Part 6
Il est certain, ma chérie, qu’il n’y a que ton profond amour qui puisse me faire encore aimer la vie. Avoir consacré toutes ses forces, toute son intelligence au service de son pays, et puis se voir un beau jour accusé, puis condamné pour le crime le plus horrible, le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, avoue qu’il y a de quoi dégoûter de la vie! Aussi, quand mon honneur me sera rendu,--ah! que ce soit le plus tôt possible--alors je me consacrerai tout entier à toi et à nos chers enfants.
Et puis, songe au chemin terrible qu’il me reste encore à parcourir avant d’arriver au terme de mes pérégrinations. Une traversée de 60 à 80 jours, dans des conditions épouvantables. Je ne parle pas, bien entendu, des conditions matérielles de la traversée--tu sais que mon corps m’a toujours peu inquiété--mais des conditions morales. Me trouver pendant tout ce temps-là en face de marins, d’officiers de marine, c’est-à-dire d’honnêtes et loyaux soldats qui verront en moi un traître, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus abject parmi les criminels! Tu vois, rien qu’à cette pensée, mon cœur se serre.
Je ne crois pas que jamais au monde un innocent ait enduré les tortures morales que j’ai déjà supportées et celles qui m’attendent encore. Aussi tu peux croire si dans chacune de tes lettres je cherche, enfin, ce mot d’espoir, tant attendu, tant désiré.
Écris-moi chaque jour longuement. Donne-moi des nouvelles de tous les membres de la famille, puisque je ne reçois pas leurs lettres et que je ne puis leur écrire. Tes lettres sont, comme je te l’ai déjà dit, mes seuls moments de bonheur. Toi seule, tu me rattaches à la vie.
Regarder en arrière, je ne le puis.--Les larmes me saisissent quand je pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le suprême espoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la vérité.
Embrasse tout le monde pour moi, ainsi que nos chers enfants.
Mille baisers pour toi,
ALFRED.
* * * * *
31 janvier 1895.--Jeudi.
Ma chère Lucie,
Enfin voici de nouveau le jour heureux où je puis t’écrire. Je les compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n’ai plus reçu de lettres de toi depuis celle qui m’a été remise dimanche dernier. Quelle souffrance épouvantable! Jusqu’à présent, j’avais chaque jour un moment de bonheur en recevant ta lettre. C’était un écho de vous tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre cœur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je m’imprégnais de chaque mot,--peu à peu les mots écrits se transformaient en paroles dites... il me semblait bientôt t’entendre me parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme! Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, l’épouvantable solitude.
Je me demande vraiment comment je vis; nuit et jour mon seul compagnon est mon cerveau, aucune occupation si ce n’est celle de pleurer sur nos malheurs.
La nuit dernière, quand j’ai pensé à toute ma vie passée, à tout ce que j’ai peiné, travaillé, pour acquérir une situation honorable... puis, quand j’ai comparé cela à ma situation présente, des sanglots m’ont saisi à la gorge, il me semblait que mon cœur se déchirait et j’ai dû, pour que mes gardiens ne m’entendissent pas, tant j’étais honteux de ma faiblesse, étouffer mes pleurs sous mes couvertures.
Vraiment, c’est trop cruel!
Ah! combien j’éprouve aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de vivre que de mourir!
Mourir, c’est un moment de souffrance, mais c’est l’oubli de tous les maux, de toutes tortures.
Tandis que porter chaque jour le poids de ses souffrances, sentir son cœur saigner et chacun de ses nerfs torturé, toutes les fibres de la sensibilité tressaillir l’une après l’autre... souffrir enfin le long martyre du cœur... Voilà ce qu’il y a de vraiment épouvantable!
Mais ce droit de mourir, je ne l’ai pas, nous ne l’avons ni les uns, ni les autres. Nous ne l’aurons que lorsque la vérité sera découverte, que lorsque mon honneur me sera rendu. Jusque là il faut vivre. Je fais tous mes efforts pour cela, j’essaie d’annihiler en moi toute la partie intellectuelle et sensible pour vivre en bête uniquement préoccupée de satisfaire ses besoins matériels.
