Lettres à une inconnue, Tome Premier Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine

Part 4

Chapter 44,137 wordsPublic domain

Je vous proteste que, depuis le 28 septembre, je n'ai eu que des contrariétés et des chagrins de toute espèce. Votre mariage était encore dans les fatalités qui devaient tomber sur moi. L'autre nuit, ne pouvant dormir, je repassais dans mon esprit toutes les misères dont j'ai été accablé depuis quinze jours, et je n'y trouvais qu'une seule compensation, qui était votre aimable lettre et la promesse non moins aimable que vous me faisiez d'un _schizzo._ C'est bien maintenant que j'ai envie de poignarder le soleil, comme disent les Andalous. _Mariquita de mi vida_ (laissez-moi vous appeler ainsi jusqu'à vos noces), j'avais une pierre superbe, bien taillée, brillante, scintillante, admirable sur tous points. Je la croyais un diamant que je n'aurais pas troqué pour celui du Grand Mogol.--Pas du tout! voilà qu'il se trouve que ce n'est qu'une pierre fausse. Un chimiste de mes amis vient de m'en faire l'analyse. Figurez-vous un peu mon désappointement. J'ai passé bien du temps à penser à ce prétendu diamant et au bonheur de l'avoir trouvé.

Maintenant, il faut que je passe autant de temps (encore plus) à me persuader que ce n'était qu'une pierre fausse.

Tout cela n'est qu'un apologue. J'ai dîné avant-hier avec le diamant faux et je lui ai fait une mine de chien. Quand je suis en colère, j'ai assez en main la figure de rhétorique appelée ironie, et j'ai fait au diamant un éloge de ses belles qualités le plus ampoulé que j'ai pu et avec un sang-froid bien glacial. Je ne sais, en vérité, pourquoi je vous dis tout cela! surtout si nous allons nous oublier prochainement. En attendant, je vous aime toujours et je me recommande à vos prières,--_angel in thy orisons_, etc.

Vendredi prochain, votre dessin partira par un courrier et se trouvera sans doute dimanche à Londres. Vous pourrez l'envoyer réclamer mardi chez M. V..., Pall-Mall.

Excusez la démence de cette lettre, j'ai de tristes affaires en tête.

VIII

Mon cher ami féminin,

Nous devenons fort tendres. Vous me dites: _Amigo de mi alma_; ce qui est fort joli dans une bouche féminine. Votre lettre ne me donne pas de nouvelles de votre santé. Vous me disiez dans l'avant-dernière lettre que mon ami féminin était malade, et vous auriez dû savoir que j'en étais en peine. Ayez plus d'exactitude à l'avenir. C'est bien à vous à vous plaindre de mes réticences, vous qui êtes le mystère incarné! Que voulez-vous de plus sur l'histoire du diamant, si ce n'est son nom? Des détails peut-être; mais ils seraient ennuyeux à écrire, et ils vous amuseront peut-être un jour que nous ne trouverons rien à nous dire, assis face à face, chacun dans un fauteuil au coin du feu. Écoutez le rêve que j'ai fait il y a deux nuits, et, si vous êtes sincère, interprétez-le. _Methought_ que nous étions tous les deux à Valence, dans un beau jardin avec force oranges, grenades, etc. Vous étiez assise sur un banc adossé à une haie. En face était un mur de quelque six pieds qui séparait le jardin d'un jardin voisin beaucoup plus bas. Moi, j'étais en face de vous, et nous causions en Valencien, à ce qu'il me semblait.--_Nota bene_ que je n'entends le valencien qu'avec beaucoup de peine. Quelle diable de langue parle-t-on en rêve quand on parle une langue qu'on ne sait pas? Par désœuvrement, et comme c'est mon habitude, je montai sur une pierre et je regardai dans le jardin d'en bas. Il y avait un banc aussi adossé contre le mur, et sur ce banc une espèce de jardinier valencien et mon diamant écoutant le jardinier, qui jouait de la guitare. Cette vue me mit à l'instant de très-mauvaise humeur, mais je n'en montrai rien d'abord. Le diamant leva la tête, me vit avec surprise, mais ne bougea pas et ne parut pas autrement déconcerté. Après quelque temps, je descendis de ma pierre et je vous dis, de l'air du monde le plus naturel et sans vous parler du diamant, que nous pouvions faire une excellente plaisanterie qui serait de jeter une grosse pierre par-dessus la crête du mur. Cette pierre était fort lourde. Vous fûtes très-empressée à m'aider, et, sans me faire de questions (ce qui n'est pas naturel), à force de pousser, nous parvînmes à poser la pierre sur le haut du mur et nous nous apprêtions à la précipiter, lorsque le mur lui-même céda, s'écroula, et nous tombâmes tous les deux avec la pierre et les débris du mur. J'ignore la suite, car je me réveillai. Pour vous faire mieux comprendre la scène, je vous envoie un dessin. Je n'ai pu voir la figure du jardinier, dont j'enrage.

