Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 7

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M. de Montrond dit qu'il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque toujours honnêtes. On dirait que vous avez beaucoup médité sur ce beau précepte, car vous le pratiquez avec une rare constance: lorsqu'il vous vient une bonne résolution, vous l'ajournez toujours indéfiniment. Si j'étais à Civita-Vecchia, je chercherais, parmi les pierres de mon ami Bucci, quelque Minerve étrusque; ce serait pour vous le meilleur cachet. En attendant, mon potier est tout prêt, et je dis toujours comme Léonidas: Μολὡν λαβἑ. Je pense le garder encore quelque temps, jusqu'à la veille de votre départ. Vous saurez que je suis beaucoup mieux et moins en proie aux _blue devils._ J'ai travaillé même avec plaisir, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Je fais de grands projets pour mon hiver, et c'est bon signe pour mon moral. Tout cela me rend de bonne humeur; car, si je vous écrivais sous le coup de votre lettre allemande, je vous dirais vos vérités le plus durement qu'il me serait possible. Vous n'y perdrez rien, car, si je vois aujourd'hui en couleur de rose, c'est une raison pour que mes lunettes prennent bientôt une teinte plus sombre. Je voudrais bien savoir ce que vous faites et comment vous passez votre temps. En vous voyant si savante en grec et en allemand, etc., je conclus que vous vous ennuyiez fort à ***, et que vous passez votre vie avec des livres et quelques savants professeurs pour vous les commenter. Mais je me demande si cela n'a pas changé à Paris, et je m'imagine que votre temps se passe de tout autre manière. Si je ne vivais pas depuis longtemps dans la solitude la plus rigoureuse, je saurais vos faits et gestes, et probablement les rapports qu'on me ferait me donneraient une toute autre idée de vous que vos lettres ne le font; bien que vous vous vantiez extrêmement, j'ai la faiblesse de croire que vous êtes avec moi plus franche, je veux dire moins hypocrite que dans le monde. Il y a en vous des contraires si nombreux, que j'en suis fort dérangé pour arriver à une conclusion exacte, c'est-à -dire à la somme totale: + tant de bonnes qualités, - tant de mauvaises = X. Cet X-là m'embarrasse. Lorsque je vous vis, à votre départ de Paris, chez madame de V..., notre amie, votre extrême élégance me surprit fort. Les gâteaux, que vous mangez de si bon appétit pour vous remettre des courbatures que vous gagnez à l'Opéra, m'ont encore plus étonné. Ce n'est pas que, parmi vos défauts, je ne compte en première ligne la coquetterie et la gourmandise; mais je croyais que la forme de ces défauts-là était une forme toute morale; je croyais que vous ne songiez pas trop à votre toilette et que vous étiez femme à manger par distraction; que vous aimiez à faire de l'impression sur les gens par vos yeux et «vos beaux mots», non pas par vos robes. Voyez comme je m'étais trompé! Mais, cette fois, vous ne me reprocherez pas de voir en mal: tandis que vous vous pervertissez tous les jours, il me semble que je m'améliore. Il est une heure tout à fait indue et j'ai quitté une très-docte compagnie de Grecs et de Romains pour vous écrire. L'idée que je dois me lever de bonne heure demain, c'est-à -dire aujourd'hui, vient de me passer par la tête et m'empêche de vous expliquer comme quoi je vaux mieux que je ne valais, lorsque vous vous amusiez à me mystifier avec madame ***. À une autre fois mon éloge; aussi bien je n'ai plus de place.

XXIX

Paris, 2 décembre 1842.

