Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 6

Chapter 63,745 wordsPublic domain

Il m'est arrivé à mon retour une aventure qui m'a quelque peu mortifié en me faisant connaître de quelle espèce de réputation je jouis de par le monde. Voici. Je faisais mon paquet à Avignon et me préparais à partir pour Paris par la malle-poste, lorsque deux figures vénérables entrèrent, qui s'annoncèrent comme membres du conseil municipal. Je croyais qu'ils allaient me parler de quelque église, lorsqu'ils me dirent pompeusement et prolixement qu'ils venaient recommander à ma loyauté et à ma vertu une dame qui allait voyager avec moi. Je leur répondis de très-mauvaise humeur que je serais très-loyal et très-vertueux, mais que j'étais fort mécontent de voyager avec une femme, attendu que je ne pourrais pas fumer le long de la route. La malle-poste arrivée, je trouvai dedans une femme grande et jolie, simplement et coquettement mise, qui s'annonça comme malade en voiture et désespérant d'arriver vivante à Paris. Notre tête-à -tête commença. Je fus aussi poli et aimable qu'il m'est possible de l'être quand je suis obligé de rester dans la même position. Ma compagne parlait bien, sans accent marseillais, était très-bonapartiste, très-enthousiaste, croyait à l'immortalité de l'âme, pas trop au catéchisme, et voyait en général les choses en beau. Je sentais qu'elle avait une certaine peur de moi. À Saint-Étienne, le briska à deux places fut échangé pour une voiture à quatre places. Nous eûmes les quatre places à nous deux, et par conséquent vingt-quatre heures de tête-à -tête à ajouter aux trente premières. Mais, bien que nous causassions (quel joli mot!) beaucoup, il me fut impossible de me faire une idée de ma voisine, si ce n'est qu'elle devait être mariée et une personne de bonne compagnie. Pour finir, à Moulins, nous primes deux compagnons assez maussades, et nous arrivâmes à Paris, où ma femme mystérieuse se précipita dans les bras d'un homme très-laid qui devait être son père. Je lui ôtai ma casquette, et j'allais monter dans un fiacre quand mon inconnue, d'une voix émue, me dit, ayant laissé le père à quelques pas: «Monsieur, je suis pénétrée des égards que vous avez eus pour moi. Je ne puis vous en exprimer assez toute ma reconnaissance. Jamais je n'oublierai le bonheur que j'ai eu de voyager avec un homme aussi _illustre._» Je cite le texte. Mais ce mot illustre m'expliqua les conseillers municipaux et la peur de la dame. Il était évident qu'on avait vu mon nom sur le livre de la poste, et que la dame, qui avait lu mes œuvres, s'attendait à être avalée toute crue, et que cette opinion fort erronée doit être partagée par plus d'une autre de mes lectrices. Comment avez-vous eu l'idée de me connaître? Cela m'a mis de mauvaise humeur pendant deux jours, puis j'en ai pris mon parti. Ce qu'il y a de singulier dans ma vie, c'est qu'étant devenu un très-grand vaurien, j'ai vécu deux ans sur mon ancienne bonne réputation, et qu'après être redevenu très-moral, je passe encore pour vaurien.

En vérité, je ne crois pas l'avoir été plus de trois ans, et je l'étais, non de cœur, mais uniquement par tristesse et un peu peut-être par curiosité. Cela me nuira beaucoup, je crois, pour l'Académie; et puis aussi on me reproche de ne pas être dévot et de ne pas aller au sermon. Je me ferais bien hypocrite, mais je ne sais pas m'ennuyer et je n'aurais jamais la patience. Si vous vous étonnez que toutes les déesses soient blondes, vous vous étonnerez bien davantage à Naples en voyant des statues dont les cheveux sont peints en rouge. Il paraît que les belles dames autrefois se poudraient avec de la poudre rouge, voire même avec de la poudre d'or. En revanche, vous verrez aux peintures des _Studij_ quantité de déesses avec des cheveux noirs. Pour moi, il me semble difficile de décider entre les deux couleurs. Seulement, je ne vous conseille pas de vous poudrer. Il y a en grec un terrible mot qui veut dire des cheveux noirs: Μελαγχαἱτης (_Mélankhétis_); ce χα est une aspiration diabolique.

Je serai à Paris tout l'automne, je pense. Je vais travailler beaucoup à un livre moral, aussi amusant que la guerre sociale que vous porterez à Naples. Adieu. Vous m'avez promis des douceurs, je les attends toujours, mais je n'y compte guère.

