Lettres d'un innocent

Part 11

Chapter 114,068 wordsPublic domain

Je ne suis ni un patient, ni un résigné, dis-toi bien tout cela; je veux la lumière, la vérité, notre honneur enfin, pour la France entière, avec toutes les fibres de mon être; et cette volonté suprême doit t’inspirer, à toi comme à tous, tous les courages comme toutes les audaces, pour sortir enfin d’une situation aussi infâme qu’imméritée.

De grâces ou de faveurs, tu n’en as à demander à personne, tu veux la lumière et il te la faut.

Plus les forces décroissent, car les nerfs finissent par être complètement ébranlés par tant de secousses épouvantables, plus les énergies doivent grandir.

Jamais, jamais, jamais,--et c’est là le cri profond de mon âme,--on ne se résigne au déshonneur quand on ne l’a pas mérité.

Aujourd’hui, notre cher petit Pierre a cinq ans, tout mon cœur, toutes mes pensées vont vers lui, vers toi, vers nos chers enfants; tout mon être vibre de douleur.

Que puis-je ajouter, ma chère Lucie? Mon affection pour toi, pour nos enfants, tu la connais. Elle m’a fait vivre, elle m’a fait endurer ce que je n’aurais jamais accepté, elle me donne la force de tout endurer encore.

Tu dis que nous approchons du terme de nos douleurs. Je le souhaite de toutes mes forces, car jamais êtres humains n’ont souffert pareillement.

Je t’ai déjà écrit longuement, il y a une dizaine de jours, par le courrier français.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

J’ai reçu, il y a quelques jours, l’envoi de revues et de livres du mois de novembre. Leur arrivée tardive provient de ce que l’envoi est fait par petite vitesse, c’est-à-dire par voiliers. J’en éprouve quelque soulagement.

Cependant, mon cerveau est si ébranlé, si fatigué, par toutes ces épouvantables secousses, que je ne puis apporter d’attention à quoi que ce soit. Tes autres envois finiront par me parvenir quelque jour.

Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Je leur ai écrit d’ailleurs par le courrier français.

* * * * *

Le 26 avril 1896.

Ma chère Lucie,

Dans les longues et atroces journées dont s’est composé tout ce mois, j’ai lu et relu bien souvent tes chères lettres de février. Mon cœur a saigné des angoisses que tu as subies durant ce long mois, dont chaque mot dans tes lettres portait la trace. On sentait que tu contenais les frémissements de ton être, que tu te retenais pour ne pas laisser déborder ta douleur,--et dans un effort de ton cœur aimant et dévoué, tu trouvais encore la force de me crier: Oh! je suis forte!

Oui, sois forte, car il le faut.

Une de ces nuits, je rêvais à toi, à nos enfants, à notre supplice, à côté duquel la mort serait douce; j’en ai hurlé de douleur dans mon sommeil.

Ma souffrance est parfois si forte que je voudrais m’arracher la peau, pour oublier dans une douleur physique cette douleur morale trop violente. Je me lève le matin, avec l’effroi des longues heures du jour, en tête à tête avec mon cerveau, depuis si longtemps; je me couche, le soir, avec l’épouvante des heures sans sommeil.

Tu me demandes de te parler longuement de moi, de ma santé. Tu dois comprendre qu’après les tortures subies, supportant aujourd’hui une vie atroce, qui ne me laisse un moment de repos ni de jour, ni de nuit, mes forces ne sauraient être brillantes. Le corps est brisé, les nerfs sont malades, le cerveau est broyé. Dis-toi simplement que je ne tiens debout--dans l’acception absolue du mot--que parce que je le veux pour voir, entre toi et nos enfants, le jour où l’honneur nous sera rendu.

Tu te demandes parfois, dans tes heures de calme, pourquoi nous sommes ainsi éprouvés..... Je me le demande à tout moment, et je ne trouve pas de réponse.

Nous nous trompons mutuellement, chère Lucie, en nous recommandant tour à tour le calme et la patience. Notre affection essaie en vain de nous cacher, l’un à l’autre, les sentiments qui agitent nos cœurs. A sentir ce que j’éprouve quand je t’écris, le cœur vibrant de douleur et de fièvre, je sais trop bien ce que tu éprouves quand tu m’écris.