Vous êtes bien aimable, je vous le dis souvent depuis quelque temps. Vous êtes bien aimable d'avoir répondu à la question que je vous ai adressée dernièrement. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réponse m'a plu. Vous m'avez dit même, et peut-être involontairement, plusieurs choses qui m'ont fait plaisir, et surtout que le mari d'une femme qui vous ressemblerait vous inspirerait une véritable compassion. Je le crois sans beaucoup de peine, et j'ajoute qu'il n'y aurait personne de plus malheureux, si ce n'est un homme qui vous aimerait. Vous devez être froide et moqueuse dans vos mauvaises humeurs, avec une fierté insurmontable qui vous empêche de dire: «J'ai tort.» Ajoutez à cela l'énergie de votre caractère qui doit vous faire mépriser les larmes et les plaintes. Lorsque, par la suite du temps et la force des choses, nous serons amis, c'est alors que l'on verra lequel de nous deux sait le mieux tourmenter l'autre. Les cheveux m'en dressent à la tête rien que d'y penser. Ai-je bien interprété votre _mais?_ Soyez sûre que, malgré vos résolutions, nos fils sont trop mêlés pour que nous ne nous retrouvions pas dans le monde quelque jour. Je meurs d'envie de causer avec vous. Il me semble que je serais parfaitement heureux si je savais que je vous verrai ce soir.

À propos, vous avez tort de suspecter la curiosité de M. V... Fût-elle égale à la vôtre, ce qui n'est pas possible, M. V... est un Caton, et il mettrait bon ordre à ce qu'il n'y eût pas de bris de scellés. Ainsi, envoyez-lui le _schizzo_ sous cachet et ne craignez aucune indiscrétion de sa part. Je voudrais vous voir au moment où vous écrivez: _Amigo de mi alma._ Quand vous ferez faire votre portrait pour moi, dites cela intérieurement, au lieu de «petite pomme d'api», comme disent les dames qui veulent donner à leur bouche un tour gracieux.--Faites donc que nous nous voyions sans mystère et comme de bons amis. Vous serez sans doute désolée d'apprendre que je me porte fort mal et que je m'ennuie horriblement. Venez bientôt à Paris, chère Mariquita, et rendez-moi amoureux. Je ne m'ennuierai plus alors, et, pour la peine, je vous rendrai bien malheureuse par mes humeurs. Depuis quelque temps, votre écriture devient bien lâche et vos lettres bien courtes. Je suis très-convaincu que vous n'avez d'amour pour personne et que vous n'en aurez jamais. Cependant, vous comprenez assez bien la théorie.

Adieu; je fais tous les souhaits possibles pour votre santé, pour votre bonheur, pour que vous ne vous mariiez pas, pour que vous veniez à Paris, enfin pour que nous devenions amis.