Il y a dans je ne sais quel vieux roman espagnol un conte assez gracieux. Un barbier avait sa boutique à l'angle de deux rues, et la boutique avait deux portes. Par une de ces portes, il sortait et donnait un coup de poignard au passant, et, rentrant aussitôt, il ressortait par l'autre porte et pansait le blessé. _Gelehrten ist gut predigen._ Je n'en yeux pas autrement à votre cachemire bleu ni à vos gâteaux; tout cela me semble fort naturel; j'estime la coquetterie et la gourmandise, mais quand on les avoue franchement. Et vous qui aspirez à bon droit à être quelque chose de plus qu'une femme du monde, pourquoi en auriez-vous les défauts? pourquoi n'êtes-vous jamais franche avec moi? Et, pour vous en donner l'exemple, voulez-vous ou ne voulez-vous pas venir avec moi, mardi prochain, au Musée? Si vous ne voulez pas, ou si cela vous contrarie ou vous inquiète, vous aurez votre pierre étrusque mardi soir dans une petite boîte qui vous sera apportée de la manière la plus simple. Vous êtes assez amusante avec votre disposition à la coquetterie. Vous me reprochez mon insouciance, et, si je n'étais pas, ou si je ne paraissais pas insouciant, vous me feriez enrager. Pourquoi porte-t-on un parapluie? C'est parce qu'il pleut. Madame de M. *** viendra à Paris malgré vos souhaits. Elle doit acheter le trousseau de sa fille, qui se marie au printemps; et, à moins d'une révolution extraordinaire, ledit trousseau se fera à Paris, et peut-être la noce aussi. Je ne connais pas le futur; mais, à force d'intrigues, j'ai contribué à en écarter un autre qui me déplaisait, quoique très-exceptionnable sous beaucoup de rapports. Il n'était pas assez grand de taille; il avait, d'ailleurs, cinq ou six grandesses accumulées sur un petit corps. Cette action-là est une preuve de mon amélioration. Autrefois, les ridicules des autres m'amusaient; maintenant, je voudrais les épargner à presque tout le monde. Je suis aussi devenu plus humain, et, lorsque j'ai revu des courses de taureaux, à Madrid, je n'ai pas retrouvé mes émotions de plaisir de dix ans plus tôt; et puis j'ai horreur de toutes les souffrances et je crois aux souffrances morales depuis quelque temps. Enfin, je tâche d'oublier mon _moi_ le plus possible. Voilà , en peu de mots, la liste de mes perfections.

Ce n'est pas par _vanagloria_ que je voudrais être académicien. Je me présenterai un de ces jours, et je serai black-boulé. J'espère avoir assez de constance et de fermeté pour prendre bien la chose et pour persister. Si le choléra revient, j'arriverai peut-être au fauteuil. Non, je n'ai nulle _vanagloria._ Je vois les choses peut-être trop positivement, mais j'ai été _escarmentado_ pour avoir vu trop poétiquement. Au reste, croyez que vous ne saurez jamais ni tout le bien ni tout le mal qui est en moi. J'ai passé ma vie à être loué pour des qualités que je n'ai pas et calomnié pour des défauts qui ne sont pas les miens. Je me représente maintenant vos soirées passées entre vos deux frères. Adieu.

XXX

Décembre, lundi matin.

Voilà ce qui s'appelle parler. Demain à deux heures, là où vous dites. J'espère vous voir demain délivrée de votre migraine, malgré laquelle vous êtes plus aimable qu'à votre ordinaire. Adieu; je serai heureux de regarder la _Joconde_ avec vous. Je suis obligé de courir les quatre coins de Paris et je n'ai que le temps de vous remercier de votre gracieuseté presque inattendue.

XXXI

Mercredi.

N'est-ce pas qu'on fait le diable plus noir qu'il n'est? Je me réjouis d'apprendre que vous n'êtes pas enrhumée et que vous avez bien dormi. C'est plus que je ne puis dire. Veuillez seulement réfléchir que le Musée sera fermé le 20 janvier pour l'exposition des tableaux, et que ce serait pitié de ne pas lui dire adieu. Vous allez trouver à cette proposition mille et un _mais_ sans doute. Craignez de vous repentir, le 21 janvier, de n'avoir pas retrouvé le _courage_ que vous avez eu hier.

XXXII

Paris, dimanche soir. Décembre.