Vous admiriez mon livre de pierres antiques. Hélas! j'ai perdu la plus belle l'autre jour, une magnifique Junon, en faisant une bonne action: c'était de porter un ivrogne qui avait la cuisse cassée. Et cette pierre était étrusque, et elle tenait une faux, et il n'y a aucun autre monument où elle soit ainsi représentée. Plaignez moi.

XXI

Vous avez une écriture charmante en grec et bien plus lisible qu'en français. Mais qui est votre maître de grec? Vous ne me ferez pas croire que vous avez appris à écrire les caractères cursifs en regardant dans un livre imprimé. Qui est professeur de rhétorique à D...?

Je trouve votre lettre très-aimable. Je vous dis cela parce que je sais que les compliments vous sont agréables, et puis parce que cela est assez vrai. Pourtant, comme je ne saurai jamais me corriger du malheureux défaut de dire ce que je pense aux gens qui ne sont pas tout le monde pour moi, vous saurez que je vous vois faire des progrès bien rapides en satanisme et que je m'en afflige. Vous devenez ironique, sarcastique et même diabolique. Tous ces mots-là sont tirés du grec, comme trop mieux savez, et votre professeur vous dira ce que j'entends par diabolique; διἁβολος, c'est-à -dire calomniateur. Vous vous moquez de mes plus belles qualités, et, quand vous me louez, c'est avec des réticences et des précautions qui ôtent à l'éloge tout son mérite. Il est trop vrai que j'ai fréquenté, à une certaine époque de ma vie, très-mauvaise compagnie. Mais, d'abord, j'y allais par curiosité surtout et j'y suis demeuré toujours comme en pays étranger. Quant à la bonne compagnie, je l'ai trouvée bien souvent mortellement ennuyeuse. Il y a deux endroits où je suis assez bien, où, du moins, j'ai la vanité de me croire à ma place: 1° avec des gens sans prétention que je connais depuis longtemps; 2° dans une venta espagnole, avec des muletiers et des paysannes d'Andalousie. Écrivez cela dans mon oraison funèbre et vous aurez dit la vérité.

Si je vous parle de mon oraison funèbre, c'est que je crois qu'il est temps de vous y préparer. Je suis très-souffrant depuis longtemps, et surtout depuis quinze jours. J'ai des éblouissements, des spasmes, des migraines horribles. Il doit y avoir quelque grand accident à ma cervelle, et je pense que je puis devenir bientôt, comme dit Homère, convive de la ténébreuse Proserpine. Je voudrais savoir ce que vous direz alors. Je serais charmé que vous en fussiez triste pour quinze jours. Trouvez-vous ma prétention exagérée? Je passe une partie de mes nuits à écrire, ou à déchirer ce que j'ai écrit la veille; de la sorte j'avance peu. Ce que je fais m'amuse; mais cela amusera-t-il les autres? Je trouve que les anciens étaient bien plus amusants que nous; ils n'avaient pas de buts si mesquins; ils ne se préoccupaient pas d'un tas de niaiseries comme nous. Je trouve que mon héros Jules-César fit, à cinquante-trois ans, des bêtises pour Cléopâtre et oublia tout pour elle, ce pourquoi peu s'en fallut qu'il ne se noyât au propre et au figuré. Quel homme de notre siècle, je dis parmi les hommes d'État, n'est pas complètement racorni, complètement insensible à l'âge où il peut prétendre à la députation? Je voudrais montrer un peu la différence de ce monde-là avec le nôtre; mais comment faire?

Êtes-vous arrivé, dans l'_Odyssée_, à un passage que je trouve admirable? C'est lorsque Ulysse est chez Alcinoüs inconnu encore et qu'après dîner un poète chante devant lui la guerre de Troie. Le peu que j'ai vu de la Grèce m'a mieux fait comprendre Homère. On voit partout dans l'_Odyssée_ cet amour incroyable des Grecs pour leur pays. Il y a dans le grec moderne un mot charmant: c'est ξενιτεἱά, l'étrangeté, le voyage. Être en ξενιτεἱά, c'est pour un Grec le plus grand de tous les malheurs; mais y mourir, c'est ce qu'il y a de plus effroyable pour leur imagination. Vous raillez ma gastronomie: avez-vous compris les entrailles que les héros mangent avec tant de plaisir? Les pallicares modernes en mangent encore; cela s'appelle κονκονρἑτζι, et cela est vraiment délicieux. Ce sont de petites brochettes de bois de lentisque parfumé, avec quelque chose de croustillant et d'épicé autour qui, fait comprendre sur-le-champ pourquoi les prêtres se réservaient ce morceau-là dans les victimes.

