Part 14
C’est pour cela que je ne veux ni chercher à comprendre, ni savoir pourquoi l’on me fait ainsi succomber sous tous les supplices. Ma vie est à mon pays, aujourd’hui comme hier, qu’il la prenne; mais si ma vie lui appartient, son devoir imprescriptible est de faire la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, car mon honneur ne lui appartient pas, c’est le patrimoine de nos enfants, de nos familles.
Par conséquent, chère Lucie, je te répéterai toujours, à toi comme à tous, étouffez vos cœurs, comprimez vos cerveaux.--Quant à toi, il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et Française.
Maintenant, chérie, te parler de moi, je ne le puis plus. Si tu savais tout ce que j’ai subi, tout ce que j’ai supporté, ton âme en frémirait d’horreur, et je ne suis aussi qu’un être humain qui a un cœur, que ce cœur est gonflé à éclater, et que j’ai un besoin, une soif immense de repos. Ah! représente-toi ce qu’une journée de vingt-quatre heures compte de minutes épouvantables dans l’inactivité la plus active, la plus absolue, à me tourner les pouces, en tête à tête avec mes pensées.
Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de tourments, c’est que j’ai évoqué souvent ta pensée, celle de nos enfants, de vous tous, et puis je savais aussi ce que tu souffrais, comme vous souffriez tous.
Donc, chérie, accepte tout, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne, en souffrant en silence, comme une âme humaine très haute et très fière, qui est mère et qui veut voir le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, lavé de cette souillure horrible.
Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage!
Tu embrasseras tes chers enfants pour moi, tu leur diras mon affection.
Tu embrasseras aussi tes chers frères et sœurs, les miens pour moi.
Et pour toi, pour nos chers enfants, tout ce que mon cœur contient de puissante affection.
ALFRED.
* * * * *
Le 4 mai 1897.
Chère et bonne Lucie,
Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et c’est toujours avec la même émotion poignante, avec la même douleur que je te lis, que je vous lis tous, tant nos cœurs sont blessés, déchirés par tant de souffrances.
Je t’ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre, ni savoir pourquoi l’on me faisait succomber ainsi sous tous les supplices. Mais si dans la force de ma conscience, dans le sentiment de mon devoir, j’ai pu m’élever ainsi au-dessus de tout, étouffer toujours et encore mon cœur, éteindre toutes les révoltes de mon être, il ne s’ensuit pas que mon cœur n’ait profondément souffert, que tout, hélas! ne soit en lambeaux.
Mais aussi je t’ai dit qu’il n’entrait jamais un moment de découragement dans mon âme, qu’il n’en doit pas plus entrer dans la tienne, dans les vôtres à tous.
Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle...; mais aujourd’hui, il ne saurait y avoir d’autre consolation pour les uns comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine lumière.
Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos souffrances à tous, dis-toi qu’il y a un devoir sacré à remplir que rien ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute son intégrité, aux yeux de la France entière.
Maintenant, te dire tout ce que mon cœur contient pour toi, pour nos enfants, pour vous tous, c’est inutile, n’est-ce pas? Dans le bonheur, on ne s’aperçoit même pas de toute la profondeur, de toute la puissance de tendresse qui réside au fond du cœur pour ceux que l’on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances qu’endurent ceux pour qui l’on donnerait jusqu’à la dernière goutte de son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir le puissance. Si tu savais combien souvent j’ai dû appeler à mon aide, dans les moments de détresse, ta pensée, celle des enfants, pour nous forcer à vivre encore, pour accepter ce que je n’aurais jamais accepté sans le sentiment du devoir.
Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir, héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très fière qui est mère et qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants soit lavé de cette horrible souillure.
Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage! Te parler de moi, je ne le puis, je t’en ai donné les raisons dans ma précédente lettre. Je veux donc simplement terminer ces quelques lignes en t’embrassant de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Remercie tes chers parents, tous les nôtres de leurs lettres si empreintes d’une profonde tendresse et d’une non moins profonde douleur. A quoi bon leur écrire? Parler de moi, de nos souffrances, hélas! nous nous connaissons trop bien les uns les autres pour ne pas savoir d’abord l’affection intense qui nous unit, ensuite la douleur profonde qui emplit nos âmes. Mais pour tous, invariablement, toujours courage! Comme le dit si bien M..., il y a un but à atteindre, devant lequel il faut oublier toutes les douleurs présentes quelles qu’elles soient.
* * * * *
Le 20 mai 1897.
Ma chère Lucie,
Bien souvent j’ai pris la plume pour causer avec toi, détendre mon cœur broyé et brisé auprès du tien...; mais chaque fois les cris de notre douleur commune jaillissaient malgré moi.
A quoi bon? Devant un pareil martyre, devant de telles souffrances, le silence s’impose pour moi.
