Lettres d'un innocent

Part 16

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Je réitère aujourd’hui mes demandes précédentes au chef de l’État, au gouvernement avec plus d’énergie encore s’il se peut, car tu n’as pas à subir encore un pareil martyre, nos enfants n’ont pas à grandir déshonorés, je n’ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je n’ai pas commis. Et j’attends chaque jour d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour nous.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.

* * * * *

Le 25 février 1898.

Chère Lucie,

Comme toi, ma pensée ne te quitte pas un seul instant, ni de jour, ni de nuit, et si je n’écoutais que mon cœur, je t’écrirais à tout instant, à toute heure.

Si tu es l’écho de mes souffrances, je suis l’écho des tiennes, des vôtres à tous, je doute qu’êtres humains aient jamais souffert davantage. Ta pensée, celle des enfants, ma volonté tendue à tout instant vers toi, vers eux, me donnent toujours encore la force de comprimer mon cerveau, d’étouffer mon cœur.

Je t’ai écrit de bien nombreuses lettres dans ces derniers mois; ajouter quelque chose à ces lettres serait du superflu. Je t’ai dit tous les appels que j’ai adressés depuis le mois de novembre dernier pour demander ma réhabilitation, de la justice enfin pour tant de victimes innocentes.

Dans une de mes dernières lettres, je t’ai dit le dernier appel que je venais d’adresser au gouvernement, plus vibrant, plus énergique que jamais. J’attends donc chaque jour d’apprendre que cette réhabilitation a eu lieu, que notre supplice aussi effroyable qu’immérité a un terme, que le jour de la justice a enfin lui pour nous. Je veux donc simplement t’embrasser aujourd’hui de toutes mes forces, de tout mon cœur comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous nos chers parents, à tous nos chers frères et sœurs.

* * * * *

Le 5 mars 1898.

Chère Lucie,

Je viens de recevoir tes chères lettres de janvier, toujours aussi admirables de cœur, de sentiment et d’élévation. Je n’ajouterai plus rien aux longues lettres que je t’écris depuis trois mois; les dernières sont peut-être nerveuses, débordantes d’impatience, de douleurs et de souffrances; mais tout cela est trop épouvantable et il y avait des responsabilités à établir.

Je ne veux donc pas me rééditer indéfiniment. Conformément à l’exposé d’une situation aussi tragique qu’imméritée, supportée depuis trop longtemps par tant de victimes innocentes, je demande et redemande ma réhabilitation au gouvernement. Et j’attends depuis, chaque jour, d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour nous.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.

APPENDICE

I

LE CAPITAINE DREYFUS

A LA PRISON DU CHERCHE-MIDI

HISTORIQUE DE LA DÉTENTION

Le 14 octobre 1894, je recevais un pli secret du Ministre de la guerre; son contenu me faisait connaître que le lendemain, 15, se présenterait, à sept heures du matin, à la prison, un officier supérieur de l’armée, chargé de me faire une communication confidentielle.

Le 15 au matin, M. le lieutenant-colonel d’Aboville, en tenue de service, se présentait et me remettait un pli, _daté du 14_, qui m’informait que le capitaine Dreyfus, du 14ᵉ régiment d’artillerie, stagiaire à l’État-Major de l’armée, serait écroué dans la matinée comme prévenu du crime de «haute trahison», et que j’étais rendu personnellement responsable de sa personne.

Le colonel d’Aboville me demanda ma parole d’honneur d’avoir à exécuter à la lettre les injonctions ministérielles qu’il allait me communiquer, tant par écrit que verbalement.

Une de ces communications m’ordonnait de mettre le prisonnier au secret le plus absolu et de veiller à ce qu’il n’eût par devers lui ni couteau, ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon.

Il devait également vivre à l’ordinaire des condamnés; mais cette mesure fut annulée, sur une observation que je fis, comme étant irrégulière.

Le colonel m’ordonna de prendre, sans me les indiquer, les précautions que je jugerais nécessaires pour que l’incarcération demeurât ignorée au dedans et au dehors de la prison.

