Part 10
Souhaitons que nous puissions bientôt oublier, l’un près de l’autre, entre nos chers enfants, les péripéties de cet horrible drame. Dis-toi aussi, dites vous tous, que si parfois j’exhale des cris de douleur effrayants, c’est que je suis toujours aussi silencieux qu’un mort, que je n’ai que le papier,--mais que cris de douleur, cris de souffrance, de quelques noms qu’ils se nomment, le cœur est toujours vaillant s’il ne sait pas toujours se taire.
J’attends donc, comme tu me le demandes, et j’attendrai jusqu’au jour que la lumière soit enfin faite.
De longs et bons baisers à nos chers enfants. Bien souvent je contemple leurs portraits et je cherche à voir ce qu’ils sont aujourd’hui.
Ah! chère Lucie, dis-toi bien que, dans mes moments de détresse, j’ai ces trois noms qui sont mon soutien, qui sont ma sauvegarde, qui me font relever quand je tombe, car il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces,
ALFRED.
* * * * *
Le 3 janvier 1896.
Ma chère Lucie,
Je lis et relis avec avidité tes chères lettres d’octobre et de novembre, et, quoique je t’aie écrit déjà le 31 décembre, je veux encore venir causer avec toi.
Tes lettres ne sauraient augmenter mon affection, mais elles m’inspirent une admiration chaque jour plus grande pour ton caractère, ton grand cœur, et je me fais honte à moi-même de ne pas savoir mieux souffrir, de t’écrire parfois des lettres aussi nerveuses et aussi troublantes.
Quant au but, je n’ai jamais varié. Innocent, il faut que mon innocence éclate, que notre nom redevienne ce qu’il mérite d’être. Mais tu dois comprendre aussi que les souffrances sont parfois si aiguës, les révoltes si violentes, que les cris de douleur s’exhalent malgré soi, et qu’on voudrait, aux dépens de tout, avoir enfin l’énigme de cette monstrueuse affaire, faire jaillir la vérité, faire triompher la justice.
Des découragements, je n’en ai jamais eu, je n’ai jamais douté qu’une volonté, forte de son innocence et du devoir à remplir, n’atteigne son but. J’ai eu, j’aurai peut être encore des impatiences fébriles, qui sont les révoltes de mon âme ardente depuis si longtemps foulée aux pieds, accrues encore par ce silence sépulcral, ce climat énervant, l’absence souvent de nouvelles, sans rien à faire, parfois sans rien à lire. Mais si ma nervosité a été extrême pendant le dernier trimestre de 95, la période la plus chaude, la plus mauvaise à la Guyane, mon courage n’a jamais faibli, car c’est lui qui m’a soutenu, m’a permis de doubler ce cap redoutable sans fléchir. Ne prête donc aucune attention à cette nervosité qui éclate parfois; dis-toi que je veux être avec toi, à tes côtés, le jour où l’honneur nous sera rendu.
Ta volonté comme celle de tous doit être ce qu’elle a toujours été, aussi grande, aussi indomptable que calme et réfléchie.
Ma santé est bonne; mon corps, indifférent à tout, n’est animé que d’une seule pensée, commune à nous tous, commune, comme dit ta chère mère, à tout un faisceau de cœurs qui vibre de douleur, vit pour son honneur, si injustement arraché.
Dis-toi aussi que, si j’ai parfois des moments de faiblesse personnelle, sous les chocs répétés de l’heure présente, j’ai un talisman qui me remonte, qui me ranime, ta pensée, celle des enfants, mon devoir enfin.
Les lignes où tu me parles des chers enfants m’ont fait aussi bien plaisir; elles me permettent de me les représenter par la pensée.
Embrasse bien fort ces chéris pour moi.
Donc, ma chère et bonne Lucie, toujours courage, toujours la tête haute, jusqu’à ce que nous puissions, l’un près de l’autre, oublier cet horrible drame. Souhaitons pour tous que ce moment vienne bientôt!
Je t’embrasse comme je t’aime.
Ton dévoué,
ALFRED.
Baisers à tous.
* * * * *
Le 26 janvier 1896.