Adieu. Si je vous en disais davantage sur ce sujet, vous me croiriez plus gourmand que je ne suis. Je n'ai plus d'appétit et rien ne me plaît plus en fait de petits bonheurs. Cela veut dire que je suis bon à jeter aux corbeaux. Il fera un temps de chien pendant tout le mois d'octobre, et ce sera bien fait!

XXII

Paris, 24 octobre 1842.

C'est fort aimable à vous de me laisser dans l'ignorance de la partie du monde qui a l'avantage de vous posséder. Adresserai-je cette lettre à Naples ou à ***, ou bien à Paris? Vous me dites dans votre dernière lettre que vous allez partir pour Paris, peut-être pour l'Italie, et, depuis, point de nouvelles. Je soupçonne que vous êtes ici et que vous m'en avertirez quand vous serez repartie; cela sera _highly in character._ Depuis vous avoir écrit, j'ai fait un voyage de quelques jours, et, à mon retour, j'ai trouvé votre lettre de date déjà si ancienne, que je n'ai pas cru pouvoir vous répondre à ***. D'ailleurs, j'admire beaucoup comment, en regardant de gros caractères imprimés, vous avez deviné l'écriture cursive toute seule, comme vous dites. Si vous avez un peu de patience, avec des dispositions semblables, vous deviendrez une madame Dacier. Pour moi, je ne m'occupe plus de grec ni de français; je suis tombé à l'état de fossile, et, lorsque je lis ou écris, je vois les caractères danser d'une façon très-peu agréable. Vous me demandez s'il y a des romans grecs. Sans doute il y en a, mais bien ennuyeux, selon moi. Il n'est pas que vous ne puissiez vous procurer une traduction de _Théagène et Chariclée_, qui plaisait tant à feu Racine. Essayez si vous pouvez y mordre; il y a encore _Daphnis et Chloé_, traduit par Courier. Cela est fort prétentieusement naïf et pas trop exemplaire. Enfin, il y a une nouvelle admirable, mais immorale et très-immorale: c'est l'_Ane de Lucius_, traduit encore par Courier. On ne se vante pas de l'avoir lue, mais c'est son chef-d'œuvre! Décidez-vous d'après cela, je m'en lave les mains. Le mal des Grecs, c'est que leurs idées de décence et même de moralité étaient fort différentes des nôtres. Il y a bien des choses dans leur littérature qui pourraient vous choquer, voire même vous dégoûter, si vous les compreniez. Après Homère, vous pouvez lire en toute assurance les tragiques, qui vous amuseront et que vous aimerez parce que vous avez le goût du beau, τὸ καλόν, ce sentiment que les Grecs avaient au plus haut degré et que nous tenons d'eux, nous autres, _happy few._ Si vous avez le courage de lire l'histoire, vous serez charmée d'Hérodote, de Polybe et de Xénophon. Hérodote m'enchante. Je ne connais rien de plus amusant. Commencez par l'_Anabase ou la Retraite des Dix Mille_; prenez une carte de l'Asie et suivez ces dix mille coquins dans leur voyage; c'est Froissard gigantesque. Puis vous lirez Hérodote, enfin Polybe et Thucydide; les deux derniers sont bien sérieux. Procurez-vous encore Théocrite et lisez _les Syracusaines._ Je vous recommande bien aussi Lucien, qui est le Grec qui a le plus d'esprit, ou plutôt de notre esprit; mais il est bien mauvais sujet, et je n'ose. Voilà trois pages de grec. Quant à la prononciation, si vous voulez, je vous enverrai une page de ma main que j'avais préparée à votre intention, qui vous apprendra la meilleure, c'est-à -dire la prononciation des Grecs modernes. Celle des écoles est plus facile, mais absurde.

Nous avons commencé à nous écrire en faisant de l'esprit, puis nous avons fait quoi? je ne vous le rappellerai pas. Voilà que nous faisons de l'érudition. Il y a un proverbe latin qui fait l'éloge du juste milieu; j'avais l'intention de vous dire des duretés en commençant ma lettre, et c'est au grec que vous devez sans doute sa parfaite douceur. Je ne vous en garde pas moins rancune de la persistance de vos habitudes hypocrites; mais, en écrivant, j'ai perdu un peu de ma mauvaise humeur. Ne regrettez pas le voyage d'Italie, si vous n'y êtes pas. Il y a fait un temps effroyable, froid, pluie, etc. Rien de plus laid qu'un pays qui n'est pas habitué à ces deux fléaux. Adieu. Je voudrais bien savoir où vous êtes.--Ἔῤῤωσο (Fortifie-toi).