Non, disons-nous simplement que si nous vivons les cœurs blessés et pantelants, les âmes frémissantes de douleur, c’est qu’il y a un but suprême qu’il faut atteindre coûte que coûte: tout l’honneur de notre nom, celui de nos enfants, et le plus tôt possible, car ce n’est pas vivre, pour des gens de cœur, que de vivre dans une situation pareille, dont chaque moment est une torture.

Bien souvent aussi, j’ai voulu te parler longuement de nos enfants... mais je ne le puis. Chaque fois une colère sourde et âpre envahit mon cœur à la pensée de ces chers petits êtres frappés dans leur père, innocent d’un crime aussi abominable... Ma gorge se serre, les sanglots m’étouffent, mes mains se tordent de douleur de ne rien pouvoir faire pour eux, pour toi... que de lutter pour vivre, depuis si longtemps, dans une situation pareille.

Je ne puis donc, chère Lucie, que te redire: Courage et volonté, activité aussi, car les forces humaines ont des limites!

D’ailleurs, je t’ai écrit de très longues lettres par le précédent courrier, j’ai écrit aussi à tes chers parents, à mes frères et sœurs. J’espère qu’elles auront encore enhardi vos courages, animé vos âmes du feu qui consume la mienne, qui me donne encore la force de tenir debout.

Tu me dis aussi que tu as de bonnes raisons de croire que cette atroce situation ne sera plus de longue durée. Ah! je souhaite de toute mon âme que cette fois ton espoir ne soit pas trompé, que tu puisses bientôt m’annoncer quelque chose de certain, de positif, car c’est vraiment trop souffrir!

Que puis-je ajouter, ma chère Lucie? Les heures pour moi se ressemblent dans leur atrocité, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, dans l’attente d’un dénouement, d’une situation qui n’a déjà que trop duré.

Je t’embrasse de tout cœur, comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, en attendant que j’aie le bonheur de recevoir tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues.

Ton dévoué,

ALFRED.

Baisers à tous.

* * * * *

Le 7 mai 1896.

Ma chère Lucie,

Quelques instants avant de recevoir tes chères lettres, je venais de subir une avanie--mesquine--mais qui déchire quand on a le cœur aussi ulcéré. Je n’ai pas, hélas! l’âme d’un martyr. Te dire que je n’ai pas parfois envie d’en finir, de mettre un terme à cette vie atroce, ce serait mentir. N’y vois pas trace de découragement; le but est immuable, il faut qu’il soit atteint, et il le sera. Mais à côté de cela, je suis aussi un être humain qui supporte le plus épouvantable des martyres--pour un homme de cœur et d’honneur--et qui ne le supporte que pour toi, pour nos enfants.

Chaque fois qu’on retourne le fer dans la plaie, le cœur hurle de douleur; j’en ai pleuré... mais assez parlé de cela. Je te disais donc que je viens de recevoir tes chères lettres de mars, ainsi que toutes celles de la famille et à côté de la joie de te lire, j’ai toujours cette déception que tu dois bien comprendre, de ne pas apercevoir encore le terme de nos tortures.--Comme tu dois souffrir, ainsi que nous tous, de ne pas pouvoir hâter le moment où l’honneur nous sera rendu, où les misérables qui ont commis le crime infâme seront démasqués! Je souhaite que ce moment soit proche et qu’il ne tarde pas trop.

Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes de nos chers enfants. C’est dans leur pensée, dans la tienne que je puise la force de résister. Tu dois bien penser que les souffrances, le climat, la situation ont fait leur œuvre. Il me reste la peau, les os et l’énergie morale. J’espère que cette dernière me conduira jusqu’au bout de nos souffrances.

Tu me parles aussi de choses matérielles que je pourrais te demander. Tu sais que la vie matérielle m’a toujours laissé indifférent, aujourd’hui plus que jamais.

Je ne t’ai demandé que des livres et malheureusement j’en suis toujours à mon envoi de novembre.

