu’il arrive, tu poursuives, sans trève ni repos, l’œuvre que tu as entreprise et que tu fasses éclater mon innocence de telle sorte qu’il ne puisse subsister de doute dans l’esprit de personne.
Quelles que soient les personnes convaincues de mon innocence, dis-toi qu’elles ne changeront rien à notre situation. Nous nous sommes souvent payés de mots et nourris d’illusions; rien ne peut nous sauver, si ce n’est ma réhabilitation.
Tu vois donc, ce que je ne puis cesser de te répéter, qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort, non seulement pour moi, mais pour nos enfants. Pour moi, je n’accepterai jamais de vivre sans mon honneur; dire qu’un innocent doit et peut toujours vivre, c’est un lieu commun d’une banalité désespérante.
J’ai pu le dire et le croire aussi; aujourd’hui que j’en fais la triste expérience, je déclare que c’est impossible quand on a du cœur. La vie n’est admissible que lorsqu’on peut lever la tête partout et regarder tout le monde en face; autrement, il n’y a qu’à mourir. Vivre pour vivre, c’est simplement bas et lâche. Je suis sûr d’ailleurs que tu penses comme moi; toute autre solution serait indigne de nous.
La situation déjà si tragique se tend donc de plus en plus chaque jour. Il ne s’agit ni de pleurer ni de gémir, mais d’y faire face avec toute ton énergie et toute ton âme. Il faut, pour dénouer cette situation, ne pas attendre un hasard heureux, mais déployer une activité dévorante, frapper à toutes les portes; il faut employer tous les moyens pour faire jaillir la lumière. Tous les procédés d’investigation sont à tenter; le but, c’est ma vie, notre vie à tous.
Voici donc un bulletin bien net de mon état aussi bien physique que moral. Je le résume: un état nerveux et cervical pitoyable, mais une énergie morale extrême, tendue vers le but unique qu’il faut atteindre à tout prix, par tous les moyens, la réhabilitation.
Je te laisse dès lors à penser quelles luttes je suis obligé de soutenir chaque jour pour ne pas préférer une mort immédiate à cette lente agonie de toutes mes forces, à ce martyre de tous les instants où se combinent les souffrances physiques avec les tortures morales.
Tu vois que je tiens la promesse que je t’ai faite de lutter pour vivre jusqu’au jour de la réhabilitation; c’est tout ce que je puis faire. A toi de faire le reste si tu veux que j’atteigne ce jour.
Donc, pas de faiblesse. Dis-toi que je souffre le martyre, que mon cerveau s’affaiblit chaque jour; dis-toi qu’il s’agit de mon honneur, c’est-à-dire de ma vie, de l’honneur de tes enfants. Que ces pensées t’inspirent, et agis en conséquence.
Embrasse tout le monde, les enfants pour moi. Mille baisers de ton mari qui t’aime,
ALFRED.
Comment vont les enfants? Donne-moi de leurs nouvelles. Je ne puis penser à toi et à eux sans que mon être tressaille de douleur. Je voudrais t’insuffler tout le feu qui est dans mon âme pour marcher à l’assaut de la vérité, te pénétrer de la nécessité absolue de démasquer le véritable coupable par tous les moyens, quels qu’ils soient, et surtout sans tarder.
Envoie-moi quelques livres.
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27 avril 1895.
Ma chère Lucie,
Quelques lignes encore pour que tu saches que je suis toujours en vie et pour t’envoyer l’écho de mon immense affection.
Quelque grand que soit notre chagrin à tous deux, je ne puis que te dire toujours de le surmonter pour poursuivre la réhabilitation avec une persévérance indomptable.
Garde toujours le calme et la dignité qui conviennent à notre grand malheur, si immérité, mais travaille pour me faire rendre mon honneur, l’honneur du nom que portent mes chers enfants.
Qu’aucune démarche ne te rebute ni te lasse; va trouver, si tu le juges utile, les membres du Gouvernement, émeus leur cœur de père et de Français, dis bien que tu ne demandes pour moi ni grâce ni pitié, mais seulement qu’on poursuive les recherches à outrance.