IX

_Mariquita de mi alma_, je suis bien triste d'apprendre votre indisposition. J'espère que, lorsque cette lettre vous parviendra, vous serez entièrement rétablie et en état de m'écrire de plus longues lettres. Votre dernière était d'une brièveté désespérante et d'une sécheresse à laquelle j'étais autrefois accoutumé de votre part, mais qui m'est maintenant plus pénible que vous ne sauriez croire. Écrivez-moi longuement et dites-moi bien des choses aimables. Qu'est-ce que votre maladie? Avez-vous quelque contrariété ou des chagrins de cœur? Il y a dans votre dernier billet quelques phrases mystérieuses comme toutes vos phrases qui sembleraient l'annoncer. Mais, entre nous, je ne crois pas que vous ayez encore la jouissance de ce viscère nommé cœur. Vous avez des peines de tête, des plaisirs de tête; mais le viscère nommé cœur ne se développe que vers vingt-cinq ans, au 46e degré de latitude. Vous allez froncer vos beaux et noirs sourcils et vous direz: «L'insolent doute que j'aie un cœur!» car c'est la grande prétention maintenant. Depuis que l'on a fait tant de romans et de poëmes passionnés ou soi-disant tels, toutes les femmes prétendent avoir un cœur. Attendez encore un peu. Quand vous aurez un cœur pour tout de bon, vous m'en direz des nouvelles. Vous regretterez ce bon temps où vous ne viviez que par la tête, et vous verrez que les maux que vous souffrez maintenant ne sont que des piqûres d'épingle en comparaison des coups de poignard qui pleuvront sur vous quand le temps des passions sera venu.

Je me plaignais de votre lettre, qui renferme cependant quelque chose de fort aimable: c'est la promesse formelle et d'assez bonne grâce de m'envoyer votre portrait. Cela me fait beaucoup de plaisir, non-seulement parce que je vous connaîtrai mieux, mais surtout parce que vous me montrez ainsi plus de confiance. Je fais des progrès dans votre amitié et je m'en applaudis. Ce portrait, quand l'aurai-je? Voulez-vous me le donner dans la main? j'irai le prendre. Voulez-vous le donner à M. V..., qui me l'enverra avec la discrétion convenable? Ne craignez rien de lui ni de sa femme. J'aimerais mieux le tenir de votre blanche main. Je pars pour Londres au commencement du mois prochain. J'irai voir l'élection, je mangerai du _white-bait fish_ à Blackwall; j'irai revoir les cartons de Hampton-Court, et je repartirai pour Paris. Si je vous voyais, je serais bien heureux, mais je n'ose l'espérer. Quoi qu'il en soit, si vous voulez bien envoyer le _schizzo_ sous enveloppe à M. V..., ainsi que vos lettres; je l'aurai assez promptement, car je serai à Londres, suivant toutes les apparences, le 8 décembre. Je vous ai reproché votre curiosité et votre indiscrétion quand vous avez ouvert la lettre de M. V...; mais, pour vous dire la vérité, il y a des défauts en vous qui me plaisent et votre curiosité est du nombre. J'ai bien peur que vous ne me preniez en grippe si nous nous voyons souvent et que le contraire n'arrive pour moi. Je pense en ce moment à l'expression de votre physionomie, qui est un peu dure, _a lioness though tame._

Adieu; je baise mille fois vos pieds mystérieux.

X

Sans doute, sans doute, envoyez à M. V.., ce que vous me faites espérer depuis si longtemps. Joignez-y une lettre, une longue lettre, car, si vous m'écriviez à Paris, il est probable que je me croiserais avec elle. Prévenez M. V... qu'il garde cette lettre et le paquet et que j'irai le chercher chez lui en personne à la fin de la semaine prochaine. Ce qui serait encore plus aimable de votre part, et ce que vous n'écrivez pas, ce serait de me faire dire où et comment je pourrais vous voir. Au reste, je n'y compte pas et je vous connais trop bien pour attendre de vous cette preuve de courage. Je ne compte que sur le hasard, qui me donnera peut-être un talisman ou un peloton de fil.

Je vous écris couché sur un canapé et fort souffrant; couleur de pré brûlé par le soleil; c'est de moi et non du canapé que je vous donne la couleur. Il faut que vous sachiez que la mer me rend fort malade, et que _the glad waters of the dark blue sea_ ne me sont agréables que lorsque je les vois du rivage. La première fois que je suis allé en Angleterre, j'avais été si malade, que je fus bien quinze jours avant de reprendre ma couleur ordinaire, qui est celle du cheval pâle de l'Apocalypse. Un jour que je dînais en face de madame V..., elle s'écria tout à coup: _Until to day, I thought you were an Indian._ Ne vous effrayez pas et ne me prenez pas pour un spectre.

