Part 5
Embrasse tout le monde, nos chéris pour moi.
Ton dévoué,
ALFRED.
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7 heures.
Mon moment de faiblesse est passé. Je vois et je vis dans l’avenir. Courage donc tous, tôt ou tard l’innocence triomphera.
Marchez sans faiblir dans la voie que vous vous êtes tracée, comme moi je suivrai sans défaillir mon chemin douloureux.
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Le 16 Janvier 1895. (Mercredi, 10 heures du matin).
Ma chérie,
Je suis arrivé à dompter mes nerfs, à faire taire les mouvements tumultueux de mon âme..., cela ne sert à rien d’ailleurs de s’impatienter, puisque je suis décidé à vivre pour voir éclater mon innocence.
Je sais qu’il faut pour cela du temps, même beaucoup de temps...; j’attendrai donc comme je te l’ai promis, avec calme et avec dignité, que la vérité se fasse jour; ma conscience me donnera les forces nécessaires.
Je préparerai mon âme à supporter sans se plaindre le calvaire qui m’attend encore, j’étoufferai les sanglots de mon cœur ulcéré.
J’ai perdu hier pendant quelques instants le sentiment de moi-même; pense que voilà trois mois que je suis enfermé dans une chambre, en proie aux tortures morales les plus épouvantables que l’on puisse infliger à un homme de cœur; mais d’un effort violent de tout mon être, je me suis ressaisi.
Ce sont mes nerfs surtout qui sont malades; mon énergie morale est telle qu’au premier jour.
Mais vous êtes tous unis de volonté, d’intelligence et de dévouement; j’ai donc la conviction que la lumière se fera tôt ou tard. Je ne démentirai pas vos efforts.
Ne parlons plus de cela.
Que te raconterai-je? Ma vie journalière, tu la connais! Je te l’ai décrite jusque dans ses moindres détails. Mes pensées? elles sont toutes vers toi, vers nos chers enfants, vers nos chères familles.
Encore deux jours à attendre pour te voir et t’embrasser. Comme il est long l’intervalle qui sépare nos entrevues, et comme ces dernières sont courtes! Je voudrais faire courir le temps quand tu n’es pas là, le faire durer une éternité quand tu es auprès de moi.
Comme tu me donnes du courage pour vivre, ma chérie; quelle patience je puise dans tes yeux, dans les souvenirs que tu me rappelles, dans mes devoirs vis à vis de nos bons chéris.
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1 heure.
Je reçois à l’instant tes deux chères lettres de mardi. Tu as raison de me parler de nos chéris. Quoique cela m’arrache le cœur chaque fois que je pense à eux, leur gazouillement que tu me répètes réveille cependant en moi d’agréables et de touchants souvenirs. La foi me revient en des jours meilleurs.
Je suis absolument de ton avis quant à l’œuvre que vous poursuivez. Il faut du calme, du temps, de la persévérance pour arriver au but... Je le sais fort bien, j’agirais comme vous si j’étais à votre place, préférant aboutir sûrement plutôt que de tout perdre en agissant sans réflexion... Mais moi, hélas, je suis ici entre quatre murs, inactif, le sang brûlé, et ma façon de voir n’est forcément pas la même que la vôtre.
On m’apprend aussi que deux sœurs viendront me voir à deux heures. Quel bonheur de revoir les siens.
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5 heures.
J’ai vu Louise et Rachel; j’ai senti leurs cœurs palpiter avec le mien et partager mes souffrances. Leur foi en l’avenir est absolue; j’espère comme elles.
Quel dévouement je rencontre dans nos merveilleuses familles, chez nos amis! Cela console, du reste, de l’humanité. Vraiment on ne juge les gens que dans le malheur.
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime.
Ton dévoué,
ALFRED.
C’est cette bonne Jeanne qui doit changer à vue d’œil. Devient-elle une belle fille comme son frère est un beau garçon?
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Le 17 janvier 1895. (Jeudi, 9 heures).
Quel rôle ces maudits nerfs jouent dans la vie humaine!