Malgré une coïncidence parfois terrible de tourments aussi bien physiques que moraux, je sens bien que mon devoir vis-à-vis de toi, vis-à-vis de nos chers enfants est de résister jusqu’à la limite de mes forces et de protester de mon innocence jusqu’à mon dernier souffle.
Mais s’il y a une justice en ce monde, il me semble impossible, ma raison se refuse à y croire, que nous ne retrouvions le bonheur qui n’aurait jamais dû nous être enlevé.
Je t’écris certes parfois des lettres exaltées, sous l’empire d’impressions nerveuses extrêmes ou de dépression physique considérable; mais qui n’aurait pas de ces coups de folie, de ces révoltes du cœur et de l’âme, dans une situation aussi tragique, aussi émouvante que la nôtre? Et si je te dis de te hâter, c’est que je voudrais assister au jour de triomphe de mon innocence reconnue. Et puis, toujours seul, en tête à tête avec moi-même, livré à mes tristes pensées, sans nouvelles de toi, des enfants, de tous ceux qui me sont chers depuis plus de deux mois, à qui confierais-je les souffrances de mon cœur, si ce n’est à toi, confidente de toutes mes pensées?
Je souffre non seulement pour moi, mais bien plus encore pour toi, pour nos chers enfants. C’est en ces derniers, ma chérie, que tu dois puiser cette force morale, cette énergie surhumaine qui te sont nécessaires pour aboutir à tout prix à ce que notre honneur apparaisse de nouveau, à tous sans exception, ce qu’il a toujours été, pur et sans tache.
Mais je te connais, je connais ta grande âme, j’ai confiance en toi.
Je n’ai toujours pas de lettres de toi; quant à moi, c’est la cinquième que je t’écris.
Embrasse tout le monde de ma part.
Mille bons baisers pour toi, pour nos chers enfants. Parle-moi longuement d’eux.
ALFRED.
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Mercredi, 8 mai 1895.
Ma chère Lucie,
Quoique je ne doive remettre cette lettre que le 18, je la commence dès aujourd’hui, tant j’éprouve un besoin invincible de venir causer avec toi.
Il me semble, quand je t’écris, que les distances se rapprochent, que je vois devant moi ta figure aimée et qu’il y a quelque chose de toi auprès de moi. C’est une faiblesse, je le sais, car malgré moi, l’écho de mes souffrances vient parfois sous ma plume, et les tiennes sont assez grandes pour que je ne te parle pas encore des miennes. Mais je voudrais bien voir à ma place philosophes et psychologues, qui dissertent tranquillement au coin de leur feu, sur le calme, la sérénité que doit montrer un innocent!
Un silence profond règne autour de moi, interrompu seulement par le mugissement de la mer. Et ma pensée, franchissant la distance qui nous sépare, se reporte au milieu de vous, au milieu de tous ceux qui me sont chers et dont la pensée, certes, doit se diriger souvent aussi vers moi. Fréquemment je me demande, à telle heure, que fait ma chère Lucie, et je t’envoie par la pensée l’écho de mon immense affection. Je ferme alors les yeux, et il me semble voir se profiler ta figure, celles de mes chers enfants. Je n’ai toujours pas de lettres de toi, sauf celles du 16 et 17 février adressées encore à l’île de Ré. Voici donc trois mois que je suis sans nouvelles de toi, des enfants, de nos familles.
Je crois t’avoir déjà dit que je te conseillais de demander à déposer tes lettres au Ministère huit ou dix jours avant le départ des courriers; peut-être ainsi les recevrais-je plus rapidement. Mais, ma bonne chérie, oublie toutes mes souffrances, surmonte les tiennes et pense à nos enfants. Dis-toi que tu as une mission sacrée à remplir, celle de me faire rendre mon honneur, l’honneur du nom que portent nos chers petits. D’ailleurs, je me rappelle ce que tu m’as dit avant mon départ, je sais, comme tu me le répètes dans ta lettre du 17 février, ce que valent les paroles dans ta bouche, j’ai une confiance absolue en toi.