Quand donc cet horrible martyre sera-t-il fini? Quand donc reconnaîtra-t-on la vérité?
Comment vont nos pauvres chéris? Quand je pense à eux, c’est un torrent de larmes. Et toi, j’espère que ta santé est bonne. Il faut te soigner, ma chérie. Les enfants d’abord, la mission que tu as à remplir ensuite, t’imposent des devoirs auxquels tu ne peux manquer.
Pardon de mon style baroque et décousu. Je ne sais plus écrire, les mots ne me viennent plus, tant mon cerveau est délabré. Il n’y a plus qu’un point fixe dans ma tête: l’espoir de connaître un jour la vérité, de voir mon innocence reconnue et proclamée. C’est ce que je balbutie nuit et jour, dans mes rêves comme dans mon réveil.
Quand pourrais-je t’embrasser et retrouver dans ton profond amour la force qui m’est nécessaire pour aller jusqu’au bout de cet épouvantable calvaire?
Embrasse tout le monde pour moi.
Baisers aux chéris.
Je t’embrasse comme je t’aime,
ALFRED.
* * * * *
Le 3 février 1895. (Dimanche)
Ma chérie,
Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi depuis dimanche dernier, c’est-à-dire depuis huit jours. Je me suis imaginé que tu étais malade, puis que l’un des enfants l’était... J’ai fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade... J’ai bâti toutes sortes de chimères.
Tu peux t’imaginer, ma chérie, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation tragique dans laquelle des événements aussi bizarres qu’incompréhensibles m’ont placé, j’avais au moins cette unique consolation, c’est de sentir près de moi ton cœur battre à l’unisson du mien, partager toutes mes tortures.
La nuit de jeudi à vendredi surtout a été épouvantable. Je ne veux pas te la narrer, elle t’arracherait le cœur. Tout ce que je puis te dire, c’est que je me débattais contre l’accusation qui avait été portée contre moi, que je me disais que c’était impossible... puis je me réveillais et je constatais la triste réalité.
Ah! pourquoi ne peut-on pas m’ouvrir le cœur et y lire à livre ouvert; on y verrait au moins les sentiments que j’ai toujours professés, ceux que j’ai encore. Mais non, vois-tu, il me semble impossible que tout cela dure éternellement... la vérité doit se faire jour!
Par un effort inouï de ma volonté, je me suis ressaisi. Je me suis dit que je ne pouvais ni descendre dans la tombe, ni devenir fou avec un nom déshonoré. Il fallait donc que je vive, quelle que dût être la torture morale à laquelle je suis en proie.
Ah! cet opprobre, cette infamie qui couvrent mon nom, quand donc les enlèvera-t-on?
Qu’il vienne donc, le jour béni où mon innocence sera reconnue, où l’on me rendra mon honneur qui n’a jamais failli!... Je suis bien las de souffrir.
Que l’on me prenne mon sang, que l’on fasse ce que l’on voudra de mon corps..., tu sais que j’en fais fi..., mais qu’on me rende mon honneur.
Personne n’entendra donc ce cri de désespoir, ce cri d’un malheureux innocent qui, cependant, ne demande que justice!
Chaque jour qui se lève, j’espère que ce sera celui où l’on reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis, un loyal soldat digne de mener au feu les soldats de la France...; puis le soir vient..., et rien, rien encore.
Ajoute à cela que je ne reçois aucune lettre de toi, que je suis isolé avec ma torture morale, et tu peux, ma chérie, te rendre compte de mon état. Mais sois rassurée, je suis de nouveau fort. Je me suis traité de lâche, je me suis dit tout ce que tu aurais pu me dire toi-même si tu avais été auprès de moi; un innocent n’a jamais le droit de désespérer. Puis, quoique je sois sans nouvelles directes, je sens tous vos cœurs, toutes vos âmes vibrer avec mon cœur et avec mon âme, souffrir avec moi de l’infamie qui couvre mon nom et chercher à la dissiper.
Quand pourras-tu venir passer quelques heures avec moi? Comme ce serait heureux si je pouvais puiser de nouvelles forces dans ton cœur!