Veux-tu être assez bonne pour cesser les envois de vivres? Le sentiment qui m’inspire cette demande est peut-être puéril, mais tes envois sont, suivant le règlement, soumis à une visite minutieuse et il me semble chaque fois qu’on t’applique un soufflet sur la joue, à toi... et mon cœur saigne, et j’en frémis de douleur.

Non, acceptons la situation atroce qui nous est faite, ne cherchons à l’atténuer par aucun souci d’ordre matériel; mais disons-nous qu’il nous faut ce coupable, qu’il nous faut notre honneur! Marchez donc à ce but, d’un commun accord, d’une commune volonté, immuable, cherchez à l’atteindre le plus vite possible et ne vous souciez de rien autre. Moi, de mon côté, je résisterai tant que je pourrai, car je veux être là, présent, le jour de bonheur suprême où l’honneur nous sera rendu. Dis-toi bien que l’on peut plier sous certains malheurs, que l’on peut accepter dans certaines situations des consolations banales; mais, lorsqu’il s’agit de l’honneur, il n’y a aucune consolation, sinon un but à atteindre tant qu’on n’a pas succombé: se le faire rendre.

Donc, pour toi comme pour tous, je ne puis que vous crier du plus profond de mon âme: haut les cœurs! Pas de récriminations, pas de plaintes, mais la marche immuable vers le but; le ou les coupables--et l’atteindre le plus tôt possible.

Comme je te l’ai déjà dit, il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de notre honneur.

Embrasse de tout ton cœur nos chers enfants pour moi et reçois pour toi mille baisers les plus tendres, les plus affectueux de ton dévoué,

ALFRED.

Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Dans le courrier que je viens de recevoir, je n’ai pas trouvé de lettres de mes sœurs, excepté d’Henriette. J’espère que ces chères sœurs ne sont pas malades de ces émotions terribles et continuelles.

* * * * *

22 mai 1896.

Ma chère Lucie,

Tes bonnes et si affectueuses lettres de mars ont été les chers et doux compagnons de ma solitude. Je les ai lues, relues, pour me rappeler mon devoir, chaque fois que la situation m’écrasait sous son poids. J’ai souffert avec toi, avec tous; toutes les angoisses épouvantables par lesquelles vous passez sont venues faire écho aux miennes.

Tu me demandes de t’écrire, de venir dégonfler auprès de toi mon cœur meurtri et déchiré, chaque fois que l’amertume en serait trop grande. Ah! ma pauvre Lucie! si je voulais t’écouter, je t’écrirais bien souvent, car je n’ai pas un moment de répit. Mais pourquoi viendrais-je ainsi t’arracher l’âme? Je le fais déjà trop fréquemment, et quand je suis venu gémir ainsi, j’en ai toujours un regret cuisant, car tu souffres déjà assez, beaucoup trop, mais que veux-tu? Il est impossible de se dégager entièrement de son _moi_, d’étouffer toujours les révoltes de son cœur, d’être toujours maître de ses nerfs malades. Mon seul moment de détente est quand je t’écris, et alors tout ce que j’ai contenu de douleurs pendant un long mois vient parfois sous ma plume....

Et puis, je ressens tellement, au plus profond de mon être, toute l’horreur d’une situation pareille, aussi bien pour toi que pour moi que pour tes chers parents, pour tous les nôtres enfin, que des éclats de colère, des frémissements d’indignation m’échappent malgré moi; des cris d’impatience s’exhalent alors de voir enfin le terme de cet abominable supplice de tous. Je souffre de mon impuissance à alléger ton atroce douleur, de ne pouvoir que te soutenir de toute la puissance de mon affection, de toute l’ardeur de mon âme. Ah! certes oui, chère Lucie, je sens bien l’atroce déchirement qui doit se faire en toi quand, à chaque courrier, après un long mois d’attente, de souffrances et d’angoisses, tu ne peux encore pas m’annoncer la découverte des coupables, le terme de nos tortures! Et si alors je hurle, si je rugis parfois, si le sang bout dans mes veines, devant tant de douleurs, si longues, si imméritées, oh! c’est autant pour toi que pour moi, car si ma douleur était seule, il y a beau temps que j’y eusse mis un terme, laissant à l’avenir le soin d’être notre juge suprême à tous.