Ne pleure donc plus, ma bonne chérie, je lutterai jusqu’à la dernière minute pour toi, pour nos chers enfants.
Les corps peuvent fléchir sous une telle somme de chagrins, mais les âmes doivent rester fortes et vaillantes pour réagir contre une situation que nous n’avons pas méritée. Quand l’honneur me sera rendu, alors seulement, ma bonne chérie, nous aurons le droit de nous retirer. Nous vivrons pour nous, loin des bruits du monde, nous nous réfugierons dans notre affection mutuelle, dans notre amour grandi par des événements aussi tragiques. Nous nous soutiendrons l’un l’autre pour panser les blessures de nos cœurs, nous vivrons dans nos enfants auxquels nous consacrerons le restant de nos jours. Nous tâcherons d’en faire des êtres bons, simples, forts physiquement et moralement, nous élèverons leurs âmes pour qu’ils y trouvent toujours un refuge contre les réalités de la vie.
Puisse ce jour arriver bientôt, car nous avons tous payé notre tribut de souffrances sur cette terre!
Courage donc, ma chérie, sois forte et vaillante. Poursuis ton œuvre sans faiblesse, avec dignité, mais avec le sentiment de ton droit. Je vais me coucher, fermer les yeux et penser à toi.
Bonsoir et mille baisers.
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12 Mai 1895.
Je continue cette lettre, car je veux te faire part de mes pensées au fur et à mesure qu’elles me viennent à l’esprit. J’ai le temps de réfléchir profondément dans ma solitude.
Vois-tu, les mères qui veillent au chevet de leurs enfants malades et qui les disputent à la mort avec une énergie farouche n’ont pas besoin d’autant de vaillance que toi, car c’est plus que la vie de tes enfants que tu as à défendre, c’est leur honneur. Mais je te sais capable de cette noble tâche.
Aussi, ma chère Lucie, je te demande pardon si j’ai parfois augmenté ton chagrin en exhalant des plaintes, en témoignant d’une impatience fébrile de voir enfin s’éclaircir ce mystère devant lequel ma raison se brise impuissante. Mais tu connais mon tempérament nerveux, mon caractère emporté. Il me semblait que tout devait se découvrir immédiatement, qu’il était impossible que la lumière ne se fît pas prompte et complète. Chaque matin je me levais avec cet espoir, et chaque soir je me couchais avec une profonde déception. Je ne pensais qu’à mes tortures et j’oubliais que tu devais souffrir autant que moi.
Cet horrible crime d’un misérable ne m’atteint pas seulement en effet, mais il atteint aussi, il atteint aussi surtout nos deux chers enfants. C’est pourquoi il faut que nous surmontions toutes nos souffrances: il ne suffit pas seulement de donner la vie à ses enfants, il faut leur léguer l’honneur sans lequel la vie n’est pas possible. Je connais tes sentiments, je sais que tu penses comme moi. Courage donc, chère femme, je lutterai avec toi en te soutenant de toute mon énergie, parce que devant une nécessité pareille, absolue, tout doit être oublié. Il le faut pour notre cher petit Pierre, pour notre chère petite Jeanne.
Je sais combien tu as été admirable de dévouement, de grandeur d’âme dans les événements tragiques qui viennent de se dérouler.
Continue donc, ma chère Lucie, ma confiance en toi est complète, ma profonde affection te dédommagera quelque jour de toutes les douleurs que tu endures si noblement.
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18 Mai 1895.
Je termine aujourd’hui cette lettre qui t’apportera une parcelle de moi-même et l’expression de mes pensées profondément réfléchies dans le silence sépulcral au milieu duquel je vis.
J’ai trop souvent pensé à moi, pas assez à toi, aux enfants. Ton martyre, celui de nos familles sont aussi grands que le mien. Il faut donc que nos cœurs s’élèvent au-dessus de tout pour ne voir que le but à atteindre: notre honneur.
Je resterai debout tant que mes forces me le permettront pour te soutenir de toute mon ardeur, de toute la grandeur de mon affection.
Courage donc, chère Lucie, et persévérance; nous avons nos petits à défendre.