Je vous demande pardon de vous parler toujours du diamant. Quels doivent être les sentiments de quelqu'un qui n'est pas connaisseur en pierres, à qui des joailliers ont dit: «Cette pierre est fausse,» et qui pourtant la voit briller admirablement; qui se dit quelquefois: «Si les joailliers ne se connaissaient pas en diamants! s'ils s'étaient trompés ou s'ils voulaient me tromper!» Je regarde donc de temps en temps (le moins que je puis) mon diamant, et, toutes les fois que je le regarde, je le trouve un vrai diamant en tous points. C'est dommage qu'il ne me soit pas possible de faire une expérience chimique concluante. Qu'en dites-vous? Si je vous voyais, je vous expliquerais ce que cette affaire a d'obscur et vous me donneriez quelque bon conseil ou, ce qui vaudrait peut-être mieux, vous me feriez oublier mon diamant vrai ou faux, car il n'y a pas de diamant qui soutienne la comparaison avec deux beaux yeux noirs. Adieu; j'ai horriblement mal au coude gauche, sur lequel je m'appuie pour vous écrire; et puis vous ne méritez pas qu'on vous écrive trois pages petit texte. Vous ne m'envoyez que quelques lignes d'écriture très-lâches, et, de vos trois lignes, il y en a toujours deux qui me mettent en colère.

XI

Vous êtes charmante, chère marquise, trop charmante même. Je viens de recevoir le _schizzo._ Je possède à la fois votre portrait et votre confiance, double bonheur. Vous étiez en veine de bonté ce jour-là , car votre lettre était longue et aimable; seulement, elle a un défaut, c'est qu'elle ne conclut à rien. Vous verrai-je ou non? _That is the question._ Je sais bien, moi, comment la résoudre; mais vous ne voulez pas vous déterminer. Vous êtes, comme vous le serez toute votre vie, entre votre caractère et vos habitudes de couvent; tout le mal vient de là . Je vous jure que, si vous ne me permettez pas de vous faire visite, j'irai vous demander de vos nouvelles de la part de madame D... À ce propos, madame D... doit vous rendre un favorable témoignage de ma discrétion. J'ai même résisté à un désir que je sentais au bout de mes doigts pour ouvrir le paquet qui m'apportait le _schizzo._ Admirez-moi.

Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie à la promenade par exemple, ou bien mieux au British Museum ou à la galerie Ingerstein? J'ai un ami à côté de moi qui est fort intrigué du paquet énorme que j'ai été décacheter loin de lui, et du changement que son arrivée a produit dans mon moral. Je ne lui ai rien dit qui pût l'approcher de la vérité, mais il me paraît pourtant sur la voie. Adieu; je voulais vous dire que le _schizzo_ était arrivé à bon port et qu'il m'a fait le plus grand plaisir. Écrivons-nous souvent à Londres si nous ne nous voyons pas...

XII

Londres, 10 décembre.

Dites-moi, au nom de Dieu, «si vous êtes de Dieu», _querida Mariquita_, pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? Votre avant-dernière, et surtout le _schizzo_ qui l'accompagnait, m'avaient mis dans un tel _flutter_, que ce que je vous ai écrit tout d'abord n'avait pas trop le sens commun. Maintenant que je suis plus rassis et que quelques jours de séjour à Londres m'ont considérablement rafraîchi la cervelle, je vais essayer de raisonner avec vous. Pourquoi ne voulez-vous pas me voir? Personne de votre entourage ne me connaît, et ma visite serait fort vraisemblable. Votre principal motif paraît être la peur de faire quelque chose d'_improper_, comme on dit ici. Je ne prends pas au sérieux ce que vous dites de la crainte que vous avez de perdre vos illusions sur moi en me connaissant davantage. Si c'était là votre véritable motif, vous seriez la première femme, le premier être humain qu'une considération semblable aurait empêché de satisfaire son désir ou sa curiosité. Venons à l'_impropriété._ La chose est-elle _improper_ en elle-même? Non, car il n'y a rien de plus simple. Vous savez d'avance que je ne vous mangerai pas. La chose n'est donc _improper_--si _improper_ elle est--que pour le monde. Remarquez en passant que ce mot _monde_ nous rend malheureux depuis le jour où on nous met des habits incommodes, parce que le monde le veut ainsi, jusqu'au jour de notre mort.

