Part 15
Je ne parlerai pas des enfants, je l’ai d’ailleurs déjà longuement fait dans mes lettres d’août, et puis je te connais trop bien pour me faire quelque souci à leur égard. Tu les embrasseras de toutes mes forces, de toute mon âme. Je te quitte, quoique ce me soit toujours une grande douleur de m’arracher d’auprès de toi, tellement est court et fugitif ce moment que je viens passer auprès de toi.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants, en te répétant encore courage et courage, en souhaitant aussi que tout cela ait enfin un terme.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres. Mes vœux de condoléances à Arthur et à Lucie; je ne me sens pas le courage de leur écrire.
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Le 22 octobre 1897.
Ma chère et bonne Lucie.
Si je n’écoutais que mon cœur, je t’écrirais à tout instant, à toute heure de la journée, car ma pensée ne peut se détacher de toi, de nos chers enfants, de tous, mais ce ne serait que répéter l’expression de nos douleurs communes, et il n’est plus de mots pour rendre notre martyre--si long!
Dans les lettres que je t’ai écrites, je t’ai exprimé mes sentiments, ma volonté, que je sais être la tienne, la vôtre, indépendante de mes souffrances, de ma vie; il y avait certes aussi des cris de douleur, car lorsqu’on souffre ainsi sans relâche nuit et jour, plus encore pour toi, pour nos chers enfants, que pour moi, le cerveau s’embrase, et s’il ne suffisait pas déjà de mes tortures propres, le climat y suffirait à lui seul à cette époque; le cœur a besoin aussi de se dégonfler, l’être humain de crier ses détresses, ses défaillances.
Mais ne revenons pas sur tout cela; tout ce que je veux te dire toujours, c’est que la lumière sur cette tragique histoire, tu dois la réclamer, la vouloir, la poursuivre inflexiblement, sans jactance, sans passion, mais avec le sentiment inébranlable de ton droit, avec ton cœur d’épouse et de mère horriblement mutilé et blessé, avec une énergie et une volonté croissante chaque jour avec tes souffrances.
Je veux donc simplement aujourd’hui, en attendant tes chères lettres, t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos adorés enfants, souhaiter comme toujours que notre effroyable martyre ait enfin un terme, mais te répéter aussi toujours mille et mille fois: courage!
Mille baisers encore,
ALFRED.
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Le 4 novembre 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je viens à l’instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne chérie, sont bien impuissantes à rendre tout ce que la vue de ta chère écriture réveille d’émotions poignantes dans mon cœur, et cependant ce sont les sentiments de puissante affection que cette émotion réveille en moi qui me donnent la force d’attendre le jour suprême où la vérité sera enfin faite sur ce lugubre et terrible drame.
Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu’elles ont rasséréné mon cœur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants.
Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à penser, de ne plus chercher à comprendre. Oh! chercher à comprendre, je ne l’ai jamais fait, cela m’est impossible; mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis faire c’est de chercher à attendre, comme je te l’ai dit, le jour suprême de la vérité.
Dans ces derniers mois, je t’ai écrit de longues lettres où mon cœur trop gonflé s’est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le jouet de tant d’événements auxquels je suis étranger, ne sortant pas de la règle de conduite absolue que je me suis imposée, que ma conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m’a imposée d’une façon inéluctable, que, quoiqu’on en veuille, l’amertume monte du cœur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les cris de douleur s’échappent. Je m’étais bien juré jadis de ne jamais parler de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme tous, qu’une consolation suprême, celle de la vérité, de la pleine lumière.
Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, le climat qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m’a jamais fait oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un état d’éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible.--Je comprends très bien aussi, ma bonne chérie, que tu ne puisses pas me donner de détails. Dans des affaires pareilles où des intérêts graves sont en jeu, le silence est nécessaire, obligatoire.
Je bavarde avec toi, quoique je n’aie rien à te dire, mais cela me fait du bien, repose mon cœur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent le cœur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos enfants, et je me demande alors ce que j’ai bien pu commettre sur cette terre pour que ceux que j’aime le plus, ceux pour qui je donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil martyre.
Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c’est dans ta chère pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout mon être, qui l’exaltent à sa plus haute puissance, que je puise encore la force de me relever, pour jeter le cri d’appel vibrant de l’homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps que de la justice, de la vérité, rien que de la vérité.
Je t’ai d’ailleurs formulé nettement ma volonté que je sais être la tienne, la vôtre et que rien n’a jamais su abattre.
C’est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m’a fait vivre, c’est lui aussi qui m’a fait encore demander pour toi, pour tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous dans une simple œuvre de justice et de réparation, en s’élevant au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes les passions.
Puis-je encore te parler de toute mon affection? C’est inutile, n’est-ce pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c’est que l’autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes de ces minutes trop longues auprès d’un cœur aimant et un immense sentiment d’admiration s’élevait en moi pour ta dignité et ton courage. Si l’épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des plus nobles qu’il soit possible de rêver.
Tu remercieras M... de ses quelques mots. Tout ce que je pourrais lui dire est dans ton cœur comme dans le mien.
Donc, ma chérie, toujours et encore courage, comme je te l’ai dit avant mon départ de France, il y a longtemps, hélas! bien longtemps: nos personnes ne doivent être que tout à fait secondaires; nos enfants sont l’avenir, il ne doit rester aucune tache, il ne doit planer aucune ombre, oh! pas la plus petite, sur leurs chères têtes. Ceci doit tout dominer.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
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Le 24 novembre 1897.
Chère Lucie,
Je t’ai écrit de bien longues lettres tous ces mois-ci, où mon cœur oppressé s’est épanché de toutes nos trop longues douleurs communes. Il est impossible aussi de se dégager toujours de son moi, de s’élever toujours au-dessus des souffrances de chaque minute; il est impossible à tout mon être de ne pas frémir et hurler même de douleur à la pensée de tout ce que tu souffres, à la pensée de nos chers enfants, et si je me relève encore et toujours quand je tombe, c’est pour jeter le cri d’appel vibrant pour toi, pour eux.
Si donc le corps, le cerveau, le cœur, tout est épuisé, l’âme est restée intangible, toujours aussi ardente, la volonté inébranlable, forte du droit de tout être humain à la justice et à la vérité, pour lui, pour les siens.
Et le devoir de tous, c’est de concourir de tous leurs efforts, de tous leurs moyens à cette simple mesure de justice et de réparation, c’est de mettre enfin un terme à cet épouvantable et trop long martyre de tant d’êtres humains.
Je souhaite donc, ma bonne chérie, que notre effroyable supplice ait bientôt un terme.
J’ai reçu dans le courant du mois les lettres de tes chers parents, de tous les nôtres. Je leur ai répondu. Mes meilleurs baisers à tous.
Et pour toi, pour nos chers enfants, toute la tendresse de mon cœur, toute mon affection, toute ma pensée qui ne vous quitte pas un seul instant.
Mille baisers encore,
ALFRED.
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Le 6 décembre 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je ne veux pas laisser partir le courrier sans t’écrire, pour te répéter toujours, il est vrai, les mêmes paroles.
Comme je te l’ai dit depuis de longs mois, je ne vis que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, et c’est lorsque je succombe sous le poids de telles souffrances que ta pensée, celle des enfants, me font relever, vibrant de douleur, de volonté, devant ce que nous avons de plus précieux en ce monde, notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous, et que je jette encore le cri d’appel vibrant de l’homme qui, depuis le premier jour de ce lugubre drame, ne demande que la vérité.
Il y a donc là une œuvre de justice qui plane au-dessus de toutes les passions, qui s’impose à tous, et elle doit s’accomplir. Je souhaite cependant, ma bonne chérie, pour nous deux, qu’elle s’accomplisse enfin, que notre effroyable et trop long supplice ait enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
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Le 25 décembre 1897.
Ma chère Lucie,
Plus que jamais, j’ai des minutes terribles où le cerveau s’affole; c’est pourquoi je viens t’écrire, non pour te parler de moi, mais pour te donner toujours et encore les conseils que je crois te devoir.
