Lettres d'un innocent

Part 13

Chapter 133,960 wordsPublic domain

Je t’ai écrit longuement déjà, j’ai essayé de te résumer lucidement, de t’exposer pourquoi ma confiance, ma foi étaient absolues, aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres, car, crois-le bien, aies-en l’absolue certitude, l’appel que j’ai encore fait, au nom de nos enfants, crée un devoir auquel des hommes de cœur ne se soustraient jamais; d’autre part, je connais trop tous les sentiments qui vous animent pour penser jamais qu’il puisse y avoir un moment de lassitude chez aucun, tant que la vérité ne sera pas découverte.

Donc, tous les cœurs, toutes les énergies vont converger vers le but suprême, courir sus à la bête jusqu’à ce qu’elle soit forcée: l’auteur ou les auteurs de ce crime infâme. Mais, hélas! comme je te l’ai dit aussi, si ma confiance est absolue, les énergies du cœur, celles du cerveau, ont des limites dans une situation aussi atrocement épouvantable, supportée depuis si longtemps. Je sais aussi ce que tu souffres et c’est horrible.

Or, il n’est pas en ton pouvoir d’abréger mon martyre, le nôtre. Le gouvernement seul possède des moyens d’investigation assez puissants, assez décisifs pour le faire, s’il ne veut pas qu’un Français, qui ne demande à sa patrie que la justice, la pleine lumière, toute la vérité sur ce lugubre drame, qui n’a plus qu’une chose à demander à la vie, voir encore pour ses chers petits le jour où l’honneur leur sera rendu, ne succombe sous une situation aussi écrasante, pour un crime abominable qu’il n’a pas commis.

J’espère donc que le gouvernement aussi t’apportera son concours. Quoiqu’il en soit de moi, je ne puis donc que te répéter de toutes les forces de mon âme d’avoir confiance, d’être toujours courageuse et forte et t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

* * * * *

Le 6 janvier 1897.

Ma chère Lucie,

J’éprouve encore le besoin de venir causer avec toi, de laisser courir ma plume. L’équilibre instable que je ne maintiens qu’à grand peine pendant tout un long mois de souffrances inouïes se rompt quand je reçois tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues; elles éveillent en moi un monde de sensations, d’impressions que j’avais comprimées pendant trente longs jours et je me demande en vain quel sens il faut donner à la vie pour que tant d’êtres humains puissent être appelés à souffrir ainsi, et puis j’ai encore tant souffert dans les derniers mois qui viennent de s’écouler que c’est auprès de toi que je viens réchauffer mon cœur glacé. Je sais aussi, ma chérie, comme toi, que je me répète toujours, depuis d’ailleurs le premier jour de ce lugubre drame, car ma pensée est une comme la tienne, comme la vôtre, comme la volonté qui doit nous soutenir, nous inspirer.

Et quand je viens ainsi bavarder avec toi quelques instants, oh! bien fugitifs, eu égard à ce que ma pensée ne te quitte pas un instant, de jour ou de nuit, il me semble vivre ce court moment avec toi, sentir ton cœur gémir avec le mien et je voudrais alors te presser dans mes bras, te prendre les deux mains et te dire encore: «Oui, tout cela est atroce, mais jamais un moment de découragement ne doit entrer dans ton âme, pas plus qu’il n’en entre dans la mienne. Comme je suis Français et père, il faut que tu sois Française et mère. Le nom que portent nos chers enfants doit être lavé de cette horrible souillure, il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de notre honneur!»

C’est là le but, toujours le même.

Mais, hélas! si l’on peut être stoïque devant la mort, il est difficile de l’être devant la douleur de chaque jour, devant cette pensée lancinante de se demander quand finira enfin cet horrible cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps, si cela peut s’appeler vivre que de souffrir sans répit.

Je vis depuis si longtemps dans l’attente toujours déçue d’un meilleur lendemain, luttant non pas contre les défaillances de la chair--elles me laissent bien indifférent, peut être précisément parce que je suis hanté par d’autres préoccupations--mais contre celles du cerveau, contre celles du cœur. Et alors, dans ces moments de détresse horrible, de douleur presque insupportable, d’autant plus grande qu’elle est plus contenue, plus retenue, je voudrais te crier à travers l’espace: «Ah! chère Lucie, cours chez ceux qui dirigent les affaires de notre pays, chez ceux qui ont mission de nous défendre, afin qu’ils t’apportent le concours ardent, actif, de tous les moyens dont ils disposent pour faire enfin la lumière sur ce lugubre drame, pour découvrir la vérité, toute la vérité, la seule chose que nous ayons à demander!»