Tu me demandes, ma chère et bonne Lucie, de t’écrire longuement. Que puis-je te dire encore que tu ne sentes en ton cœur mieux que je ne saurai te le dire? Mon cœur est toujours avec toi, déchiré de te sentir souffrir d’une manière aussi imméritée et de ne rien pouvoir faire pour toi que d’endurer des souffrances égales; mon âme, nuit et jour, est auprès de toi, pour te soutenir et t’animer de son ardente volonté. D’ailleurs, je ne puis que me le répéter toujours: le but est tout; l’honneur de notre nom, de nos enfants; et il faut l’atteindre, envers et contre tous. Mais la situation est si atroce, aussi bien pour toi que pour moi, que les activités qui doivent être de tous les genres, comme de toutes les heures, loin de faiblir, doivent au contraire grandir encore et s’ingénier à faire la lumière le plus vivement possible.
Ma santé est bonne. Je continue à lutter contre tout, pour être présent, entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur nous sera rendu. Je souhaite ardemment, pour toi comme pour moi, que ce jour ne tarde plus trop.
Je pense recevoir dans quelques jours de tes nouvelles, et, comme toujours, je les attends avec une impatience fébrile. Je t’écrirai plus longuement quand je les aurai reçues.
Embrasse beaucoup, beaucoup les deux enfants pour moi; leurs chères petites lettres, comme les tiennes, comme celles de tous les nôtres, sont ma lecture journalière; je n’ai pas besoin de te dire la bonne émotion qu’elles me causent. Reçois pour toi les plus tendres, les meilleurs baisers de ton dévoué,
ALFRED.
* * * * *
Le 5 février 1896.
Ma chère Lucie,
Le courrier ne m’a apporté aucune lettre. Je n’ai pas besoin de te décrire quelle déception poignante, je pourrais dire quelle douleur profonde j’éprouve quand cette seule consolation, quand tes paroles chères et aimées ne me parviennent même pas. Mais comme je te l’ai dit, ma chère Lucie, qu’importent les souffrances, j’oserais même dire les tortures, si atroces, si horribles soient-elles, car le but que tu as à poursuivre est plus élevé et domine tout: l’honneur de notre nom, l’honneur de nos chers et adorés enfants.
Pour moi, chère Lucie, tu es ma force, force invincible, tellement tu es haute dans mon affection, dans ma tendresse. Comme mes enfants, tu me dictes mon devoir. Dis-toi que, si souvent la violence des sensations parfois atroces fait hurler mon cœur, dérailler mon cerveau, que si parfois l’accablement du temps trop long et du climat excède mes forces, fait crier ma chair, la volonté reste inébranlable pour toi, pour nos enfants.
Mais tu dois comprendre ce que je souffre de ton martyre, du déshonneur immérité jeté sur nos enfants, sur tous; ce que je souffre d’une situation morale pareille; que je lutte ici contre tout réuni; quelle volonté, quelle puissance enfin je sens alors en moi pour vouloir la lumière, oh! à tout prix, par n’importe quel moyen; que bien souvent alors la tempête est sous mon crâne; que plus souvent encore le sang bout d’impatience dans mes veines d’apprendre la fin de cet incroyable martyre. Plus les souffrances sont atroces, plus chaque journée écoulée les accroît, moins il faut se laisser abattre ou s’abandonner au destin. Puisque nos tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite, pleine et entière, éclatante, puisqu’enfin il le faut, envers et contre tout, pour nous, pour nos enfants, pour tous enfin, il faut au contraire que les volontés grandissent, s’élargissent avec les difficultés, avec les obstacles. Donc, chère et bonne Lucie, courage, et plus que du courage, une volonté forte, une volonté crâne, qui sait vouloir et qui veut enfin aboutir par n’importe quel moyen au but aussi louable qu’élevé: la vérité. Il y a trop longtemps que cela dure et il y a trop de souffrances accumulées sur des innocents.