Il demanda à visiter les locaux affectés aux officiers et il désigna celui que devait occuper le capitaine Dreyfus.

Il me mit en garde contre les démarches probables que tenterait la «haute juiverie» dès qu’elle connaîtrait l’incarcération.

Je ne vis personne et aucune démarche ne fut faite près de moi. Pour ne pas y revenir, j’ajoute que, durant toute la détention du prisonnier, je ne suis jamais entré et n’ai jamais séjourné dans sa cellule sans y avoir été accompagné par l’agent principal, qui _seul possédait la clef_ de cette chambre cellulaire.

Vers midi, le capitaine Dreyfus, en tenue civile, arriva en fiacre, accompagné de M. le commandant Henry et d’un agent de la Sûreté. Cet officier supérieur me remit l’ordre d’écrou, qui était signé du Ministre lui-même et portait la _date du 14_, ce qui prouve que l’arrestation était prononcée avant qu’on eût vu et questionné le capitaine. C’est dire aussi que l’incarcération fut faite à l’insu du Gouverneur de Paris, qui en fut avisé par un officier supérieur de l’État-Major du Ministre, envoyé à cet effet, puisque j’avais reçu la défense de le faire moi-même.

L’agent principal de la prison, auquel j’avais donné mes instructions, après avoir fait inscrire sur le registre d’écrou le nom de «Dreyfus», sans aucune autre indication pouvant indiquer qui il était, conduisit le capitaine dans la chambre qui lui était assignée.

A partir de ce moment, Dreyfus fut muré vivant dans sa chambre; nul ne pouvait voir le prisonnier, dont la porte, pendant tout le temps de sa présence au Cherche-Midi, ne devait s’ouvrir qu’en ma présence.

Peu d’instants après, je me rendis près du capitaine Dreyfus. Il était dans un état de surexcitation impossible; j’avais devant moi un véritable aliéné, aux yeux injectés de sang, ayant tout bouleversé dans sa chambre. Je parvins, non sans peine, à le calmer.

J’eus l’intuition que cet officier était innocent. Il me supplia de lui donner les moyens d’écrire, ou de le faire moi-même, pour demander au Ministre de la guerre à être entendu par lui ou par un des officiers généraux du Ministère.

Il me raconta les phases de son arrestation, qui ne furent ni dignes, ni militaires.

Du 18 au 24 octobre, le commandant du Paty de Clam, qui avait procédé à l’arrestation de Dreyfus au Ministère de la guerre, vint, muni d’une autorisation particulière du Ministre de la guerre, pour l’interroger.

Avant de voir Dreyfus, il me demanda s’il ne pouvait pas pénétrer sans bruit dans sa cellule, porteur d’une lampe assez puissante pour pouvoir projeter un flot de lumière au visage du capitaine, qu’il voulait surprendre de façon à le démonter. Je répondis que ce n’était pas possible.

Il lui fit subir deux interrogatoires et lui dicta, chaque fois, des fractions de phrases puisées dans le document incriminé, dans le but d’établir la comparaison entre les écritures.

Pendant cette période de temps, la surexcitation du capitaine Dreyfus était toujours très grande. Du corridor, on l’entendait gémir, crier, parlant à haute voix, protestant de son innocence. Il se butait contre les meubles, contre les murs, et il paraissait inconscient des meurtrissures qu’il se faisait.

Il n’eut pas un instant de repos, et lorsque, terrassé par les souffrances, la fatigue, il se jetait tout habillé sur le lit, son sommeil était hanté par d’horribles cauchemars.

Il avait des soubresauts tels qu’il lui est arrivé de tomber du lit.

Pendant ces neuf jours d’une véritable agonie, il ne prit que du bouillon et du vin sucré, ne touchant à aucun aliment.

Le 24 au matin, son état mental, voisin de la folie, me parut tellement grave que, soucieux de mettre ma responsabilité à couvert, j’en rendis compte directement au Ministre ainsi qu’au Gouverneur de Paris.