Voilà donc en quelques mots ce que voudrais, ce que j’ai toujours voulu et que je ne puis croire qu’on ne t’apporte pas: c’est le concours de toutes les forces dont dispose le gouvernement pour aboutir enfin à découvrir la vérité, à faire rendre justice à un soldat qui souffre le martyre et les siens avec lui, afin de mettre le plus tôt possible un terme à une situation aussi atroce qu’intolérable, qu’aucun être humain, ayant un cœur, un cerveau, ne saurait supporter indéfiniment.

Je ne puis donc que souhaiter pour nous tous que ce concours d’efforts, de bonnes volontés, aboutisse bientôt et te répéter toujours, invariablement: courage et foi!

Et maintenant j’ai déjà fini de causer avec toi et cela m’est un déchirement que de terminer ma lettre. Mais de quoi pourrais-je te parler? Est-ce que nos vies, celles de nos enfants, l’avenir de toute une famille ne dépendent pas de cette pensée unique qui règne dans nos cœurs? Est-ce qu’il saurait y avoir, comme tu le dis si bien, d’autre remède à nos maux que la réhabilitation pleine et entière?

Mais si ce but doit être poursuivi sans une minute de faiblesse ni de lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint, oh! chère Lucie, je souhaite aussi de toute mon âme qu’on ait égard à tant de souffrances, de douleurs accumulées sur tant d’êtres humains qui n’ont qu’une chose à demander, la découverte de la vérité; et je veux cependant terminer, mais dis-toi bien qu’à tout moment du jour ou de la nuit ma pensée, mon cœur sont avec toi, avec nos chers enfants, pour te crier courage et de redire toujours courage!

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Baisers à tous.

* * * * *

Le 20 janvier 1897.

Ma chère et bonne Lucie,

Je t’ai écrit longuement au reçu de ton courrier. Quand on supporte un tel supplice, et depuis si longtemps, tout ce qui bouillonne en soi s’échappe irrésistiblement, comme la vapeur soulève la soupape dans la chaudière surchauffée.

Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres; je ne veux pas y revenir.

Mais je t’ai dit aussi que s’il n’entrait jamais un moment de découragement dans mon âme, pas plus qu’il ne doit en entrer dans la tienne, pas plus qu’il ne saurait en entrer dans aucune des nôtres, les énergies du cœur, celles du cerveau avaient des limites dans une situation aussi atroce qu’invraisemblable; les heures deviennent de plus en plus lourdes, les minutes même ne passent plus.

Je sais aussi ce que tu souffres, ce que vous souffrez tous, et c’est horrible.

Tout cela, certes, tu le sais, mais si je t’en parle encore, c’est qu’il faut savoir envisager la situation en face, courageusement, franchement. Or, d’une part, il n’y a qu’un terme à nos atroces tortures à tous, c’est la découverte de la vérité, de toute la vérité, la réhabilitation pleine et entière.

Et alors, c’est précisément parce que la tâche est louable, parce que nous souffrons tous du mal le plus aigu dont jamais âmes humaines aient été torturées, parce qu’aussi, dans cette horrible affaire, s’agite ce double intérêt, celui de la patrie et le nôtre, c’est précisément pour cela, chère Lucie, que tu as le devoir de faire appel aussi aux forces dont dispose le Gouvernement pour mettre le plus tôt possible un terme à cet effroyable martyre, auquel nul être humain ayant un cœur, un cerveau, ne saurait résister indéfiniment.

Et je voudrais résumer ma pensée en quelques mots.... Mais hélas! ce que je supporte depuis si longtemps, dans l’attente, toujours renouvelée en vain, d’un meilleur lendemain, finit par excéder les limites des forces humaines.

Et alors, ce que tu as à demander, ce qu’on doit certes comprendre, c’est parce que les forces humaines ont des limites, c’est parce que la seule chose que je demande à ma patrie, c’est la découverte de la vérité, la pleine lumière, voir encore pour mes chers petits le jour où l’honneur leur sera rendu, ce que tu as à demander, dis-je, c’est qu’on mette tout en œuvre pour hâter le moment où ce but sera atteint; j’ai l’absolue conviction qu’on t’écoutera, que les cœurs s’émouvront devant notre douleur immense, devant ce vœu d’un Français, d’un père.

