Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine
Part 5
Le drawback consistait en puces et en cousins gros comme des alouettes; aussi n'ai-je jamais dormi. Au milieu de tout cela, je suis devenu bien vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous votre ami tout gris. Et vous, _querida_, êtes-vous changée? J'attends avec impatience que vous soyez moins jolie pour vous voir. Dans deux ou trois ans, quand vous m'écrirez, dites-moi ce que vous faites et quand nous nous verrons. Votre «souvenir respectueux» m'a fait rire et aussi votre prétention à le disputer, dans mon cÅur, aux chapiteaux ioniques et corinthiens.
D'abord, je n'aime plus que le dorique, et il n'y a pas de chapiteaux, sans en excepter ceux du Parthénon, qui vaillent pour moi le souvenir d'une vieille amitié. Adieu; allez en Italie, et soyez heureuse. Je pars aujourd'hui pour Ãvreux pour affaires de mon métier; je serai de retour lundi soir. Si vous voulez manger des feuilles de rose, dites; je vous préviens qu'il n'y en a plus qu'une cuillerée pour vous.
XV
Paris, lundi soir. Mars 1842.
Je viens de recevoir votre lettre, qui m'a mis de mauvaise humeur. Ainsi, c'est votre orgueil satanique qui vous a empêchée de me voir. Au reste, je n'ai pas trop le droit de vous faire des reproches; car, l'autre jour, je vous ai rencontrée, je crois, et un sentiment aussi mesquin m'a retenu au moment où j'allais vous parler. Vous dites que vous valez mieux qu'il y a deux ans: cela vous plaît à dire. Vous m'avez semblé embellie; mais vous paraissez avoir acquis, en revanche, une assez jolie dose d'égoïsme et d'hypocrisie. Cela peut être très-utile; seulement, il n'y a pas de quoi se vanter. Quant à moi, je crois ne valoir ni plus ni moins qu'autrefois; je ne suis pas plus hypocrite et j'ai peut-être tort. Il est certain qu'on ne m'en aime pas davantage. Puisque cette bourse n'est point brodée par votre blanche main, que voulez-vous que j'en fasse? Vous devriez bien pourtant me donner quelque Åuvre de vous; mon miroir et mes confitures méritaient cela; au moins eût-il été bien de me dire si vous les aviez reçus; mais je n'ai plus le droit de vous gronder. Quand vous irez en Italie et que vous passerez par Paris, il est probable que vous ne m'y trouverez pas. Où serai-je? le diable le sait. Il n'est pas impossible que je vous rencontre aux _Studij_; mais il se peut aussi que j'aille à Saragosse, voir cette femme dont vous dites que vous valez autant qu'elle. En fait de sÅur, je n'en aurai point d'autre. Dites-moi donc, et cela avant votre départ de Paris, à quelle époque vous irez à Naples, et si vous voulez vous charger d'un volume pour M. Buonuicci, le directeur de fouilles de Pompéi. Je laisserai en partant ce volume chez madame de C... ou ailleurs.
J'ai souvenance d'avoir vu, il y a bien longtemps, une madame de C... dans une maison où se passa un mélodrame dans lequel je jouai le rôle de niais. Demandez-lui si elle se souvient de moi.
Adieu donc, et pour longtemps sans doute. Je suis fâché de ne vous avoir pas vue. Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles, vous me ferez toujours grand plaisir, quand même vous continueriez le beau système d'hypocrisie où vous êtes entrée si triomphalement. Pour la lettre de Buonuicci, je vous recommanderai, vous et votre société, comme grands archéologues, etc. Vous serez contente de son empressement.
XVI
Paris, samedi 14 mai 1842.