C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers enfants, dans ma volonté de te soutenir, de voir le jour où l’honneur nous sera rendu, que je puise toute ma force. Quand je chavire écrasé sous tout réuni, quand mon cerveau s’égare et que mon cœur n’en peut plus, quand mon cœur enfin défaille, je murmure au dedans de moi-même trois noms: le tien, ceux de nos chers enfants, et je me raidis encore contre ma douleur, et rien ne s’exhale de mes lèvres muettes.

Certes, je suis très affaibli, il n’en saurait être autrement. Mais tout s’efface en moi, souvenirs hallucinants, souffrances, atrocités de ma vie journalière, devant cette préoccupation si haute, si absolue: celle de notre honneur, le patrimoine de nos enfants. Je viens donc comme toujours te crier de toutes mes forces, avec toute mon âme, «courage et courage» pour marcher bravement à ton but: tout l’honneur de notre nom--et souhaiter pour tous deux que ce but soit enfin atteint. Les chères petites lettres des enfants me causent toujours une émotion extrême, je les arrose souvent de mes larmes, j’y puise aussi ma force.--On me dit dans toutes les lettres que tu élèves admirablement ces chers petits; si je ne t’en ai jamais parlé, c’est que je le savais, car je te connais.

Te parler de mon affection, de celle qui nous unit tous, c’est inutile, n’est-ce pas? Laisse-moi te dire encore que ma pensée ne te quitte pas un instant de jour et de nuit, que mon cœur est toujours auprès de toi, de nos enfants, de vous tous, pour vous soutenir et vous animer de mon indomptable volonté. Je t’embrasse de toutes mes forces, de tout mon cœur, ainsi que nos chers enfants, en attendant de recevoir vos bonnes lettres, seul rayon de bonheur qui vienne réchauffer mon âme meurtrie.

Ton dévoué,

ALFRED.

Baisers à tes chers parents, à tous.

* * * * *

Le 5 juin 1896.

Ma chère Lucie,

Je n’ai pas encore reçu tes bonnes lettres d’avril. Aussi ai-je dû me contenter de relire, comme je le fais chaque jour, souvent plusieurs fois par jour, tes bonnes et affectueuses lettres de mars et j’y ai puisé un peu de calme. Je ne veux cependant pas laisser partir le courrier anglais sans venir bavarder avec toi, me rapprocher de toi.

Oh! je te vois bien d’ici par la pensée, ma chère et bonne Lucie, car elle ne me quitte pas un seul instant; je sens tes moments de crise, quand après un espoir qu’on est venu t’apporter, cet espoir est encore une fois trompé; lorsqu’après un moment de détente, d’apaisement, tu retombes dans un désespoir violent, en te demandant avec angoisse quand cessera cet abominable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Et puis tu m’écris, et tu trouves dans ta belle âme, dans ton cœur aimant et dévoué, la force de me cacher les atroces tortures, les angoisses épouvantables par lesquelles tu passes.

Et alors moi qui sens, qui devine tout cela, dont le cœur broyé et déchiré dans ses sentiments les plus purs, dans ses affections les plus chères, déborde, dont le sang bout dans les veines devant tant de douleurs accumulées sur tous deux, sur nos familles, dont la raison enfin se révolte, je viens jeter dans mes lettres les cris d’angoisse et d’impatience de mon âme, et j’en souffre ensuite tout un long mois, en pensant à l’émotion que tu vas avoir, et j’en suis plus malheureux encore.

Frappée avec moi, dans ton honneur d’épouse et de mère, au lieu de t’apporter cet appui moral, inébranlable, énergique, ardent, qui t’est nécessaire dans la noble mission qui t’incombe, je suis venu parfois me lamenter, t’entretenir de petites souffrances, de petites tortures, que sais-je, augmenter ainsi ta poignante douleur. Tu pardonneras à ma faiblesse, faiblesse humaine trop naturelle, hélas!

Les mots, d’ailleurs, sont bien impuissants à traduire un martyre pareil au nôtre. Mais il ne peut y avoir qu’un terme: la découverte des coupables, la réhabilitation pleine et entière, tout l’honneur de notre nom, de nos chers enfants.