Quoiqu’il en soit de moi, je veux donc te répéter de toutes les forces de mon âme, courage et foi, te redire encore que ma pensée ne te quitte pas un seul instant, ainsi que mes chers enfants, c’est ce qui me donne la force de vivre ces longues et atroces journées, t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants, en attendant tes chères lettres, seul rayon de bonheur qui vienne réchauffer mon cœur meurtri et broyé.

Ton dévoué

ALFRED.

* * * * *

Le 21 janvier 1897.

Chère Lucie,

Je t’ai écrit longuement hier au soir; je viens encore causer avec toi. Je me répète toujours, hélas! je dis toujours les mêmes choses; mais lorsqu’on souffre ainsi, sans répit, on a besoin de s’épancher malgré soi, dans une affection sûre. Et puis, cette tension du cerveau devient par trop excessive et aussi je me demande chaque jour comment j’y résiste. Quand je me relis, je constate combien je suis impuissant à rendre notre douleur commune, les sentiments aussi qui sont dans mon cœur. Et alors, parce que l’excès de la souffrance chez les âmes énergiques, loin de les abattre, les pousse aux résolutions énergiques, parce qu’on ne se laisse ni accabler, ni tuer par un destin aussi infâme quand on n’a rien fait pour le mériter; c’est pour tout cela, chère Lucie, que je t’ai dit dans mes lettres, que je t’ai répété hier soir, de grouper autour de toi, autour de vous, tous les concours, toutes les bonnes volontés, pour arriver enfin à voir clair dans ce lugubre drame, dont nous souffrons si épouvantablement et depuis si longtemps. C’est là ce que je voudrais te répéter à tout instant, à toute heure du jour et de la nuit.

Dans une situation aussi lugubre, aussi tragique, que des êtres humains ne sauraient supporter indéfiniment, il faut s’élever au-dessus de toutes les petitesses de l’esprit, au-dessus de toutes les amertumes du cœur pour courir au but.

Je ne puis donc que te le répéter toujours, il faut faire appel à tous les dévouements et j’ai l’intime conviction que tu les trouveras, que l’on écoutera le cri d’appel d’un Français, d’un père qui ne demande à sa patrie que la découverte de la vérité, l’honneur de son nom, la vie de ses enfants.

C’est ce que je te dis dans toutes mes lettres, c’est ce que je t’ai répété hier soir, c’est ce que je viens te redire encore plus fortement que jamais: plus les forces décroissent, plus les énergies doivent grandir, les volontés devenir agissantes. Je ne puis, chère Lucie, que souhaiter pour toi comme pour moi, comme pour tous, que ce concours d’efforts aboutisse bientôt, te répéter toujours et encore courage et foi et t’embrasser de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et bons enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

* * * * *

Le 5 février 1897.

Chère et bonne Lucie,

C’est toujours avec la même émotion poignante, profonde, que je reçois tes chères lettres. Ton courrier de décembre vient en effet de m’être remis.

Te parler de mes souffrances, à quoi bon? Tu dois bien penser ce qu’elles peuvent être, accumulées ainsi sans un moment de trêve ou de halte qui vienne retremper les forces, raffermir le cœur, le cerveau si ébranlés, si épuisés.

Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres, que d’une part j’avais l’absolue conviction que l’appel que j’ai encore fait a été entendu, que je vous connais tous et que vous ne faillirez pas à votre devoir.

Ce que je veux ajouter encore, c’est qu’il ne faut apporter dans cette horrible affaire ni amertume, ni acrimonie contre les personnes; je te répéterai aujourd’hui comme au premier jour: au-dessus de toutes les passions humaines, il y a la Patrie.

Sous les pires souffrances, sous les injures les plus atroces, quand la bête humaine se réveillait féroce, faisant vaciller la raison sous les torrents de sang qui brûlent aux yeux, aux tempes, partout, j’ai pensé à la mort, je l’ai souhaitée, souvent je l’appelle encore de toutes mes forces, mais ma bouche s’est toujours hermétiquement close, voulant mourir non seulement en innocent, mais encore en bon et loyal Français qui n’a jamais oublié un seul instant son devoir envers sa patrie. Alors, comme je te le disais, je crois, dans mes dernières lettres, précisément parce que la tâche est louable, parce que tes moyens, les vôtres sont limités par des intérêts autres que les nôtres, parcequ’enfin je ne saurais résister indéfiniment à une situation aussi atroce et que la seule chose que je demande à ma patrie, c’est la découverte de la vérité, voir pour mes chers petits le jour où l’honneur nous sera rendu, c’est pour tout cela, chère Lucie, qu’il faut faire appel à toutes les forces dont dispose un pays, un Gouvernement, pour chercher à mettre le plus tôt possible un terme à cet effroyable martyre, car mon épuisement nerveux et cérébral est grand, je te l’assure, et il serait plus que temps que j’entende enfin une parole humaine qui soit une bonne parole. Enfin, je souhaite pour nous tous que tous ces efforts aboutissent bientôt à faire la lumière sur ce lugubre drame et que j’apprenne bientôt quelque chose de sûr, de positif, que je puisse enfin dormir, reposer un peu.