Ce que je veux te répéter simplement, c’est ce cri toujours ardent, invariable de mon âme: courage et courage! Devant le but à atteindre tu ne dois compter ni avec le temps, ni avec les souffrances; il faut attendre avec confiance qu’il soit atteint.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
* * * * *
Le 5 juillet 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je viens de recevoir ton courrier du mois d’avril, ainsi que celui de mai et toutes les lettres de la famille.
Je m’associe de toutes les forces de mon âme aux vœux de bonheur que tu fais avec tant de cœur pour Marie. En l’embrassant de ma part, tu lui diras encore que j’ai trouvé quelques larmes, moi qui ne sais plus pleurer, en pensant à sa joie mêlée de tant de souffrances.
Je souhaite aussi de toutes les forces de mon âme pour toi, ma pauvre chérie, que le terme de cet effroyable martyre soit proche et si un homme qui a tant souffert peut encore exprimer un vœu, je joins les mains dans une prière suprême, que j’adresse encore à tous ceux auxquels j’ai fait appel, pour qu’ils t’apportent un concours plus ardent, plus généreux que jamais dans la découverte de la vérité. Je suis d’ailleurs certain que ce concours t’est tout acquis, pleinement acquis..., et je souhaite avec tout ce que mon cœur contient de tendresse pour toi, d’affection pour nos enfants, que tous ces efforts aboutissent bientôt.
Pour moi, chère et bonne Lucie, pour moi qui t’aurais donné de tout mon cœur, de toute mon âme, toutes les gouttes de mon sang, pour t’alléger une peine, pour t’épargner une souffrance..., je n’ai pu que vivre depuis si longtemps au milieu de tant de tortures. Je l’ai fait pour toi, pour nos enfants.
Mais je veux te répéter toujours: courage et courage! Mes enfants sont l’avenir, c’est leur vie qu’il faut assurer. Et je veux terminer ces quelques lignes pour t’exprimer encore les deux sentiments qui règnent dans mon âme: d’abord, t’envoyer encore toute ma tendresse, toute ma profonde affection pour toi, pour nos enfants, pour tes chers parents, pour mes chers frères et sœurs, te serrer encore dans mes bras, te presser encore sur mon cœur, avec toutes les forces qui me restent, avec toute ma puissance d’aimer; puis, ce second sentiment, pour te répéter toujours d’être grande et forte, quoiqu’il arrive, quelles que soient les épreuves terribles que l’avenir puisse encore te réserver, de penser toujours et encore à nos chers enfants qui sont l’avenir, dont il faut que tu sois le soutien inébranlable jusqu’au jour où la lumière sera faite.
Et puis, je veux encore répéter le vœu suprême d’un homme qui a subi le plus effroyable des martyres, qui a toujours et partout fait son devoir: c’est qu’on t’apporte une bonne parole, une main secourable, une aide énergique et puissante que rien ne doit lasser dans la découverte de la vérité.
Tout mon être, toute ma pensée, tout mon cœur s’élancent encore dans un effort suprême, vers toi, vers nos chers enfants, vers tes chers parents, vers tous ceux que j’aime, en souhaitant de toutes les forces de mon âme que l’avenir soit proche qui vous apporte à tous le repos d’esprit, le calme, la tranquillité, tout le bonheur que tu mérites si bien, que vous méritez tous.
Donc, chère et bonne Lucie, toujours et toujours courage.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous les nôtres.
Ton dévoué,
ALFRED.
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Le 22 juillet 1897.
Ma chère Lucie,
Quelques lignes seulement en attendant tes chères lettres.
Je souffre trop pour toi, pour nos enfants, pour tous, je sais trop bien quelles sont tes tortures, pour que je puisse te parler de moi.
Pauvre amie, méritais-tu de supporter aussi un pareil martyre! Mon cœur se brise, mon cerveau se rompt devant tant de douleurs accumulées sur tous, si longues, si imméritées.
J’ai fait encore de chaleureux appels pour toi, pour nos enfants. Je suis sûr que le concours qui te sera donné sera plus ardent, plus actif que jamais. Dans mes longues nuits de douleur, où ma pensée se reporte constamment sur toi, sur nos enfants, je joins souvent les mains dans une prière muette où je mets toute mon âme, pour que ce supplice effroyable de tant de victimes innocentes ait bientôt un terme.
Quoiqu’il en soit, chère Lucie, je veux te répéter toujours, tant que j’aurai encore un souffle de vie, courage et courage!
Nos enfants, ton devoir, sont pour toi des soutiens que rien ne doit ébranler, qu’aucune douleur humaine ne saurait amoindrir.
