Part 17
La lettre authentique de mon mari dément le propos qui lui a été prêté.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Député, l’assurance de mes sentiments distingués.
LUCIE DREYFUS.
Paris, 14 janvier 1898.
II
MADAME DREYFUS A M. G. CAVAIGNAC
Le 16 janvier 1898.
Monsieur le député,
Vous me dites qu’un témoignage écrit des déclarations du capitaine Lebrun-Renault existe entre les mains de M. le ministre de la guerre.
Je dois à mon mari, à mes enfants, à la vérité de dissiper l’équivoque de votre réponse.
Ce témoignage écrit qui a été si subitement révélé par vous, que le ministre d’ailleurs ne produit pas, est-il ou n’est-il pas du capitaine Lebrun-Renault?
S’il n’est pas du capitaine Lebrun-Renault lui-même, il est sans valeur; c’est un mensonge à ajouter à tous ceux qu’a fait M. du Paty de Clam depuis le premier jour, quand il affirmait que mon mari, écrivant sous sa dictée, s’était mis à trembler--alors que la page écrite, ce jour-là, par mon mari ne porte aucune trace d’une émotion qui eût été cependant bien explicable--ou quand il affirmait que son crime était connu du Président de la République et des ministres--alors que M. Casimir-Perier, le général Saussier ne furent informés de son arrestation que longtemps après.
Mais le capitaine Lebrun-Renault n’a jamais rien dit de tel; j’en ai pour témoin le commandant Forzinetti, dont le général Saussier pourra vous dire la loyauté et qui a recueilli du capitaine Lebrun-Renault lui-même un démenti catégorique de votre allégation.
J’en ai pour témoin M. Clisson, qui a écrit le jour même dans le _Figaro_ le récit véridique de l’entretien du capitaine Lebrun-Renault avec mon mari. J’en ai pour témoins d’autres personnes encore qui auront, elles aussi, le courage de parler, d’affirmer la vérité, qui répèteront demain devant la justice, sous la foi du serment, les démentis que le capitaine Lebrun-Renault a constamment opposés à cette calomnie. Sous la foi du serment, devant la justice, le capitaine Lebrun-Renault confirmera lui aussi la vérité.
Vous pouvez demander à M. Lebon, ministre des Colonies, de vous montrer les lettres dont il ne m’envoie plus que des copies, me privant ainsi de la vue même de cette chère écriture.
Lisez ces lettres, monsieur, vous n’y trouverez, dans l’affreuse agonie de ce supplice immérité, qu’un long cri de protestation, qu’une longue affirmation d’innocence, l’invincible amour de la France.
Vivant ou mort, mon infortuné mari, je vous le jure, sera réhabilité. Toutes les calomnies seront dissipées, toute la vérité sera connue. Ni moi, ni nos amis, ni tous ces hommes que je connais seulement de nom, mais qui ont, eux, le souci de la justice, ne désarmeront jusque là.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le député, l’expression de mes sentiments distingués.
Lucie DREYFUS.
III
LE CAPITAINE DREYFUS A MAÎTRE DEMANGE
Le 20 janvier 1898.
Madame,
J’ai l’honneur de vous communiquer les lettres que votre malheureux mari m’a écrites il y a trois ans, la veille et le soir même de sa dégradation. C’est bien la preuve qu’il n’a jamais cessé de protester de son innocence.
Votre respectueusement,
EDGARD DEMANGE.
* * * * *
Le 3 janvier 1895. (Jeudi, midi.)
Cher Maître,
Je viens d’être prévenu que je subirai demain l’affront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat.
Je m’y attendais, je m’y étais préparé, le coup a cependant été terrible. Malgré tout, jusqu’au dernier moment, j’espérais qu’un hasard providentiel amènerait la découverte du véritable coupable.
Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tête haute, sans rougir.
Vous dire que mon cœur ne sera pas affreusement torturé quand on m’arrachera les insignes de l’honneur que j’ai acquis à la sueur de mon front, ce serait mentir.
J’aurais certes mille fois préféré la mort.
Mais vous m’avez indiqué mon devoir, cher Maître, et je ne puis m’y soustraire, quelles que soient les tortures qui m’attendent. Vous m’avez inculqué l’espoir, vous m’avez pénétré de ce sentiment qu’un innocent ne peut rester éternellement condamné, vous m’avez donné la foi.
Merci encore, cher Maître, de tout ce que vous avez fait pour un innocent.
Demain, je serai transféré à la Santé.
Mon bonheur serait grand si vous pouviez m’y apporter la consolation de votre parole chaude et éloquente et ranimer mon cœur brisé.
Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille pour déchiffrer cet épouvantable mystère.
Partout où j’irai, votre souvenir me suivra, ce sera l’étoile d’où j’attendrai mon bonheur, c’est-à-dire ma réhabilitation pleine et entière.
Agréez, cher Maître, l’expression de ma respectueuse sympathie.
A. DREYFUS.
J’apprends à l’instant que la dégradation n’aura lieu que samedi. Je vous envoie quand même cette lettre.
* * * * *
Prison de la Santé. (Samedi.)
Cher Maître,
J’ai tenu la promesse que je vous avais faite.
Innocent, j’ai affronté le martyre le plus épouvantable qu’on puisse infliger à un soldat; j’ai senti autour de moi le mépris de la foule; j’ai souffert la torture la plus terrible qu’on puisse s’imaginer. Et que j’eusse été plus heureux dans la tombe! Tout serait fini, je n’entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l’oubli de toutes mes souffrances.
Mais hélas! le devoir ne me le permet pas, comme vous me l’avez si bien montré.
Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore martyriser pendant de longues semaines pour arriver à la découverte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom.
Hélas! quand tout cela sera-t-il fini, quand serai-je de nouveau heureux?
Enfin, je compte sur vous, cher Maître. Je tremble encore au souvenir de tout ce que j’ai enduré aujourd’hui, à toutes les souffrances qui m’attendent encore.
Soutenez-moi, cher Maître, de votre parole chaude et éloquente; faites que ce martyre ait une fin, qu’on m’envoie le plus vite possible là-bas où j’attendrai patiemment, en compagnie de ma femme, que l’on fasse la lumière sur cette lugubre affaire et qu’on me rende mon honneur.
Pour le moment, c’est la seule grâce que je sollicite. Si l’on a des doutes, si l’on croit à mon innocence, je ne demande qu’une seule chose pour le moment: c’est de l’air, c’est la société de ma femme; et alors j’attendrai que tous ceux qui m’aiment aient déchiffré cette lugubre affaire. Mais qu’on fasse le plus vite possible, car je commence à être à bout de résistance. C’est vraiment trop tragique, trop cruel, d’être innocent et d’être condamné pour un crime aussi épouvantable.
Pardon de ce style décousu, je n’ai pas encore mes idées à moi, je suis profondément abattu physiquement et moralement. Mon cœur a trop saigné aujourd’hui.
Pour Dieu donc, cher Maître, qu’on abrège mon supplice immérité.
Pendant ce temps, vous chercherez et j’en ai la foi, la conviction intime, vous trouverez.
Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux
A. DREYFUS.
* * * * *
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