C'est la fin d'une lettre grecque.

_P.-S._--En ouvrant un livre, je trouve ces deux petites fleurs cueillies aux Thermopyles, sur la colline où Léonidas est mort. C'est une relique, comme vous voyez.

XXIII

Jeudi, octobre 1842.

Voulez-vous entendre un opéra italien avec moi aujourd'hui? Je suis le propriétaire d'une loge les jeudis, avec mon cousin et sa femme. Ils sont en voyage et je suis seul maître; il faudrait que vous eussiez sous la main ou votre frère ou l'un de vos parents qui ne me connaîtrait pas. Enfin, vous me feriez grand plaisir en venant. Répondez-moi un mot avant six heures et je vous ferai dire le numéro de la loge; je crois qu'on donne _la Cenerentola._ Inventez quelque jolie histoire que vous me direz à l'avance pour expliquer ma présence; mais que l'histoire soit telle que je puisse causer avec vous.

XXIV

Vendredi matin, octobre 1842.

Je vous remercie bien d'être venue hier, vous m'avez fait grand plaisir. J'espère que votre frère n'a rien trouvé d'extraordinaire à la rencontre. J'ai un cachet étrusque pour vous; je ne puis souffrir celui dont vous vous servez. Je vous donnerai l'autre la première fois que je vous verrai. Voici la page de grec que je vous avais préparée; quand vous retomberez dans l'érudition, elle pourra vous servir.

XXV

Mardi soir, octobre 1842.

Je n'ai rien perdu, comme il semble, à attendre votre réponse; elle est très-laborieusement méchante. Mais la méchanceté ne vous va pas, croyez-moi; abandonnez ce style et reprenez votre ton de coquetterie ordinaire, qui vous sied à merveille. Il y aurait de la cruauté de ma part à vouloir vous voir, puisque cela vous rendrait si malade qu'il faudrait une quantité extraordinaire de gâteaux pour vous guérir. Je ne sais où vous avez pris que j'ai des amis dans les quatre coins du monde. Vous savez bien que je n'en ai qu'un ou qu'une à Madrid. Croyez que je suis très-reconnaissant de la magnanimité que vous avez montrée à mon égard, l'autre soir aux Italiens. J'apprécie comme je le dois la condescendance avec laquelle vous m'avez montré votre figure pendant deux heures, et je dois à la vérité de dire que je l'ai fort admirée, comme aussi vos cheveux, que je n'avais jamais vus d'aussi près; quant à cette assertion que vous ne m'avez rien refusé de ce que je vous avais demandé, vous aurez quelques millions d'années de purgatoire pour cette belle menterie. Je vois bien que vous avez envie de ma pierre étrusque, et, comme je suis encore plus magnanime que vous, je ne vous dirai pas, comme Léonidas: «Viens et prends!» mais je vous demanderai encore comment vous voulez que je vous l'envoie. Je ne me rappelle pas vous avoir comparée à Cerbère; mais vous avez bien quelques rapports, non-seulement parce que vous aimez beaucoup, comme lui, les gâteaux, mais aussi parce que vous avez trois têtes, je veux dire trois cerveaux: l'un d'une coquetterie effroyable, l'autre d'un vieux diplomate; le troisième, je ne vous le dirai pas, parce qu'aujourd'hui je ne veux vous dire rien d'aimable. Je suis très-malade et très-tourmenté de plusieurs tuiles qui me sont tombées sur la tête. Si vous avez quelque crédit sur le Destin, priez-le qu'il me traite bien d'ici à deux ou trois mois. Je viens de voir _Frédégonde_, qui m'a ennuyé fort, malgré mademoiselle Rachel, qui a de très-beaux yeux noirs sans blanc, comme le diable, dit-on.

XXVI

Paris, mardi soir.