Votre lettre ne m'a pas surpris un moment, je m'y attendais. Je vous connais assez maintenant pour être sûr que, lorsque vous avez eu quelque bonne pensée, vous vous en repentez, et vous tâchez de la faire oublier bien vite. Vous vous entendez fort bien, d'ailleurs, à dorer les pilules les plus amères, c'est une justice que je vous dois. Comme je ne suis pas le plus fort, je n'ai rien à dire pour combattre votre héroïque résolution de ne pas retourner au Musée. Je sais fort bien que vous n'en ferez qu'à votre tête; seulement, j'espère que, d'ici à un mois, vous pourrez avoir quelque pensée plus charitable en ma faveur; peut-être avez-vous raison. Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Entre santa y santo, pared de cal y canto._ Vous me comparez au diable. Je me suis aperçu que, mardi soir, je ne pensais pas assez à mes bouquins et trop à vos gants et à vos brodequins. Mais, malgré tout ce que vous me dites avec votre diabolique coquetterie, je ne crois pas que vous ayez peur de retrouver au Musée nos folies d'autrefois. Franchement, voici ce que je pense de vous, et comment je m'explique votre refus: vous aimez à avoir un but vague à votre coquetterie, et ce but, c'est moi. Vous ne le voudriez pas trop près, d'abord: parce que, si vous manquiez à le toucher, votre vanité en souffrirait trop, et puis parce que, en le voyant de trop près, vous trouveriez qu'il ne vaut pas la peine qu'on le vise; ai-je deviné? J'avais envie, l'autre jour, de vous demander quand je vous reverrais, et peut-être m'auriez-vous dit un jour si je vous en avais bien pressée; et puis j'ai pensé qu'après m'avoir dit oui, vous m'écririez non; que cela me ferait de la peine et me mettrait en colère.

Je vous parle toujours avec la plus niaise franchise, mais l'exemple ne vous touche point.

XXXIII

Dimanche, 19 décembre 1842.

On voit bien que vous avez eu des professeurs d'allemand et de grec; mais il est permis de douter que vous en ayez eu de logique. En effet, vit-on jamais raisonner de la sorte! par exemple, lorsque vous me dites que vous ne voulez pas me voir, parce que, quand vous me voyez, vous craignez de ne plus me revoir, etc. À ces causes, je tiens votre lettre pour non avenue. La seule chose qui m'ait paru claire, c'est que vous avez un mouchoir à me donner. Envoyez-le-moi ou dites-moi de le recevoir de votre main, ce qui me conviendrait beaucoup mieux. Je hais les surprises qu'on m'annonce, parce que je me les représente beaucoup plus belles qu'elles ne sont en effet. Croyez-moi, revoyons le Musée ensemble; si je vous ennuie, tout sera dit, je ne vous y reprendrai plus; sinon, qui empêche que nous nous voyions de temps en temps? À moins que vous ne me donniez quelque raison intelligible, je persisterai à croire ce qui vous irrite tant.--Je vous aurais répondu tout de suite, mais j'avais perdu votre lettre et je voulais la relire. J'ai bouleversé ma table, je l'ai rangée, ce qui n'est pas une petite affaire; enfin, après avoir brûlé quelques rames de vieux papiers destinés à ramasser la poussière sur mon bureau, j'ai cru que votre lettre s'était anéantie par quelque sortilège. Je l'ai retrouvée tout à l'heure dans mon Xénophon, où elle était entrée, je ne sais comment; je l'ai relue avec admiration. Il faut assurément que vous n'ayez guère de cette vénération dont vous me parlez quelquefois, pour me dire tant de _sinrazones_; mais je vous les pardonnerai si nous nous voyons bientôt; car, lorsque vous parlez, vous êtes bien plus aimable que lorsque vous écrivez.

Je suis très-souffrant, je tousse à fendre les rochers, et cependant je vais lundi soir entendre mademoiselle Rachel dire des tirades de _Phèdre_ devant cinq ou six grands hommes. Elle croira que ma toux est une cabale contre elle. Écrivez-moi bientôt. Je m'ennuie horriblement, et vous feriez une œuvre de charité en me disant quelque chose d'aimable, comme vous faites quelquefois.