Embrasse frères et sœurs pour moi, dis-leur que j’ai reçu les lettres encore adressées à l’Ile-de-Ré et que je leur écrirai prochainement.
Pour toi, mes meilleurs baisers,
ALFRED.
J’oubliais de te dire que j’ai reçu hier les deux revues du 15 mars, mais c’est tout.
Cher petit Pierre,
Papa t’envoie de bons gros baisers ainsi qu’à petite Jeanne. Papa pense souvent à tous les deux. Tu montreras à petite Jeanne à faire de belles tours en bois, bien hautes, comme je t’en faisais et qui dégringolaient si bien.
Sois bien sage, fais de bonnes caresses à ta maman quand elle est triste. Sois bien gentil aussi avec grand’mère et grand-père, fais de bonnes niches à tes tantes. Quand papa reviendra de voyage, tu viendras le chercher à la gare avec petite Jeanne, avec maman, avec tout le monde.
Encore de bons gros baisers pour toi et pour Jeanne. Ton papa.
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27 Mai 1895.
Ma chère Lucie,
Je profite de chaque correspondance avec Cayenne pour t’écrire, voulant te donner le plus souvent possible de mes nouvelles.
Je t’ai écrit une longue lettre dans le courant du mois; je l’ai remise le 18.
Quoique sans nouvelles depuis mon départ de France,--toutes les lettres reçues étant antérieures à notre dernière entrevue,--j’espère cependant qu’au moment où tu recevras cette lettre, le dénouement de notre tragique histoire sera proche.
Quoiqu’il en soit, je te crie toujours avec toutes les forces de mon âme: courage et persévérance!
Les nerfs m’ont dominé souvent, mais l’énergie morale est toujours restée entière; elle est aujourd’hui plus grande que jamais.
Cuirassons donc nos cœurs contre tout sentiment de douleur et de chagrin, surmontons nos souffrances et nos misères pour ne voir que le but suprême: notre honneur, l’honneur de nos enfants. Tout doit s’effacer devant cela.
Courage donc encore, ma chère Lucie; je te soutiendrai de toute mon énergie, de toute la force que me donne mon innocence, de toute la volonté que j’ai de voir la lumière se faire entière, complète, absolue, telle qu’il la faut pour nous, pour nos enfants, pour nos deux familles.
De bons baisers aux chers petits.
Je t’embrasse comme je t’aime,
ALFRED.
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Le 3 juin 1895.
Ma chère Lucie,
Toujours pas de lettres de toi, ni de personne. Je suis donc sans nouvelles depuis mon départ, de toi, de nos enfants, de toute la famille.
Tu as pu voir par mes lettres les crises successives que j’ai subies. Mais pour le moment, oublions le passé. Nous parlerons de nos souffrances quand nous serons de nouveau heureux.
J’ignore donc ce qui se passe autour de moi, vivant comme dans une tombe. Je suis incapable de déchiffrer dans mon cerveau cette épouvantable énigme. Tout ce que je puis donc faire, et je ne faillirai pas à ce devoir, c’est de te soutenir jusqu’à mon dernier souffle, c’est de t’insuffler encore et toujours le feu qui brûle en moi pour marcher à la conquête de la vérité, pour me rendre mon honneur, l’honneur de nos enfants. Te souviens-tu de ces vers de Shakespeare, dans Othello, que j’ai retrouvés dans un de mes livres d’Anglais. (Je te les envoie traduits, tu comprends pourquoi!):
Celui qui me vole ma bourse, Me vole une bagatelle, C’est quelque chose, mais ce n’est rien. Elle était à moi, elle est à lui, et A été l’esclave de mille autres. Mais celui qui me vole ma bonne renommée, Me vole une chose qui ne l’enrichit pas, Et qui me rend vraiment pauvre.