Je viens donc comme toujours ajouter à cette lettre, qui t’apportera l’écho de ma profonde affection, ce cri ardent de mon âme: Courage et courage, chère Lucie, pour marcher à ton but, avec une volonté farouche et ardente, jamais défaillante--et souhaiter pour tous deux, pour nos enfants, pour tous, qu’il soit bientôt atteint.

Tu embrasseras beaucoup les chers petits pour moi. Je ne vis d’ailleurs qu’en eux, qu’en toi, et j’y puise ma force. Embrasse bien tes chers parents, tous les nôtres pour moi, remercie-les de leurs bonnes et si affectueuses lettres.

Je termine à regret cette lettre en t’embrassant bien fort, si fort que je peux, comme dit notre cher petit Pierre.

Ton dévoué,

ALFRED.

Soir.--Je viens de recevoir enfin tes envois et livres des mois de décembre, janvier et février, et je t’assure que j’en avais bien besoin. Encore de bons et ardents baisers pour toi, nos chers enfants, tes chers parents, tous les nôtres enfin, et je termine par ce cri ardent de mon âme: toujours et encore courage, ma chère et bonne Lucie!

* * * * *

Le 24 juillet 1896.

Ma chère Lucie,

Je n’ai pas reçu tes lettres de mai; les dernières nouvelles que j’ai de toi datent de trois mois. Tu vois que les coups de massue ne me manquent pas; je ne veux pas augmenter tes peines en te décrivant ma douleur. D’ailleurs, peu importe. Quel que soit notre supplice, si épouvantable que soit notre martyre, le but est invariable, ma chère Lucie: la lumière, l’honneur de notre nom.

Je ne fais que te répéter ce cri de mon âme: du courage, du courage, et du courage, jusqu’à ce que le but soit atteint.

Quant à moi, je retiens de toute mon énergie ce qui me reste de forces; je comprime nuit et jour mon cerveau et mon cœur, car je veux voir la fin de ce drame. Je souhaite pour tous deux que ce moment ne tarde plus.

Quand tu recevras ces quelques lignes, le jour de ta fête sera passé. Je ne veux pas insister sur des pensées aussi cruelles pour tous deux, mais je ne saurais être plus en esprit avec toi ce jour-là que les autres.

Je t’embrasse de tout mon cœur, de toutes mes forces, ainsi que nos enfants.

Ton dévoué,

ALFRED.

* * * * *

Le 4 août 1896.

Ma chère Lucie,

J’ai reçu tes lettres de mai et de juin toutes ensemble, ainsi que celles de la famille. Je ne veux pas te décrire mon émotion, après une si longue attente, car nous n’avons pas à nous laisser aller à des impressions aussi poignantes.

Je n’ai trouvé que deux lettres de toi dans le courrier de mai et j’ai été heureux de voir que tu étais installée à la campagne avec les enfants; peut-être y trouveras-tu un peu de repos, si nous pouvons jouir de quelque repos tant que l’honneur ne nous sera pas rendu.

Oui, chère Lucie, des souffrances telles que les nôtres, aussi imméritées, laissent l’esprit hébété. Mais n’en parlons plus, il est des choses qui provoquent d’irrésistibles indignations.

Si je suis nerveux de voir arriver le terme de nos tortures à tous, si, sous l’influence des révoltes de mon cœur, mes lettres sont pressantes, crois bien que ma confiance, comme ma foi, sont absolues. Dis-toi que je ne vous ai jamais dit: espérez; je vous ai dit: il nous faut la vérité tout entière, si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain ou après-demain, mais ce but sera atteint, il le faut. Fermons nos yeux sur nos tortures, comprimons nos cerveaux et nos cœurs. Courage et vaillance, chère Lucie, sans une minute de faiblesse ou de lassitude. Pour nous, pour nos enfants, pour nos familles, il faut la lumière, l’honneur de notre nom. Je viens, comme toujours, te crier à toi, comme à tous: haut les cœurs et les volontés!

Je souhaite de toute mon âme pour tous deux, pour tous, d’apprendre que ce supplice a un terme.

Embrasse nos enfants pour moi et reçois pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué,

ALFRED.