Aurai-je une lettre de toi aujourd’hui? Je n’ose plus trop l’espérer puisque chaque jour mon espoir est déçu, et la souffrance est chaque fois trop cruelle.
Enfin, ma chérie, que te dire?... Je ne vis que d’espoir. Nuit et jour, je vois devant moi, comme une étoile brillante, le moment où tout sera oublié, où mon honneur me sera rendu.
Embrasse bien, bien fort, mes chéris pour moi.
Baisers à tous les membres de nos familles.
Quant à toi, je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de toutes mes forces,
ALFRED.
* * * * *
Le 7 février 1895. (Jeudi.)
Ma bonne Lucie,
J’ai reçu dimanche dernier un paquet d’une quinzaine de lettres, toutes antérieures au dimanche 27 janvier. Remercie bien tous les membres de la famille de leur chaude affection dont je n’ai jamais douté. Je suis donc sans nouvelles de toi depuis plus de dix jours. Te dire mes tortures est impossible.
Puis, me trouver encore en face de soldats que j’étais si fier de commander hier, que je suis digne de commander encore aujourd’hui, et qui verront en moi le dernier des misérables--vois-tu, c’est épouvantable! Mon cœur cesse de battre à cette seule pensée.
Mon histoire est trop horrible, ma tête n’en peut plus.
J’ai pu résister pendant assez longtemps parce que mon âme pure et honnête me disait que mon devoir était là, que mon innocence si complète et si absolue ne tarderait pas à éclater...; mais cette avanie lente est tout ce qu’il y a de plus épouvantable.
J’eusse préféré le peloton d’exécution; au moins, là, il n’y aurait pas eu de discussion possible et vous eussiez réhabilité ma mémoire.
Mais ne crains pas que je veuille attenter jamais à mes jours. Je t’ai promis de n’en rien faire et tu sais que je n’ai qu’une parole. Sois donc sans inquiétude aucune à ce sujet. Mais jusqu’où mes forces me mèneront-elles, jusqu’à quand mon cœur continuera-t-il de battre dans cette atmosphère de mépris, moi si fier de mon honneur sans tache, moi orgueilleux, voilà ce que je ne sais pas!
Ah! s’il n’y avait eu que des tortures physiques à supporter, s’il n’y avait eu qu’à souffrir en attendant la vérité, j’aurais été de taille à le faire, à supporter le martyre épouvantable. Mais supporter le mépris... pendant si longtemps... c’est horrible!
Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un innocent qui ait enduré des tortures pareilles aux miennes.
Quant à toi, ma pauvre et bien aimée femme, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton énergie. C’est au nom de notre profond amour que je te le demande, car il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce qu’était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité épouvantable.
Aurai-je des nouvelles de toi aujourd’hui? Quand apprendrai-je que j’aurai le plaisir et la joie de t’embrasser? Chaque jour je l’espère, et rien ne vient égayer mon horrible martyre.
Du courage, ma chérie, il t’en faut beaucoup, beaucoup, il vous en faut à tous, à nos deux familles. Vous n’avez pas le droit de vous laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoiqu’il advienne de moi.
Embrasse tout le monde pour moi. Embrasse bien, bien fort, nos deux pauvres chéris pour moi, et toi reçois les meilleurs baisers de celui qui t’aime tant,
ALFRED.
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Le 10 février 1895. (Dimanche.)
Ma chère Lucie,
J’ai reçu vendredi soir tes lettres jusqu’au 2 février inclus.
J’ai vu avec plaisir que vous vous portez tous bien. J’espère que tu as reçu également mes lettres.
Je ne te parlerai pas de moi; tu dois comprendre quelle est l’agonie lente de mon cœur. Mais rien ne sert de gémir. Ce qu’il te faut, ce qu’il vous faut à tous, c’est de la vaillance et du courage; il ne faut pas que vous, vous vous laissiez abattre par l’adversité, si terrible qu’elle soit.
Il faut que vous arriviez à prouver à la France entière que j’étais un digne et loyal soldat, aimant sa patrie au dessus de tout, l’ayant servie toujours avec dévouement.