Mais quoiqu’il en soit de moi, je veux te répéter de toute mon âme, courage et foi!

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers petits

Ton dévoué,

ALFRED.

Baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.

* * * * *

Le 20 février 1897.

Ma chère Lucie,

Je t’ai encore écrit de nombreuses lettres dans ces derniers mois et je me répète toujours. C’est que, si les souffrances s’accroissent, si les nausées deviennent presque insurmontables, les sentiments qui règnent dans mon âme, qui doivent régner dans la tienne, dans les vôtres à tous, sont invariables.

Je ne t’écrirai donc pas longuement. Ah! ce n’est pas que ma pensée ne soit pas avec toi, avec nos enfants, nuit et jour, puisque cela seul me fait vivre; il n’y a pas d’instant où je ne te parle mentalement, mais devant l’horreur tragique d’une situation aussi épouvantable, supportée depuis si longtemps, devant nos atroces souffrances à tous, les mots n’ont plus aucun sens, il n’y a plus rien à dire. Il n’y a qu’un devoir à remplir, pour vous tous, invariable, immuable.

Je t’ai d’ailleurs donné tous les conseils que mon cœur a pu me suggérer.

Je ne puis que souhaiter d’entendre bientôt une parole humaine, qui vienne mettre un léger baume sur une si profonde blessure, raffermir le cœur, le cerveau si épuisés.

Mais quoiqu’il en soit, je tiens à te répéter toujours, de toutes les forces de mon âme, courage et courage! Nos enfants, ton devoir, sont pour toi des soutiens qu’aucune douleur humaine ne saurait ébranler.

Je veux donc simplement, en attendant tes chères lettres, t’envoyer l’écho de ma profonde affection, t’embrasser de tout mon cœur, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Mes meilleurs baisers à tes parents, à tous les nôtres. Je n’ai pas besoin de leur écrire, nos cœurs à tous vibrent à l’unisson.

* * * * *

Le 5 mars 1897.

Ma chère et bonne Lucie,

Je t’ai écrit quelques lignes le 20 février, en attendant tes chères lettres qui ne me sont pas encore parvenues. Je viens d’ailleurs d’apprendre que, par suite d’une avarie de machine, le paquebot n’était pas encore arrivé à la Guyane.

Comme je te l’ai dit dans ma dernière lettre, nous savons trop bien les uns et les autres, quelle est l’horrible acuité de nos souffrances pour qu’il soit utile d’en parler.

Mais ce dont je voudrais imprégner ce froid et banal papier, c’est de tout ce que mon cœur contient pour toi, pour nos enfants. A tout instant du jour et de la nuit, tu peux te dire que ma pensée est avec eux, et que lorsque mon cœur n’en peut plus, que la coupe trop pleine déborde, c’est en murmurant ces trois noms qui me sont si chers, c’est en me disant toujours: voir encore, pour mes chers petits, le jour où l’honneur sera enfin rendu à leur nom, que je trouve enfin la force de surmonter les nausées atroces, la force de vivre.

Quant aux conseils que je puis te donner, ils ne sauraient varier.

Je te les ai encore exposés longuement dans mes nombreuses lettres de janvier et ils peuvent encore se résumer dans la réunion de toutes les forces dont dispose un pays pour hâter le moment où la vérité sera découverte, pour mettre le plus tôt possible un terme à un tel martyre.

Mais quoiqu’il en soit, je tiens à te répéter toujours qu’au dessus de toutes nos souffrances, qu’au dessus de toutes nos existences il y a un nom à rétablir dans toute son intégrité, aux yeux de la France entière. Ce sentiment doit régner immuablement dans ton âme, dans les nôtres à tous.

Je souhaite simplement pour toi, ma pauvre chérie, comme pour moi, comme pour nous tous, que tous les cœurs sentent avec nous toute l’horreur tragique d’une situation aussi épouvantable supportée depuis si longtemps, cette torture effroyable d’âmes humaines dont le cœur est martelé nuit et jour sans trêve ni repos; que, par un concours d’efforts sorte encore la seule chose que nous demandons depuis si longtemps: toute la vérité sur ce lugubre drame, et que j’entende bientôt une parole humaine qui vienne mettre un léger baume sur une si profonde blessure.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.