. . . . . . . . . . . .

En m'envoyant votre portrait, il me semble que vous m'avez donné la preuve que vous m'estimiez assez pour croire à ma discrétion. Pourquoi n'y croiriez-vous plus? La discrétion d'un homme, et la mienne en particulier, est d'autant plus grande qu'on lui demande davantage. Cela posé, et vous étant sûre de ma discrétion, vous pouvez me voir, et le monde n'est pas plus avancé qu'il ne l'est maintenant, et il ne peut par conséquent crier à l'_impropriété._ J'ajouterai encore, et la main sur la conscience (c'est-à -dire à gauche), que je ne vois pas, quant à moi, la moindre inconvenance là -dedans. Je dirai plus. Si cette correspondance doit se continuer sans que nous nous voyions jamais, elle devient la chose la plus absurde qu'il y ait au monde. J'abandonne tout cela à vos réflexions.

Si j'étais plus fat, je me réjouirais de ce que vous me dites de mon diamant. Mais nous ne pouvons jamais nous aimer d'amour. Je parle de vous et de moi. Notre connaissance n'a pas commencé d'une manière qui puisse nous mener là . Elle est beaucoup trop romantique. Quant au diamant, mon compagnon de voyage, tout en fumant son cigare, me parlait d'elle sans savoir que je m'y intéressais et me disait de bien tristes choses. Il paraît ne pas douter de sa fausseté. Chère _Mariquita_, vous dites que vous ne voulez jamais être «diamant de la couronne», et vous avez bien raison. Vous valez mieux que cela. Je vous offre une bonne amitié qui, je l'espère, pourra être utile un jour à tous les deux.

Adieu.

XIII

Paris, février 1842.

J'ai lu, il y a une heure, votre lettre qui, depuis mardi, était sur ma table, mais cachée sous un tas de papiers. Puisque vous ne méprisez pas mes dons, voici des confitures de rose, de jasmin et de bergamote. Vous voudrez bien en offrir un pot à madame de C..., _with my best respects._ Il paraît que je vous ai offert des babouches, et vous les refusez avec tant d'insistance, que je devrais bien vous les envoyer. Mais, depuis mon retour, on me pille. Plus de babouches, je ne les trouve plus. Voulez-vous ceci en échange? Peut-être ce miroir turc vous sera-t-il plus agréable; car vous me faites l'effet d'être devenue encore plus coquette qu'en l'an de grâce 1840. C'était au mois de décembre, et vous aviez des bas de soie rayés; voilà tout ce que je me rappelle.

C'est à vous à décider le protocole dont vous me parlez. Vous ne croyez pas à mes cheveux gris. Voici une pièce justificative.

Je ne donne rien pour rien. Avant d'aller à Naples, vous aurez la bonté de prendre mes ordres et de me rapporter ce que je vous dirai. Je pourrai vous donner une lettre pour le directeur des fouilles de Pompéi, si ces choses-là vous intéressent.

Vous faites de votre _precious self_ un portrait si brillant, que je vois ajourner aux calendes grecques le moment où nous nous reverrons, _Allah kerim!_ Je vous écris au milieu d'un bruit infernal. Je ne sais trop ce que je vous dis; mais j'aurais bien des choses à vous dire, de vous et de moi, que j'ajourne à la première fois que j'aurai de vos nouvelles. En attendant, adieu, et conservez ces fines attaches et cette radieuse physionomie que j'admirais.

XIV

Paris, samedi. Mars 1842.

Je me demande depuis deux jours si je vous écrirai, et j'aurais d'assez bonnes raisons de fierté pour ne pas le faire; mais, ma foi, bien que vous ne doutiez pas, j'espère, du plaisir que m'a fait votre lettre, j'en ai à vous le dire.