C’est là le but principal, le but primordial, bien au-dessus de ma propre personnalité. Il y a un nom qu’il s’agit de laver de la souillure qui lui a été infligée, un nom jusqu’ici pur et sans tache, et qui doit de nouveau briller d’un éclat aussi pur que jadis. C’est d’ailleurs le nom que portent nos chers enfants et ceci déjà doit te donner tout le courage nécessaire.
Merci de toutes les nouvelles que tu me donnes des nôtres. Moi aussi, je regrette de ne pouvoir leur écrire. Tu sais quelle grande affection j’avais pour eux tous. Embrasse bien les parents, ta chère famille, la nôtre pour moi. Dis-leur bien ce que je pense, ce dont je voudrais te convaincre: c’est que moi je ne viens qu’en second lieu, c’est qu’il y a un nom qu’il faut réhabiliter.
Personne ne peut faillir à cette tâche suprême.
Te dire l’état dans lequel je suis, c’est inutile. Comme je te disais plus haut, ton cœur est là pour te le faire sentir mieux que ma plume ne saurait le faire. J’irai tant que mon cœur battra, avec toujours devant moi, nuit et jour, l’espoir suprême qu’on me rendra la place que je mérite.
Vois-tu, chérie, un homme d’honneur ne saurait vivre sans son honneur. On a beau se dire en soi-même qu’on est innocent, le cœur vous ronge. Les heures sont longues dans la solitude, et mon esprit ne peut encore concevoir tout ce qui m’arrive. Jamais romancier, si riche que soit son imagination, n’aurait pu écrire une histoire plus tragique.
Je suis convaincu comme toi que la vérité se fera jour tôt ou tard. Les bonnes causes triomphent toujours. Mais quel sera alors mon état, c’est ce que je ne saurais dire... Le cœur est là qui, du matin au soir et du soir au matin, souffre et palpite.
J’espère que je pourrai t’embrasser au moins avant mon départ.
Merci des détails que tu me donnes des enfants. Il faut les élever sérieusement et solidement, s’occuper aussi bien du physique que du moral. D’ailleurs, je te connais, je n’ai nulle inquiétude à ce sujet. Je sais que tu en feras des âmes généreuses et belles, ardentes pour tout ce qui est noble et beau, marchant toujours dans la voie du devoir.
Embrasse mille et mille fois ces bons chéris pour moi.
Je te prie aussi d’embrasser tout le monde pour moi. Reçois les baisers les meilleurs de ton mari qui t’aime, qui ne vit qu’avec ta pensée,
ALFRED.
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Le 14 février 1895.
Ma chère Lucie,
Les quelques moments que j’ai passés avec toi m’ont été bien doux, quoiqu’il m’ait été impossible de te dire tout ce que j’avais sur le cœur.
Mon temps se passait à te regarder, à m’imprégner de ton visage, à me demander par quelle fatalité inouïe du sort j’étais séparé de toi. Plus tard, quand on racontera mon histoire, elle paraîtra invraisemblable.
Mais ce qu’il faut bien nous dire, c’est qu’il faut la réhabilitation, il faut que mon nom brille de nouveau de tout l’éclat qu’il n’aurait jamais dû perdre.
J’aimerais mieux voir nos enfants morts que de penser que le nom qu’ils portent est déshonoré.
C’est pour nous tous une question vitale, on ne vit pas sans honneur. Je ne saurais assez te le répéter.
J’aurai bientôt un nouveau pas à franchir dans mon étape douloureuse.
Je ne crains pas les fatigues physiques, mais pourvu, mon Dieu, qu’on m’épargne les tortures morales! Je suis las de sentir mon nom méprisé, moi si fier, si orgueilleux précisément de mon nom sans tache, moi qui ai le droit de regarder tout le monde en face! Je ne vis que dans cet espoir, c’est de voir bientôt mon nom lavé de cette horrible souillure.
Tu m’as de nouveau rendu le courage. Ta noble abnégation, ton héroïque dévouement me rendent de nouvelles forces pour supporter mon horrible martyre.