* * * * *

Le 28 mars 1897.

Chère Lucie,

Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne t’écris plus longuement. Je t’ai écrit de nombreuses lettres fin janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.

Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos âmes, nous les connaissons. D’ailleurs, nous avons épuisé tous deux, nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.

Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi. Je ne le puis, hélas! Lorsqu’on souffre aussi atrocement, quand on supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la veille où l’on sera le lendemain.

Tu me pardonneras aussi si je n’ai pas toujours été stoïque, si souvent je t’ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà tant. Mais c’était parfois trop, et j’étais trop seul.

Mais aujourd’hui, chérie, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les récriminations. La vie n’est rien, il faut que tu triomphes de toutes tes douleurs, quelles qu’elles puissent être, de toutes les souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un devoir sacré à remplir.

Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.

Ah! je sais bien que tu n’es aussi qu’un être humain..., mais quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l’avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos chers enfants, et dis-toi qu’il faut que tu vives, qu’il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu’au jour où la patrie reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis.

D’ailleurs, comme je te l’ai dit, j’ai légué à ceux qui m’ont fait condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j’en ai l’absolue certitude.

Te parler de l’éducation des enfants, c’est inutile, n’est-ce pas? Nous avons trop souvent, dans nos longues causeries, épuisé ce sujet, et nos cœurs, nos sentiments, tout en nous enfin était si uni, que tout naturellement l’accord s’est fait sur ce qu’elle devait être, et qui peut se résumer en ceci: en faire des êtres forts physiquement et moralement.

Je ne veux pas insister trop longuement sur tout ceci, car il est des pensées trop tristes, dont je ne veux pas t’accabler.

Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de cette voix que tu devras toujours entendre, c’est courage et courage! Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser jusqu’à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.

Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c’est tout ce que mon cœur contient d’affection pour toi, pour tous. Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de misères morales, c’est que j’ai puisé cette force dans ta pensée, dans celle des enfants.

J’espère maintenant que tes lettres d’avril vont me parvenir bientôt, et que je ne subirai pas pour elles une si longue attente.

Je termine en te serrant dans mes bras, sur mon cœur, de toute la puissance de mon affection, et en te répétant toujours et encore: courage et courage!

Mille baisers à nos chers enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

Et pour tous, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne, ce cri profond, invincible de mon âme: haut les cœurs! La vie n’est rien, l’honneur est tout..... Et pour toi, toute la tendresse de mon cœur.

* * * * *

Le 24 avril 1897.

Chère Lucie,

Je veux venir causer avec toi en attendant tes chères lettres, non pour te parler de moi, mais pour te dire toujours les mêmes paroles qui doivent soutenir ton inaltérable courage et puis aussi, faiblesse humaine bien excusable, pour venir réchauffer un peu mon cœur si torturé auprès du tien, non moins torturé, hélas!

Je relisais tes lettres de février et tu t’étonnes, tu t’excuses presque des cris de douleur, de révolte que ton cœur laisse échapper parfois. Ne t’en excuse pas, ils sont trop légitimes. Dans cette longue agonie de la pensée que je subis, crois bien que les mêmes douleurs je les connais. Oui, certes, tout cela est épouvantable; aucune parole humaine n’est capable de rendre, d’exprimer de telles douleurs, et parfois l’on voudrait hurler, tant une pareille douleur est inexprimable. J’ai aussi des moments terribles, atroces, d’autant plus épouvantables qu’ils sont plus contenus, que jamais une plainte ne s’exhale de mes lèvres muettes, où alors la raison s’effondre, où tout en moi se déchire, se révolte. Il y a longtemps, je te disais que souvent dans mes rêves je pensais: eh! oui, tenir seulement pendant quelques minutes entre mes mains l’un des complices misérables de l’auteur de ce crime infâme, et dussé-je lui arracher la peau lambeau par lambeau, je lui ferais bien avouer leurs viles machinations contre notre pays; mais tout cela, douleurs et pensées, ce ne sont que des sentiments, ce ne sont que des rêves, et c’est la réalité qu’il faut voir.

Et la réalité, la voici, toujours la même: c’est que dans cette horrible affaire il y a double intérêt en jeu, celui de la patrie, le nôtre, que l’un est aussi sacré que l’autre.