Pourquoi ne peut-on pas dégager entièrement la personnalité matérielle de la personnalité morale, et faire ainsi que l’influence de l’une ne s’exerce pas sur l’autre?
Ma personnalité morale est toujours aussi vaillante, aussi forte. Elle est résolue à aller jusqu’au bout, elle est décidée à tout. Il me faut en effet mon honneur qu’on m’a arraché sans que j’aie jamais failli.
Mais ma personnalité matérielle subit de rudes secousses! Mes nerfs tendus à l’excès depuis près de trois mois me font parfois horriblement souffrir et je n’ai même pas la ressource de l’exercice physique violent pour les dompter. On doit cependant me donner aujourd’hui quelque médicament pour diminuer leur tension.
Ah! Quand je pense à ceux qui m’ont accusé et fait condamner! Que les remords les poursuivent et leur fassent endurer les supplices que je supporte moi-même!
Mais parlons d’autre chose.
Comment vas-tu, ma chérie? Comment vont les enfants? J’espère que vos santés à tous continuent à être bonnes. Soutiens-toi, tu n’as pas le droit de te laisser abattre. Tu as besoin de tout ton courage et de toute son énergie, et pour cela il te faut toutes tes forces physiques.
C’est enfin vendredi, demain. Comme ce jour est long à venir! Heureusement que le temps m’a paru un peu moins long cette fois, car, hier et avant-hier, j’ai entendu parler de toi par les visites que j’ai reçues.
Comment veux-tu que je n’aie pas moi-même confiance quand je sens autour de moi toutes ces amitiés, toutes ces affections, tous ces dévouements, enfin!
Ce dont il faut que je m’arme surtout, c’est de patience.
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2 heures.
On me remet ta lettre d’hier.
Je trouve que je gémis déjà assez par moi-même, sans que tu m’y engages encore. Ah! Que c’est terrible, l’impuissance, quand on voudrait crier, faire éclater sa complête innocence! Enfin, tout cela ne sert à rien.--Il faut, comme je ne puis te le répéter assez, comme on a dû te le répéter encore de ma part, chercher sans trève ni repos.
La volonté est un levier tel, qu’il soulève et brise tous les obstacles.
J’ai reçu hier une bonne lettre de ta sœur, aujourd’hui une lettre de ta mère. Je n’ai, hélas, rien de particulier à leur dire; ma vie, tu la connais, heure par heure, tu peux la leur décrire aussi complètement que moi-même. Dis à ta mère qu’elle ne craigne rien; j’ai des faiblesses nerveuses bien compréhensibles; mais l’âme est toujours là, elle veut la vérité, elle veut son honneur et elle l’aura. Je ne démentirai donc pas vos efforts.
Tôt ou tard, ma chérie, le bonheur nous reviendra, j’en ai l’intime conviction. Le plus dur, c’est la patience qu’il faut avoir; heureusement pour vous que vous avez un dérivatif puissant, l’action.
A demain, ma chérie, le plaisir de te voir, de causer avec toi, de t’embrasser.
Mille baisers.
Ton dévoué mari,
ALFRED.
Bons baisers aux chéris.
Janvier et Février 1895.
SAINT-MARTIN DE RÉ
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19 janvier 1895.
Ma chérie,
Jeudi soir, vers dix heures, on est venu me réveiller pour m’emmener ici, où je suis seulement arrivé hier soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage pour ne pas t’arracher le cœur; sache seulement que j’ai entendu les cris légitimes d’un peuple vaillant et généreux contre celui qu’il croit un traître, c’est-à-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j’ai un cœur.