Dans une situation aussi tragique que la nôtre, où il s’agit de l’honneur d’une famille, de la vie de nos enfants, il faut, ma bonne chérie, s’élever toujours et encore au-dessus de tout, écarter du débat toutes les questions de personnes, toutes les questions irritantes, pour appeler à toi tous les concours, toutes les bonnes volontés. Je sais mieux que personne que cela est parfois difficile; il est impossible de ne pas sentir les blessures; mais il le faut. Il ne s’agit ni de s’humilier, ni de s’abaisser, mais il ne faut pas non plus se perdre en cris inutiles; les cris ne sont pas des raisons.
Il s’agit simplement de soutenir et de vouloir énergiquement, sans faiblesse, avec dignité, son droit: le droit de l’innocence. Il faut agir avec ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé et blessé.
J’ai trop souffert, j’ai trop souvent été affolé par des coups de massue formidables, pour avoir pu toujours tenir cette conduite, qui était la seule saine et raisonnable. Et c’est précisément parce que souvent je ne sais où j’en suis, parce que les heures me deviennent trop lourdes, que je veux venir t’ouvrir mon cœur.
J’ai fait encore, tout ce mois-ci, de nombreux et chaleureux appels pour toi, pour nos enfants. Je veux souhaiter que cet épouvantable martyre ait enfin un terme, je veux souhaiter que nous sortions enfin de cet effroyable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Mais ce dont je ne saurais douter, ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que tous les concours ne te soient donnés, que cette œuvre de justice et de réparation ne se poursuive et ne s’accomplisse.
En résumé, ma chérie, ce que je voudrais te dire dans un effort suprême, où j’écarte totalement ma personne, c’est qu’il faut soutenir son droit énergiquement, car il est épouvantable de voir tant d’êtres humains souffrir ainsi, car il faut penser à nos malheureux enfants qui grandissent, mais sans y apporter aucune passion, sans y mêler aucune question irritante, aucune question de personnes.
Je ne veux pas te parler encore de mon affection quand ton image chérie, celle de nos enfants se dressent devant nos yeux, et il n’est peut-être pas une minute où elles ne soient là; je sens mon cœur battre lourdement comme s’il était par trop plein de larmes refoulées.
Et un cri suprême s’élève constamment de mon cœur à toutes les minutes de mes longues journées, de mes longues insomnies; s’il est un cri suprême qui s’élèvera à mon heure dernière, c’est un appel à tous pour un grand effort de justice et de vérité, pour t’apporter ce concours ardent et dévoué que te doivent tous les hommes de cœur et d’honneur. Cet appel, je l’ai encore fait. Je te l’ai dit, je ne saurais douter qu’il ne soit entendu, je te répéterai donc: courage!
Dans mes dernières lignes, je voudrais maintenant mettre tout mon cœur, tout ce qu’il renferme d’affection pour toi, pour nos enfants, pour tous; te dire que dans les pires moments de détresse, ce sont ces sentiments qui m’ont sauvé, qui m’ont fait échapper à la tombe à laquelle j’aspirais, pour essayer encore de faire mon devoir.
Je t’embrasse de tout mon cœur, je voudrais te serrer dans mes bras comme je t’aime, et te prier aussi d’embrasser bien tendrement, bien longuement pour moi nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous mes chers frères et sœurs.
Mille baisers encore,
ALFRED.
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Le 6 janvier 1898.
Chère Lucie,
Je n’ai encore reçu ni ton courrier du mois d’octobre, ni ton courrier du mois de novembre; les dernières nouvelles que j’ai de toi sont donc de septembre.
Je te parlerai donc moins que jamais de moi, moins que jamais de nos souffrances qu’aucune parole humaine ne saurait amoindrir. Je t’ai écrit il y a quelques jours; j’étais dans un tel état que je ne me souviens plus un mot de ce que je t’ai dit.
Mais si je suis épuisé totalement de corps et d’esprit, l’âme est toujours restée aussi ardente et je veux venir te dire les paroles qui doivent soutenir ton inébranlable courage. J’ai remis notre sort, le sort de nos enfants, le sort d’innocents qui depuis plus de trois ans se débattent dans l’invraisemblable, entre les mains de M. le Président de la République, entre les mains de M. le Ministre de la Guerre, pour demander un terme enfin à notre épouvantable martyre; j’ai remis la défense de nos droits entre les mains de M. le Ministre de la Guerre à qui il appartient de faire réparer enfin cette trop longue et épouvantable erreur.