XXXIV

Décembre 1842.

Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mes nuits se passent à faire de la prose pour la postérité; c'est que je n'étais content ni de vous, ni de moi, ce qui est plus extraordinaire. Je me trouve aujourd'hui plus indulgent. J'ai entendu ce soir madame Persiani, qui m'a raccommodé avec la nature humaine. Si j'étais comme le roi Saül, je la prendrais en place d'un David. On me dit que M. de Pongerville, l'académicien, va mourir: cela me désole, car je ne le remplacerai pas, et je voudrais qu'il attendît jusqu'à ce que mon temps fût venu. Ce Pongerville-là a traduit en vers un poète latin nommé Lucrèce, lequel mourut à quarante-trois ans pour avoir pris un philtre à l'effet de se faire aimer ou de se rendre aimable. Mais, auparavant, il avait fait un grand poème sur _la Nature des choses_, poème athée, impie, abominable, etc.

La santé de M. de Pongerville me tracasse plus que de droit, et puis je vais être obligé de me lever à dix heures après-demain pour les ennuis du jour de l'an. Comment tout le monde ne s'entend-il pas pour voyager ou aller à tous les diables, ce jour-là ? J'ai encore d'autres ennuis qui vous feraient rire et que je ne vous dirai pas. Savez-vous que, si nous continuons à nous écrire sur ce ton d'aimable confiance, chacun gardant pour soi ses pensées secrètes, nous n'avons qu'une ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre correspondance, comme on a fait pour celle de Voiture et de Balzac? Vous avez surtout une manière de considérer comme non avenues les choses dont vous ne voulez pas parler qui fait le plus grand honneur à votre diplomatie. Il me semble que vous embellissez. Cela me paraissait impossible, car la mer ne peut acquérir de nouvelles eaux. Cela prouve que ce que vous perdez d'un côté, vous le gagnez de l'autre. On embellit quand on se porte bien; on se porte bien quand on a un mauvais cœur et un bon estomac. Mangez-vous toujours des gâteaux?

Adieu; je vous souhaite une bonne fin d'année et un bon commencement de l'autre. Vos amis useront vos joues ce jour-là . Lorsque j'aurai fini la prose dont je vous parlais tout à l'heure, j'irai pour ma peine passer une dizaine de jours à Londres. Ce sera vers Pâques.

XXXV

Décembre 1842.

Vous saurez que j'ai été très-malade depuis que nous ne nous sommes vus. J'ai eu tous les chats du monde dans la gorge, tous les feux de l'enfer dans la poitrine et j'ai passé quelques jours dans mon lit à méditer sur les choses de ce monde. J'ai trouvé que j'étais sur la pente d'une montagne dont j'avais à peine, avec beaucoup de fatigue et peu d'amusement, dépassé le sommet, que cette pente était bien roide et bien ennuyeuse à dégringoler, et qu'il serait assez avantageux de rencontrer un trou avant d'arriver au bas. Le seul motif de consolation que j'aie découvert le long de cette pente, c'est un peu de soleil bien loin, quelques mois passés en Italie, en Espagne ou en Grèce à oublier le monde entier, le présent et surtout l'avenir. Tout cela n'était pas gai; mais l'on m'a apporté quatre volumes du docteur Strauss, la _Vie de Jésus._ On appelle cela de l'_exégèse_ en Allemagne; c'est un mot tout grec qu'ils ont trouvé pour dire discussion sur la pointe d'une aiguille; mais c'est fort amusant. J'ai remarqué que plus une chose est dépourvue d'une conclusion utile, plus elle est amusante. Ne pensez-vous pas un peu de la sorte, _señora caprichosa?_...

XXXVI

Mardi soir. Décembre 1842.