Embrasse tes parents, tous les nôtres pour moi.

* * * * *

Le 24 août 1896.

Chère Lucie,

J’ai répondu au début du mois quelques lignes seulement à tes chères lettres de mai et de juin. L’impression qu’elles me causaient après une si longue attente était trop vive pour que je pusse t’écrire longuement; je les lis et relis chaque jour, il me semble vivre ainsi quelques instants près de toi, sentir ton cœur battre près du mien. Et quand je considère ce morceau de papier banal sur lequel je t’écris, je voudrais pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour nos enfants, pour tous, l’imprégnant ainsi de toute l’ardeur de mon âme, de tout mon courage, de toute ma volonté.

Crois donc, chère Lucie, que je n’ai jamais un moment de découragement quant au résultat à atteindre. Mais aussi quelle impatience me dévore de voir arriver le terme de ces atroces tortures!

Il est des douleurs tellement intenses pour des gens de cœur, que la plume est impuissante à les rendre. Et cette douleur, la même pour nous tous, je la renferme nuit et jour, sans qu’une plainte s’exhale de mes lèvres; j’accepte tout, comprimant mon cœur, tout mon être, ne voyant que le but. Je t’ai écrit au commencement de juillet une lettre qui a encore dû t’émotionner, ma pauvre Lucie; j’étais alors en proie aux fièvres; je ne recevais pas ton courrier; tout à la fois! Et alors la bête humaine s’est réveillée pour te jeter ses cris de détresse et de douleur, comme si tu ne souffrais pas déjà assez; j’ai cependant réagi, tout surmonté, dominé l’être physique comme l’être moral. J’ai su d’ailleurs, depuis, que ton courrier était arrivé sans retard à Cayenne; par suite d’une erreur de destination, je ne l’ai reçu qu’avec celui de juin.

Je ne puis donc que me répéter, chère Lucie, pour toi, comme pour tous, les yeux invariablement, ardemment fixés sur le but, sans une minute de lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint! Toute la vérité pour la France entière, tout l’honneur de notre nom, le patrimoine de nos enfants. Embrasse S. et leurs chers enfants pour moi. Dis bien à Mathieu que si je ne lui écris pas plus souvent, c’est que je le connais trop bien, c’est que sa volonté restera toujours aussi inflexible, jusqu’au jour de l’éclatante lumière. Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des chers petits; remercie tes parents, tous les nôtres, de leurs bonnes lettres. Quant à toi, ma chère Lucie, forte de ta conscience, sois invinciblement énergique et vaillante; que ma profonde affection, nos enfants, ton devoir, te soutiennent et t’animent.

Je t’embrasse encore comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers enfants, en attendant tes bonnes lettres de juillet.

Ton dévoué,

ALFRED.

* * * * *

Le 3 septembre 1896.

Chère Lucie,

On m’a apporté tout à l’heure le courrier du mois de juillet, je n’y ai trouvé qu’une pauvre petite lettre de toi, celle du 14 juillet, quoique tu aies dû m’écrire plus souvent et plus longuement; mais peu importe.

Quel cri de souffrance s’échappe de toutes tes lettres et vient faire écho aux miennes! Oui, chère Lucie, jamais êtres humains n’ont souffert comme toi, comme moi, comme nous tous enfin; la sueur m’en perle au front; je ne vivais que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, comprimant tout l’être par un effort suprême; mais les émotions brisent, font vibrer tous les fibres de l’être; mes mains se tordent de douleur pour toi, pour nos enfants, pour tous; un immense cri voudrait s’échapper de ma gorge et je l’étouffe.--Ah! que ne suis-je seul au monde, quel bonheur j’aurais à descendre dans la tombe, pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir. Mais le moment de faiblesse, de détraquement de tout l’être, de douleur enfin est passé et dans cette nuit sombre je viens te dire, chère Lucie, qu’au dessus de toutes les morts,--car quelle agonie ne connais-je pas, aussi bien celle de l’âme que celle du corps que celle du cerveau?--il y a l’honneur, que cet honneur qui est notre bien propre, il nous le faut... Seulement, les forces humaines ont des limites pour nous tous.