Embrasse longuement, beaucoup les chers enfants pour moi. Ah! vois-tu, chère Lucie, je ne sais pas ce qu’on peut appeler des obstacles quand il s’agit de ses enfants. Dis-toi bien qu’il n’y en a pas, qu’il ne saurait y en avoir, qu’il faut la vérité, qu’une mère a tous les droits, comme elle doit avoir tous les courages, quand elle a à défendre ce qui seul peut permettre à ses enfants de vivre, leur honneur.
Et chaque fois que je t’écris, je ne puis me décider à fermer ma lettre, tant est fugitif ce moment où je viens causer avec toi, tant tout mon être est avec toi, tant tout ce que je te dis ne me semble pas répondre assez aux sentiments qui m’agitent, qui remplissent mon âme, à cette volonté plus forte que tout, irréductible, qui est en moi, pour vouloir la vérité, notre honneur, celui de nos enfants; à l’affection profonde enfin que j’ai pour toi, augmentée d’une admiration sans bornes. J’espère enfin que ce que je te dis depuis de si longs mois s’est traduit par vous tous en action forte et agissante et que j’apprendrai bientôt que ce supplice de tous deux a un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, de tout mon cœur, de toute mon âme, en attendant que j’aie enfin de vos nouvelles.
ALFRED.
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Le 26 février 1896.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu le 12 de ce mois tes chères lettres de décembre, ainsi que toutes celles de la famille. Inutile de te dépeindre la bonne émotion qu’elles me causent; j’ai pu pleurer, et c’est tout dire. Comme tu le ressens toi-même, malgré soi le cerveau ne cesse de travailler, la tête et le cœur de souffrir, et ces tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite, lorsque cet horrible drame sera éclairci.
Je t’ai trop parlé de moi et de mes souffrances, pardonne-moi cette faiblesse.
Quelles que soient mes souffrances, ah! si terrible que soit notre martyre, il y a un but qu’il faut atteindre, que vous atteindrez, j’en suis sûr: la lumière pleine et entière, telle qu’il la faut pour tous, pour notre nom, pour nos chers enfants. Je souhaite ardemment, pour toi comme pour moi, d’apprendre bientôt que ce but est enfin atteint.
Je n’ai pas non plus de conseils à te donner; je ne puis qu’approuver entièrement ce que vous faites pour arriver à l’éclatante démonstration de mon innocence. C’est là le but et il ne faut voir que lui.
J’ai reçu les quelques mots de Mathieu, dis-lui que je suis toujours de cœur et d’âme avec lui.
Le 22 février, c’était l’anniversaire de la naissance de notre chère petite Jeanne... combien j’ai pensé à elle! Je ne veux pas insister, car mon cœur éclaterait et j’ai besoin de toutes mes forces.
Écris-moi longuement, parle-moi beaucoup de toi et de nos chers enfants. Je te lis et relis chaque jour; il me semble entendre ainsi ta voix aimée, et cela m’aide à vivre.
Je ne t’écris pas davantage, car je ne pourrais que te parler de l’horrible longueur des heures, de la tristesse des choses... et gémir est bien inutile.
Embrasse bien tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Toujours merci pour leurs bonnes et affectueuses lettres.
Mille caresses à nos chers enfants, et pour toi les meilleurs, les plus tendres baisers de ton dévoué,
ALFRED.
Je n’ai pas encore reçu les envois que tu m’annonçais dans tes lettres du 25 novembre et du 25 décembre. Par suite de quelles circonstances tes envois sont-ils aussi longs à me parvenir, c’est ce que je ne saurais dire. Peut-être tes prochains envois de livres par colis postaux me parviendront-ils plus rapidement? Je le souhaite, car la seule chose qui me soit possible, la lecture, peut calmer un peu mes douleurs de tête, et malheureusement, cela même me manque bien souvent.
* * * * *
Le 5 mars 1896.
Ma chère Lucie,
Je n’ai pas encore reçu tes chères lettres de janvier. Quelques lignes seulement pour t’envoyer l’écho de mon immense affection. T’écrire longuement, je ne le puis. Mes journées, mes heures s’écoulent monotones, dans l’attente angoissante, énervante, de la découverte de la vérité, du misérable qui a commis ce crime infâme. Te parler de moi, à quoi bon? Mes souffrances, tu les comprends, tu les partages. Elles ne peuvent avoir qu’un terme comme les tiennes, comme celles de tous les nôtres, quand la lumière pleine et entière sera faite, quand l’honneur nous sera rendu.