Dans l’après-midi, je me rendis, sur convocation, près du général de Boisdeffre, que je suivis chez le Ministre de la guerre. Le général m’ayant demandé mon opinion, je répondis sans hésitation:

--On fait fausse route, cet officier n’est pas coupable.

C’était ma conviction, et elle n’a fait que se confirmer.

Entré seul dans le cabinet du Ministre, le général en ressortait quelques instants après, paraissant fort ennuyé, pour me dire:

--Le ministre part pour aller assister au mariage de sa nièce et me laisse «carte blanche»; tâchez de me conduire Dreyfus jusqu’à son retour, il s’en arrangera ensuite.

Je fus porté à penser que le général de Boisdeffre était resté étranger à l’arrestation ou qu’il ne l’approuvait pas. Néanmoins, le général m’ordonna de faire visiter secrètement le capitaine par le médecin de l’établissement, qui prescrivit des potions calmantes et une surveillance incessante.

A partir du 27, le commandant du Paty de Clam vint presque journellement lui faire subir de nouveaux interrogatoires et épreuves d’écriture, qui n’avaient d’autre but, chaque fois, que d’obtenir un aveu contre lequel Dreyfus ne cessait de protester.

Jusqu’au jour où ce malheureux fut livré au magistrat rapporteur du Conseil de guerre, il se savait accusé du crime de «haute trahison», sans toutefois en connaître la nature.

L’instruction fut longue, minutieuse, et pendant qu’elle se poursuivait, Dreyfus croyait si peu à sa mise en jugement et moins encore à sa condamnation, qu’il dit plusieurs fois:

--Quelle compensation vais-je demander? Je solliciterai la croix et je donnerai ma démission. C’est ce que j’ai dit au commandant du Paty, qui l’a relaté dans son rapport au ministre. Il n’a pu relever aucune preuve contre moi, car il ne peut y en avoir, pas plus que le rapporteur qui, dans le sien, ne procède que par inductions, suppositions, sans rien préciser, ni rien affirmer.

Quelques instants avant de comparaître devant ses juges, il disait:

--J’espère bien que mon martyre va prendre fin et que je serai bientôt dans les bras des miens.

Malheureusement, il devait en être autrement. Après le verdict, Dreyfus fut ramené, vers minuit, dans sa chambre où je l’attendais. A ma vue, il s’écria: «Mon seul crime est d’être né juif! Voilà où m’a conduit une vie de travail, de labeur. Pourquoi, mon Dieu! suis-je entré à l’École de guerre? Pourquoi n’ai-je pas donné ma démission tant désirée par les miens?» Son désespoir était tel que, craignant un dénouement fatal, je dus redoubler et faire redoubler de vigilance.

Le lendemain, son défenseur vint le voir. Mᵉ Demange, en entrant dans la chambre, lui ouvrit les bras et, tout en larmes, le pressant sur sa poitrine, lui dit:

--Mon enfant, votre condamnation est la plus grande infamie du siècle!

J’en fus bouleversé.

A partir de ce jour, Dreyfus, qui était reste sans nouvelle des siens, fut autorisé pour la première fois à correspondre avec sa famille, mais sous le contrôle du commissaire du gouvernement, auquel on remettait toutes les lettres expédiées ou reçues. J’ai assisté aux deux seules entrevues autorisées qu’il a eues avec sa femme et à celle qu’il eut avec sa belle-mère. Elles furent émouvantes.

Dès que le pourvoi fut connu, le commandant du Paty vint encore, avec une autorisation spéciale du ministre ordonnant de le laisser communiquer librement avec Dreyfus.

Après s’être enquis de «l’état d’âme» du condamné, il se rendit près de lui, tout en enjoignant à l’agent principal de demeurer à portée de son premier appel, si besoin était.

Dans cette dernière entrevue, il ressort d’une lettre écrite immédiatement par Dreyfus au ministre de la guerre que le commandant du Paty s’efforça d’obtenir un aveu de culpabilité ou, tout au moins, celui d’un «acte imprudent d’amorçage».

Dreyfus répondit qu’il n’avait jamais amorcé personne, qu’il était innocent.

Le 4 janvier 1895, j’étais déchargé de la lourde responsabilité qui m’incombait.