Je ne vous comprends pas et je suis tenté de vous prendre pour la pire de toutes les coquettes. Votre première lettre, où vous me dites que vous ne me connaissez plus, m'avait mis de mauvaise humeur et je n'y ai pas répondu tout de suite. Aussi vous me dites, avec beaucoup d'amabilité, que vous ne voulez pas me voir, de peur de vous ennuyer de moi. Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six ans, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne nous rien dire. Cependant, nous nous connaissons assez pour que vous ayez pris quelque estime de moi, et vous m'en avez donné la preuve jeudi. Nous nous connaissons même plus que ne font des gens qui se seraient vus dans le monde, depuis le temps que nous causons ensemble assez librement par lettres. Convenez qu'il est peu flatteur pour mon amour-propre que vous me traitiez ainsi après six ans. Au reste, comme je n'ai pas de moyen de combattre vos résolutions, il en sera de celle-ci ce que vous voudrez, mais je trouve un peu niais de ne pas nous voir. Je vous demande pardon de ce mot, qui n'est ni poli ni amical, mais qui est malheureusement vrai, à mon sens du moins. Je ne me suis nullement moqué de vous l'autre soir. Je vous ai même trouvé beaucoup d'aplomb. Quant au cachet antique, vous en verrez une empreinte sur cette lettre, et il est à vos ordres, lorsque vous m'aurez dit où je dois vous le donner; non, comment je dois l'envoyer. N'offensons pas l'_eternal fitness of things._ Je ne vous demande rien en échange, par la raison que tout ce que je vous ai demandé, vous me l'avez refusé. Si vous croyez faire mal en me voyant, ne faites-vous point mal en m'écrivant? Comme je ne suis pas très-fort sur votre catéchisme, cette question demeure embrouillée pour moi. Je vous parle trop durement, peut-être; mais vous m'avez fait de la peine, et les choses que j'ai sur le cœur, je ne m'en délivre pas comme vous, en mangeant des gâteaux. En vérité, cela est digne de Cerbère.

XXVII

Paris, samedi, novembre 1842.

_Das Lied des CLÆRCHENS gefällt mir zu gar; aber warum haben Sie nicht das Ende geschrieben?_--C'est vraiment admirable de voir à quel point cette pierre étrusque vous plaît! Combien de gâteaux l'estimez-vous? Vous n'avez pas seulement cherché à savoir ce qu'il y a dessus. C'est un homme qui tourne un pot. Il faut dire une hydrie, c'est plus grec et plus noble. C'était peut-être le cachet d'un potier autrefois, ou bien il y a là une allusion mythologique que je pourrais vous expliquer, si je voulais. Quant à l'autre cachet, son histoire est étrange. Je l'ai trouvé dans le feu d'une cheminée, rue d'Alger, en tisonnant; c'est une très-grosse et très-lourde bague en bronze; les caractères en sont cabalistiques; on croit quelle a servi à un magicien ou bien à des gnostiques. Vous y avez vu un petit homme, un soleil, une lune, etc. N'est-ce pas fort curieux de trouver cela rue d'Alger dans les cendres? Qui sait si ce n'est pas au pouvoir mystérieux de cet anneau que je dois votre chanson de _Claire?_ Je suis très-réellement malade, mais ce n'est pas une raison pour ne pas sortir. Par exemple, si vous vouliez recevoir le cachet étrusque de ma main, je vous le donnerais avec grand plaisir; tandis que cela ferait scandale dans une lettre chez votre portier. Mais je ne veux plus rien vous demander, car vous devenez tous les jours plus impérieuse, et vous avez des raffinements de coquetterie scandaleux. Il paraît que vous n'appréciez pas les yeux sans blanc et que vous estimez beaucoup les blancs-bleus. Vous prenez aussi soin de me rappeler vos yeux, que je n'ai pas oubliés, bien que je les aie peu vus. Celui qui vous a appris cette particularité, que vous osez me dire ignorée de vous, est-ce votre maître de grec ou votre maître d'allemand? ou bien dois-je croire que vous avez appris toute seule l'écriture cursive allemande comme la grecque? Autre article de foi à ajouter à l'aversion que vous avez pour les miroirs. Vous devriez bien cultiver une fleur germanique nommée _die Aufrichtigkeit._ Je viens d'écrire le mot _Fin_ au bas de quelque chose de très-savant, que j'ai fait avec toute la mauvaise humeur possible; reste à savoir s'il n'y a pas des longueurs dans ce mot. Cependant, je me sens plus léger depuis que j'ai fini, et plus heureux; c'est pourquoi je suis si doux et si aimable à votre égard; sans cela, je vous aurais dit plus vertement vos vérités. Vous devriez me voir, ne fût-ce que pour sortir de l'atmosphère de flatterie où vous vivez. Il faut qu'un jour nous allions ensemble au Musée voir des tableaux italiens; ce sera une compensation pour le voyage manqué, et l'avantage de m'avoir pour cicerone est inappréciable. Ce n'est pas une condition pour que je vous donne ma pierre étrusque; dites comment, et vous l'aurez.

XXVIII

Paris, novembre 1842.