Je ne te dirai pas que je t’aime encore plus; tu sais quel est mon amour profond pour toi. C’est lui qui me permet de supporter mes tortures morales, c’est l’affection de vous tous pour moi.
Embrasse bien tout le monde pour moi, les membres de nos deux familles, tes chers parents, nos enfants, et reçois pour toi les meilleurs et les plus tendres baisers de ton dévoué mari
ALFRED.
* * * * *
Le 21 février 1895.
Ma chère Lucie,
Quand je te vois, le temps est si court, je suis si anxieux de voir l’heure s’écouler avec une rapidité que je ne connaissais plus, tant les autres heures que je passe me semblent horriblement longues, que j’oublie de te dire la moitié de ce que j’avais préparé dans mon imagination.
Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer t’avait été clémente? Je voulais te dire toute l’admiration que j’ai pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement! Plus d’une femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups répétés d’un sort aussi cruel, aussi immérité.
Je voulais te parler longuement de nos enfants, de leur santé, de leur régime. Je voulais aussi te prier de remercier toutes nos familles de leur dévouement à la cause d’un innocent, te demander des nouvelles de leur santé à tous. Il faudrait une longue journée pour épuiser tous ces sujets et nos minutes sont comptées! Enfin, il faut espérer que les jours heureux reviendront, car il est impossible, il est contraire à la raison humaine, qu’on n’arrive pas à mettre la main sur le véritable coupable.
Comme je te l’ai dit, je ferai mon possible pour dompter les battements de mon cœur ulcéré, pour supporter cet horrible et long martyre, afin de voir avec vous luire le jour heureux de la réhabilitation.
Je souffrirai sans gémir le mépris si naturel, si justifié qu’inspire l’être que je représente, je comprimerai les convulsions de mon être contre un sort aussi épouvantable, aussi horrible.
Oh! ce mépris autour de mon nom, autour de ma personne, comme j’en souffre! La plume est incapable de traduire un pareil supplice.
Je me demande vraiment comment un homme qui a véritablement forfait à l’honneur peut continuer à vivre? Mais je ne vis que grâce à ma conscience, grâce à l’espoir que bientôt tout se découvrira, que le véritable criminel sera puni de son horrible crime, qu’on me rendra enfin mon honneur.
Quand je serai parti, écris-moi bien longuement. Je pense qu’aussi à ce moment vous pourrez tous m’écrire et que je recevrai des nouvelles de tous les membres de nos familles.
Au premier envoi que tu feras, veux-tu être assez bonne pour ajouter la méthode Ollendorf que j’ai pu juger ici et que je trouve préférable à celle de ton professeur? Tu y joindras le corrigé des thèmes qui forme un volume à part et qui sera aussi mon professeur.
Embrasse bien nos chéris, tes parents, tous ceux que tu vois enfin de ma part et reçois les baisers affectueux de ton dévoué
ALFRED.
1895-1896-1897-1898
ILES DU SALUT
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Mardi, 12 mars 1895.
Ma chère Lucie,
Le jeudi 21 février, quelques heures après ton départ, j’ai été emmené à Rochefort et embarqué.
Je ne te raconterai pas mon voyage; j’ai été transporté comme le méritait le vil gredin que je représente; ce n’est que justice. On ne saurait accorder aucune pitié à un traître; c’est le dernier des misérables et tant que je représenterai ce misérable, je ne puis qu’approuver.
Ma situation ici ne peut que découler encore des mêmes principes.
Mais ton cœur peut te dire tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre; c’est horrible. Je ne vis plus que par mon âme qui espère voir luire bientôt le jour triomphant de la réhabilitation; c’est la seule chose qui me donne la force de vivre. Sans honneur, un homme est indigne de vivre.
Toi, la vérité même, tu m’as affirmé le jour de mon départ être sûre d’aboutir bientôt; je n’ai vécu durant cet horrible voyage, je ne vis encore que sur cette parole de toi, rappelle-toi le bien.
J’ai été débarqué il y a quelques instants et j’ai obtenu de t’envoyer une dépêche.