Après avoir serré la main au capitaine Dreyfus, je le remettais aux gendarmes qui le conduisirent, menottes aux poings, à l’École militaire où il subit, en criant son innocence, la dégradation--supplice plus terrible que la mort--puis l’exil.

J’ai eu à remplir une mission extrêmement pénible et triste, ayant vécu pour ainsi dire près de trois mois de l’existence de ce malheureux, puisque j’avais reçu l’ordre formel d’assister à tous ses repas que je devais étroitement surveiller, afin qu’aucun écrit du dehors ne pût lui parvenir dissimulé dans les aliments.

Depuis de si longues années que, par un choix, qui m’a honoré, et quoique déjà retraité, je suis resté à la tête de divers établissements pénitentiaires, j’ai acquis une grande expérience des prisonniers, et je ne crains pas de dire et de déclarer hautement qu’une erreur terrible a été commise. Aussi n’ai-je jamais considéré le capitaine Dreyfus comme un traître à sa patrie, à son uniforme.

Dès les premiers jours, mes chefs directs et autres connurent mon opinion. Je l’ai affirmée en présence de hauts fonctionnaires et personnages politiques, ainsi qu’à de nombreux officiers de tous grades, journalistes et hommes de lettres.

Je dirai mieux. Le gouvernement connaissait également mon opinion, car la veille de la dégradation, un chef de bureau du ministère de l’intérieur vint de la part de son ministre, M. Dupuy, me demander quelques renseignements sur Dreyfus. Je lui répondis dans le même sens.

Ce fonctionnaire n’a pas été sans le répéter à ses chefs. Or, je déclare que jusqu’au 5 novembre dernier, je n’avais jamais reçu d’aucun de mes chefs ni la moindre observation, ni l’ordre d’avoir à me taire, et que j’ai toujours continué à proclamer l’innocence de Dreyfus, qui est la victime d’une de ces fatalités du sort qui sont inexplicables et impénétrables, ou d’une machination insondable, ourdie à dessein.

Je dirai aussi que si Dreyfus ne s’est pas tué, ce n’est point par lâcheté, mais bien parce qu’il a été mis dans l’impossibilité absolue de le faire, qu’il a cédé à mes exhortations et aux supplications des siens éplorés.

J’affirme également, la question m’ayant été posée, n’avoir connu M. Bernard Lazare que l’avant-veille de l’apparition de sa première brochure ayant pour titre: _Une Erreur judiciaire, la vérité sur le capitaine Dreyfus_, brochure que j’ai ignorée, soit directement, soit indirectement. Si je l’ai accompagné, _l’an dernier_, au logis personnel de M. Henri Rochefort et non à la direction de son journal, j’ai obéi à un sentiment naturel que tout homme de cœur comprendra: celui de témoigner en faveur d’un innocent injustement frappé et qui expie un crime qu’il n’a pas commis.

Toutes les convictions sont respectables quand elles sont sincères et désintéressées, et on admettra bien que s’il y a des gens convaincus de la culpabilité, il y en a aussi, je puis l’affirmer, un très grand nombre, dans les hautes sphères civiles et militaires, qui sont, comme moi et autant que moi, convaincus de l’innocence de Dreyfus. Mais la lâcheté humaine les a empêchés de le dire hautement et publiquement: je n’ai pas voulu être du nombre.

Un haut personnage politique qui fait encore partie du Parlement, et que je ne puis nommer, a dit:

--Le procès Dreyfus est un procès antisémite qui s’est greffé d’un crime politique.

Je suis de cet avis.

Dieu veuille que ce malheureux, qui expire, qui agonise sur un rocher, soit réhabilité un jour, pour l’honneur des siens, de ses enfants, et aussi pour l’armée!

FORZINETTI,

Chef de bataillon en retraite, ancien commandant des prisons militaires de Paris.