Ah! quel sacrifice vous ai-je fait en vous promettant le soir de ma condamnation de ne pas me tuer! Quel sacrifice fais-je au nom que portent mes pauvres chers petits, pour supporter tout ce que je subis! S’il y a une justice divine, il faut espérer que je serai récompensé de cette longue et effroyable torture, de ce martyre de toutes les minutes et de tous les instants. L’autre jour, ton père me disait qu’il eût préféré être mort, et moi donc!... Je préférerais cent mille fois être mort. Mais ce droit, nous ne l’avons ni les uns ni les autres; plus je souffre et plus cela doit activer votre courage et votre résolution pour trouver la vérité. Cherchez donc, sans trève ni repos, en proportion de toutes les souffrances que je m’impose. Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1º Le droit d’écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et sœurs; 2º Le droit d’écrire et de travailler dans ma cellule. Actuellement je n’ai ni _papier_, ni _plume_, ni _encre_. On me remet seulement la feuille de papier sur laquelle je t’écris, puis on me retire plume et encre; 3º La permission de fumer.
Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toute ta santé pour nos chers enfants d’abord, pour le but que tu poursuis ensuite. _Quant à mon régime ici, il m’est interdit de t’en parler._
Je te rappelle enfin qu’avant de venir ici, il faut que tu te munisses de toutes les autorisations nécessaires _pour me voir_, demander le _droit de m’embrasser_, etc., etc.
Quand serons-nous réunis, ma chérie? Je vis dans cet espoir et dans celui bien plus grand de la réhabilitation future, mais que je souffre moralement. Dis à toute la famille qu’il faut travailler sans trêve ni repos, car tout cela est épouvantable et tragique. Écris-moi bien vite. Je t’embrasse comme je t’aime,
ALFRED.
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Le 21 janvier 1895 (Mardi, 9 heures du matin)
Comme tu dois souffrir!... Le drame dont nous sommes les victimes est certainement le plus épouvantable de ce siècle. Avoir tout pour soi, bonheur, avenir, intérieur charmant, et puis tout à coup, se voir accusé et condamné pour un crime monstrueux!
Ah! le monstre qui a jeté ainsi le déshonneur dans une famille aurait mieux fait de me tuer, au moins il n’y aurait que moi qui aurait souffert.
Vois-tu, ce qui me torture, c’est cette pensée du nom infâme qui est accolé à mon nom. Si je n’avais à supporter que des souffrances physiques, ce ne serait rien, les souffrances supportées pour une noble cause vous grandissent; mais souffrir parce que je suis condamné pour un crime infâme, ah! non, vois-tu, c’est de trop, même pour une énergie comme la mienne.
Ah pourquoi ne suis-je pas mort, je n’ai même pas le droit de déserter de mon plein gré la vie; ce serait une lâcheté, je n’aurai le droit de mourir, de chercher l’oubli que lorsque j’aurai mon honneur.
L’autre jour, quand on m’insultait à la Rochelle, j’aurais voulu m’échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine découverte à ceux pour lesquels j’étais un juste objet d’indignation et leur dire: «Ne m’insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas connaître est pure de toute souillure, mais si vous me croyez coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au moins alors, sous l’âpre morsure des souffrances physiques, quand j’aurais encore crié: «Vive la France!» peut-être qu’alors eût-on cru à mon innocence!
Enfin, qu’est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice! Sommes-nous au XIXᵉ siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en arrière? Est-il possible que l’innocence soit méconnue dans un siècle de lumière et de vérité? Qu’on cherche, je ne demande aucune grâce, mais je demande la justice qu’on doit à tout être humain. Qu’on poursuive les recherches; que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation les utilisent dans ce but, c’est pour eux un devoir sacré d’humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire.
O Dieu! qui me rendra mon honneur qu’on m’a volé, qu’on m’a dérobé?
Ah! quel sombre drame, ma pauvre chérie! Il est certain qu’il dépasse, comme tu le dis si bien, tout ce qu’on peut imaginer.
Je n’ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts. Le premier, quand on m’apporte cette feuille de papier afin de pouvoir t’écrire; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le second, quand on m’apporte ta lettre journalière. Le reste du temps, je suis en tête à tête avec mon cerveau, et Dieu sait si mes réflexions sont tristes et sombres.
Quand cet horrible drame finira-t-il? Quand aura-t-on enfin découvert la vérité? Ah, ma fortune tout entière à celui qui sera assez habile et adroit pour déchiffrer cette lugubre énigme!