C’est vers ce but que doivent tendre toutes vos énergies, toutes vos forces, tous vos moyens. Je souhaite d’apprendre que ce but est bientôt atteint, que ce martyre épouvantable de toute une famille a un terme. Mon corps, ma santé, tout cela me laisse bien indifférent. Tout mon être n’est animé que d’une seule pensée, que d’une volonté qui me fait vivre: voir, entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur me sera rendu. C’est dans ta pensée, dans celle de nos enfants adorés que je repose ma tête, parfois trop fatiguée par cette tension continuelle, par cette fièvre d’impatience, par cette inactivité terrible, sans un moment de diversion.
Si donc nous ne pouvons nous empêcher de souffrir, car jamais êtres humains, qui placent l’honneur au-dessus de tout, n’ont été frappés de telle sorte, je te crie toujours courage et courage pour marcher à ton but, la tête haute, le cœur ferme, avec une volonté inébranlable, jamais défaillante. Tes enfants te disent ton devoir comme ils me donnent ma force.
Espérons, comme le dit ta mère, que nous pourrons bientôt, dans les bras les uns des autres, essayer d’oublier ce martyre effroyable, ces mois si tristes et si décevants, et revivre en nous consacrant à nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,
ALFRED.
Baisers à tous.
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Le 26 mars 1896.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu le 12 de ce mois tes bonnes lettres de janvier, si impatiemment attendues chaque mois, ainsi que toutes celles de la famille.
J’ai vu avec bonheur que ta santé ainsi que celle de tous résiste à cette affreuse situation, à cet horrible cauchemar, dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Quelle épreuve, aussi horrible qu’imméritée, pour toi, ma bonne chérie, qui méritais d’être si heureuse! Oui, j’ai des moments terribles, ou le cœur n’en peut plus des blessures qui viennent aviver une plaie déjà si profonde, où mon cerveau n’en peut plus sous le poids de pensées aussi tristes, aussi décevantes. Aussi, quand le courrier m’arrive, après une attente longue et angoissante, que je ne reçois pas encore la nouvelle de la découverte de la vérité, de l’auteur de cet infâme et lâche forfait, oh! j’ai à l’avance une déception poignante, profonde; mon cœur se déchire, se brise devant tant de douleurs, aussi longues, aussi imméritées!
Je suis un peu comme le malade sur son lit de torture qui souffre le martyre, qui vit parce que son devoir l’y oblige et qui demande toujours à son médecin: «Quand finiront mes tortures?» Et comme le médecin lui répond toujours: bientôt, bientôt--il finit par se demander quand sera ce _bientôt_, et voudrait bien le voir venir; il y a longtemps que tu me l’annonces.... mais du découragement, oh! cela, jamais! Si atroces que soient mes souffrances, le souci de notre honneur plane bien au-dessus d’elles. Ni toi, ni aucun n’auront jamais le droit d’avoir une minute de lassitude, une seconde de faiblesse, tant que le but ne sera pas atteint: tout l’honneur de notre nom. Pour moi, quand je me sens sombrer sous tout réuni, quand je sens mon cerveau s’échapper, je pense à toi, à nos chers enfants, au déshonneur immérité jeté sur notre nom, je me raidis alors dans un effort violent de tout l’être, et je me crie à moi-même: Non, tu ne plieras pas sous la tempête! Que ton cœur soit en lambeaux, ton cerveau broyé, tu ne succomberas pas avant d’avoir vu pour tes chers enfants le jour où l’honneur leur sera rendu!
C’est pourquoi, chère Lucie, je viens te crier toujours, à toi comme à tous, courage et plus que du courage, de la volonté... oh! silencieuse, très silencieuse, car les paroles ne servent à rien, mais hardie, audacieuse, pour marcher au but; la vérité tout entière, la lumière sur ce sinistre drame, tout l’honneur enfin de notre nom. Les moyens, il faut les employer tous, de quelque nature qu’ils soient--tous ceux que l’esprit peut suggérer pour avoir l’énigme de ce drame.