Ce n'est plus du Jean-Paul, c'est du français, et du français du temps de Louis XV. Belle argumentation, toute fondée sur l'intérêt. Il y a des gens qui achètent un meuble dont la couleur leur plaisait; comme ils ont peur de le gâter, ils y mettent des housses de toile qu'ils n'ôteront que lorsque le meuble sera usé. Dans tout ce que vous dites et tout ce que vous faites, vous substituez toujours à un sentiment réel un convenu. C'est peut-être une _convenance._ La question est de savoir ce que c'est pour vous auprès d'autre chose qu'il serait presque bête et ridicule de lui comparer dans ma manière de voir. Vous savez que, bien que je n'aie pas beaucoup d'admiration pour les mauvais raisonnements, je respecte les convictions, même celles qui me paraissent les plus absurdes. Il y a en vous beaucoup d'idées saugrenues, pardonnez-moi le mot, que je me reprocherais de chercher à vous ôter, puisque vous y tenez et parce que vous n'avez rien à mettre en place. Mais nous rêvons. N'y a-t-il pas l'appareil de _cal y canto_ qui nous réveille sans cesse? Devons-nous chercher encore à fermer la crevasse par laquelle nous voyons des choses de féerie? Que craignez-vous? Il y a dans votre lettre d'aujourd'hui, au milieu d'un tas de duretés et de sombres pensées bien froides, quelque chose qui est vrai. «Je crois que je ne vous ai jamais tant aimé qu'hier.» Vous auriez pu ajouter: «Je vous aime moins aujourd'hui.» Je suis sûre que, si vous étiez aujourd'hui telle que vous étiez hier, vous auriez eu les remords que je vous prédisais et qui ne vous tourmentent guère, à ce qu'il me semble. Mes remords à moi sont d'un autre genre.

Je me repens souvent d'être trop loyal dans mon métier de statue. Vous me donniez votre âme hier, j'aurais voulu vous donner la mienne; mais vous ne voulez pas. Toujours la housse de toile! Voilà un sujet sur lequel vous me feriez vous dire toutes les injures possibles; et pourtant jamais je n'en ai eu moins d'envie avant d'avoir reçu votre lettre. Après tout, je suis comme vous: les bons souvenirs me font oublier les mauvais. À propos, voyez quelle tendresse! vous me gardez une surprise pour mon départ. Croyez-vous que je sois bien impatient? Hier, en revenant de dîner en ville, je me suis aperçu que je savais par cœur le discours de Temessa que vous aviez admiré; et, comme j'étais un peu rêveur, je l'ai traduit en vers; en vers anglais s'entend, car j'abhorre les vers français. Je vous les destinais, mais vous ne les aurez pas. D'ailleurs, je me suis aperçu qu'il y avait une horrible faute de quantité dans le mot _Ājax._ C'est _Ájax_ qu'il faut, n'est-ce pas?

Quand vous verrai-je, pour vous dire ce que vous ne me dites jamais? Vous voyez que nous commandons au temps. Il se transforme pour nous. Entre deux tempêtes, nous avons toujours un jour d'alcyon. Dites-moi seulement deux jours, car je suis à l'attache maintenant.

XXXVII

Paris, 3 janvier 1813.