J’attends impatiemment, je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter un seul instant, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants, que tu n’aies ton jour de bonheur suprême.
Je te répéterai donc de toutes les forces de mon âme: courage et courage!
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
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Le 9 janvier 1898.
Après une longue et terrible attente, je viens de recevoir tout à la fois les courriers du mois d’octobre et du mois de novembre.
Je n’ai pas besoin de te dire quelle émotion indescriptible s’empare de moi à la lecture des lignes de ceux que j’aime tant, de ceux pour qui je donnerais mon sang goutte à goutte, de ceux enfin pour qui je vis.
Si je pensais, chérie, à moi seul, il y a longtemps que je serais dans la tombe; c’est ta pensée, celle de tes enfants qui me soutiennent, qui me relèvent quand je plie sous le poids de telles souffrances. Je t’ai dit dans mes dernières lettres tout ce que j’avais fait, tous les appels que j’ai encore adressés pour toi, pour nos enfants.
Si la lumière que nous attendons depuis plus de trois ans ne se fait pas, elle se fera dans un avenir que nous ne connaissons pas.
Comme je te l’ai dit dans une lettre, nos enfants grandissent, leur situation, la nôtre est effroyable, celle que je supporte est absolument impossible. C’est pourquoi j’ai remis notre sort, celui de nos enfants entre les mains de M. le Ministre de la guerre, pour demander enfin un terme à notre épouvantable martyre, c’est pourquoi j’ai redemandé notre honneur à M. le Ministre de la guerre.
J’attends la réponse très impatiemment, je souhaite donc que cet effroyable supplice ait enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, avec toute ma tendresse, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
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Le 25 janvier 1898.
Ma chère et bonne Lucie,
Je ne t’écrirai pas longuement, je souffre trop pour toi, pour nos enfants. Je sens trop bien à travers la distance quel est ton épouvantable supplice, ton atroce martyre; rien que d’y penser mon cœur bat lourdement, comme s’il était gonflé outre mesure de larmes refoulées. Aucune parole humaine ne saurait en amoindrir l’horreur.
Je t’ai dit dans mes dernières lettres ce que j’avais fait, ce que j’ai encore renouvelé ces jours-ci. La lumière que nous attendons depuis si longtemps ne se fait pas et se fera dans un avenir que personne ne peut prévoir. La situation est effroyable, aussi bien pour toi et pour nos enfants que pour tous; pour moi, il est inutile que je te dise ce qu’elle est.
J’ai demandé la réhabilitation, la revision du procès à M. le Président de la République, à M. le Ministre de la guerre, à M. le général de Boisdeffre; j’ai remis le sort de tant de victimes innocentes, le sort de nos enfants entre leurs mains; j’ai confié l’avenir de nos enfants à M. le général de Boisdeffre. J’attends avec une fiévreuse impatience avec ce qui me reste de forces leur réponse.
Je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants. Je te dirai donc: courage et confiance!
Je t’embrasse comme je t’aime, avec tout ce que mon cœur contient d’affection profonde pour toi, pour nos adorés enfants, pour tes chers parents, pour tous les nôtres.
Mille baisers encore de ton dévoué,
ALFRED.
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Le 26 janvier 1898.
Ma chère Lucie,
Dans les dernières lettres que je t’ai écrites, je t’ai dit ce que j’avais fait, à qui j’avais confié notre sort, celui de nos enfants, quels appels j’ai adressés. Inutile de te dire avec quelle anxiété j’attends une réponse, tellement les minutes me sont devenues lourdes. Mais ma pensée est tellement tendue nuit et jour vers toi, vers nos enfants, que je veux t’écrire encore pour te donner les conseils que je te dois.
J’ai lu et relu toutes tes lettres, les vôtres, et je crois que depuis longtemps nous vivons de malentendus qui viennent de diverses causes (tes lettres souvent étaient des énigmes pour moi), du secret absolu dans lequel je suis, de l’état de mon cerveau, des coups qui m’ont frappé sans que j’y comprenne rien, de maladresses qui peut-être aussi ont été commises.