Le but est tout, lui seul est immuable. Je veux que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et fière, je veux t’animer de ma suprême volonté! Je veux te voir aboutir enfin, et il en serait temps, je te le jure.
Je souhaite que tu puisses m’apprendre bientôt quelque chose de certain, de positif, oh! pour tous deux ma chère Lucie. T’écrire plus longuement ou te parler d’autre chose, sinon de ma grande et profonde affection pour toi, je ne le puis, car ma tête est trop fatiguée par cette épreuve, la plus terrible, la plus cruelle que puisse supporter un cerveau humain.
Notre cher petit Pierre me demande de lui écrire. Ah! je n’en ai pas la force! Chaque mot ferait jaillir un sanglot de ma gorge et je suis obligé de me raidir dans ma douleur pour résister, pour être présent le jour où l’honneur nous sera rendu. Embrasse-le longuement pour moi, ainsi que ma chère petite Jeanne. Ah! mes chers enfants... puise en eux ta force invincible. Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime,
ALFRED.
Embrasse tes chers parents, toute la famille pour moi. Ma santé est bonne.
J’ai reçu au début du mois, de ta part, une dizaine de colis de vivres et les tricots de laine. Merci pour tes touchantes attentions. Je n’ai encore reçu aucun des envois de revues et de livres que tu m’annonçais par tes lettres de septembre, décembre et janvier; aucun n’est encore arrivé à Cayenne. Veux-tu être assez bonne pour t’occuper de ces envois de manière qu’ils me parviennent par le courrier, soit que tu les adresses toi-même directement pour moi à M. le Directeur du service pénitentiaire à Cayenne, soit qu’ils soient adressés par le ministère à tes frais.
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Le 26 mars 1896. (Soir)
Chère Lucie,
Avant de t’envoyer la lettre que je t’avais écrite, je relisais pour la centième fois peut-être tes chères lettres, car tu peux t’imaginer ce que peuvent être mes longues journées, mes longues nuits, les bras croisés, n’ayant même rien à lire en tête à tête avec mes pensées, ne me soutenant que par la force du devoir, pour te soutenir par ma présence, pour voir enfin le jour où l’honneur nous sera rendu. Tu me demandes, chère Lucie, d’attendre avec calme, le jour où tu pourras m’annoncer la découverte de la vérité.
Demande-moi d’attendre tant que je pourrai; mais avec calme, oh! cela non, quand on m’a arraché tout vivant le cœur de la poitrine, quand je me sens frappé dans mon bien le plus précieux, dans toi, dans mes enfants... Quand mon cœur nuit et jour hurle de douleur, sans une minute de repos, quand, depuis dix-huit mois, je vis dans un cauchemar atroce!
Mais alors, ce que je veux avec une volonté farouche qui m’a fait tout supporter, qui m’a fait vivre, ce n’est pas protester de mon innocence par tes paroles, mais que tu marches, que vous marchiez tous, par n’importe quel moyen, à la conquête de la vérité, de la lumière sur cette sinistre histoire... tout notre honneur enfin...
Ce sont les paroles que je t’ai dites, avant mon départ, il y a déjà plus d’un an... et hélas! ce n’est pas un reproche que je veux te faire, mais je vous trouve bien longs dans cette mission suprême, car ce n’est pas vivre que vivre sans honneur.
Aussi, dans mes longues nuits de torture, souffrant le martyre, combien souvent me suis-je dit: Ah! comme j’aurais eu l’énigme de cet horrible drame, par n’importe quel moyen, eussé-je dû finalement mettre le couteau sur la gorge aux complices misérables, si insaisissables qu’ils soient, de ce vil criminel! Et plus souvent encore, me suis-je écrié: N’y aura-t-il donc personne ayant assez de cœur et d’âme ou assez d’habileté pour leur arracher la vérité, faire cesser ainsi ce martyre effroyable d’un homme et de deux familles! Ah! je sais que ce ne sont que les rêves d’un homme qui souffre horriblement; mais que veux-tu, tout cela est trop horrible, trop atroce; cela déroute trop ma raison, mes croyances en la loyauté, en la droiture, car il y a une loi morale qui domine tout, passions et haines, c’est celle qui veut la vérité partout et toujours. Et puis, quand ma pensée se reporte sur mon passe, sur ma vie tout entière et que je me vois là: oh! alors, c’est horrible, la nuit se fait en moi toute sombre et je voudrais fermer les yeux, ne plus penser.