À la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler. Vous êtes si aimable quand vous le voulez! pourquoi donc vous faites-vous souvent si mauvaise? Non, bien entendu, les remercîments par écrit ne valent rien, et toute la diplomatie que j'ai mise à vous procurer les lettres de recommandation si chaleureuses pour votre frère mérite que vous me disiez quelque chose d'aimable. Je vous pardonnerai de très-grand cœur tout ce que vous me dites de moqueur au sujet des ballons et de l'Académie, à laquelle je pense bien moins que vous ne dites. Si je suis jamais académicien, je ne serai pas plus dur qu'un rocher. Peut-être serai-je alors un peu racorni et momifié, mais assez bon diable au fond. Pour la Persiani, je n'ai pas d'autre moyen d'en faire mon David que d'aller l'entendre tous les jeudis. Quant à mademoiselle Rachel, je n'ai pas la faculté de jouir des vers aussi souvent que de la musique; et elle--Rachel, non la musique--me remet en mémoire que je vous ai promis une histoire. Vous la conterai-je ici, ou vous la garderai-je pour quand je vous verrai? Je vais vous l'écrire, j'aurai sans doute autre chose à vous dire. Donc, j'ai dîné, il y a une douzaine de jours, avec elle, chez un académicien. C'était pour lui présenter Béranger. Il y avait là quantité de grands hommes. Elle vint tard, et son entrée me déplut. Les hommes lui dirent tant de bêtises et les femmes en firent tant, en la voyant, que je restai dans mon coin. D'ailleurs, il y avait un an que je ne lui avais parlé. Après le dîner, Béranger, avec sa bonne foi et son bon sens ordinaires, lui dit quelle avait tort de gaspiller son talent dans les salons, qu'il n'y avait pour elle qu'un véritable public, celui du Théâtre-Français, etc. Mademoiselle Rachel parut approuver beaucoup la morale, et, pour montrer qu'elle en avait profité, joua le premier acte d'_Esther._ Il fallait quelqu'un pour lui donner la réplique et elle me fit apporter un Racine en cérémonie par un académicien qui faisait les fonctions de sigisbée. Moi, je répondis brutalement que je n'entendais rien aux vers et qu'il y avait dans le salon des gens qui, étant dans cette partie-là , les scanderaient bien mieux. Hugo s'excusa sur ses yeux, un autre sur autre chose. Le maître de la maison s'exécuta. Représentez-vous Rachel en noir, entre un piano et une table à thé, une porte derrière elle et se composant une figure théâtrale. Ce changement à vue a été fort amusant et très-beau; cela a duré environ deux minutes, puis elle commença:

Est-ce toi, chère Élise?...

La confidente, au milieu de sa réplique, laisse tomber ses lunettes et son livre; dix minutes se passent avant qu'elle ait retrouvé sa page et ses yeux. L'auditoire voit qu'Esther enrage quelque peu. Elle continue. La porte s'ouvre derrière: c'est un domestique qui entre. On lui fait signe de se retirer. Il s'enfuit et ne peut parvenir à fermer la porte. La porte susdite, ébranlée, oscillait, accompagnant Rachel d'un mélodieux cric crac très-divertissant. Comme cela ne finissait pas, mademoiselle Rachel porta la main sur son cœur et se trouva mal, mais en personne habituée à mourir sur la scène, donnant au monde le temps d'arriver à l'aide. Pendant l'intermède, Hugo et M. Thiers se prirent de bec au sujet de Racine. Hugo disait que Racine était un petit esprit et Corneille un grand. «Vous dites cela, répondit Thiers, parce que vous êtes un grand esprit; vous êtes le Corneille (Hugo prenait des airs de tête très-modestes) d'une époque dont le Racine est Casimir Delavigne.» Je vous laisse à penser si la modestie était de mise. Cependant, l'évanouissement passe et l'acte s'achève, mais _fiascheggiando._ Quelqu'un qui connaît bien mademoiselle Rachel dit en sortant: «Comme elle a dû jurer ce soir, en s'en allant!» Le mot m'a donné à penser. Voilà mon histoire; ne me compromettez pas auprès des académiciens, c'est tout ce que je vous demande.

Dimanche, je ne vous ai reconnue que lorsque j'étais tout près de vous. Mon premier mouvement a été d'aller vers vous; mais, en vous voyant très-accompagnée, j'ai passé mon chemin. J'ai bien fait, je pense. Il me semble que je vous ai connu les joues pâles, d'où j'ai conclu qu'elles étaient roses par la solennité de ce jour.

Bonsoir ou plutôt bonjour. Lundi ou plutôt mardi. Il est trois heures du matin.

XXXVIII

Jeudi, janvier 1843.

Profitons du beau temps dès aujourd'hui.

One homme n'eut les dieux tant à la main, Qu'asseuré fut de vivre au lendemain.