Je t’écris vite ces quelques mots qui partiront le 15 par le courrier anglais. Cela me soulage de venir causer avec toi que j’aime si profondément. Il y a deux courriers par mois pour la France, le 15, courrier anglais et le 3, courrier français.
De même, il y a deux courriers par mois pour les Iles, le courrier anglais et le courrier français. Informe-toi de la date de leur départ et écris-moi par l’un et par l’autre.
Ce que je puis te dire encore, c’est, si tu veux que je vive: fais-moi rendre mon honneur. Les convictions, quelles qu’elles soient, ne me servent de rien; elles ne changent pas ma situation; ce qu’il faut, c’est un jugement me réhabilitant.
J’ai fait pour toi le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur puisse faire en acceptant de vivre après ma tragique histoire, grâce à la conviction que tu m’as inculquée que la vérité se fait toujours connaître. A ton tour, ma chérie, de faire tout ce qui est humainement possible pour découvrir la vérité.
Épouse et mère, tâche d’émouvoir les cœurs d’épouses et de mères pour qu’on te livre la clé de cet horrible mystère. Il me faut mon honneur si tu veux que je vive; il le faut pour nos chers enfants. Ne raisonne pas avec ton cœur, cela ne sert à rien. Il y a un jugement, rien ne sera changé dans notre tragique situation tant que le jugement ne sera pas révisé. Réfléchis donc et agis pour déchiffrer cette énigme, cela vaudra mieux que de venir ici partager mon horrible situation, ce sera le meilleur, le seul moyen de me sauver la vie. Dis-toi bien que c’est une question de vie et de mort pour moi comme pour nos enfants.
Je suis incapable de vous écrire à tous, car mon cerveau n’en peut plus et mon désespoir est trop grand. J’ai le système nerveux dans un état déplorable, et il serait grand temps que cet horrible drame prît fin.
Je n’ai plus que l’âme qui surnage.
Mais, pour Dieu, hâtez-vous et travaillez ferme!
Dis à tous de m’écrire.
Embrasse tout le monde pour moi, nos pauvres chéris aussi et pour toi mille tendres baisers de ton dévoué mari.
ALFRED.
Quand tu auras une bonne nouvelle à m’annoncer envoie-moi une dépêche, je l’attends chaque jour comme le Messie.
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Mercredi, 15 mars 1895.
Ma chérie,
Comme je ne remets cette lettre qu’aujourd’hui, je viens encore vite un peu causer avec toi. Je ne parlerai pas de mes épouvantables tortures, tu les connais et tu les partages.
Ma situation reste ici la même qu’auparavant; dis-toi bien que je suis incapable de la supporter longtemps. Il me semble donc difficile que tu viennes me rejoindre. D’ailleurs, comme je te l’ai dit hier, si tu veux me sauver la vie, tu as mieux à faire: fais-moi rendre mon honneur, l’honneur de mon nom, celui de nos pauvres enfants.
Dans mon horrible détresse, je passe mon temps à me répéter mentalement le mot que tu m’as dit le jour de mon départ: votre certitude absolue d’arriver à la vérité. D’ailleurs, autrement, ce serait la mort pour moi et à bref délai, car sans mon honneur je ne vivrais pas. Je ne suis arrivé à surmonter tout que grâce à ma conscience et à l’espérance que vous m’avez donnée que la vérité se découvrirait. Cette espérance morte serait le signal de ma mort.
Dis-toi donc bien, ma chérie, qu’il faut aboutir, et le plus tôt possible à me faire rendre mon honneur; je suis incapable de supporter encore longtemps cette atmosphère de mépris si légitime autour de moi. De vos efforts dépend mon honneur, c’est-à-dire ma vie, enfin l’honneur de nos pauvres enfants. Tu dois donc tout tenter, tout essayer, pour arriver à la vérité, que je vive ou que je meure, car ta mission est supérieure à moi-même.
Je t’embrasse comme je t’aime,
ALFRED.
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20 Mars 1895.
Ma chère Lucie,
Ma lettre sera courte, car je ne veux pas t’arracher l’âme, mes souffrances sont d’ailleurs tiennes.