Vous saurez, pour commencer, que je ne suis point brûlé. «L'accident du chemin de fer de la rive gauche!» c'est ainsi que nous commençons toutes nos lettres à Paris depuis quatre jours; et puis je vous dirai que votre lettre m'a fait grand plaisir. Je l'ai trouvée au retour d'un petit voyage que je viens de faire pour affaires de mon métier, voilà pourquoi je vous réponds si tard. S'il faut être franc, et vous savez que je ne me corrige pas de ce défaut, je vous avouerai que vous m'avez paru fort embellie au physique, mais point du tout au moral; vous avez de très-belles couleurs et des cheveux admirables que j'ai regardés plus que votre bonnet, qui en valait la peine probablement, puisque vous semblez irritée que je n'aie pas su l'apprécier. Mais je n'ai jamais pu distinguer la dentelle du calicot. Vous avez toujours la taille d'une sylphide, et, bien que blasé sur les yeux noirs, je n'en ai jamais vu d'aussi grands à Constantinople ni à Smyrne.
Maintenant, voici le revers de la médaille. Vous êtes restée enfant en beaucoup de choses, et vous êtes devenue par-dessus le marché hypocrite. Vous ne savez pas cacher vos premiers mouvements; mais vous croyez les raccommoder par une foule de petits moyens. Qu'y gagnez-vous? Rappelez-vous cette grande et belle maxime de Jonathan Swift: _That a lie is too good a thing to be lavished about!_ Cette magnanime idée d'être dure pour vous-même vous mènera loin assurément, et, dans quelques années d'ici, vous vous trouverez aussi heureuse qu'un trappiste qui, après s'être maintes fois donné la discipline, découvrirait un jour qu'il n'y a pas de paradis. Je ne sais de quel gage vous parlez, et il y a bien d'autres obscurités dans votre lettre. Nous ne pouvons pas être ensemble comme je suis avec madame de X...; la première condition entre frère et sÅur, c'est une confiance sans bornes: madame de X... m'a gâté sous ce rapport. J'ai la niaiserie de regretter cette épingle, mais je me console en pensant qu'après tout, vous vous en êtes repentie. Voilà encore un beau trait de votre part. Comme votre stoïcisme a dû être flatté de cette victoire sur vous-même! Vous croyez que vous avez de l'orgueil, j'en suis bien fâché, mais vous n'avez qu'une petite vanité bien digne d'une dévote. La mode est au sermon aujourd'hui.--Y allez-vous? Il ne vous manquait plus que cela. Je quitte ce sujet, qui me mettrait de trop mauvaise humeur. Je crois que je n'irai pas à Saragosse. Il ne serait pas impossible que j'allasse à Florence; mais ce qu'il y a de certain, c'est que je passerai deux mois dans le Midi à voir des églises et des ruines romaines. Peut-être nous rencontrerons-nous au coin d'un temple ou d'un cirque. Je vous conseille fortement d'aller en droiture à Naples. Vous pourriez cependant, si vous passiez cinq ou six heures à Livourne, les employer mieux en allant à Pise voir le Campo-Santo. Je vous recommande _la Mort_ d'Orcagna, le _Vergonzoso_, et un buste antique de Jules César. à Civita-Vecchia, vous n'avez à voir que M. Bucci, chez qui vous achèterez des pierres gravées antiques, et vous lui ferez mes compliments. Puis vous irez à Naples, vous logerez _à la Victoire_, vous passerez quelques jours à humer l'air et à voir le ciel et la mer. De temps en temps, vous irez aux _Studj_. M. Buonuicci vous mènera à Pompéi. Vous irez à Pæstum, et vous penserez à moi; dans le temple de Neptune, vous pourrez vous dire que vous avez vu la Grèce. De Naples, vous irez à Rome, où vous passerez un mois en vous disant qu'il est inutile de tout voir parce que vous y reviendrez. Puis vous irez à Florence, où vous resterez dix jours. Ensuite, vous ferez ce que vous voudrez. En passant à Paris, vous trouverez mon livre pour M. Buonuicci et mes dernières instructions. Probablement, je serai alors à Arles ou à Orange. Si vous vous arrêtez là , vous me demanderez, et je vous expliquerai un théâtre antique, ce qui vous intéressera médiocrement. Vous m'avez promis quelque chose en retour de mon miroir turc. Je compte pieusement sur votre mémoire. Ah! grande nouvelle! Le premier académicien des quarante qui mourra sera cause que je ferai trente-neuf visites; je les ferai aussi gauchement que possible et j'acquerrai sans doute trente-neuf ennemis. Il serait trop long de vous expliquer le pourquoi de cet accès d'ambition. Suffit que l'Académie soit maintenant mon cachemire bleu.