C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers petits, dans ma volonté de voir la fin de cet horrible drame, que je retrouve la force de vivre, de me maintenir debout. Voilà mes pensées, voilà mes nuits, ma chère et bonne Lucie, et c’est pour répondre à ta question que je t’ouvre ainsi toute mon âme. Dis-toi donc que je souffre horriblement comme toi, comme vous tous; que nos tortures morales à tous sont les mêmes, qu’elles sont atroces; qu’elles ne peuvent avoir qu’un terme, c’est la pleine lumière sur cette sinistre affaire; qu’il faut donc marcher tous à ce but suprême, avec une activité de tous les jours, de toutes les heures, avec une volonté farouche et indomptable, avec ce sentiment qui renverse tous les obstacles: c’est qu’il s’agit de notre honneur et qu’il nous le faut. Et maintenant, je vais me coucher, essayer de reposer un peu mon cerveau, ou plutôt rêver à toi, à nos chers enfants. Le 5 avril, Pierre aura cinq ans: dis-toi que ce jour-là tout mon cœur, toutes mes pensées, mes pleurs, hélas, aussi, auront été vers lui, vers toi. Et je termine en souhaitant que tu puisses bientôt m’annoncer la fin de cet infernal supplice et en t’embrassant de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime.
Ton dévoué,
ALFRED.
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Le 5 avril 1896.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres de février, ainsi que toutes celles de la famille. A ton tour, ma femme chérie, tu as subi les atroces angoisses de l’attente de nouvelles!... J’ai connu ces angoisses, j’en ai connu bien d’autres, j’ai vu bien des choses décevantes pour la conscience humaine... Eh bien! je viens te dire encore, qu’importe! Tes enfants sont là, vivants. Nous leur avons donné la vie, il faut leur faire rendre l’honneur. Il faut marcher au but, les yeux uniquement fixés sur lui, avec une volonté indomptable, avec le courage que donne le sentiment d’une nécessité absolue.
Je te disais dans une de mes lettres que chaque journée ramenait avec elle les angoisses de l’agonie. C’est bien vrai. Quand arrive le soir, après une lutte de tous les instants contre les bouillonnements de mon cerveau, contre la déroute de ma raison, contre les révoltes de mon cœur, j’ai une dépression cérébrale et nerveuse terrible et je voudrais fermer les yeux pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir enfin. Il faut alors que je fasse un violent effort de volonté, pour chasser les idées qui me tirent bas, pour ramener ta pensée, celle de nos enfants adorés et pour me redire encore: si atroce que soit ton martyre, il faut que tu puisses mourir tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom fier et honoré. Si je te rappelle cela, c’est simplement pour te dire encore quelle volonté je dépense dans une seule journée, parce qu’il s’agit de l’honneur de notre nom, de celui de nos enfants, que cette même volonté devrait vous animer tous.
Je veux te redire aussi ce que je souffre de tes tortures, des vôtres à tous, ce que je souffre pour nos enfants, et qu’alors, à toutes les heures du jour et de la nuit, je te crie à toi et à tous, dans l’emportement de ma douleur extrême: Marchez à la conquête de la vérité, hardiment, en gens honnêtes et crânes, pour qui l’honneur est tout!
Ah! les moyens, peu m’importe, il faut en trouver quand on sait ce qu’on veut, quand on a le droit et le devoir de le vouloir.
Cette voix, tu dois l’entendre à tous moments, à travers l’espace, elle doit animer ton âme.
Je me répète toujours, chère Lucie; c’est que ma pensée est une, comme la volonté qui me fait tout endurer.