II

UNE CALOMNIE

Les prétendus aveux du Capitaine Dreyfus

I

MADAME DREYFUS A M. G. CAVAIGNAC

Monsieur le Député,

Dans la séance du 13 janvier 1898, vous avez affirmé qu’un officier, le capitaine Lebrun-Renault, aurait recueilli de la bouche de mon mari, le jour de son horrible supplice, cette parole: «Si j’ai livré des documents sans importance à une puissance étrangère, c’était dans l’espoir de m’en procurer d’autres.»

J’oppose à cette affirmation un démenti catégorique, absolu.

Si--au lendemain du jour où, subissant héroïquement son supplice, mon mari n’a pas cessé de protester hautement de son innocence--un journal a publié le récit dont, sans contrôle et sans preuves, vous vous êtes fait l’écho à la tribune du Parlement, ce journal a altéré la vérité.

Il m’a été dit que le capitaine Lebrun-Renault avait aussitôt démenti les propos qu’une légende lui attribue, qu’il avait dit à ses chefs la vérité, à savoir que mon mari n’avait fait que protester de son innocence, que, par ordre, alors, le silence avait été imposé à cet officier.

J’ignore si ce qui m’a été raconté est exact, je ne puis le vérifier. Si vous voulez vous donner la peine de vous reporter aux journaux de janvier 1895, vous y trouverez d’abord un récit de tous points différent de la conversation qui s’engagea le 5 janvier entre le capitaine Lebrun-Renault et mon mari. Voici le récit du _Figaro_, intitulé: Récit d’un témoin, et signé de M. Eugène Clisson.

«C’est dans cet ordre que le convoi arriva à l’École Militaire, à huit heures moins dix. Dreyfus fut conduit dans une des salles de l’École et laissé sous la garde du capitaine Lebrun-Renault. C’est là dans cette pièce, que la conversation suivante s’engagea:

«Vous n’avez pas songé au suicide, M. Dreyfus? demanda le capitaine Lebrun-Renault.

--Si, mon capitaine, répondit Dreyfus, mais seulement le jour de ma condamnation. Plus tard, j’ai réfléchi. Je me suis dit qu’innocent comme je suis, je n’avais pas le droit de me tuer. On verra dans trois ans quand justice me sera rendue.

--Alors, vous êtes innocent?

--Voyons, mon capitaine, écoutez: on trouve dans un chiffonnier d’une ambassade un papier annonçant l’envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts, trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l’écriture n’est pas de ma main, et c’est là-dessus qu’on me condamne!

A dix-huit ans, j’entrais à l’École Polytechnique, j’avais devant moi un magnifique avenir militaire, 300,000 fr. de fortune et la certitude d’avoir dans l’avenir 50,000 fr. de rentes. Je n’ai jamais été un coureur de filles. Je n’ai jamais touché une carte de ma vie, donc je n’ai pas besoin d’argent. Pourquoi aurais-je trahi? Pour de l’argent? Non, alors quoi?

--Et qu’est-ce que c’était que ces pièces dont on annonçait l’envoi?

--Une très confidentielle, et trois autres moins importantes.

--Comment le savez-vous?

--Parce qu’on me l’a dit au procès. Ah! ce procès à huis clos, comme j’aurais voulu qu’il fût public et qu’il eût lieu au grand jour! il y aurait eu certainement un revirement d’opinion.

--Lisiez-vous les journaux en prison?

--Non, aucun; on m’a bien dit que la presse s’occupait beaucoup de moi, et que certains journaux profitaient de cette accusation ridicule pour se livrer à une campagne antisémite. Je n’ai rien voulu lire.

Puis, raide et comme insensible, il ajoute: A présent, c’est fini. On va m’expédier à la presqu’île Ducos; dans trois mois, ma femme viendra m’y rejoindre.

--Et, reprit le capitaine Lebrun-Renault, avez-vous l’intention de prendre la parole tout à l’heure?

--Oui, je veux protester publiquement de mon innocence.

Devant cette déclaration nettement formulée, le capitaine fit informer le général Darras de la résolution de Dreyfus. Elle avait d’ailleurs été prévue, et un roulement de tambours devait lui couper la parole en cas de besoin. Il était neuf heures moins dix lorsque quatre artilleurs entrèrent dans la salle.