Adieu; je vous écrirai avant de partir. Soyez heureuse, mais retenez cette maxime, qu'il ne faut jamais faire que les sottises qui vous plaisent. Vous aimez peut-être mieux celle de M. de Talleyrand, qu'il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque toujours honnêtes.
XVII
Paris, 22 juin 1842.
Votre lettre est venue un peu tard, je m'impatientais. Il faut d'abord que je réponde aux points capitaux de votre lettre.--1° J'ai reçu votre bourse; elle exhalait un parfum fort aristocratique et je l'ai trouvée très-jolie. Si vous l'avez brodée vous-même, cela vous fait honneur. Mais j'ai reconnu votre goût récent pour le positif: d'abord, une bourse pour y mettre de l'argent, puis vous l'estimez cent francs à la diligence. Il eût été plus poétique de déclarer qu'elle valait une ou deux étoiles; pour moi, je l'estime tout autant. J'y mettrai des médailles. Je l'aurais estimée davantage si vous aviez daigné y joindre quelques lignes de votre blanche main.--2° Je ne veux pas de vos faisans; vous me les offrez d'une vilaine façon, et, de plus, vous me dites des choses désagréables au sujet de mes confitures turques. C'est vous qui avez le palais d'une _giaour_, si vous ne savez pas apprécier ce que mangent les houris. Je crois avoir répondu à tout ce qu'il y a de raisonnable dans votre lettre. Je ne veux pas vous quereller pour le reste. Je vous abandonne à votre conscience, qui, j'en suis sûr, est quelquefois plus sévère pour vous que moi, que vous accusez de dureté et d'insouciance. L'hypocrisie, que vous pratiquez assez bien, mais en vous jouant, vous jouera un tour à la longue: c'est qu'elle deviendra chez vous très-réelle. Quant à la coquetterie, qui est la compagne inséparable du vilain vice que vous prônez, vous en avez toujours été atteinte et convaincue. Cela vous allait bien lorsque vous la tempériez par une certaine franchise, et par du cÅur et de l'imagination. Maintenant... maintenant, que vous dirai-je? Vous avez de très-beaux cheveux noirs et un beau cachemire bleu, et vous êtes toujours aimable quand vous le voulez. Dites que je ne vous gâte pas! Quant à cette essence dont vous me parlez, c'est votre amitié que vous appelez ainsi.--J'aime ce mot _essence_--oui, de la vraie essence de rose qui est toujours gelée comme celle d'Andrinople; je vous conterai cette histoire orientale.
Il y avait une fois un derviche qui avait paru un saint homme à un boulanger. Le boulanger lui promit un jour de lui donner toute sa vie du pain blanc. Voilà le derviche enchanté. Mais, au bout de quelque temps, le boulanger lui dit: «Nous sommes convenus de pain bis, n'est-ce pas? J'ai du pain bis excellent, c'est mon fort, que le pain bis.» Le derviche répondit: «J'ai du pain bis plus que je n'en puis manger; mais...»