Vous voilà riche; tant mieux. Je vous fais mon compliment. Riche, c'est-à -dire libre. Votre ami, qui a eu cette bonne idée, me fait l'effet d'une manière d'Auld Robin Gray; il devait être amoureux de vous; vous ne l'avouerez jamais, car vous aimez fort le mystère. Je vous pardonne, nous nous écrivons trop rarement pour nous quereller. Pourquoi n'iriez-vous pas à Rome et à Naples voir des tableaux et du soleil? Vous êtes digne de comprendre l'Italie, et vous en reviendrez riche de quelques idées et de quelques sensations. Je ne vous conseille pas la Grèce. Vous n'avez pas la peau assez dure pour résister à toutes les vilaines bêtes qui mangent le monde. À propos de Grèce, puisque vous gardez si bien ce qu'on vous donne, voici un brin d'herbe. Je l'ai cueilli sur la colline d'Anthela aux Thermopyles, à l'endroit où sont morts les derniers des trois cents. Il est probable que cette petite fleur a dans ses atomes constitutifs un peu des atomes de feu Léonidas. En outre, à cet endroit-là même, je me souviens que, couché sur un tas de paille de maïs, devant le corps de garde de gendarmerie (quelle profanation!), je parlai de ma jeunesse à mon ami Ampère, et je lui dis que, parmi les souvenirs tendres qui me restaient, il n'y en avait qu'un seul qui ne fût mêlé d'aucune amertume. Je pensais alors à notre belle jeunesse. _Pray keep my foolish flower._

Écoutez, voulez-vous quelque souvenir de l'Orient plus substantiel?

J'ai déjà donné malheureusement tout ce que j'avais rapporté de beau. Je vous donnerais bien des babouches, mais pour que vous les mettiez pour d'autres, merci. Si vous voulez de la confiture de rose et de jasmin, il m'en reste encore un peu, mais dépêchez-vous, ou je la mangerai toute. Nous nous donnons si rarement de nos nouvelles, que nous avons bien des choses à nous dire pour nous mettre au courant. Voici mon histoire:

J'ai revu ma chère Espagne pendant l'automne de 1840; j'ai passé deux mois à Madrid, où j'ai vu une révolution très-bouffonne, de très-belles courses de taureaux, et l'entrée triomphale d'Espartero, qui était la parade la plus comique du monde. Je demeurais chez une amie intime, qui est pour moi une sœur dévouée; j'allais le matin à Madrid et je revenais dîner à la campagne avec six femmes, dont la plus âgée avait trente-six ans. Par suite de la révolution, j'étais le seul homme qui pût aller et venir librement, en sorte que ces six infortunées n'avaient pas d'autre _cortejo._ Elles m'ont prodigieusement gâté. Je n'étais amoureux d'aucune et j'ai peut-être eu tort. Bien que je ne fusse pas dupe des avantages que me donnait la révolution, j'ai trouvé qu'il était très-doux d'être ainsi sultan, même _ad honores._ À mon retour à Paris, je me suis donné l'innocent plaisir de faire imprimer un livre sans le publier. On n'en a tiré que cent cinquante exemplaires: papier magnifique, images, etc., et je l'ai donné aux gens qui m'ont plu. Je vous offrirais cette rareté si vous en étiez digne; mais sachez que c'est un travail historique et pédantesque si hérissé de grec et de latin, voire même d'osque (savez-vous seulement ce que c'est que l'osque?), que vous ne pourriez y mordre.--L'été passé, je me suis trouvé quelque argent. Mon ministre m'a donné la clef des champs pour trois mois, et j'en ai passé cinq à courir entre Malte, Athènes, Éphèse et Constantinople. Dans ces cinq mois, je ne me suis pas ennuyé cinq minutes. Vous à qui j'ai fait si grand'-peur jadis, que seriez-vous devenue si vous m'aviez vu dans mes courses en Asie avec une ceinture de pistolets, un grand sabre et--le croiriez-vous?--des moustaches qui dépassaient mes oreilles! Sans vanité, j'aurais fait peur au plus hardi brigand de mélodrame. À Constantinople, j'ai vu le sultan en bottes vernies et redingote noire, puis tout couvert de diamants, à la procession du Baïram. Là , une belle dame, sur la babouche de qui j'avais marché par mégarde, m'a donné un grandissime coup de poing en m'appelant _giaour._ Voilà mes seuls rapports avec les beautés turques. J'ai vu à Athènes et en Asie les plus beaux monuments du monde et les plus beaux paysages possibles.