--Voici les hommes qui viennent vous prendre, Monsieur, dit le capitaine Lebrun-Renault.

--Bien, mon capitaine, je les suis, mais je vous le répète les yeux dans les yeux, je suis innocent.

Et il suivit les soldats.»

Le lendemain, l’_Agence Havas_ communiqua aux journaux la note suivante, qui établit seulement que le capitaine Lebrun-Renault n’avait fait lui-même aucune communication à la presse:

«Le Ministre de la guerre a interrogé le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renault sur les affirmations qui lui sont attribuées par certains journaux relativement à une conversation avec l’ex-capitaine Dreyfus. Le capitaine Lebrun-Renault a certifié au Ministre qu’il n’a fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.»

Le _Figaro_ reproduit cette note en la faisant suivre des lignes suivantes: «C’est absolument exact et le capitaine Lebrun-Renault a dit la vérité en affirmant à son Ministre qu’il n’avait «fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse.»

«Ce qui est vrai, c’est qu’il y a eu seulement une «conversation» tenue par ce brave officier de la meilleure foi du monde devant des personnes qu’il ne soupçonnait pas devoir la rapporter.

«Nous ne croyons pas d’ailleurs que les règlements interdisent à un militaire d’avoir des conversations de ce genre avec sa famille ou ses amis.»

Ce n’est que dans la _Cocarde_ du 8 janvier que parut, sous la signature de M. Castelin junior, le propos que vous avez reproduit, mais que le journal attribuait à un autre officier que le capitaine Lebrun-Renault.

Aussi bien, l’invraisemblable du récit que vous avez produit à la tribune de la Chambre ne ressort-elle pas avec une souveraine évidence d’une pièce, incontestable celle-là, qui figure au dossier de mon mari et que vous ne pouvez ignorer, dont vous avez dû prendre connaissance pendant votre passage au ministère de la guerre.

Le jour même du rejet de son pourvoi, alors que tout espoir était perdu pour lui, à la veille d’un supplice atroce entre tous, mon mari reçut dans sa prison la visite du commandant du Paty de Clam, que vous connaissez bien, Monsieur le Député, qui avait dirigé l’enquête préliminaire à l’arrestation et qui venait au nom du Ministre de la guerre demander au capitaine Dreyfus s’il voulait reconnaître sa culpabilité.

--Mon mari répondit: «Je suis innocent, je n’ai rien à avouer.»

--N’auriez-vous pas commis une imprudence? dit M. du Paty. N’auriez-vous pas voulu amorcer un agent étranger?

--Je ne connais aucun agent. Je n’ai jamais eu de telles relations, répliqua le capitaine Dreyfus; je n’ai jamais voulu amorcer personne, je suis innocent de ce dont on m’accuse.

--Alors, déclara celui qui a été son bourreau, l’homme qui m’a torturée, moi, malheureuse femme, avec des raffinements de sauvage, alors, si vous dites vrai, vous êtes le plus grand martyr du siècle!

M. du Paty de Clam peut nier cette conversation, mais voici une lettre qui en fait foi, qui a été écrite après que l’envoyé du général Mercier eut quitté la prison du Cherche-Midi, qui fut remise au Ministre, qui figure au dossier du Ministère de la guerre, que, je le répète, vous deviez connaître et qui aurait dû vous empêcher de porter à la tribune de la Chambre l’assertion que vous y avez portée.

Mon mari écrivait au général Mercier:

«Monsieur le Ministre,

J’ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n’ai aucune grâce à demander, mais au nom de mon honneur, qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.

Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.

ALFRED DREYFUS.»

Et c’est le lendemain du jour où il écrivait cette lettre que mon mari aurait fait l’aveu que vous avez présenté à la Chambre comme la preuve de la culpabilité d’un martyr, d’un innocent!

La démarche de M. du Paty de Clam prouve que jusqu’à la fin le général Mercier a eu des doutes sur la culpabilité de l’homme qu’il n’avait pu faire condamner qu’en violant la loi et qu’en trompant les officiers du Conseil de guerre.