Et je veux terminer en imprégnant, tant que je le peux, ces quelques lignes de tout ce que mon cœur renferme pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour tous, te dire encore que nuit et jour ma pensée, tout mon être s’élance vers eux, vers toi, et que c’est de cela seul que je vis--te serrer enfin dans mes bras de toute la puissance de mon affection, t’embrasser ainsi que nos chers enfants, comme je t’aime.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mille baisers à tes chers parents, mes plus profonds souhaits de bonheur encore pour notre chère Marie, tout autant de baisers à nos frères et sœurs. Et pour tous invariablement, quelles que soient leurs souffrances, quelle que soit leur effroyable douleur, toujours courage!
* * * * *
Le 10 août 1897.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir à l’instant tes trois lettres du mois de juin, toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression toujours aussi vive, aussi poignante, qu’évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant d’aussi épouvantables souffrances que je veux y répondre.
Je te dirai encore une fois, d’abord toute ma profonde affection, toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble caractère; je t’ouvrirai aussi toute mon âme et te dirai ton devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la mort. Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que pour toi, que pour vous tous, c’est de vouloir la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, c’est de vouloir, sans faiblesse comme sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible souillure.
Et ce but, tu dois, vous devez l’atteindre en bons et vaillants Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels qu’aient été les outrages, les amertumes, n’ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut qu’elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil; eh! bien, si je ne suis plus là, il t’appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage aussi injuste que rien n’a jamais justifié. Et, je le répète, quelles qu’aient été mes souffrances, si atroces qu’aient été les tortures qui m’ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n’ai jamais oublié qu’au-dessus des hommes, qu’au-dessus de leurs passions, qu’au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C’est à elle alors qu’il appartiendra d’être mon juge suprême.
Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme, dis-je, c’est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n’oublie pas, qui voit tout, qui connaît tout; pouvoir se mirer, en un mot, dans sa conscience, avec la certitude d’avoir toujours et partout fait son devoir. Cette certitude, je l’ai.
Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement, impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le martyre, mais qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la lumière soit faite, qu’elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien à l’affaire.
D’ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m’animent vous animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la mienne.
Te parler des enfants, je ne le puis. D’ailleurs, je te connais trop bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne les quitte jamais, sois toujours avec eux de cœur et d’âme, écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs questions.
Comme je te l’ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle, mais à leur assurer aussi l’appui qu’ils doivent trouver auprès de leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la certitude qu’ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur cœur, où trouver l’oubli de leurs peines, de leurs déboires, si petits, si naïfs qu’ils paraissent parfois.
Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j’aime du plus profond de mon cœur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu’au-dessus de ma vie plane le souci suprême, celui de l’honneur de mon nom, du nom que tu portes, que portent mes enfants, t’embraser du feu ardent qu’anime mon âme, feu qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.
Je t’embrasse du plus profond de mon cœur, de toutes mes forces, ainsi que mes chers et adorés enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mille baisers aux chers enfants encore et toujours; tous mes souhaits de bonheur pour Marie et son cher mari; tout autant de baisers pour tous mes chers frères et sœurs, pour Lucie et Henri.
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Le 4 septembre 1897.
Chère Lucie,
Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore d’avoir la certitude de l’entière lumière; cette certitude est dans mon âme, elle s’inspire des droits qu’a tout homme de la demander, de la vouloir, quand il ne veut qu’une chose: la vérité.
Tant que j’aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine qu’imméritée, je t’écrirai donc pour t’animer de mon indomptable volonté.
D’ailleurs, les dernières lettres que je t’ai écrites sont comme mon testament moral. Je t’y parlais d’abord de notre affection; je t’y avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t’y disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.
Cette grandeur d’âme que nous avons tous montrée, les uns comme les autres, qu’on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d’âme ne doit être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s’allier, au contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité, de toute la vérité pour la France entière.
Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le cœur se soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je m’effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu’un pauvre être humain d’agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée me relève, vibrant de douleur, d’énergie, d’implacable volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à tous le cri d’appel vibrant de l’homme qui ne demande, qui ne veut que de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu ardent qui anime mon âme, qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.
Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour, fier quand j’ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures. Je subis le sort sot et inutile du Masque de fer, parce qu’on a toujours la même arrière-pensée, je te l’ai dit franchement dans une de mes dernières lettres.
Quant à toi, tu n’as à savoir ni ce que l’on dit, ni ce que l’on pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui, il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée; mais s’il y a dans cette horrible affaire d’autres intérêts que les nôtres, que nous n’avons jamais méconnus, il y a aussi les droits imprescriptibles de la justice et de la vérité; il y a le devoir pour tous de mettre un terme à une situation aussi atroce, aussi imméritée, en respectant tous les intérêts.
Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme.
Maintenant, que puis-je apporter encore pour exprimer encore cette affection profonde, immense pour toi, pour nos enfants, pour exprimer mon affection pour tes chers parents, pour tous nos chers frères et sœurs, pour vous tous enfin qui souffrez cet effroyable et long martyre.
Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c’est inutile; je le fais parfois malgré moi, car le cœur a des révoltes irrésistibles; l’amertume, quoi qu’on en veuille, monte du cœur aux lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie noble et belle; et, certes, s’il ne s’agissait que de moi, de ma propre personne, il y a longtemps que j’eusse été chercher dans la paix de la tombe l’oubli de ce que j’ai vu, de ce que j’ai entendu, l’oubli de ce que je vois chaque jour.
J’ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable volonté, car il ne s’agissait plus là de ma vie, il s’agissait de mon honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j’ai tout supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j’ai étouffé mon cœur, je refrène chaque jour toutes les révoltes de l’être, réclamant toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la vérité.
Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre aimée, pour tous, que les efforts, soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l’attendons depuis si longtemps.
Chaque fois que je t’écris, je ne puis presque pas quitter la plume, non pour ce que j’ai à te dire... mais je vais te quitter de nouveau, pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, de vous tous.
Je termine cependant en t’embrassant ainsi que nos chers enfants, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, en te serrant dans mes bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que rien n’ébranle, et tant que j’aurai souffle de vie: courage, courage et volonté!
Mille baisers encore.
Ton dévoué,
ALFRED.
Et pour tous, chers parents, chers frères et sœurs, du courage et une indomptable volonté que rien ne doit ébranler, que rien ne doit affaiblir.
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Le 2 octobre 1897.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, quelques-unes aussi de la famille.
Je souhaite avec toi, pour toi, pour nous tous, que le jour de la justice luise enfin, que nous apercevions enfin un terme à notre martyre aussi long qu’effroyable. Je t’ai d’ailleurs déjà dit, dans de longues lettres, que ni ma foi, ni mon courage n’étaient, ne seraient jamais ébranlés, car, d’une part, je sais que vous saurez tous remplir énergiquement votre devoir, vouloir non moins inflexiblement votre droit: le droit de la justice et de la vérité; que, d’autre part, s’il est un devoir imprescriptible pour ma patrie, c’est d’apporter la pleine et éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur.
En effet, bien souvent, autant que ma faiblesse d’homme me le permettait, car si l’on peut être stoïque devant la mort--et je l’ai appelée bien souvent de tous mes vœux--il est difficile de l’être à toutes les minutes d’une agonie aussi lente qu’imméritée--je t’ai caché mes horribles détresses devant de tels supplices, pour t’empêcher de faiblir, de plier à ton tour sous le poids de telles souffrances.
Si, depuis quelques mois, je ne te cache plus rien, c’est que j’estime qu’il faut que tu sois toujours préparée à tout, puisant dans tes devoirs de mère que tu as à remplir héroïquement, invinciblement, la force de tout supporter d’un cœur ferme et vaillant, avec la volonté inébranlable de laver le nom que tu portes, que portent nos enfants, de cette infâme souillure.
Maintenant, assez de tout cela, n’est-ce pas, chérie? Laissons à ceux qui les ont leurs craintes, leurs arrière-pensées. Si mon âme est toujours vaillante et le restera jusqu’au dernier souffle, tout est épuisé en moi, le cœur gonflé à éclater, non seulement de ses tortures passées, mais de te voir méconnaître à ce point; le cerveau vacille et chancelle à la merci du moindre heurt, du moindre événement. D’ailleurs, comme je te l’ai déjà dit, mes longues lettres sont trop l’expression intime et profonde aussi bien de mes sentiments que de mon immuable volonté, pour qu’il soit utile d’y revenir: elles sont comme mon testament moral.
Donc, ma chère Lucie, pour toi, comme pour tous, il faut toujours faire votre devoir, vouloir votre droit, le droit de la justice et de la vérité, jusqu’à ce que la pleine lumière soit faite, pour la France entière, et il faut qu’elle le soit, vivant ou mort, car, comme le spectre de Banquo, je sortirai de la tombe pour vous crier à tous, de toute mon âme, toujours et encore: courage et courage! pour rappeler à la patrie qui me supplicie ainsi, qui me sacrifie, j’ose le dire, car nul cerveau humain ne saurait résister d’une manière aussi prolongée à une situation pareille,--et c’est un miracle que j’aie pu y résister jusqu’ici,--pour rappeler à la patrie qu’elle a un devoir à remplir qui est d’apporter l’éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur qui dure depuis si longtemps.
Donc, chérie, sois en sûre, tu auras ton jour de rayonnante gloire, de joie suprême, soit par vos efforts, soit par ceux de la patrie qui remplira tous ses devoirs, et, si je n’y suis pas--que veux-tu, chérie? il y a des victimes d’État, et la situation est vraiment par trop dure, par trop forte depuis le temps que je la supporte,--eh bien, Pierre me représentera!