Donne-moi des nouvelles de tous les nôtres.
Embrasse tout le monde de ma part.
Je n’ose te parler de nos bons chéris. Quand je regarde leurs photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots me montent du cœur aux lèvres. Quand on souffre pour quelque chose ou pour quelqu’un, c’est compréhensible... Mais pourquoi, et surtout pour qui cet odieux martyre?
Je te serre sur mon cœur,
ALFRED.
Ne viens pas avant d’être complètement rétablie et en excellente santé. Nos enfants ont besoin de toi.
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Le 23 janvier 1895.
Ma chérie,
Je reçois tous les jours de tes lettres; on ne m’a encore remis de lettre d’aucun membre de la famille; de même, de mon côté, je n’ai pas encore l’autorisation de leur écrire. Je t’ai écrit tous les jours depuis samedi; j’espère que tu es en possession de mes lettres.
Il ne faut pas s’étonner, ma chérie, de la scène de la Rochelle. Moi, je la trouve toute naturelle; ce qui m’étonne bien plus, c’est qu’il ne se soit encore trouvé personne pour dire ce que sont vraiment nos familles dont les noms sont synonymes de loyauté et d’honneur. Ah! la lâcheté humaine, j’en ai mesuré l’étendue dans ces jours tristes et sombres!
Quand je pense à ce que j’étais il y a quelques mois à peine, et quand je le compare à ma situation misérable d’aujourd’hui, j’avoue que j’ai des défaillances, des colères farouches, contre l’injustice du sort. Je suis, en effet, la victime de l’erreur la plus épouvantable de notre siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire; il me semble que je suis le jouet d’une terrible hallucination, que tout cela va se dissiper... mais, hélas! la réalité est tout autour de moi.
Pourquoi ne sommes-nous pas tous morts avant cette tragique histoire? Certes cela eût été préférable. Et aujourd’hui nous n’avons plus le droit de mourir ni les uns ni les autres, il faut que nous vivions pour laver notre nom de la souillure qui lui a été faite. Ma conviction est absolue; je suis sûr que tôt ou tard la lumière jaillira, il est impossible à une époque comme la nôtre, que les recherches n’aboutissent pas à trouver le véritable coupable. Mais comment serai-je à ce moment là, moralement et physiquement? Je crois que la vie n’aura plus alors aucun attrait pour moi, et si je m’y rattacherai encore, ce sera pour toi, ma bonne chérie, dont le dévouement a été héroïque dans ces horribles circonstances, et pour mes chers enfants dont je veux faire d’honnêtes gens.
Mais, quoi qu’il arrive, je suis sûr que l’histoire rétablira les choses à leur véritable point. Il se trouvera bien, dans notre beau pays de France, si prompt aux emballements, mais si généreux aux infortunes imméritées, un homme honnête et assez courageux pour chercher à découvrir la vérité.
Quant à moi, ma chérie, que te dire? Que j’ai l’âme brisée; on l’aurait à moins. Mais sois tranquille; jusqu’à mon dernier souffle, je ne baisserai ni ne fléchirai la tête; mon honneur vaut celui de qui que ce soit au monde. Faites comme moi et demandez justice. C’est la seule grâce que je sollicite; je ne demande rien autre chose que la vérité, que toute la vérité.
Et cette vérité, si on veut bien la poursuivre, il est impossible qu’on ne l’ait pas, il est impossible qu’une pareille erreur ne se découvre pas.
Quand je regarde en arrière, mes souffrances sont tellement épouvantables que j’en éprouve des secousses nerveuses horribles. Je regarde toujours en avant avec l’espoir que bientôt tout se découvrira et qu’on me rendra mon honneur, ce que j’ai de plus cher en ce monde.
Fasse Dieu et la justice que ce moment arrive bientôt! Vraiment j’ai assez souffert. Nous avons tous assez souffert.
J’espère que tu te soignes toujours; il te faut, ma chère adorée, toutes tes forces physiques pour pouvoir supporter les tortures morales qu’on t’inflige.