Ma chatte vient de monter sur ma table et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de se coucher sur mon papier. Elle m'a fait oublier la fin de mon conte; c'est dommage, car c'était fort beau. Savez-vous que j'avais fait, parmi d'autres châteaux, celui-ci: c'était de vous rencontrer à Marseille en septembre et de vous y montrer les lions, et de vous y faire manger des figues et de la bouillabaisse. Mais il faut que je sois de retour à Paris vers le 15 août, afin d'y faire de la prose pour mon ministre. Mais vous mangerez de la bouillabaisse toute seule, et vous verrez sans moi le musée et les caves de Saint-Victor. En revanche, vous pourriez recevoir de ma main, à Paris, mes instructions pour l'Italie. Puisque ce que vous désirez arrive, je vous prie humblement de désirer que je sois académicien. Cela me fera grand plaisir, pourvu que vous n'assistiez pas à ma réception. Au reste, vous avez du temps devant vous pour souhaiter. Il faut que la peste se déclare parmi ces messieurs pour que mes chances soient belles; il faudrait surtout, pour les embellir, que je vous empruntasse un peu de cette hypocrisie que vous entendez si bien aujourd'hui. Je suis trop vieux pour me reformer. Si j'essayais, je serais encore pire que je ne suis. Je serais curieux de savoir ce que vous pensez de moi; mais comment le saurais-je? Vous ne me direz jamais ni tout le bien ni tout le mal que vous en pensez. Autrefois, je ne pensais pas grand bien de _my precious self._ Maintenant j'ai un peu plus d'estime pour moi, non pas que je me croie devenu meilleur, mais c'est le monde qui est devenu pire. Je pars dans huit jours pour Arles, où je vais exproprier force canaille qui habite le théâtre antique; n'est-ce pas une jolie occupation? Vous seriez aimable de m'écrire avant mon départ une lettre remplie de douceurs. J'aime beaucoup qu'on me gâte, et puis je suis horriblement triste et découragé. Il faut vous dire que je passe mes soirées à relire mes Åuvres, qu'on réimprime. Je me trouve bien immoral et quelquefois bête. Il s'agit de diminuer l'immoralité et la bêtise sans se donner trop de peine; d'où il résulte pour moi beaucoup de _blue devils._ Je vous dis adieu et vous baise très-humblement les mains. Savez-vous ce que j'ai trouvé dans mes archives? un fil bleu très-court avec deux nÅuds. Je l'ai mis dans la bourse.
XVIII
Châlon-sur-Saône, 30 juin 1842.
Vous avez bien deviné la fin de l'histoire: le derviche fut mystifié par le boulanger, mais le saint homme n'aimait pas le pain bis.
Je suis dans une ville qui m'est particulièrement odieuse, seul dans une auberge à écouter un vent de sud-est effroyable, qui dessèche tout et qui produit dans les grands corridors des harmonies à porter le diable en terre. Cela fait que je suis très-furieux contre la nature entière. Je vous écris pour me consoler un peu, et je me réjouis en pensant que, dans votre prochain voyage, vous aurez plus d'une fois des jours semblables à celui-ci. J'ai vu dans l'église Saint-Vincent une fort jolie demoiselle qui faisait des stations. N'appelez-vous pas ainsi des prières ou quelque chose d'approchant que l'on dit devant quelques gravures qui représentent les principales scènes de la Passion? Sa mère était auprès d'elle qui la surveillait fort attentivement. Tout en prenant des notes sur de vieux chapiteaux byzantins, je me demandais ce que pouvait avoir fait cette jeune fille pour mériter cette pénitence. Le cas devait être assez grave. Ãtes-vous devenue bien dévote, suivant la mode presque générale maintenant? vous devez être dévote par la même raison que vous avez un cachemire bleu. J'en serais fâché cependant; notre dévotion en France me déplaît; c'est une espèce de philosophie très-médiocre, qui vient de l'esprit et non du cÅur. Lorsque vous aurez vu la dévotion du peuple en Italie, j'espère que vous trouverez, comme moi, que c'est la seule bonne; seulement, ne l'a pas qui veut et il faut être né au delà des Alpes ou des Pyrénées pour croire ainsi. Vous ne sauriez vous faire une idée du dégoût que m'inspire notre société actuelle. On dirait qu'elle a cherché par toutes les combinaisons possibles à augmenter la masse d'ennui nécessaire dans l'ordre du _monde._ Je vous attends à votre retour d'Italie; vous aurez vu une société où tout tend, au contraire, à rendre l'existence de chacun plus douce et plus supportable. Nous reprendrons alors nos discussions sur l'hypocrisie, et il est possible que nous nous entendions.