Mais voici la situation telle que je crois la comprendre, et je m’imagine n’être pas loin de la vérité. Je crois que M. le général de Boisdeffre ne s’est jamais refusé à nous rendre justice. Nous, profondément blessés, nous lui demandons la lumière. Il n’a pas plus été en son pouvoir qu’au nôtre de la faire; elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont été commises, je ne sais, tout cela a envenimé une situation déjà si atroce. Il faut revenir en arrière, s’élever au-dessus de toutes les souffrances pour envisager simplement notre situation.
Eh bien, moi, la plus grande victime, victime de tout et de tous depuis plus de trois ans, qui suis là, presque agonisant, je viens te donner des conseils de sagesse, de calme, que je crois te devoir, oh! sans abandon d’aucun de mes droits, sans faiblesse, comme aussi sans jactance.
Comme je te l’ai dit, il n’a pas été plus au pouvoir de M. le général de Boisdeffre qu’au vôtre de faire la lumière, elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Je lui ai donc demandé simplement la réhabilitation, un terme à notre épouvantable martyre, car il est inadmissible que tu supportes un pareil supplice, que nos enfants grandissent déshonorés par un tel crime que je ne saurais avoir commis.
J’attends la réponse avec ce qui me reste de forces, en comptant les heures, presque les minutes.
J’ignore si cette réponse me parviendra bientôt; j’ignore bien plus encore comment je vis, tellement mon épuisement cérébral et nerveux est immense; mais si je succombe avant, si je faiblis devant une situation aussi atroce, supportée depuis si longtemps, je te donne comme devoir absolu d’aller trouver en personne M. le général de Boisdeffre, et après les lettres que je lui ai écrites, le sentiment qui, j’en suis sûr, est au fond de son cœur de nous accorder la réhabilitation, quand tu auras bien compris que la lumière est une œuvre de longue haleine, qu’il est impossible de prévoir quand elle aboutira, je n’ai nul doute qu’il ne t’accorde de suite la revision du procès, qu’il ne mette de suite un terme à une situation aussi atroce pour toi, pour nos enfants; j’espère aussi que sur ma tombe il me rendra le témoignage non seulement de la loyauté de mon passé, mais de la loyauté absolue de ma conduite depuis trois ans, où, sous tous les supplices, sous toutes les tortures, je n’ai jamais oublié ce que j’étais: soldat loyal et dévoué à son pays. J’ai tout accepté, tout subi, bouche close. Je ne m’en vante pas, d’ailleurs, je n’ai fait que mon devoir, uniquement mon devoir.
Je te quitte avec regret, car ma pensée est avec toi, avec nos enfants, nuit et jour, car cette pensée seule me fait encore vivre, et je voudrais venir causer ainsi à toutes les minutes de mes longues journées et de mes longues insomnies.
Je ne puis que répéter ce souhait, c’est que tout cela ait enfin un terme, que cet infernal supplice de toutes les minutes ait une fin, mais si tu agis comme je te l’ai dit, comme c’est ton devoir, puisque je te le commande, je n’ai nul doute que tu aies un terme à ton épouvantable martyre, à celui de nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Baisers à tes chers parents, à tous.
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Le 4 février 1898.
Chère Lucie,
Je n’ai rien à ajouter aux nombreuses lettres que je t’ai écrites depuis deux mois. Tout ce fatras peut d’ailleurs se résumer en quelques mots. J’ai fait appel à la haute équité de M. le Président de la République, à celle du gouvernement pour demander la revision de mon procès, la vie de nos enfants, un terme à notre épouvantable martyre.
J’ai fait appel à la loyauté de ceux qui m’ont fait condamner pour provoquer cette revision. J’attends fièvreusement, mais avec confiance, d’apprendre que notre effroyable supplice a enfin un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mille baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
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Le 7 février 1898.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre et mon cœur se brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l’ai dit, ta pensée, celle des enfants, me relèvent toujours, vibrant de douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri d’appel de plus en plus vibrant de l’homme qui ne demande que la justice pour lui et les siens, et qui y a droit.
Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j’adresse appels sur appels au chef de l’État, au gouvernement, à ceux qui m’ont fait condamner, pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre, sans obtenir de solution.