Comment vont tous les membres de nos deux familles? Donne moi de leurs nouvelles, puisque je ne puis en avoir directement.
Embrasse nos deux chéris, tout le monde pour moi. Je t’embrasse de toutes mes forces,
ALFRED.
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Le 24 janvier 1895.
Ma chère Lucie.
D’après ta lettre datée de mardi, tu n’as encore reçu aucune lettre de moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Quel horrible martyre pour tous deux! Sommes-nous assez infortunés! Qu’avons-nous donc fait pour subir une pareille infortune? C’est précisément ce qu’il y a de plus épouvantable: c’est qu’on se demande de quel crime on est coupable, quelle faute on expie.
Ah! le monstre qui a jeté la honte et le déshonneur dans une honnête famille, en voilà un qui ne méritera aucune pitié! Son crime est tellement épouvantable, que la raison se refuse à comprendre tant d’infamie unie à tant de lâcheté. Il me semble impossible qu’une pareille machination ne se découvre tôt ou tard; un crime pareil ne peut rester impuni.
Cette nuit, à un moment, la réalité m’est apparue comme un songe horrible, étrange, surnaturel... dont j’ai voulu me réveiller, dont j’ai voulu sortir... Mais, hélas, ce n’était pas un songe! Je voulais échapper à cet horrible cauchemar, me retrouver dans la réalité, telle du moins qu’elle devrait être, c’est-à-dire entre vous tous, dans tes bras, ma chérie, près de mes chers enfants.
Ah! quand ce jour béni arrivera-t-il? N’épargnez, pour cela, ni vos peines, ni vos efforts, ni l’argent. Que je sois ruiné, cela m’est égal, mais je veux mon honneur, c’est pour lui que je supporte ces effroyables tortures.
Tu me demandes comment je supporte mon supplice? Hélas, comme je le peux. J’ai parfois des moments d’abattement terribles, pendant lesquels il me semble que la mort serait mille fois préférable à la torture morale que j’endure, mais par un effort violent de volonté, je me ressaisis. Que veux-tu, il faut bien parfois se laisser aller à la douleur, on la supporte ensuite avec d’autant plus de fermeté.
Enfin, espérons que cet horrible calvaire aura une fin, c’est la seule raison de vivre, c’est là mon unique espoir.
Les journées et les nuits sont longues, mon cerveau est constamment à la recherche de cette énigme épouvantable qu’il ne peut déchiffrer. Ah! que je voudrais pouvoir déchirer à coups d’épée ce voile impénétrable qui entoure ma tragique histoire! Il est impossible qu’on n’y arrive pas.
Donne-moi des nouvelles de vous tous, puisque les seules lettres que je reçoive sont les tiennes. Parle-moi de nos chers enfants, de ta santé. Je t’embrasse comme je t’aime,
ALFRED.
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Le 25 janvier 1895. (Vendredi)
Ma chère Lucie,
Ta lettre d’hier m’a navré, la douleur y perçait à chaque mot.
Jamais, vois-tu, deux infortunés n’ont souffert comme nous. Si je n’avais foi en l’avenir, si ma conscience nette et pure ne me disait pas qu’une pareille erreur ne peut subsister éternellement, je me laisserais certes aller aux plus sombres idées. J’ai déjà, comme tu le sais, résolu une fois de me tuer; j’ai cédé à vos remontrances, je vous ai promis de vivre, car vous m’avez fait comprendre que je n’avais pas le droit de déserter, qu’innocent je devais vivre. Mais, hélas, si tu savais combien parfois il est plus difficile de vivre que de mourir!
Mais sois tranquille, ma chérie, malgré toutes mes tortures, je ne démentirai pas vos généreux efforts, je vivrai... tant que mes forces physiques et surtout morales le permettront.
Toute la nuit j’ai pensé à toi, mon adorée, j’ai souffert avec toi. Je t’ai écrit chaque jour depuis samedi dernier, j’espère que mes lettres te seront parvenues à l’heure qu’il est.