J'ai passé presque tout mon hiver à étudier la mythologie dans de vieux bouquins latins et grecs. Cela m'a extrêmement amusé, et, s'il vous vient jamais en tête l'envie de connaître l'histoire des pensées des hommes, ce qui est bien plus intéressant que celle de leurs actions, adressez-vous à moi et je vous indiquerai trois ou quatre livres à lire, qui vous rendront aussi savante que moi, ce qui n'est pas peu dire! à quoi passez-vous votre temps? je me demande cela quelquefois sans pouvoir trouver une réponse raisonnable. Si j'avais à tirer votre horoscope, je prédirais que vous finirez par faire un livre: c'est la conséquence inévitable de la vie que vous menez et que les femmes mènent en France. D'abord de l'imagination et quelquefois du cÅur; puis, de l'hypocrisie, on passe à la dévotion, puis on se fait auteur. à Dieu ne plaise que vous en veniez jamais là !
J'espère voir madame de X... à Paris cette année, si cela arrivait, je voudrais que vous la vissiez. Vous apprendriez que le pain bis est plus difficile à faire que vous n'avez l'air de le croire. Rien ne sera plus facile, si vous le voulez bien, que de faire la connaissance de cette boulangère-là .
Adieu; le vent souffle toujours. Je dois rester un mois en province, et, si vous avez du temps à perdre et l'envie de me faire grand plaisir, vous n'avez qu'à m'écrire à Avignon, poste restante.
XIX
Avignon, 20 juillet 1812.
Puisque vous le prenez sur ce ton, ma foi, je capitule. Donnez-moi du pain bis, cela vaut mieux que rien du tout. Seulement, permettez-moi de dire qu'il est bis, et écrivez-moi encore. Vous voyez que je suis humble et soumis.
Votre lettre est venue dans un moment de tristesse noire causée par cette' triste nouvelle (la mort du duc d'Orléans), que je venais d'apprendre en revenant d'une course dans les montagnes. J'avais grand besoin d'une lettre d'un autre style; telle quelle était, votre lettre a été du moins une diversion.
J'y réponds article par article. La figure de rhétorique dont vous vous croyez l'inventeur est connue depuis longtemps. On pourrait avec le grec lui donner un nom nouveau et très-baroque. En français, elle est connue sous le nom moins pompeux de menterie. Servez-vous-en avec moi le moins que vous pourrez. N'en abusez pas avec les autres. Il faut garder cela pour les grandes occasions. Ne cherchez pas trop à trouver le monde sot et ridicule. Il ne l'est que trop! Il faudrait, au contraire, s'efforcer de se le représenter tel qu'il n'est pas. Il vaut mieux avoir des illusions que de n'en avoir plus du tout. J'en ai encore trois ou quatre, dont quelques-unes ne sont pas bien solides, mais je me bats les flancs pour les conserver.
Votre histoire est connue: «Il y avait une fois une idole...» Lisez Daniel; mais il s'est trompé, la tête n'était point d'or, elle était d'argile comme les pieds. Mais l'adorateur avait une lampe à la main et le reflet de cette lampe dorait la tête de l'idole. Si j'étais l'idole (vous voyez que je ne prends pas cette fois le beau rôle), je dirais: «Est-ce ma faute si vous avez éteint votre lampe? est-ce une raison pour me briser?» Il me semble que je deviens un peu bien oriental. _Basta!_ Vous aimeriez à la folie madame de X..., si vous la connaissiez. Ce n'est pas du pain blanc qu'elle me donne, mais c'est quelque chose qui le remplace. Ce n'est pas une boulangère, c'est un boulanger.