Ah oui! il m’a rendu vraiment «pauvre», le misérable qui m’a volé mon honneur! Il nous a rendus plus malheureux que les derniers des humains. Mais chacun aura son heure. Courage donc, chère Lucie, conserve cette volonté indomptable que tu as montrée jusqu’ici. Puise en tes enfants cette énergie surhumaine qui triomphe de tout. D’ailleurs, je n’ai nul doute que tu ne réussisses, et j’espère que ce sinistre drame aura bientôt son dénouement et que mon innocence sera enfin reconnue. Que te dirai-je encore, ma chère Lucie, que je ne te répète dans chacune de mes lettres? Ma profonde admiration pour le courage, le cœur, le caractère, que tu as montrés dans des circonstances aussi tragiques; la nécessité absolue qui passe au-dessus de tout, de tous les intérêts, de toutes nos vies même, de prouver mon innocence de telle façon qu’il ne reste de doute dans l’esprit de personne, de tout faire, cela sans bruit, mais avec une volonté que rien n’arrête.
J’espère que tu reçois mes lettres, c’est bien la neuvième que je t’écris.
Embrasse toute la famille, tes chers enfants pour moi et reçois pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué
ALFRED.
Comme tu le vois, ma chère Lucie, j’espère que quand tu recevras ces dernières lettres, la vérité ne sera pas loin d’être connue et que nous jouirons de nouveau du bonheur qui avait été notre partage jusqu’ici.
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Le 11 juin 1895.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu hier toutes tes lettres jusqu’au 7 mars, c’est-à-dire les premières que tu aies adressées ici, ainsi que celle de ta mère et celles de nos frères et sœurs datant de la même époque.
C’est sous l’impression de leur lecture que je veux te répondre. D’abord la joie immense que j’ai eue en te lisant: c’était quelque chose de toi qui venait me retrouver, c’était ton bon et excellent cœur qui venait réchauffer le mien.
J’ai vu aussi, ce que je sentais déjà, combien tu souffrais, combien vous souffriez tous de cet horrible drame qui est venu nous surprendre en plein bonheur et nous arracher l’honneur. Ce mot dit tout, il résume toutes nos tortures, les miennes comme les vôtres.
Mais du jour où je t’avais promis de vivre pour attendre que la vérité éclatât, que justice me fût rendue, j’aurais dû ne plus faiblir, imposer silence à mon cœur et attendre patiemment. Que veux-tu, je n’ai pas eu cette force d’âme; le coup avait été trop dur, tout en moi se révoltait à la pensée du crime odieux pour lequel j’étais condamné. Mon cœur saignera tant que ce manteau d’infamie couvrira mes épaules.
Mais je te demande pardon si je t’ai parfois écrit des lettres exaltées ou plaintives qui ont dû augmenter encore ton immense chagrin. Ton cœur et le mien battent à l’unisson.
Sois donc certaine, ma chère et bonne Lucie, que je résisterai de toutes mes forces pour atteindre le jour où mon honneur me sera rendu. J’espère que ce jour viendra bientôt; jusque là, il faut regarder devant nous.
Les nouvelles que tu me donnes de nos chers enfants m’ont également fait plaisir. Fais leur prendre beaucoup l’air; pour le moment, il ne faut penser qu’à leur donner de la santé et de la vigueur.
Courage donc encore, ma chère Lucie, sois forte et vaillante, que mon profond amour te soutienne et te guide; ma pensée ne te quitte pas un instant, de jour comme de nuit.
Donne de mes nouvelles à toute la famille, remercie-les tous de leurs bonnes et affectueuses lettres. Je ne me sens pas le courage de leur répondre; de quoi leur parlerais-je, d’ailleurs? Je n’ai qu’une pensée, toujours la même, celle de voir le jour où mon honneur me sera rendu. J’espère toujours qu’il est proche.
Embrasse tes chers parents, les enfants, tous les nôtres pour moi.
Quant à toi, je t’embrasse de toutes les forces de mon cœur,
ALFRED.
Inutile de m’envoyer quoi que ce soit comme linge ou comme aliments. J’ai reçu hier de Cayenne des conserves; j’y ai fait également demander du linge dont j’ai besoin.
On me remet la _Revue des Deux-Mondes_, la _Revue de Paris_ et la _Revue Rose_. Continue-donc à me les envoyer; tu pourras y joindre quelques romans de lecture facile.
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Le 15 juin 1895. (Samedi soir.)
Ma chère Lucie,