Je ne sais ni sur qui ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le présent, ma situation est si misérable que je pense à la mort comme à l’oubli de tout; il n’y a que lorsque je regarde l’avenir que j’ai un moment de soulagement, car, comme je te le disais déjà plus haut, l’espoir seul me fait vivre.
Tout à l’heure, j’ai regardé pendant quelques instants le portrait de nos chers enfants; mais je n’ai pu supporter leur vue longtemps tant les sanglots m’étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que je vive, il faut que je supporte mon martyre jusqu’au bout pour le nom que portent ces chers petits. Il faut qu’ils apprennent un jour que ce nom est digne d’être honoré, d’être respecté, il faut qu’ils sachent que si je mets l’honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien, je n’en mets aucun au-dessus.
Ah! mais il serait vraiment grand temps que cet horrible martyre que nous subissons tous prit fin. Je n’ose y penser, tout en moi se gonfle, prêt à éclater...
Je t’embrasse mille et mille fois ainsi que nos bons chéris,
ALFRED.
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Vendredi, 4 heures.
On me remet ta lettre d’hier vendredi dans laquelle tu m’annonces avoir reçu ma première lettre. Tu es priée de t’abstenir de faire aucune réflexion sur les mesures prises à notre égard. Je n’aurai plus dorénavant le droit de t’écrire que deux fois par semaine. Tu pourras m’écrire chaque jour; fais-le, ma chérie, car c’est la seule chose qui me donne le courage de vivre. Si je ne sentais pas ta chaude affection, celle de tous les miens, lutter avec moi pour mon honneur, je n’aurais pas le courage de poursuivre cette tâche presque surhumaine. De même on ne me donne aucune lettre d’aucun membre de la famille, et je n’ai pas le droit de leur écrire.
Le ministre seul peut modifier cet état de choses.
Tu ne peux te figurer, ma pauvre enfant, comme je suis malheureux; nuit et jour je pense à cet horrible mot accolé à mon nom, mon cerveau parfois se refuse à admettre pareille chose. Je me demande dans mes nuits agitées si je suis réveillé ou si je dors. Avec cela, aucune occupation qui me permette de me distraire de mes sombres pensées.
Je t’embrasse mille fois ainsi que tous les nôtres,
ALFRED.
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28 janvier 1895.
Ma chère Lucie,
Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis venir passer une demi-heure avec toi, à causer et à t’entretenir. Tu sais que je ne puis t’écrire que deux fois par semaine.
J’ai reçu tes deux lettres de vendredi et de samedi.
Chaque fois qu’on m’apporte une lettre de toi, un rayon de joie pénètre dans mon cœur profondément ulcéré. Ce que tu me dis dans ta lettre de samedi est exact; j’ai comme toi la conviction absolue que tout se découvrira, mais quand?--Tu comprends qu’à la longue tout s’émousse, même le courage le plus héroïque. Et puis, entre le courage qui fait affronter le danger quel qu’il soit et le courage qui permet de supporter sans faiblir les pires outrages, le mépris et la honte, il y a une grande différence. Je n’ai jamais baissé la tête, crois-le bien; ma conscience ne me le permettait pas. J’ai le droit de regarder tout le monde en face. Mais que veux-tu, tout le monde ne peut pas descendre dans mon âme et conscience! Le fait est là, hélas, brutal et terrible. C’est pourquoi chaque fois que je reçois une de tes lettres, j’ai un rayon d’espoir, j’espère enfin apprendre quelque bonne nouvelle. Si les Léon sont venus à Paris, leur impatience ne leur permettant pas d’attendre, pense un peu ce qu’il en est de moi. Je sais bien que vous souffrez tous comme moi, que vous partagez mes peines et mes tortures, mais vous avez l’activité qui vous distrait un peu de ces horribles douleurs, tandis que je suis là, impatient, en tête à tête nuit et jour avec mon cerveau.
Vraiment, je me demande encore aujourd’hui comment mon cerveau a pu résister à tant de coups répétés, comment je ne suis pas devenu fou.