Je vois avec peine que votre coquetterie va toujours croissant. Je suis parfaitement renseigné sur votre dévotion. Je vous remercie de vos prières, si elles ne sont point une figure de rhétorique. à propos de votre cachemire bleu, je vous soupçonnais de dévotion, parce que la dévotion est, en 1842, une mode comme les cachemires bleus. Voilà le rapport que vous ne compreniez pas, c'était bien clair pourtant. Je suis bien fâché que vous lisiez Homère dans Pope. Lisez la traduction de Dugas-Montbel, c'est la seule lisible. Si vous aviez du courage pour braver le ridicule et du temps à dépenser, vous prendriez la grammaire grecque de Planche et le dictionnaire du susdit. Vous liriez la grammaire pendant un mois pour vous endormir. Cela ne manquerait pas son effet. Après deux mois, vous vous amuseriez à chercher dans le grec le mot traduit, en général, assez littéralement par M. Montbel; deux mois après encore, vous devineriez assez bien, par l'embarras de sa phrase, que le grec dit autre chose que ce que le traducteur lui fait dire. Au bout d'un an, vous liriez Homère comme vous lisez un air, l'air et l'accompagnement; l'air, c'est le grec; l'accompagnement, la traduction. Il serait possible que cela vous donnât l'envie d'étudier sérieusement le grec, et vous auriez d'admirables choses à lire. Mais je vous suppose n'ayant pas de toilettes qui vous occupent ni de gens à qui les montrer. Tout est remarquable dans Homère. Les épithètes, si étranges traduites en français, sont d'une justesse admirable. Je me souviens qu'il appelle la mer _pourpre_, et jamais je n'avais compris ce mot. L'année dernière, j'étais dans un petit caïque sur le golfe de Lépante, allant à Delphes. Le soleil se couchait. Aussitôt qu'il eut disparu, la mer prit pour dix minutes une teinte violet foncé magnifique. Il faut pour cela l'air, la mer et le soleil de Grèce. J'espère que vous ne deviendrez jamais assez artiste pour avoir du plaisir à reconnaître qu'Homère était un grand peintre. Les dernières phrases de votre lettre sont pour moi autant d'énigmes. Vous me dites que vous ne m'écrirez plus jamais, ce qui serait fort mal; d'ailleurs, je me soumets et vous n'aurez plus de moi que des compliments. Je crois vous en avoir adressé déjà plusieurs. Vous m'en demandez sans doute en me disant que vous n'avez ni cÅur ni imagination; à force de nier l'un et l'autre, de parti pris, cela peut porter malheur. Il ne faut pas jouer avec cela. Mais je crois que vous avez voulu faire un _essai_ de votre figure de rhétorique sur moi. Heureusement, je sais à quoi m'en tenir.
Si vous avez quelque bonne pensée sur mon compte, écrivez-la-moi. Je suis encore pour une quinzaine de jours dans ce pays. Je voudrais vous dire un mot de la vie que je mène. Je cours les champs sans rencontrer autre chose que des pierres. Adieu. J'espère que vous me trouvez cette fois passablement résigné et convenable, _signora Fornarina?_
XX
Paris, 27 août 1842.
Je trouve, en arrivant ici, une lettre de vous moins féroce que les précédentes. Vous eussiez bien fait de me l'envoyer là -bas. Cette rareté ne se pouvait posséder trop tôt. Je me hâte de vous féliciter de vos études grégeoises, et, pour commencer par quelque chose qui vous intéresse, je vous dirai comment on appelle en grec les personnes qui ont comme vous des cheveux dont elles ressentent une juste fierté. C'est _efplokamos._ _Ef_, bien, _plokamos_, boucle de cheveux. Les deux mots réunis forment un adjectif. Homère a dit quelque part:
ÎÏμÏη εá½ÏλοÏÎ±Î¼Î¿á¿¦Ï ÎÎ±Î»Ï Ïá¿¶. Nimfi efplokamouça Calypso. Nymphe bien frisante Calypso.
N'est-ce pas fort joli? Ah! pour l'amour du grec, etc.
Je suis bien fâché que vous partiez si tard pour l'Italie. Vous risquez de tout voir à travers des pluies atroces, qui ôtent la moitié de leur mérite aux plus belles montagnes du monde, et vous serez obligée de me croire sur parole quand je vous vanterai le beau ciel de Naples. Vous ne mangerez plus de bons fruits, mais vous aurez des bec-figues, ainsi nommés parce qu'ils se nourrissent de raisins.
Je n'admets point votre version de la parabole.